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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1888

Chronique n° 1339
31 janvier 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

S’il y avait quelque boniieur, pour les nations comme pour les hommes, à désirer ce qu’on n’a pas et à espérer ce qu’on désire, la France pourrait se flatter d’avoir ce genre de bonheur. Elle ne saurait jamais se résigner à désespérer, c’est la force de sa généreuse nature ; mais il est certain qu’elle a beaucoup à désirer et à demander dans la situation qui lui est faite et d’où elle compte toujours sortir. Elle demande un gouvernement au lieu des ombres de ministères qu’elle voit sans cesse passer et repasser devant elle. Elle désire savoir où en sont ses finances, avoir un budget clair et sincère, étudié avec soin, coordonné avec une prévoyante intelligence et voté à propos, avec maturité, non par une sorte d’impatience d’en finir. Elle voudrait sentir au-dessus d’elle la protection d’une justice indépendante et ferme, moins accessible aux influences équivoques, moins exposée aux suspicions qui la déconsidèrent et l’entraînent à des faiblesses nouvelles. Elle souhaiterait une administration éclairée, vigilante, plus occupée des afi"aires du pays que des intérêts électoraux et des brigues cupides de parti. Elle voudrait des chambres sachant un peu mieux leur devoir, et à Paris un conseil municipal plus digne de la grande ville, ramené d’une main ferme au respect des lois comme à la vérité de son rôle. Elle voudrait tout cela, elle l’espère ; elle n’en est pas même encore à voir le commencement de la réalisation de ses désirs et de ses vœux. Non, certainement, il n’y a encore rien de brillant ni de réconfortant dans nos affaires, et ce qu’on voit tous les jours n’est guère, à vrai dire, que la continuation de ce qui se passe depuis bien des années : des faux systèmes, des désorganisations administratives, des faiblesses de gouvernement, des confusions parlementaires, des désordres financiers, devenus par degrés la fatalité et l’embarras de la situation intérieure de la France. 11 faut cependant bien marcher, et on marche tant bien que mal, sans trop savoir où l’on va, avec la bonne envie d’éluder les questions les plus pressantes, si on le pouvait. Gouvernement et parlement sont au moins d’accord sur ce point. C’est tout au plus si la chambre s’est décidée, ces jours passés, à entreprendre la discussion du budget de l’année courante, et du premier coup elle se trouve assurément ou elle va se trouver dans un assez singulier embarras. Quel budget discute-t on et se dispose-t-on à voter ? il y a, sans compter un vieux programme de la chambre qui se résumait dans un mot trop oublié : « ni emprunt ni impôts nouveaux ! » Il y a, sans parler de ce programme platonique, pour le moins trois ou quatre budgets en présence. 11 y a le projet de M. Rouvier, qui avait le mérite d’êire simple, sans prétention, adroitement combiné, et d’ajourner provisoirement toutes les expériences hasardeuses sur la fortune publique. 11 y a le projet de la commission de la chambre, qui croit innover en bouleversant tout, à commencer par la date des exercices et par l’ordre des chapitres du budget, qui a la prétention d’improviser sur l’heure une nouvelle répartition de l’impôt des boissons, une législation nouvelle sur les droits de succession. Il y a les projets partiels et rectificatifs du ministre des finances, président du conseil, M. Tirard, qui, lui aussi, a son système de remaniement de l’impôt sur les boissons. On n’a que l’embarras du choix enire les combinaisons variées dues à l’imagination des expérimentateurs financiers. La vérité est que le meilleur de ces budgets n’était qu’un expédient de circonstance, que dans tous les autres il y a plus de conceptions chimériques que de vues réalisables ; et ce qu’il y a en définitive de plus frappant, c’est qu’à côté d’une chambre mobile, ignorante, passionnée, il manque un gouvernement réglant la marche, donnant l’impulsion, en cela comme en tout. On demande un gouvernement, c’est le déïir du pays, c’est le vœu universel : il est douteux que ce soit le ministère lirard qui donne au pays ce qu’il demande, l’autorité directrice et modératrice sans laquelle il risque de rester indéûniment livré au hasard des expériences de parti et des fantaisies stérilement agitatrices.

Ce n’est point, assurément, que ce ministère Tirard, le premier de la présidence nouvelle, manque de bonnes intentions : qu’aurait-il donc, s’il n’avait pas de bonnes intentions ? Son malheur eist de ne point avoir un prestige bien imposant et une originalité bien marquée, de ne pas suppléer du moins à l’éclat des lalens par quelques idées simples et sensées, par la précision de la volonté. 11 semble, pour tout dire, honnêtement impuissant, assez disposé à se prêter à tout sans mauvaise préméditation, pourvu qu’on n’aille pas trop loin, — et du premier coup, avant même d’aborder le budget, il a donné la mesure de l’énergie de ses résolutions au sujet du conseil municipal de Paris, dont il ne pouvait éviter de s’occuper. lia naïvement trahi sa faiblesse, et dans l’interpellation à laquelle il a eu à répondre, et à l’occasion de la loi qu’il a cru devoir présenter pour loger M. le préfet de la Seine à l’Hôtel de Ville.

Le ministère aurait pu tout prévenir, ce n’est pas douteux, en prenant dès le premier moment, sans bruit et sans ostentation, une initiative tranquillement résolue, qui n’aurait rencontré qu’une résistance d’apparat. Il le pouvait d’autant mieux qu’il avait pour lui et les lois anciennes, et les traditions, et les conditions spéciales de Paris, et un récent arrêt du conseil d’état fixant la légalité de l’établissement de M. le préfet de la Seine à l’Hôtel de Ville. Il avait tout pour lui, sans parler des raisons décisives que le conseil municipal avait données d’agir à son égard sans faiblesse. Il n’a fait que compliquer la question, en laissant trop voir ses perplexités et ses incenitades dans ses paroles comme dans ses actions. Mon Dieu ! les membres du gouvernement, M. le ministre de l’intérieur Sarrien et M. le président du conseil conviendront, si l’on veut, de tout ce qu’on pourra dire ; ils avoueront que le conseil municipal commet à tout instant des « actes excessifs et injustifiables, » que, s’il n’a pas étA un insurgé, il a du moins voulu exercer une pression illégale sur les pouvoirs publics, qu’il oublie trop souvent son lôle de simple assemblée locale ; ils reconnaîtrontaussi qu’ils ont lous les droits possibles d’établir M. le préfet de la Seine là où il doit être. Oui, sans doute ; mais, en même temps, le ministère semble reculer devant le conseil municipal en ajournant toute résoluiion ; il semble inliriner lui-même son droit en demandant le secours d’une loi nouvelle, et il s’est trouvé ainsi pris entre deux feux. — « Puisque vous reconnaissez voLre droit, lui a dit M. Waldeck-Rousseau, votre devoir estde lefaire respecter… Vous n’avez pas besoin d’une loi nouvelle… Les lois ne vieillissent pas, elles ne s’affaiblissent qu’autant que s’affaiblit la main chargée de les défendre… n — Votre loi est une provocation, lui a dit à peu près M. Goblet ; voyez où vous allez, vous allez aux enneuiis de la répubii jue, à la droite et aux opportunistes, qui veulent s’allier avec la droite. — Là-dessus M. le prébi Jent du conseil s’est quelque peu emporté ; il a protesté qu’il n’avait aucune alliance avec la droite, qu’il ne voulait gouverner qu’avec les républicains, qu’il était un vieux républicain ! Il a même d-puis repris ce thème un peu Ubé et un peu déclamatoire dans la discussion du budget en parlant eu vieux républicain des bienLiits dout la république a couvert la France, du funeste héritage des monarchies ! Et après ? M. Tirard est un vieux républicain, c’est entendu ; mais cela ne fait rien à l’affaire. Cela ne prouve pas que la loi nouvelle qu’il a proposée, et qui n’est même pas encore votée, fût nécessaire ; que le conseil municipal puisse rester un maître d’anarchie à Paris ; que les banalités soient de la politique, et que le ministère de M. Tirard soit un gouvernement. Au fond, sans doute, à voir les choses comme elles sont, ce n’est pas M. le président du conseil qu’on peut accuser. Celte situation, où il a été appelé un peu à l’improviste à la direction des affaires, ce n’est pas lui qui l’a faite. Elle a été créée par une série de ministères, par une succession d’actes de parti, par un système de désorganisation croissante, et il n’y a plus désormais qu’un mot pour la caractériser : c’est la liquidation nécessaire d’une politique jugée par ses œuvres, condamnée par son impuissance même. On aura beau se raidir contre l’évidence importune et essayer encore de se faire illusion : c’est l’inexorable vérité ! Elle éclate partout, dans l’affaiblissement des pouvoirs et du sens même de la légalité, dans l’altération des idées les plus simples d’administration et des mœurs publiques, dans la crise des finances, dans l’incohérence parlementaire, dans l’instabilité universelle ; elle est attestée par l’ir’Siinct profond du pays sentant ce qu’il n’a pas, réclamant une direction, des garanties qu’il a perdues. Que M. Tirard soit quelque peu insuffisant pour la tâche qu’il a acceptée dans ces conditions, 3t qu’il paraisse ne pas même se rendre compte de ce qu’il aurait à faire, c’est bien facile à voir ; mais comment prétend-on le rem( lacer ? C’est là la merveille ! Les docteurs républicains ont déjà imaginé le coup de théâtre qui doit tout transformer. Ils proposent ce qu’ils appellentun « grand mini-tcre, » un cabinet composé, avec M. Floquet pour chef de file, d’une foule d’anciens ministres ou présidens du conseil, M. de Freycinet, M. Goblet, c’est-à-dire de tous ceux qui ont été ensemble ou séparément au pouvoir depuis dix ans, qui ont eu la part la plus active dans l’œuvre de destruciion dont la France souffre aujourd’hui : de sorte que ce qu’on a imaginé de mieux, c’e’^t de réunir tous ceux qui ont fait le mal, pour le réparer, — en le continuant ! Cette concentration républicaine, qui n’a jamais été qu’une chimère, une fiction déguisant l’asservissement des républicains sensés aux radicaux, la capitulation progressive devant les passions violentes, c’est le grand remède, c’est le secret infaillible pour refaire une majorité et un gouvernement ! M. Goblet, qui a pris rang dans la campagne nouvelle de concentration républicaine, disait l’autre jour qu’il y avait à se prononcer sur la direction des affaires, sur le choix d’une politique et des alliances nécessaires.

y a, en effet, deux politiques en présence : l’une qui a tout épuisé, qui a tout compromis et qu’on veut reprendre en la poussant jusqu’au bout, en allant de plus en plus vers le radicalisme ; l’autre qui, avec l’appui de toutes les opinions modérées, peut raffermir tout ce qui est ébranlé, rendre au pays un peu d’ordre et de sécurité, une certaine confjance sous un gouvernement attentif et réparateur. C’est plus que jamais toute la question, et si les républicains modérés ne comprennent pas ce qu’ils ont à faire dans cette situation, c’est qu’une fois de plus par faiblesse, par crainte ou par une complicité inavouée, ils auront mis un intérêt de parti au-dessus des intérêts les plus évidens de la France.

On pourrait peut-être dire aujourd’hui, non sans quelque apparence de raison, qu’il en est des affaires de l’Europe comme des affaires de la France. On sent bien, on voit trop que tout est incertain, que la situation du continent reste profondément troublée, que les crises les plus graves, les plus décisives, peuvent naître à tout instant d’une circonstance soudaine, des incidens qui se succèdent, ou, si l’on veut, de l’excès du mal ; on ne sait pas quelle sera la fin de cette confusion redoutable qui règne partout à l’heure où nous sommes, ce qui remettra l’ordre dans les relations, la paix dans les esprits, comment on échappera aux catastrophes dont tout le monde désavoue la responsabilité en s’y préparant comme si elles devaient éclater demain. On rapporte que le plus grand meneur des événemens, M. de Bismarck, aurait dit récemment qu’il croyait à la paix pour plusieurs années, au moins pour cette année, mais qu’après tout, il avait la même croyance au printemps de 1870, et que les choses avaient marché différemment. C’est une manière de ne pas se tromper, ou plutôt peut-être de se moquer des indiscrets.

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y eut jamais une situation plus précaire, que l’Europe est réduite à vivre au jour le jour, passant alternativement de la crainte à la confiance, ou de la confiance à la crainte, sans savoir au juste ce qui l’attend, ce qui résultera du conflit de toutes les politiques. Où en sont aujourd’hui les affaires du Nord ? quelle est exactement la vérité sur les relations de la Russie et de l’Autriche, sur les dispositions des cabinets, sur les arméniens qui se sont multipliés depuis quelques semaines aux frontières de Pologne ? Évidemment, à ne consulter que les plus récentes déclarations des gouvernemens, il n’y aurait aucun danger immédiat, aucune menace de guerre prochaine. L’empereur Alexandre JII a saisi l’occasion du premier de l’an russe pour parler à plusieurs reprises en souverain qui croit à la paix, qui la désire, qui est décidé à ne rien négliger pour la maintenir. H l’a dit aux sociétés de la « croix rouge, » il l’a répété plus explicitement encore dans un rescrit qu’il a adressé au gouverneurgénéral de Moscou, an prince Dolgoroukow, et où il exprime la conliance « que la paix lui permettra, dans l’année courante, de consacrer toutes les forces de l’état à l’œuvre du développement intérieur de l’empire. » De son côté, le chef du ministère hongrois, M. Tisza, qui avait ajourné sa réponse à une interpellation parlementaire, a fini par s’exécuter, et il s’est étudié à calmer les inquiétudes par ses déclarations pacifiques, à rassurer son parlement sur les intentions de la Russie. Tout au plus, peut-être, a-t-il mis dans son langage un peu de mauvaise humeur contre ceux qui se permettent d’avoir des doutes sur la solidité de la triple alliance, particulièrement sur la sincérité de l’Allemagne. En définitive, tout est à la paix pour le chef du ministère hongrois, qui a le secret de l’Autriche, comme pour l’empereur de Russie. Les armemens qui ont été faits dans ces derniers temps, qui sont maintenus de part et d’autre sur la frontière, sont une simple affaire de précaution, c’est convenu. Il reste à la vérité une question délicate dont on ne parle pas, sur laquelle on semble même éviter de s’expliquer, cette question bulgare, qui ne laisse pas de demeurer une difficulté et même le vrai péril tant qu’on ne s’est pas entendu sur l’exécution du traité de Berlin dans les Balkans.

Que les intentions pacifiques qui se sont manifestées depuis quelques jours soient sincères, on n’en peut guère douter : tous les gouvernemens, même ceux qui sont le plus formidablement armés pour la guerre, ne peuvent que désirer la paix. Ils ont tous leurs affaires, leurs embarras, leurs crises intimes, et, plus que toute autre puissance certainement, l’Autriche est intéressée à ne pas se compromettre dans de grandes aventures extérieures, qui ne feraient probablement qu’accroître les difficultés intérieures avec lesquelles elle ne cesse de se débattre. En définitive, toutes ces difficultés sont l’inévitable résultat de la constitution même de l’empire austro-hongrois ; elles tiennent à l’esprit d’indépendance des races diverses qui composent l’empire, à la résistance des nationalités qui revendiquent passionnément leur autonomie, qui veulent avoir les droits, les privilèges que les Hongrois ont seuls conquis jusqu’ici. En Bohême, la lutte est toujours des plus vives entre les Tchèques et les Allemands. Tout ce qui a été tenté pour concilier ces deux élémens ennemis a échoué, une transaction est à peu près impossible. Les Tchèques maintiennent leurs droits dans leur pays, et, s’ils n’ont pas satisfaction, ils menacent le gouvernement central de leur opposition dans le parlement de Vienne. Dans d’autres provinces, en Croatie, en Dalmatie, les passions nationales ne sont pas moins excitées. Des députés dalmates ont réclamé récemment l’introduction de l’enseignement de la langue russe dans les écoles, et dans toutes les contrées slaves, les journaux ont depuis longtemps déclaré que, si une guerre venait à éclater entre l’Autriche et la Russie, leurs préférences, leurs vœux seraient pour le tsar. Comme si ce n’était pas assez, le chef du parti catholique dans le Reichsrath, le prince de Lichtenstein, vient de soulever une question qui ne peut qu’ajouter aux divisions. 11 demande que l’instruction primaire soit placée exclusivement sous l’influence et la direction de l’église catholique. 11 ne se dissimule pas peut-être que sa motion a peu de chances de succès ; il espère obtenir l’appui des Slaves en demandant, comme complément de sa proposition, que tout ce qui a trait à l’organisation des écoles, aux plans d’éludés, au choix des instituteurs, soit enlevé au ministère de rinstniciion publique de l’empire cl passe sous la juridiction des diètes provinciales. Ainsi, sous toutes les formes, reparaît cette question des nationalités qui est certainement une grave épreuve pour la politique autrichienne, qui pourrait être sa faiblesse dans une guerre contre la Russie. Et voilà pourquoi l’Autriche est intéressée à tout épuiser pour maintenir la paix, à gagner au moins du temps pour essayer de résoudre par degrés ces périlleux problèmes !

L’Allemagne elle-même, sans avoir des embarras de ce genre, n’est point sans avoir ses difficultés intérieures. Elle a en ce moment même deux grosses questions, deux lois des plus sérieuses, des plus dures, soumises au parlement de l’empire : une nouvelle réforme militaire et de nouvelles mesures de sûreté contre les socialistes. Lorsque, l’an dernier, le gouvernement de Berlin, pour obtenir le septennat, allait jusqu’à dissoudre un parlement récalcitrant et jusqu’à ébranler l’Europe, on pouvait croire que c’était le couronnement de son œuvre d’organisation militaire, le maximum des sacrifices et des dépenses demandés au pays. C’était, à ce qu’il paraît, une illusion. La réforme nouvelle, qui est toujours, plus que jamais, la préparation à la guerre, qui est le complément du septennat, ne tend à rien moins qu’à étendre les années de service dans la landwehr, dans le landsturm, et crée une charge publique qui atteint déjà 280 millions, qui dépassera sans doute 300 millions. C’est l’enrôlement de toute la population allemande, l’empire tout entier mis sous les armes, l’organisation militaire poussée à la plus extrême limite, le dernier mot du service universel et obligatoire. Rien n’échappe : après cela, on ne voit plus ce qui pourrait être imaginé et exigé d’une nation. La loi nouvelle pourra être contestée, vue avec déplaisir, signalée comme une dure et coûteuse obligation : elle sera toujours votée, c’est plus que vraisemblable, parce que l’empereur le demande, parce que le chancelier le veut, parce qu’au besoin on réchauffera toutes les susceptibilités patriotiques et on évoquera tous les fantômes. Ce sera mis au compte des nécessités de la défense contre la menace des agressions françaises ! Devant cette raison souveraine, le parlement, plus ou moins convaincu, s’inclinera, il ne refusera pas la réforme militaire qu’on lui demande.

pourrait y avoir plus de difficultés pour les mesures nouvelles de sûreté intérieure. Ce qui est proposé aujourd’hui n’est, à vrai dire, que le renouvellement et l’extension d’une ancienne loi contre les socialistes. L’acte législatif tout temporaire qui arme l’administration contre les menées révolutionnaires a été déjà plusieurs fois prorogé, il aurait pu l’être encore sans trop de contestation ; mais le gouvernement a tenu à perfectionner son arme en délinissant certains délits, en aggravant les peines, en atteignant, par exemple, les manifestations révolutionnaires nue dps Allemand » se permettraient à l’étranger, et en donnant à l’état le droit nouveau, exorbitant, de bannir les socialistes condamnés, de les dépouiller même de la nationalité allemande ! C’est là précisément la difiicuké. Ces aggravations rencontrent une vive opposition dans le Reichstag, et la discussion déjà ouverte, soutenue au nom du gouvernement par le ministre de l’intérieur, M. de Puttkamer, a même pris un tour assez acerbe. Bref, la bataille est engagée sur la loi contre les socialistes comme sur la loi militaire, et ce n’est probablement pas pour laisser ses lois sans défense que M. de Bismarck vient d’arriver à Berlin. Avec lui, on peut toujours s’attendre à de l’imprévu. Le chancelier se bornera-t-ilà défendre les mesures qu’il propose pour armer l’empire contre ce qu’il appelle les dangers intérieurs et extérieurs ? Saisira-t-il, comme il l’a fait tant de fois, l’occasion qui va lui être offerte dans son parlement pour déchirer tous les voiles, pour dissiper les obscurités de la situation de l’Europe ? Il n’est point douteux qu’une parole de paix prononcée par M. de Bismarck aurait partout un retentissement salutaire et réduirait à leur plus simple expression tous ces incidens qui se succèdent, qui ne sont qu’une fatigue inutile dans les relations des peuples, qui n’ont de valeur que parce qu’ils se produisent dans une situation incertaine et obscure.

Évidemment, si ce n’était cet état de trouble universel, un différend comme celui qui s’est élevé récemment entre la France et l’Italie n’aurait aucun sens, aucune importance. Il n’a pu être un instant pris au sérieux que parce qu’on a été aussitôt conduit à se demander s’il ne se rattachait pas à un ensemble défaits plus généraux, à toute uns situation. Ce médiocre incident de Florence est maintenant fini. Il ne s’est pas terminé néanmoins sans quelque difficulté, sans avoir fourni au chef du cabinet de Rome, à M. Crispi, l’occasion de montrer, dans une certaine mesure, son esprit de contention et de trouble. M. Crispi a paru d’abord assez disposé à prendre cet incident mal venu de Florence pour ce qu’il était, pour une intempérance d’agent subalterne, ei à donner pleine satisfaction à la France pour la violation de son consulat ; puis il s’est ravisé, il a élevé des contestations, comme s’il prenait plaisir ou mettait quelque calcul à prolonger une querelle d’Allemand ; puis, enfin, quand il a vu que tout pouvait se gâter, qu’il y avait quelque ridicule à laisser le plus vulgaire des incidens prendre de plus grandes proportions, il est revenu à ses premières dispositions, il s’est décidé à satisfaire la France, qui n’y a mis, certes, aucune mauvaise volonté. C’est fort heureux ! Mais il reste une autre affaire qui n’est pas moins sérieuse, quoiqu’elle soit d’une autre nature, c’est le ; raitéde commerce qui se négocie en ce moment encore à Rome, et ici, ii faut l’avouer, l’œuvre de conciliation ne semble pas facile. Les négociations sont tantôt presque abandonnées, tantôt reprises, et le résultat reste douteux. Arrivera-t-on à s’entendre ? Finira-t-on par se laisser entraîner à une guerre de tarifs qui ne pourrait être que désastreuse ? Que dans une question toute pratique, deux pays négociant ensemble défendent pied à pied leurs droits, rien sans doute de plus simple ; mais la pire des choses serait assurément de sacrifier les relations commerciales de deux nations liées par tant d’intérêts aux arrière-pensées, aux calculs d’une politique qui, en affectant une indépendance jalouse vis-à-vis de la France, ne ferait que mieux laisser entrevoir sa dépendance vis-à-vis de ceux dont elle rechercherait la protection et les faveurs.

L’Espagne, quoique toujours moins exposée que d’autres pays aux incidens, aux conflits extérieurs, tient à ne pas paraître se désintéresser du mouvement des choses en Europe. Elle vient de publier son « livre rouge, » résumé des plus récentes négociations de sa diplomatie au sujet de l’isthme de Suez et des affaires du Maroc. Elle a voulu aussi, tout dernièrement, rehausser l’éclat de sa représentation extérieure en donnant à ses agens auprès des grandes cours le titre et le caractère d’ambassadeurs. Elle a l’ambition toute naturelle de n’être pas oubliée plus que d’autres. Elle se souvient d’avoir compté dans les temps anciens au congrès de Vienne, et elle voudrait retrouver une place parmi les « grandes puissances. » C’est un désir qui perce assez souvent dans sa diplomatie ; mais, évidemment, ce n’est point là ce qu’il y a de plus important, de plus pressant pour elle aujourd’hui ; elle n’a aucun intérêt à rechercher les grands rôles diplomatiques et les aventures extérieures, où elle se compromettrait sans profit. Ce n’est point de cela qu’il s’agit pour le moment à Madrid ; il s’agit avant tout des affaires du jour, de l’existence du ministère, de la lutte des partis remis en présence depuis quelques semaines devant le parlement, des conflits intimes d’influences, d’une politique intérieure qui ne laisse pas d’être embrouillée, qui a ses incidens, ses péripéties et même encore une fois, à ce qu’il paraît, ses intrigues mystérieuses.

Que se passe-t-il réellement au-delà des Pyrénées ? A ne voir que les apparences, il n’y a sans doute rien d’extraordinaire et surtout de particulièrement menaçant. Le ministère « fusionniste » de M. Sagasta ne semble ni mieux assuré ni beaucoup plus compromis qu’il n’était ; il a la force et la faiblesse de la position qu’il a prise entre les partis, de la politique un peu mêlée qu’il s’est faite avec ses projets de réformes libérales et ses intentions conservatrices. Les discussions animées, éloquentes, qui se sont engagées sur les affaires du pays, sur la politique ministérielle, depuis que le parlement est réuni, n’ont pas cessé jusqu’ici d’être mesurées. Les luttes peuvent être vives, sérieuses, elles ne sont pas violentes. Les pssions révolutionnaires, les oppositions républicaines, par tactique ou par impuissance, ont visiblement à demi désarmé. On pourrait même dire que, depuis longtemps, la situation de l’Espagne n’avait été ou n’avait paru plus calme. La monarchie n’a jamais été moins contestée, et ce rassurant phénomène est dû surtout à l’hounête popularité, à l’autorité morale qu’a su rapidement acquérir la princesse chargée de la régence. La reine bristine, appelée par le deuil le plus cruel, dans les circonstances les plus difficiles, à une position qu’elle n’avait pas prévue, a su du premier coup gagner les Espagnols et inspirer le respect à tous les partis. Elle a réussi tout bonnement par sa droiture, en décourageant les petits complots autour d’elle, en restant dans son rôle constitutionnel de médiatrice bienveillante, en mettant tous ses soins à désarmer les inimitiés par sa loyauté, à ne créer aucune difficulté, aucun embarras à son ministère. La monarchie avec elle est hors de cause : c’est un premier gage de paix. Tout n’est peut-être pas cependant aussi simple qu’on le dirait à Madrid, et dans cette situation même, autour de cette sage reine, ce ne sont ni les luttes d’influences, ni les compétitions de pouvoir, ni les intrigues, ni les incidens quelque peu excentriques, qui manquent. Les incidens, les intrigues se croisent et se succèdent : c’est la vieille originalité de la politique espagnole.

L’autre jour, il y a eu au palais de Madrid de grandes et brillantes réceptions pour la fête du jeune roi Alphonse XllL C’était jour de « gala. » comme on dit en Espagne. Le président du congrès, M. Martos, qui est un homme de talent, vivement engagé autrefois dans la république, mais loyalement rallié depuis à la monarchie, est allé naturellement, avec la solennité voulue, porter les félicitations de la chambre à la reine, et il a saisi cette occasion d’exposer tout un programme de gouvernement démocratique. La manifestation, quoique favorable d’intention à la politique ministérielle, a pu paraître imprévue. M. Martos a évidemment oublié que ce n’était pas le moment de parler en homme de parti, que, président d’une assemblée où toutes les opinions sont représentées, il devait se borner à exprimer des vœux et des sentimens communs à l’assemblée tout entière, sans se livrer à des polémiques inutiles. La reine Christine a leçu avec une parfaite bonne grâce les complimens, les chaleureuses déclarations de dévoûment au roi enfant, elle n’a pas relevé les allusions politiques, et, pour dire le vrai, c’est elle qui est restée dans son rôle, qui a donné l’exemple du respect des convenances publiques. L’incartade présidentielle a eu son retentissement au congrès, oîi elle a pu être assez justement signalée comme l’abus d’un privilège de position ; mais ce n’est rien auprès d’un autre incident à demi mystérieux dont la présence de l’ancienne reine Isabelle à Madrid paraît avoir été récemment l’occasion ou le prétexte.

Assurément peu de destinées auront été plus étranges, plus romanesques que celle de cette princesse, qui, après avoir vu son enfance ballottée dans les orages d’une guerre civile, a régné trente-cinq ans, et qui, après avoir été renversée par une révolution, a pu assister à la restauration de son fîls, au commencement du règne de son petit-fils, SOUS la régence d’une princesse étrangère. Victime des événemens, la reine Isabelle 11 est toujours restée assez populaire par ses goûts, par son caractère tout espagnol, par sa bonté un peu prodigue, par ses qualités et, si l’on veut, par ses faiblesses. 11 en résulte que lorsque après quelques années d’exil, elle a pu rentrer à Madrid, elle a été entourée, recherchée, fêtée par ses anciens amis qui ne l’avaient jamais oubliée, et par d’autres qui l’avaient combattue autrefois, à qui elle n’a pas gardé rancune. Elle a accueilli tout le monde, elle a même passé assez souvent pour réserver ses faveurs aux libéraux. A-t-elle cédé par instnns à des illusions rétrospectives de règne ? A-t-elle trop complaisamment écouté ceux qui auraient rêvé pour elle une régence après la mort d’Alphonse XII ? A-t-elle voulu exercer une influence ou donner des conseils qui auraient contrarié le gouvernement ? On l’a dit, on a même laissé entendre récemment que, dans la prévision de la chute prochaine de M. Sagasta, elle aurait prêté quelque appui à un parti nouveau qui, faute d’un autre nom, s’appelle « réformiste, » dont les chefs sont le général Lopez Dominguez et un ancien collègue de M. Canovas del Castillo, un dissident conservateur devenu un peu radical, M. Romero Robledo. Ce n’était là sans doute qu’uneexagéraiion. Toujours est-il qu’il a bien dû y avoir quelque chose, et que, pour une raison ou pour l’autre, la reine Isabelle a été conduite à ne pas prolonger son séjour à Madrid. Elle est partie pourSéville, d’où elle doit revenir en France, — à moins qu’elle n’aille à Rome porter ses hommages au saint-père. Tout s’est passé d’ailleurs au départ avec les apparences de la cordialité entre la reine Isabelle et le gouvernement de la régente.

Ce qui peut menacer le cabinet de M. Sagasta, ce n’est point, en réalité, une intrigue plus ou moins habilement nouée à l’abri du nom de la reine Isabelle. L’intrigue, eût elle existé, ne peut pas être bien sérieuse. Le ministère a sa vraie faiblesse en lui-même, dans sa situation, dans la diversité des élémens qui le composent, dans l’incohérence de la majorité qui le soutient. Toute la question pour le président du conseil, pour M. Sagasta, est de savoir s’il réussira à maintenir une certaine union entre ses collègues comme entre les divers groupes libéraux qui l’ont accepté jusqu’ici pour chef. Tant que l<s conservateurs, dans un intérêt patriotique et monarchique, lui ont prêté l’appui indirect de leur silence ou même quelquefois d’un vote de raison, il a trouvé une force réelle dans cette neutralité d’un grand parti. Aujourd’hui, ces conservateurs, sans lui déclarer encore ouvertement la guerre, commencent à ne plus se résigner à une trêve indéfinie. Leur chef le plus habile, le plus éloquent, M. Canovas del Castillo, a soulevé récemment la question la plus redoutable pour le ministère, en réclamant des mesures de protection pour l’agriculture et l’industrie, menacées de détresse en Espagne comme partout ; il se dispose à combattre quelques-unes des réformes politiques que propose le gouvernement, et qui rencontrent dans les deux chambres, même parmi les libéraux, plus d'une opposition. Là est le danger des luttes nouvelles qui se préparent entre conservateurs et ministériels, qui auront sans doute leurs vivacités et leurs péripéties, mais dont l'issue ne semble plus devoir mettre en péril la paix intérieure de l'Espagne, la sécurité d'une régence popularisée par sa libérale droiture.

eu. DE MAZADE.