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Chronique de la quinzaine - 14 février 1902

Chronique n° 1676
14 février 1902


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.


La question qu’on s’est posée depuis quinze jours, et qu’on se pose encore avec anxiété, est de savoir si la guerre sud-africaine approche de son dénouement. Un moment on a cru que le terme allait en être atteint ; puis il s’est éloigné une fois de plus ; mais, à force de le désirer peut-être, on persiste à espérer que la paix ne sera pas un mirage toujours trompeur. Quoi qu’il en soit, l’attention universelle a été très excitée lorsqu’on a su que le gouvernement néerlandais avait pris auprès du gouvernement britannique une initiative dont le véritable caractère est resté, pendant quelques jours, mystérieux et obscur. C’est M. Balfour qui, dans une séance de la Chambre des Communes, a annoncé cette nouvelle inattendue. Une note avait été remise à Londres : elle était à l’étude et la réponse en serait faite sous peu. En attendant, on ne pouvait rien dire de plus.

L’initiative du gouvernement néerlandais n’a pas beaucoup étonné. M. Kuyper, qui est aujourd’hui à sa tête, est un boerophile très ardent, en quoi d’ailleurs il est d’accord avec l’opinion de la grande majorité, on peut même dire de l’unanimité de son pays. Les lecteurs de la Revue n’ont pas oublié le remarquable article qu’il y a publié peu de temps avant les élections qui devaient faire passer le pouvoir entre ses mains : il y avait là, avec un accent d’apôtre, l’affirmation d’une confiance indomptable dans le succès final d’une cause qui était colle de la justice et du droit. Une fois devenu premier ministre, M. Kuyper ne pouvait pas parler tout à fait comme il le faisait auparavant : ses paroles engageaient la politique de son gouvernement, et on lui aurait demandé à quoi bon parler lorsqu’il pouvait agir. Un gouvernement, en effet, ne doit exprimer son opinion par des paroles que lorsqu’il est décidé à la soutenir par des actes. M. Kuyper, obligé d’observer plus de réserve, n’en était resté pas moins fidèle à une cause qui, aux yeux des Hollandais, a quelque chose de national : il attendait seulement l’occasion de la servir. Pour tous ces motifs, que l’Angleterre, malgré les passions de l’heure présente, sait d’ailleurs apprécier, la Hollande était, de tous les pays de l’Europe, le mieux en mesure de prendre vis-à-vis d’elle une initiative diplomatique en provoquant de sa part le moins de susceptibilités. Et puis, la Hollande est un petit pays, dont la démarche ne pouvait, en aucun cas, avoir une apparence comminatoire : à supposer qu’il y eût quelque chose à tenter, elle était donc particulièrement désignée pour le faire. Enfin, les délégués boers sont sur son territoire, et il n’est pas douteux qu’il y a des rapports fréquens entre eux et le gouvernement néerlandais, de quelques formes discrètes que ces rapports soient enveloppés. Voilà pourquoi, lorsque le bruit a couru, il y a quelques semaines, que M. Kuyper était allé à Londres, personne n’a cru que son voyage était un simple voyage d’agrément. Des commentaires inévitables se sont produits. Mais si la démarche de M. Kuyper ne pouvait pas passer inaperçue, on n’a pas su qu’elle en avait été la suite immédiate, le ministre néerlandais ayant gardé pour lui le secret de ses impressions. Il pouvait, en somme, en avoir éprouvé de décourageantes, et le silence qu’il a observé pendant les premiers jours était de nature à le faire croire. On se demandait s’il sortirait quelque chose de sa démarche. On commençait même, avec la mobilité d’esprit qui caractérise notre époque, à songer à autre chose, lorsque M. Balfour a fait à la Chambre des communes la révélation dont nous avons parlé.

A partir de ce moment, on a vécu dans l’impatience de savoir exactement de quoi il s’agissait. Les Anglais dissimulaient la leur mieux que les autres, parce qu’ils ne voulaient pas avoir l’air d’attacher une trop grande importance à l’initiative néerlandaise : au fond, on voyait bien qu’ils y prenaient un vif intérêt, et que, plus que personne peut-être, ils auraient désiré qu’elle eût un résultat pratique. Sans doute, ils ne voulaient rien sacrifier de ce qu’ils considéraient comme leur droit ; mais cette guerre leur pèse, et ils sont de plus en plus pressés d’en voir la fin.

Au bout de quelques jours, la note néerlandaise et la réponse britannique ont été connues. On en a éprouvé d’abord quelque déception, parce que cela ne finissait rien. Puis, en relisant les deux documens avec plus de soin, on a cru reconnaître que la réponse de lord Lansdowne était tout autre chose qu’une fin de non-recevoir absolue. Le ministre anglais indiquait en effet, et même avec quelques variantes, — ce qui permettait de choisir entre elles, — la procédure a suivre pour entrer en négociations, si on voulait le faire. Cette procédure n’était pas celle qu’avait suggérée le gouvernement néerlandais ; mais enfin c’en était une, et le gouvernement britannique se montrait disposé à la suivre, si les Boers s’y engageaient aussi. Il est vrai que, soit d’un côté, soit de l’autre, on n’avait parlé que de la manière dont les négociations pourraient être ouvertes et conduites. Quant à dire sur quoi elles porteraient, c’est ce qu’on s’était mutuellement abstenu de faire, et c’est là sans doute, quand on en viendra au fait, que sera la grosse pierre d’achoppement. On serait bientôt d’accord sur la procédure à suivre si on l’était également sur le but à atteindre. Mais les Boers ont toujours demandé leur indépendance, et les Anglais la leur ont toujours refusée. Là est toute la difficulté de la situation.

Cette difficulté, le gouvernement néerlandais ne pouvait ni l’aborder, ni même y faire allusion. A quoi s’est-il borné dans la note qu’il a remise à Londres ? Fartant de l’hypothèse que tout le monde désirait la paix, il a fait remarquer qu’il y avait dans les circonstances exceptionnelles où se trouvent les républiques sud-africaines une sorte d’empêchement matériel à l’ouverture des négociations d’où elle pourrait sortir. Voilà près de deux ans que ces républiques ont envoyé en Europe des délégués munis de pouvoirs pour traiter éventuellement de la paix. Le plus en vue n’est autre que le président Krüger lui-même : les autres sont M. le docteur Leyds et M. Fischer. Depuis lors, les événemens les plus importans se sont succédé, et la situation n’est plus ce qu’elle était lorsque les délégués boers ont reçu leur mandat : ce mandat ne les autorisait à traiter de la paix que sur la base de l’indépendance absolue des deux républiques. Quelle que soit leur opinion, — et nous ignorons ce qu’elle est, — sur les modifications qu’il conviendrait peut-être d’y apporter, ils sont liés par la lettre et par l’esprit de leurs instructions, de sorte qu’ils ne pourraient faire une concession quelconque sans s’exposer à être désavoués. « Cette situation, dit la note néerlandaise, fait naître une difficulté toute spéciale, en ce sens que les autorités qui pourraient négocier au nom des Boers sont partagées en deux groupes privés de tout moyen de délibérer ensemble. Il est évident que les délégués boers en Europe ne peuvent rien faire, parce qu’ils ne connaissent pas l’état des choses en Afrique, et que les Boers sous les armes doivent s’abstenir de faire eux-mêmes des démarches, parce qu’ils ne sont pas au courant de l’état des choses en Europe. » Comment opérer entre ceux-ci et ceux-là un rapprochement, qui paraît également indispensable, soit qu’on veuille négocier en Europe, soit qu’on aime mieux le faire en Afrique ? C’est la question que le gouvernement néerlandais s’est posée, et voici ce qu’il a suggéré pour la résoudre. Un gouvernement neutre, a-t-il dit, pourrait, s’il y était encouragé, offrir ses bons offices, « afin de rendre au moins possibles des négociations qui ne pourraient pas être entamées autrement. » Lui-même remplirait ce rôle. Sa tâche consisterait à mettre en rapport les négociateurs désignés par les deux parties, et elle se bornerait à cela. Mais il serait, avant tout, indispensable, pour les motifs énoncés ci-dessus, que les délégués boers pussent se rendre en Afrique, d’où ils reviendraient avec des pouvoirs suffisans. Si tel était l’avis du gouvernement britannique, il y aurait lieu pour le gouvernement de la reine Wilhelmine « d’adresser aux délégués boers la demande de savoir s’ils accepteraient de se rendre en Afrique du Sud pour délibérer avec les Boers de là-bas, » et, en cas de réponse affirmative, « il deviendrait nécessaire que le gouvernement de Sa Majesté britannique remit à celui des Pays-Bas trois sauf-conduits permettant aux délégués boers de se rendre librement en Afrique, d’y séjourner librement le temps convenu et de retourner librement en Europe. » Le temps de séjour convenu pourrait être de quinze jours. Après le retour des délégués, « le gouvernement de Sa Majesté la Reine pourrait les mettre en rapport avec les plénipotentiaires nommés par le gouvernement de Sa Majesté britannique à cet effet, et se chargerait volontiers de mettre à la disposition de ces messieurs les locaux nécessaires pour leurs réunions. » Cela fait, il considérerait sa tâche comme terminée.

Il y a dans cette note des parties ingénieuses. D’abord, le gouvernement néerlandais réduit son rôle au strict minimum ; il se contente de servir d’intermédiaire entre les deux parties, et de les mettre en rapport l’une avec l’autre par l’entremise de leurs délégués ; il fournit un local à ces derniers, — et c’est tout. Quelque ombrageux que soient les Anglais en cette affaire, il semble que leurs susceptibilités ne puissent pas être mises en jeu par une démarche aussi discrète. Aussi est-on un peu étonné d’entendre lord Lansdowne, dans sa réponse, parler d’intervention, et rappeler que, dès l’origine, le gouvernement anglais a déclaré qu’il n’en accepterait aucune. En vérité, ou les mots ont perdu leur sens habituel, ou il ne s’agit pas ici d’une intervention. L’employée du téléphone qui met deux personnes en communication exerce-t-elle entre l’une et l’autre une intervention morale ? Le gouvernement néerlandais ne fait pas autre chose. Aussi, sommes-nous convaincus que le gouvernement anglais n’aurait pas hésité à accepter ses bons offices, dans la forme où il les offrait, s’il y avait vu quelque intérêt pour lui. Il était en présence d’une suggestion qui ménageait avec soin toutes les convenances : malheureusement elle dérangeait les idées qu’il s’était faites, tant sur les personnes qui devaient entrer en négociations, que sur le lieu où celles-ci devaient s’engager. C’est pour ce dernier motif, et non pas pour un autre, qu’il a décliné les offres du gouvernement néerlandais.

Il faut convenir d’ailleurs que, si la note néerlandaise était, à quelques égards, très habile, elle prêtait, sous d’autres rapports, à des objections que le gouvernement anglais devait inévitablement lui faire, et qu’il lui a faites en effet tout, de suite. Après avoir sommairement analysé le document qui lui avait été remis, il en a tiré la conclusion que le gouvernement de la reine avait agi sous sa seule responsabilité, « et sans l’autorisation des délégués des chefs boers. » Il était d’autant plus en droit de le faire que ceux-ci, aussitôt la démarche publiée, s’étaient empressés de faire dire dans les journaux qu’ils n’y étaient absolument pour rien. Le croira qui voudra. M. Kuyper est certainement trop avisé pour avoir lancé sa note sans s’être assuré des dispositions des délégués boers. Nous ne doutons pas qu’il ne fût d’accord avec eux, et lord Lansdowne n’en doute probablement pas davantage ; mais rien ne l’obligeait d’en convenir, puisqu’on lui disait le contraire. On comprend que le gouvernement néerlandais ait pris pour lui seul la responsabilité de sa démarche et ait déclaré qu’elle était toute spontanée ; on ne comprend pas moins que les délégués boers aient consacré une fiction qui devait, en cas d’échec, leur permettre de dire qu’ils n’en étaient pas atteints. Mais s’il y avait à cela des avantages, il y avait aussi un inconvénient : l’autorité de la démarche hollandaise en était sensiblement affaiblie. Eh quoi ! M. Kuyper, à supposer que le gouvernement anglais se montrât prêt à accorder les sauf-conduits demandés, ne pouvait même pas dire si les délégués boers consentiraient à les accepter ? Il est naturel que le gouvernement anglais, quand même il n’aurait pas eu d’autres raisons de s’en abstenir, n’ait pas voulu entrer dans une voie qui aurait pu être une impasse. Il a mis à son tour quelque discrétion à ne pas insister : il s’est contenté de prendre acte du fait que le gouvernement de La Haye avait agi sans entente préalable avec les principaux intéressés. Un autre point, dans la note néerlandaise, devait prêter à des critiques. « Il ne faut pas oublier, dit lord Lansdowne dans sa réponse, que si les délégués boers doivent employer leur temps à visiter l’Afrique du Sud, à conférer avec les chefs boers en armes et à retourner en Europe afin d’y faire connaître les résultats de leur mission, il faudrait une période d’au moins trois mois, pendant laquelle les hostilités se prolongeraient et des souffrances seraient imposées, peut-être sans nécessité, à l’humanité. » Peut-être sans nécessité : cela signifie sans doute que, dans la pensée de lord Lansdowne, il y a des chances pour que la guerre, si elle suit son cours normal, soit terminée avant trois mois, tandis qu’elle ne le serait sûrement pas avant ce terme, s’il fallait attendre le retour des délégués. Il est probable, et les incidens militaires de ces derniers jours nous confirment dans ce sentiment, que la guerre, si on n’y met pas fin par des négociations, durera beaucoup plus de trois mois encore : mais le gouvernement anglais a le droit d’avoir, ou de manifester une impression différente. Tout le monde aspire à la paix avec impatience et voudrait la hâter. On ne saurait nier que la note néerlandaise, en la faisant dépendre de négociations qui ne pourraient pas s’ouvrir avant trois mois, ne l’ait renvoyée à une date qui paraît bien lointaine. Il y avait dans ce retard un argument pour le gouvernement britannique et il n’a pas manqué de le produire. Mais ce sont là, à ses yeux, des argumens de pure forme ; les vrais motifs de sa détermination sont ailleurs. En réalité, il ne veut pas négocier en Europe ; il veut le faire en Afrique.

La question n’a pas été posée pour la première fois par la note néerlandaise. Elle avait déjà été agitée auparavant en Angleterre, et le gouvernement avait dit ce qu’il en pensait. On n’a pas oublié le récent discours que lord Rosebery a prononcé à Chesterfield. Prenant la parole après un long silence, pendant lequel il avait pu observer, méditer, dresser un plan d’action, on s’attendait de sa part à des propositions nouvelles : il n’a effectivement pas manqué d’en faire. La plus remarquable de toutes a été précisément que, si l’on voulait aboutir à une prompte paix, il fallait négocier en Europe et non pas en Afrique. On avait sous la main M. Krüger ; pourquoi ne pas s’entendre avec lui ? Quoi qu’on eût pu dire sur son compte, rien n’autorisait à croire qu’il n’eût pas conservé, avec la confiance des Boers, son influence sur eux. Ses pouvoirs lui permettaient de négocier ; il fallait en profiter, et on pourrait par ce moyen atteindre le but par la voie la plus rapide. Mais la note néerlandaise a quelque peu affaibli la portée de la suggestion de lord Rosebery.

Que disait celui-ci ? Il disait qu’en négociant en Europe avec M. Krüger, on pourrait avoir la paix tout de suite : c’était là son principal argument. Et que dit M. Kuyper, que nous persistons à croire d’accord avec les délégués boers ? Il dit qu’avant d’entrer en conversation avec des plénipotentiaires anglais, il était indispensable que M. Krüger obtint un sauf-conduit pour se rendre en Afrique, et qu’il fit un voyage de trois mois. M. Krüger a des pouvoirs sans doute ; mais M. Kuyper est le premier à émettre un doute sur leur valeur actuelle, en avouant qu’ils ne sont peut-être plus en harmonie avec les circonstances. Dès lors, on devait s’attendre à ce que le gouvernement anglais, ne trouvant même plus dans la suggestion de M. Kuyper cet avantage de la rapidité que lord Rosebery avait cru pouvoir comprendre dans la sienne, la déclinât avec un surcroit de résolution, et c’est ce qu’il a fait. Mais, que voulait encore lord Rosebery en demandant que les négociations eussent lieu en Europe et non pas en Afrique ? Tout le monde l’a dit : il voulait enlever la direction de ces négociations à M. Chamberlain et à son acolyte lord Milner, pour la mettre entre les mains de lord Lansdowne et de lord Salisbury. Les deux premiers avaient amplement fait leurs preuves ; on savait ce qu’on pouvait attendre de leur part. Il est douteux qu’ils veuillent la paix, ou du moins un traité de paix. Car il faut s’entendre : la paix, ils la désirent évidemment, mais sans condition. Ils considèrent que, les deux républiques ayant été annexées à l’empire britannique, leurs gouvernemens n’existent plus : dès lors, comment négocier avec eux, et à quoi bon ? Quelle est donc à leurs yeux la situation, et comment peut-elle se dénouer ? On a en face de soi des chefs militaires, des chefs de bandes, comme l’a dit un jour lord Kitchener : il faut les traquer jusqu’à ce qu’ils se rendent purement et simplement. Le malheur, c’est qu’on a beau les traquer, ils trouvent toujours le moyen de s’échapper et de reprendre la campagne sur un autre point. De Wet vient de donner une fois de plus une preuve éclatante de cette manière de procéder, qui peut faire durer la guerre encore longtemps. Eh bien ! elle durera ce qu’il faudra ; mais M. Chamberlain n’admet pas qu’elle se termine autrement. Des négociations ont eu bleu, au printemps dernier, entre lord Kitchener et Botha ; elles auraient pu aboutir, et tout le monde, à notre avis, s’en serait mieux trouvé ; mais elles ne donnaient pas satisfaction à M. Chamberlain et il en a provoqué la rupture. Il y a chez lui, sur la manière dont la guerre doit finir, une conception simple, étroite, violente, qui a déjà coûté à l’Angleterre beaucoup de sang inutilement répandu et d’argent Inutilement dépensé : mais il n’en démordra pas. Dès lors, il était naturel que ceux qui avaient une conception différente sur la manière de rétablir la paix, cherchassent à lui enlever les négociations pour les confier à d’autres. Mais ils n’y ont pas réussi. M. Chamberlain a constamment fait prévaloir ses vues personnelles. Sa volonté s’est imposée à ses collègues et au Parlement : et il faut bien reconnaître qu’après la démarche du gouvernement néerlandais sa situation s’est trouvée plus forte, puisque les négociations avec M. Krüger se trouvaient soumises à des conditions préalables d’un caractère un peu aléatoire, et qu’en tout état de cause, elles ne pouvaient s’ouvrir avant trois mois.

Il est bon de rappeler tous ces antécédens de la question pour comprendre comment elle s’est posée au gouvernement anglais, et comment il l’a résolue. En ce qui concerne les sauf-conduits, il s’est réservé de les donner lui-même aux délégués boers, si ceux-ci les lui demandaient directement : même sur ce point, il n’accepte pas d’intermédiaire. Il n’est dès lors pas probable que les délégués boers sollicitent ces sauf-conduits : on ne les leur livrerait qu’après y avoir mis des conditions inadmissibles pour eux. Le gouvernement anglais ne désire en aucune manière que M. Krüger revienne dans l’Afrique australe. Il croit avoir des griefs particuliers contre lui, et il le traite, tantôt avec dédain, tantôt avec colère : ce n’est pas avec lui qu’il consentira à négocier. « Je crois devoir faire remarquer, dit lord Lansdowne dans sa note, qu’à l’heure actuelle, le Gouvernement de Sa Majesté ignore que les délégués jouissent encore d’une influence auprès des représentans des Boers dans l’Afrique du Sud, ou qu’ils y aient voix au Conseil. » Assurément ils n’ont pas voix au conseil, puisque leur voix ne peut pas matériellement y pénétrer ; mais il n’y a aucune raison de croire qu’ils aient perdu leur influence auprès de leur gouvernement. Après avoir prononcé leur déchéance politique, le gouvernement anglais cherche à prononcer leur déchéance morale. Il n’a aucun droit de le faire : mais passons.

S’il ne veut pas négocier avec M. Krüger et les autres délégués qui sont actuellement en Europe, avec qui le fera-t-il ? C’est ici que sa pensée devient un peu confuse, et peut-être faut-il voir dans la rédaction de sa note deux influences différentes qui ne sont pas parvenues à prévaloir définitivement l’une sur l’autre, ni à se mettre tout à fait d’accord. Elles le sont sur un point, à savoir que les négociations auront lieu en Afrique : mais avec qui ? « Le Gouvernement de Sa Majesté, dit lord Lansdowne, avait compris qu’à l’heure actuelle, M. Steijn, pour les Boers de la colonie d’Orange, et M. Schalk-Burger, pour ceux du Transvaal, étaient investis de pleins pouvoirs gouvernementaux, y compris les pouvoirs pour négocier. S’il en est ainsi, il est évident que toute solution interviendrait le plus rapidement et de la façon la plus satisfaisante par voie de communication directe entre les chefs militaires boers dans l’Afrique du Sud et le commandant en chef des troupes de Sa Majesté, qui a reçu l’ordre de transmettre immédiatement toute offre qu’il pourra recevoir, pour que le gouvernement de Sa Majesté soit en mesure d’en délibérer. »

On le voit, le gouvernement anglais, après avoir poliment décliné celle du gouvernement néerlandais, en vient lui-même à faire des suggestions, et ce n’est pas l’attitude d’un gouvernement qui ne veut pas négocier. S’il n’avait pas voulu le faire, il se serait contenté de dire pourquoi il n’agréait pas la démarche hollandaise ; il aurait même pu la repousser purement et simplement, sans expliquer ses motifs. Ce n’est pas ce qu’il fait : il donne à son tour, sur la procédure à suivre, des explications qu’on ne lui avait pas demandées. La note néerlandaise avait désigné les délégués boers sans les nommer ; la note anglaise est plus explicite, elle nomme M. Steijn, président de l’État libre d’Orange, et M. Schalk-Burger, vice-président de la République sud-africaine. On avait compris à Londres qu’ils avaient tout ce qu’il fallait pour négocier. Admettons cette hypothèse : avec qui MM. Steijn et Schalk-Burger peuvent-ils entrer en rapports ? Est-ce avec lord Milner ? Non, c’est avec le commandant en chef des troupes britanniques, et cela par l’intermédiaire des chefs militaires-boers. On reconnaît dans ce dernier trait l’influence de M. Chamberlain ; mais il semble que, pour le reste, cette influence ait été adoucie par une autre. En somme, le gouvernement anglais se borne à donner une indication qui n’a rien d’impératif, mais où la personne de lord Milner disparaît. Il indique qu’on pourrait procéder d’une certaine manière, sans en exclure une autre. Il n’est ferme que sur deux points : l’élimination de M. Krüger, la décision que les négociations auront Heu en Afrique. « Le gouvernement de Sa Majesté, dit lord Lansdowne, a décidé qu’il en serait ainsi en ce qui concerne le lieu des négociations. » Si les Boers veulent la paix, ils savent maintenant où et comment ils doivent la proposer. A défaut d’autre avantage, la démarche de M. Kuyper a eu du moins celui-là pour eux. Le gouvernement anglais, sortant de l’immobilité et du silence où il s’enfermait, a fait connaître sa pensée sur la manière dont les négociations devaient être engagées. Il a donné sur ce point une véritable consultation qui témoigne, après tout, de son désir de voir ses conseils écoutés et suivis. Est-ce un pas vers la paix ? C’est possible : ce n’est pas encore bien sûr.

Quoi qu’il en soit, la réponse officielle de lord Lansdowne à la note néerlandaise est correcte dans le fond et courtoise dans la forme : elle est ce qu’elle devait être, étant donnés l’attitude qu’avait prise le gouvernement britannique et l’état de l’opinion dans le Royaume-Uni. M. Kuyper ne pouvait guère attendre autre chose. On rend hommage aux sentimens qui l’ont inspiré ; on discute les termes de sa suggestion ; on entre dans les détails de ce que les Boers peuvent faire, s’ils veulent aboutir rapidement à la paix. A cela nous n’avons rien à reprendre, du moins dans la forme, mais il est impossible de rendre le même témoignage au discours que lord Salisbury a prononcé quelque quarante-huit heures plus tard au Junior Conservative Club.

Les défauts du noble lord s’accentuent avec l’âge ; la causticité de sa parole devient de plus en plus amère et blessante, et cela sans aucune utilité appréciable ; il semble que ce soit par simple amour de l’art. Si cela continue, bientôt M. Chamberlain pourra lui envier quelques-uns de ses procédés oratoires. Dans le discours auquel nous faisons allusion, lord Salisbury n’a pas dit autre chose que lord Lansdowne, mais il l’a dit sur un tout autre ton, qui assurément n’est pas le bon ton. Quelque jugement qu’on porte sur la démarche du gouvernement néerlandais, elle méritait d’être traitée avec déférence ; lord Salisbury a affecté de dire qu’il lui était impossible de découvrir les motifs qui avaient provoqué ce qu’il a appelé une « crise d’avortement. » — Je suppose, a-t-il dit en substance, que les démarches importantes qui sont faites par des peuples importans, pour des sujets de quelque importance, sont dictées par un motif ou par un autre. Mais je suis absolument incapable d’imaginer quel but a espéré atteindre le gouvernement hollandais, s’il n’avait aucune autorité pour parler de la part de ceux de nos ennemis qui habitent sur le continent. Le gouvernement ignore le motif de cette curieuse démarche. — C’était abuser avec cruauté de la situation, à la vérité un peu fausse, où s’était placé le gouvernement néerlandais en disant qu’aucune entente n’existait entre les délégués boers et lui. La note de lord Lansdowne avait touché ce point d’une main très précise, mais plus légère. Quant au motif de la curieuse démarche du gouvernement hollandais, il l’avait aussi très équitablement apprécié. Il avait fait mieux, puisqu’il s’en était inspiré dans les développemens assez longs qu’il avait donnés à sa propre pensée. S’il était vrai que la démarche néerlandaise n’avait aucune raison d’être, la seconde partie de la réponse britannique n’en aurait pas davantage et mériterait les mêmes qualificatifs, car elle a le même objet. Lord Salisbury, après avoir persiflé la note hollandaise, s’est exprimé sur M. Krüger et sur les Boers avec une dureté insolente et rogue qui rappelle M. de Bismarck dans ses plus mauvais jours, lorsqu’on disait de ses libres propos, en leur appliquant une expression de Jean-Paul, qu’ils étaient un véritable sirocco pour l’âme. Lord Salisbury s’exerce à son tour dans le même genre avec beaucoup de succès : nous ne l’en félicitons pas. En parlant de l’Afrique australe, il a accusé l’ambition de M. Krüger d’avoir versé une abondance de douleurs et de désolations dans cette partie de l’Empire : il n’est pas probable que l’histoire ratifie un jugement aussi sommaire, ni qu’elle décharge M. Chamberlain et lord Salisbury lui-même de toute responsabilité dans l’épreuve qui a été infligée à l’humanité. — Quant aux Boers, a dit l’orateur du Junior Conservative Club, ils n’ont que ce qu’ils méritent pour s’être mis injustement et sottement en travers du chemin de l’Angleterre. — Ils l’ont fait sans doute, les malheureux ! mais il y a déjà plusieurs siècles : pouvaient-ils deviner que l’Angleterre aurait un jour à faire passer son chemin à travers leur patrie ? Longtemps, ils ont reculé, transportant leurs foyers plus loin, toujours plus loin devant le flux sans reflux de l’invasion britannique ; et il est à croire qu’ils auraient fait de même une fois de plus, si les Anglais ne les avaient pas tournés par le nord et mis dans l’impossibilité d’y chercher un refuge. Alors ils ont dû périr ; mais, certes, leur infortune mérite un peu de pitié. Lord Salisbury n’en a aucune pour eux : il se soucie peu, dit-il, de laisser des souvenirs agréables dans l’esprit de ceux qu’il combat. Il ne se soucie pas davantage, lui, homme d’une grande culture intellectuelle et morale, de l’impression que l’Angleterre peut laisser dans le monde civilisé, à la suite de l’acte brutal et sanglant qu’elle accomplit. Si c’est à ses yeux une nécessité de le faire, elle devrait du moins le couvrir de quelques formes. Mais non ! Il semble que la glorification de la force soit devenue sa philosophie politique en ce début du XXe siècle, et qu’elle éprouve comme une jouissance intime et profonde à écraser et à détruire une petite, mais énergique nationalité, après avoir si éloquemment plaidé la cause de tant d’autres, qui, à la vérité, ne la gênaient pas. On croirait assister à une poussée violente du vieil atavisme saxon ou normand, sujet bien digne d’être chanté par M. Rudyard Kipling ! Encore y mettrait-il peut-être quelque imagination lyrique : c’est un travers dans lequel lord Salisbury ne tombe pas. — La guerre du Transvaal, dit-il crûment, n’est pas une question de sentiment. Nous avons entrepris une affaire (business) que nous devons achever. — Eh bien ! nous conseillons à l’Angleterre, si elle veut conserver sa réputation d’esprit pratique, de ne pas s’engager dans beaucoup d’affaires de ce genre.

Il faut, parait-il, regarder cette guerre au simple point de vue affaire. Soit : c’est une manière comme une autre de la juger, mais qui ne modifie certes pas le jugement à en porter. On disait autrefois de la France qu’elle était assez riche pour payer sa gloire, et sans doute l’Angleterre l’est assez pour payer ce que nous appellerons la sienne : elle lui coûtera, toutefois, plus qu’elle ne vaut. S’il s’agissait d’un autre homme que lord Salisbury, nous dirions que son discours est une impertinence parfaitement gratuite. Mais sans doute il correspond à une partie de l’opinion, que lord Salisbury a jugé utile de flatter, et c’est une explication, à défaut d’une excuse. En tout cas, la cause de la paix ne peut rien y gagner. Lord Salisbury a dit un jour d’un discours de M. Chamberlain que, n’ayant pas été prononcé au Parlement, il ne comptait pas, et qu’il ne l’avait même pas lu : il est fâcheux qu’il ne puisse pas dire la même chose du sien.

Malgré tout, malgré l’insuccès apparent d’une démarche qui fait beaucoup d’honneur au gouvernement néerlandais, malgré la réponse de lord Lansdowne, malgré le discours de lord Salisbury, le sentiment général est qu’on a fait un pas vers la paix. Si le gouvernement néerlandais n’a pas fait sa démarche plus tôt, et s’il l’a faite précisément ces jours derniers, ce n’est pas sans motif qu’il l’a jugée en ce moment plus opportune. Et si, de son côté, le gouvernement britannique est entré, sur la meilleure et la plus prompte manière de mettre fin à la guerre, dans des explications un peu embarrassées sur quelques points, mais qui ne semblent pas malintentionnées, il devait avoir lui aussi des raisons pour cela. Peut-être les temps sont-ils proches. En tous cas, les Boers ont tiré de la guerre tout ce qu’elle pouvait comporter. Ils ont donné un incomparable exemple de vertu patriotique, et l’admiration du monde ne saurait augmenter pour eux. Ils ont le droit aujourd’hui de ne plus songer qu’à sauver de leur nationalité expirante tout ce qui peut encore en être ranimé.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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