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Chronique de la quinzaine - 14 février 1888

Chronique n° 1340
14 février 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Un des phénomènes les plus curieux, entre bien d’autres, de cette période ingrate que nous traversons en France, c’est la disproportion entre les événemens qui se déroulent ou se préparent, qui nous pressent de toutes parts, et les hommes qui passent ou repassent sans cesse sur la scène publique. Que voulez-vous ? c’est un fait ! Jamais il n’y eut autour de nous une telle accumulation de nuages noirs, d’événemens sérieux et redoutables, menaçans pour la paix, pour l’Europe, pour notre pays, pour tous les pays ; jamais peut-être aussi les hommes appelés à représenter et à gouverner la France, chargés de tous les rôles publics, n’ont montré plus de légèreté ignorante et brouillonne dans le maniement des affaires d’une nation, plus de médiocrité et d’impuissance. Les événemens sont grands, ils peuvent devenir plus grands encore ; les hommes sont petits, inférieurs à la situation où la fortune du temps les a placés : voilà qui est certain ! Ce n’est pas tout à fait la faute des hommes qui ont eu la domination et l’influence depuis quelques années, dira-t-on. Ils ont été improvisés hommes d’état ; ils ont été portés par des mouvemens incohérens d’opinion à la direction des affaires sans une préparation suffisante, sans connaître tous ces délicats et puissans ressorts qui font la force d’une nation. C’est possible. Ils pouvaient du moins suppléer à l’expérience qui leur manquait par un peu de modestie et de réserve, par une étude attentive et sincère de ce qu’ils ne savaient pas, par des ménagemens pour des intérêts, des sentimens et des traditions qu’on ne violente pas impunément ; mais non ! ils ont pénétré dans les affaires publiques en envahisseurs bruyans, alliant la présomption à la médiocrité. Ils ont cru que quelques milliers de voix recueillies sur les chemins leur donnaient le droit de toucher à tout sous prétexte de tout réformer, d’abuser de tout, de mettre les infatuations, les tyrannies et les plus vulgaires cupidités de parti à la place de l’esprit et des idées de gouvernement. Le résultat ne s’est pas fait longtemps attendre. Il s’est trouvé qu’en quelques années ils avaient introduit le désordre dans les administrations, la confusion dans les pouvoirs, la faiblesse dans l’état, le déficit par l’imprévoyance et les prodigalités dans les finances. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que même encore aujourd’hui, ils ne sont pas éclairés. Vainement ils sont replacés tous les jours en face des conséquences de leurs œuvres, ils ne sentent pas les embarras, les périls de la situation qu’ils ont créée, ou s’ils les sentent, ils n’osent pas reculer par fausse honte. Ils continuent leur médiocre besogne, et tandis que les événemens se pressent, la France en est encore à avoir un budget. « Nous sommes au mois de février, disait l’autre jour M. Ribot, et il n’y a pas de budget, voilà tout ! » Il y a mieux : assez récemment, un des rapporteurs du budget prétendait naïvement que le système des douzièmes provisoires n’était pas si mauvais. Oui, ces hommes d’état du jour s’y entendent, c’est bien le moment d’inaugurer le régime des douzièmes provisoires, de mettre en doute l’existence de la Banque de France, et de se livrer à un certain nombre de petits exercices de ce genre quand tout est incertain dans le monde !

Évidemment ce n’est pas par un vote précipité que l’ordre peut rentrer dans les finances et que le déficit peut en sortir. Ce n’est pas la question. Le jour où une discussion sérieuse pourra s’engager, c’est à une liquidation véritable qu’il faudra procéder. Pour le moment, ce qu’il y avait de plus nécessaire, de plus pressant, c’était d’en finir en touchant le moins possible aux services tels qu’ils existent, et en laissant surtout aux recettes publiques toute leur élasticité, toute leur puissance. Que le budget proposé par le gouvernement fût une œuvre provisoire d’expédient et de circonstance, laissant en suspens le problème de la situation financière de la France, c’était bien clair : il existait, et c’était pour l’instant l’essentiel. Le plus dangereux des systèmes était de tout compliquer par des remaniemens d’impôts et des innovations qui ne pouvaient que retarder le vote. C’est ce qu’a fait en réalité la commission du budget avec ses économies médiocrement étudiées et ses réformes improvisées, inspirées les unes et les autres par l’esprit de parti beaucoup plus que par l’intérêt financier. La commission du budget, où se trouve la fleur du radicalisme, propose des économies, et elle les propose sur tous les services, par pièces et par morceaux, mais particulièrement et naturellement de préférence sur les cultes. Réduire, réduire sans cesse la dotation des cultes déjà diminuée d’année en année, c’est tout trouvé, c’est l’idéal des économies ! La commission du budget veut aussi, veut surtout dans la revision des impôts, dans les réformes ou ce qu’elle appelle les réformes plus encore que dans les économies, le remède à la situation financière, — et ici quelles sont ses idées, ses propositions ? Elle veut d’un seul coup remanier l’impôt sur les boissons et les droits sur les héritages. Ce sont ses deux grands projets, ils ont été si vivement, si sérieusement discutés et par M. le président du conseil, et par M. Amagat, et par M. Jules Roche, qu’en vérité il n’en est plus rien resté. Le fait est que le système de la commission sur les boissons ne peut profiter ni au trésor ni aux contribuables, et qu’il remplace une recette assurée, plus que jamais nécessaire à l’état, par une ressource évaluée à l’aventure, qui sera ce qu’elle pourra. Il laissera un déficit de plus dans le budget, c’est plus que vraisemblable ; mais, quel que soit le résultat, la pensée secrète est de substituer un impôt direct aux impôts indirects, — et c’est Jà qu’est la réforme, qui n’est après tout qu’une vieillerie ! Qu’en est-il aussi de cette autre nouveauté de la revision du droit sur les héritages ? Il n’est point douteux que la commission s’est livrée à son imagination, qu’elle n’a pu évaluer qu’arbitrairement les résultats financiers de ses propositions, qu’elle met une fois de plus le hasard dans le budget ; mais elle s’est donné satisfaction : elle a introduit dans les combinaisons qu’elle demande à la chambre de sanctionner le principe de l’impôt progressif. Elle fait si bien qu’elle arrive avec ses progressions presque jusqu’à la confiscation, jusqu’à la suppression de l’héritage lui-même !

Ainsi, proposer des économies qui, par des réductions subreptices de la dotation des cultes, tendent à l’annulation du concordat, glisser l’impôt direct à propos des boissons et l’impôt progressif à propos des successions, reprendre toutes ces vieilles choses qui ont traîné dans toutes les révolutions, on l’a dit justement, c’est ce qu’on appelle accomplir des réformes dans l’intérêt du peuple ! Et c’est pour cela que la France n’a pas encore un budget au moment où elle aurait besoin d’avoir ses ressources assurées ! On parle toujours de réformes : la vraie réforme, ce serait de rentrer dans l’ordre et la vérité, de raffermir les principes et les conditions de gouvernement, de rendre la confiance et l’autorité aux services publics affaiblis et impuissans faute de garanties et de protection. La vraie réforme, ce serait de remettre la vigilance dans les administrations, de prévenir des abus comme ceux qui ont été révélés l’autre jour à propos du budget de la marine, qui exposent le pays à s’apercevoir tout à coi]p qu’il n’a pas les forces navales sur lesquelles il croyait pouvoir compter. Ce serait là sûrement la vraie réforme, la plus utile et la plus pressante.

Le malheur est qu’aujourd’hui plus que jamais tout est confondu, qu’il n’y a rien de clair et de lixe ni dans les idées ni dans la pratique des choses, et que les intérêts publics, les règles les plus simples d’administration, les conditions les plus essentielles de gouvernement restent sans garanties. Le trouble est dans les lois comme dans les pouvoirs, l’instabilité et l’impuissance sont dans les assemblées comme dans les ministères. Tout est livré à la médiocrité envahissante et dissolvante, aux petites tyrannies mobiles et agitatrices de l’esprit de parti. C’est un danger redoutable assurément dans les affaires intérieures, administratives, économiques, financières d’une nation comme la France ; le mal de la mobilité et de la confusion est bien plus grave encore dans tout ce qui touche à la défense du pays, à l’organisation de sa puissance militaire, à la direction de ses affaires extérieures, dans l’administration de ces intérêts supérieurs où il faut avant tout l’esprit d’ordre, de prévoyance et de suite. On le sent si bien que, récemment encore, des députés des camps les plus opposés, républicains ou conservateurs, ont proposé d’instituer une sorte d’inamovibilité pour les ministres de la guerre, de la marine et des affaires étrangères. C’est une idée qui n’est pas absolument nouvelle ; elle s’est reproduite plus d’une fois, sans prendre jusqu’ici une forme précise. Elle a toujours été plutôt un instinct, un désir renaissant ; toutes les fois qu’on a plus vivement ressenti les dangers de l’instabilité dans la direction des plus grands intérêts français. Elle soulèverait évidemment plus d’une question délicate avec un régime qui a la prétention d’être parlementaire, et qui l’est souvent avec excès. Elle impliquerait une certaine abdication volontaire de la part des assemblées, et pour les ministres choisis, avec une responsabilité des plus sérieuses, une certaine liberté, une certaine indépendance, dans les affaires de la diplomatie et de l’armée. Il faudrait, dans tous les cas, commencer par trouver les homme ? faits pour conquérir par leurs services ce privilège de l’inamovibilité, résolus à rester dans leur rôle, — et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est que ceux qui ont pu paraître réaliser plus ou moins cette idée d’un ministre inamovible sont les premiers à vouloir se rejeter dans la mêlée des partis. C’est bien en vérité ce qu’on peut appeler le travers de M. le ministre des affaires étrangères Flourens, qui, on ne sait par quelle fantaisie, court aujourd’hui les chemins neigeux des Hautes-Alpes à la recherche d’un titre de député.

C’est l’heureuse chance de M. Flourens d’avoir été à son début le ministre des affaires étrangères le plus inattendu et de s’être fait bientôt sans bruit, sans éclat, une position des plus sérieuses. Depuis un an qu’il est arrivé à l’improviste à la direction de notre diplomatie, il a eu le temps et l’occasion de donner la mesure de ses talens. Il a vu se succéder sur les frontières des Vosges des incidens pénibles, qui auraient pu s’envenimer et mettre la paix en péril. Il a eu à conduire des négociations délicates, à traiter avec toutes les puissances. Il se trouve encore aujourd’hui en face d’une situation européenne qui exige autant d’attention que de prudence. Devant toutes les difficultés, il a montré de la tenue, du tact, de la dextérité, maintenant avec une fermeté mêlée de modération les droits de la France. Sans être député, il a rapidement inspiré assez de confiance pour qu’on l’ait laissé tranquille eu lui épargnant de vaines interpellations, et il a été assez habile ou assez heureux pour survivre déjà à deux crises ministérielles. Que lui faut-il de plus ? Où était pour lui la nécessité de briguer une députation dont il n’a pas eu besoin jusqu’ici ? Le voilà réduit à la condition d’un candidat ordinaire, débitant aux braves habitans des Hautes-Alpes un certain nombre d’honnêtes banalités sur « l’extension de leurs pâturages » et sur leurs intérêts forestiers, ou laissant échapper quelque parole de trop dans un discours de circonstance. Que peut-il y gagner ? S’il échouait par hasard, il aurait d’un seul coup perdu sa position ; s’il réussit, il n’aura rien ajouté à son crédit diplomatique. On aurait rêvé pour lui, dit-on, une plus haute fortune, la position éventuelle de chef parlementaire, de président du conseil. C’est possible, ce n’est qu’une illusion. M. Flourens, élu député, peut être un président du conseil comme un autre ; il le sera ni plus ni moins, comme les autres, exposé désormais comme ceux qui l’ont précédé à toutes les chances de la guerre des partis. Pour courir la fortune d’un chef de cabinet éphémère, il risque de compromettre l’autorité du ministre des affaires étrangères qui, en restant dans son rôle, pouvait continuer à être utile, — et qui, au lieu de s’en aller à Gap ou à Embrun, aurait pour le moment assez d’occupation à suivre de prés au quai d’Orsay les affaires de l’Europe.

Aussi bien ces affaires sont-elles de nature à ne laisser aucune politique indifférente. Ce sont les affaires de tous les peuples, de tous les gouvernemens entre lesquels s’agite le problème sans cesse renaissant des rapports généraux, des alliances, des antagonismes de puissance, de la guerre ou de la paix. Où en sont-elles aujourd’hui ces alliances, où en sont-ils ces rapports d’où dépend le repos du continent, la sécurité de demain ? Par une sorte de fatalité, tous les hivers, à l’approche de tous les printemps, ces questions se reproduisent comme pour rappeler à l’Europe que rien n’est fini ni en Orient ni dans l’Occident. Elles existaient il y a un an, elles ont reparu cette année, depuis deux mois surtout, depuis qu’il a été avéré que la Russie, sans menacer ses voisins de l’ouest, mais sans se laisser endormir dans sa vigilance, tenait à se mettre en garde sur la frontière de Pologne.

La Russie s’est armée, l’Autriche s’est émue, l’Allemagne s’est agitée, le monde a été un moment dans l’attente. On ne savait pas ce qui allait arriver, ou ne le sait peut-être pas beaucoup mieux encore ; mais s’il y avait quelqu’un qui pût débrouiller cette énigme, éclaircir cette situation à la fois ambiguë et violente, c’était M. de Bismarck, arrivé récemment à Berlin pour enlever sa loi sur l’extension des forces de l’Allemagne et sur le nouvel emprunt militaire.

Le chancelier n’a pas tardé, en effet, à rentrer en scène : il a commencé, comme il le fait souvent, par un coup de théâtre, par une divulgation inattendue. Il a brusquement mis au jour un traité d’alliance entre l’Allemagne et l’Autriche, qui date du mois d’octobre 1879, qui, sous les apparences les plus pacifiques, est déjà dirigé tout entier contre la Russie, ou du moins particulièrement contre la Russie. Par lui-même, sans doute, ce traité n’a point été absolument une surprise ; il n’était un secret ni pour l’Europe ni surtout pour le cabinet de Saint-Pétersbourg. On a pu seulement se demander et on s’est effectivement demandé, pourquoi M. de Bismarck a cru devoir choisir ce moment pour faire sa publication, quel rapport il y avait entre cette indiscrétion calculée et la situation présente des choses à la frontière de Pologne. Était-ce une démarche savamment concertée entre Berlin et Vienne pour répondre aux armemens russes ? A-t-on cru que ce serait la manière la moins blessante d’avertir le tsar du danger de trop prononcer ses mouvemens militaires ou de s’engager dans de nouvelles combinaisons de diplomatie ? Mais ce n’est pas le seul mystère. Depuis ce traité remis au jour, d’autres circonstances se sont produites. Il y a eu, au moins pour quelques années, un rapprochement intime entre Berlin, Pétersbourg et Vienne ; il y a eu ce qu’on a appelé l’alliance des trois empereurs, les entrevues retentissantes de Skierniewice, de Kremsier. Le traité de 1879 subsistait-il toujours pendant que les trois empereurs se rencontraient avec les apparences d’une si cordiale intimité ou, si l’on veut, avec tant d’ostentation ? A-t-il été l’objet de négociations nouvelles qui l’ont fait revivre en le modifiant ou en le complétant ? De plus, M. de Bismarck ne l’a point caché, depuis que le tsar, « refroidi dans ses sentimens amicaux, » s’est retiré d’un accord plus fictif que réel pour reprendre sa liberté, il y a eu d’autres alliances, notamment avec l’Italie, qui a pris la place de la Russie. Quel est le caractère de ces alliances ? la publication qui vient de se produire à Berlin et à Vienne simultanément n’est-elle que le commencement d’une série de révélations instructives, le préliminaire de la publication de tous les autres traités ? C’est sur ces entrefaites, après avoir livré toutes ces énigmes à la curiosité passionnée du monde et avoir préparé son entrée, que le chancelier a paru au Reichstag, moins pour enlever le vote du parlement allemand sur des mesures militaires acceptées d’avance que pour porter son témoignage sur les affaires de l’Europe. Il s’est expliqué, et, après avoir recueilli cette parole à la fois hautaine et familière, qui, en paraissant tout dire, a toujours de si subtiles réticences, on s’est peut-être pas beaucoup plus avancé ; on est réduit à se demander encore : Est-ce la guerre prochaine, est-ce la paix pour quelque temps ?

Le dernier discours de M. de Bismarck n’est, après tout, que l’apothéose retentissante de sa propre politique et de la force de l’Allemagne. Jamais le sentiment de la puissance ne s’est déployé avec un orgueil aussi superbe, et on pourrait dire aussi naïf. Le chancelier ne voit que lui et son œuvre ; il ramène tout à lui, à sa politique, à ses combinaisons. Tout le reste, il le juge et le traite avec un froid et altier dédain. Au fond, sans doute, il désire la paix, il le dit et on peut l’en croire, puisque évidemment il n’est point intéressé à désirer une guerre qui pourrait remettre en doute tout ce qu’il a fait. Il a parlé en homme qui s’efforce d’apaiser et de rassurer au lieu d’exciter, qui, sans déguiser les troubles de l’Europe, met tous ses soins à ne rien grossir, à ménager les puissances dont il se défie le plus. Il y a un an, il en convient, c’est du côté des Vosges qu’il craignait la guerre à tout instant. Aujourd’hui, il est plus tranquille sur notre compte, provisoirement bien entendu. La France, avec son nouveau président, avec ses nouveaux ministres, lui semble assez pacifique, ou, si l’on veut, moins « explosive. » Il a bien encore, il est vrai, des boutades peu dignes de son génie, et, par une de ces ironies brutales qui lui sont familières, il lui arrive de dire que la « haine » est le sentiment caractéristique de la France ; il prétend que, si on faisait la guerre par haine, la France serait en guerre avec tout le monde, avec l’Angleterre comme avec l’Italie. Plaisante manière de juger une nation dont le génie est fait de sympathie ! Mais à part ces boutades, bonnes pour émoustiller les cœurs teutons, M. de Bismarck se plaît à ne voir que des symptômes assez favorables en France à l’heure qu’il est. Pour cette année, ce n’est plus du côté des Vosges, c’est du côté de la Vistule que sont venues les craintes ; c’est la Russie qui a paru menaçante avec ses démonstrations militaires. Le chancelier ne le cache pas ; mais, même sur ce point, il est singulièrement mesuré, et il est certain que son langage atténue la portée de la publication un peu extraordinaire du traité de 1879, qui, un instant, a pu ressembler à une menace ou à un premier avertissement. M. de Bismarck ne s’occupe pas de ce qu’on dit dans les journaux, des polémiques de la presse, qui ne sont que de « l’encre d’imprimerie ; » il ne croit qu’à la parole du tsar, à ses déclarations pacifiques, à ses bonnes intentions. Il ne croit pas du tout que la Russie veuille « tomber sur ses voisins de l’ouest ; » il explique même les derniers armemens parle désir tout naturel que pourrait avoir le tsar d’appuyer son action diplomatique sur des forces suffisantes au cas où s’ouvrirait quelque crise nouvelle, soit en Orient, soit en Occident. Il ne voit là aucun danger imminent.

À ne considérer que le langage de l’oracle de Berlin, tout serait donc rassurant et pacifique au moins pour l’instant : malheureusement tout ce que M. de Bismarck peut dire dans un discours pour tranquilliser. comme il l’assure, l’opinion publique, ce n’est pas la question. Que le chancelier désire la paix, on peut ne pas en douter. C’est dans tous les cas un terrible ami de la paix ! Il la comprend d’une étrange manière ; il la soutient par les moyens les plus redoutables, les plus propres à la compromettre, et il ne voit pas que, s’il y a aujourd’hui en Europe ces défiances toujours renaissantes, cet état violent où tout est possible, c’est son œuvre : c’est lui qui a créé cette situation par sa politique, par ce qu’il appelle ses « majorations de puissance militaire, » par la nature de ses alliances, par cet appareil d’omnipotence qui pèse sur le continent, sur tous les rapports, sur toutes les libertés !

Tout a le même caractère et tend au même but dans les combinaisons de ce redoutable génie. Ce qu’il y a de caractéristique dans ses alliances, c’est que ce ne sont pas des alliances, mais tout simplement la subordination de quelques autres puissances à une volonté prépondérante, à un intérêt unique de domination. Dans ce traité de 1879, qui vient d’être publié à Berlin et à Vienne, comme dans les commentaires du chancelier, on voit bien ce que l’Autriche promet, ou ne voit pas dans quelle mesure l’Allemagne est engagée. Il y a mieux : le seul point où la politique de l’Autriche soit sérieusement en jeu, où tout reste en suspens, l’Orient, le chancelier de Berlin l’abandonne assez lestement. Il se désintéresse de la Bulgarie, des Balkans, qu’il considère comme en dehors de son action ; il reconnaît même les droits de prépondérance de la Russie admis, selon lui, au congrès de Berlin : de sorte que voilà l’Autriche bien prévenue qu’au jour d’une crise dans les Balkans, elle est libre de guerroyer avec la Russie, elle ne peut compter sur rien. L’Allemagne n’est pas engagée ! On ne connaît pas encore le traité italien, on le connaîtra peut-être demain ; mais quel intérêt de sécurité l’Italie pouvait-elle avoir à sauvegarder ? Par qui a-t-elle été menacée ? contre qui a-t-elle éprouvé le besoin d’être garantie ? En échange d’un appui fort illusoire contre un danger chimérique, elle n’a donc pu se lier que pour des intérêts qui ne sont pas les siens ou pour figurer dans les grandes alliances ; elle n’est qu’un appoint de plus comme l’Autriche. M. de Bismarck fait comme Napoléon : il ne veut que des alliés qui soient des auxiliaires ou des complices. Au fond, en se servant de tout le monde, il ne croit qu’à sa propre force, et il triomphe quand il peut dire avec orgueil qu’au besoin il aura un million d’hommes à chaque frontière, avec un troisième million en réserve. Et qu’on remarque bien que ce n’est pas à titre provisoire et temporaire qu’il veut cette force ; il la veut à titre permanent : c’est ce qui vient d’être voté. Ainsi une puissance campée en Europe avec trois millions d’hommes sous les armes et des alliés asservis à ses intérêts, c’est ce que l’on appelle la « ligue de la paix ! » C’est de cette façon qu’on prétend rassurer l’Europe et la guérir des vaines inquiétudes !

Il est vrai, M. de Bismarck a toujours un choix d’heureux euphémismes pour expliquer ses actions et couvrir sa stratégie. Tout ce qu’il fait, arméniens et alliances, il ne le fait que dans un intérêt de défense ! Il ne veut que se mettre en garde contre la coalition qu’il redoute, qui n’existe pas encore, il le croit, qui pourrait cependant se former d’un instant à l’autre entre la Russie et la France ! Que veut-on dire avec cette prétendue coalition ? Où l’a-t-on vue paraître depuis qu’on en parle ? La France, assurément, n’a et ne veut avoir que de bonnes relations avec la Russie ; elle sait ce que vaut la puissance russe. Elle n’a certainement jamais songé jusqu’ici à nouer des liens plus intimes, à transformer des relations régulières, correctes en alliance de guerre, en coalition. Elle n’ignore pas tout ce que des combinaisons de ce genre ont de délicat, de difficile et souvent de périlleux entre deux états qui ont des traditions et des intérêts si différens. La Russie, à son tour, n’a visiblement que des dispositions sympathiques pour notre pays. Elle sait bien que la France est un des ressorts de l’organisation européenne, que la puissance française est une garantie sur le continent. Elle le sait, — elle n’a jamais proposé pour sa part, que nous sachions, de donner aux sentimens de bienveillance mutuelle qui peuvent exister, aux rapports des deux états, le caractère d’une alliance particulière. Les deux nations, les deux gouvernemens ont pu se rencontrer, même s’entendre quelquefois depuis quelques années ; ils ne restent pas moins libres dans leurs rapports, et même peu disposés, ce semble, à aliéner leur liberté. Qu’il y ait des circonstances où il y aurait presque forcément une certaine simultanéité d’action ou d’efforts ressemblant à une alliance, cela se peut sans nul doute ; mais, franchement, si cela devait arriver, c’est M. de Bismarck qui aurait manifestement tout fait, qui aurait préparé ce partage du continent en deux camps ennemis. C’est lui et lui seul qui aura rendu possible, nécessaire, non pas ce qu’il appelle une coalition, mais un accord de circonstance né spontanément de l’état contraint et violent du monde. En réalité, tout est là ! Le chancelier aura beau s’en défendre, invoquer les prétendues coalitions des autres pour couvrir ses propres combinaisons : c’est lui qui aura créé cette situation redoutable pour lui-même, compromettante pour ses alliés, où tout reste livré à la force, et le discours qu’il vient de prononcer, avec ses airs d’impartialité superbe, déguise à peine ce grand trouble qui est son ouvrage.

Cependant, au moment même où s’agitent ces graves problèmes de la paix ou de la guerre, d’autres intérêts plus modestes peut-être, qui ont bien aussi quelque rapport avec la question des alliances politiques, ne laissent pas d’avoir leur importance et sont même l’objet de vives discussions. On vient de le voir à l’instant même par les violens débats qui se sont produits dans le parlement de Vienne à propos de la prolongation du traité de commerce entre l’empire austro-hongrois et l’Allemagne. Ce n’est pas sans peine que le traité a fini par être voté, et par une anomalie singulière, dans cette discussion où l’alliance politique de 1879 a été l’objet d’ardentes attaques, le ministère du comte Taaffe, abandonné par une grande partie de sa majorité, ne s’est sauvé qu’avec l’appui de la gauche, de l’opposition allemande. — Le traité de commerce qui se négociait d’un autre côté entre la France et l’Italie n’a pas eu l’occasion d’être aussi passionnément discuté ; mais il n’a pas eu une heureuse fortune jusqu’ici. Le fait est que la négociation s’est arrêtée dès les premiers pas, qu’elle a été sinon rompue, au moins indéfiniment ajournée. Ce n’est point, certes, que la France y ait mis de la mauvaise volonté ; elle a montré, au contraire, l’esprit le plus modéré et le plus conciliant. À la rigueur, elle aurait pu se borner à attendre. C’était l’Italie qui avait dénoncé le traité de 1881, c’était au gouvernement italien de faire ses propositions s’il le voulait. Il n’y a songé qu’assez tard, à la fin de l’année, à la veille de l’expiration du traité ; il a envoyé des négociateurs officieux qui n’avaient pas de pouvoirs suffisans. Il en est résulté la nécessité d’une prorogation que l’Italie elle-même a limitée à deux mois. La France a cru devoir a’ors envoyer des plénipotentiaires à Rome, et, au premier moment, à entendre M. le président du conseil Crispi, on aurait dit que l’œuvre de conciliation et de paix allait s’accomplir. Il n’en a rien été. Les plénipotentaires français n’ont pas tardé à se trouver en présence de prétentions démesurées ou de toute sorte de procédés évasifs. Ils sont revenus de Rome comme ils y étaient allés.

C’était facile à prévoir. Les chefs politiques italiens sont dans une voie où ils se croient autorisés à enfler leurs prétentions, et où les relations commerciales avec la France paient les frais de leurs grandes fréquentations dans le monde. C’est leur affaire. Pour le gouvernement français, il n’y a plus évidemment d’autre politique que de se renfermer dans la plus complète réserve. Ce qu’il a de mieux à faire, c’est de se tenir tranquille, d’attendre, en s’aimant bien entendu des moyens nécessaires pour proportionner nos tarifs aux tarifs de nos voisins des Alpes. La France a certainement intérêt à éviter tout ce qui ressemblerait à une guerre de tarifs ; les Italiens sont sûrement encore plus intéressés à détourner cette extrémité et pour leur commerce et pour leur crédit, qui pourrait s’en ressentir dangereusement. Le gouvernement français a fait ce qu’il pouvait et ce qu’il devait, il n’a plus rien à dire. C’est maintenant au cabinet italien de réfléchir. S’il a des propositions sérieuses à faire, il sera sans doute écouté ; s’il n’a rien à proposer, les choses suivront leurs cours, on n’en sera pas plus ému. On attendra sans se laisser entraîner à de vaines complications, et dans les affaires qui touchent aux intérêts pratiques, aux relations nécessaires, permanentes de deux pays, la raison finit toujours par avoir raison, — dût l’importance de M. Crispi en souffrir !

Le parlement d’Angleterre, reposé par de longues vacances, vient de s’ouvrir le dernier, après tous les parlemens de l’Europe. La session nouvelle a été inaugurée par un discours lu au nom de la reine, discours qui n’a rien de brillant, qui n’avait d’ailleurs à annoncer aucun événement d’un intérêt national, et qui n’est, en définitive, que le résumé assez pâle, assez terne, d’une situation où les difficultés ne manquent pas. Les difficultés extérieures ne sont peut-être pas les plus sérieuses ou les plus pressantes. De toutes les nations, l’Angleterre est toujours la moins engagée dans les complications européennes. C’est pour elle une tradition de ne jamais se lier par des alliances vagues et générales. Elle ne se désintéresse assurément de rien, ni de l’Orient, ni de l’Occident ; elle regarde les affaires de l’Europe de loin, elle ne s’y mêle que quand elle le veut, dans la mesure où elle le veut, pour un intérêt précis, pour une action déterminée. L’Angleterre a-t-elle cru devoir récemment sortir de cette réserve de tradition et entrer de façon ou d’autre dans cette coalition qui s’appelle la triple alliance ? A-t-elle été appelée par une bonne plaisanterie, elle, la maîtresse de Gibraltar, de Malte, de Chypre, de l’Égypte, à garantir avec d’autres l’équilibre de la Méditerranée ? Dans quelle mesure se serait-elle associée à ces combinaisons ? C’est une des premières questions adressées au ministère de la reine dès l’ouverture du parlement. On a demandé au gouvernement s’il était vrai qu’il eût pris des engagemens avec certaines puissances de l’Europe. La réponse n’a peut-être pas été des plus précises ; il en résulte toutefois que, s’il y a quelque chose, l’Angleterre ne s’est point engagée jusqu’à « l’action matérielle, » jusqu’à une « responsabilité militaire. » Cela veut dire que l’Angleterre reste juge de ce qu’elle fera. Elle n’est sûrement pas pressée de se jeter dans des complications extérieures ; les difficultés intérieures lui suffisent pour le moment : elle a bien assez de l’Irlande. Le ministère de lord Salisbury se flatte, il est vrai, — le discours de la reine le dit, — d’avoir obtenu des résultats satisfaisans par ses mesures répressives, d’avoir découragé les complots, les crimes agraires. D’un autre côté, M. Gladstone, qui vient de retremper ses forces dans un voyage en Italie, et qui a été exact au rendez-vous parlementaire, ne montre aucune impatience de reprendre la lutte. M. Parnell lui-même attend encore ; mais la question est toujours là irritante, poignante, implacable comme une fatalité, et, tant qu’elle ne sera pas résolue, elle pèsera sur tous les ministères, sur le parlement, sur la nation britannique.

CH. DE MAZADE.