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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1869

Chronique n° 904
14 décembre 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1869.

Le spectacle de la vie publique qui se déroule en France depuis quelques jours est aussi nouveau qu’intéressant. C’est le tourbillon de toutes les politiques, le conflit de toutes les velléités, de toutes les arrière-pensées qui flottent dans les esprits. Le corps législatif fait son éducation sous nos yeux avec une bonne volonté mêlée d’inexpérience et d’incertitude. On ne marche pas évidemment avec assurance dans cette voie nouvelle qui vient de s’ouvrir, on n’est pas bien fixé sur ce qu’on veut ou sur ce qu’on peut ; on s’interroge mutuellement, on se communique des impressions, des espérances ou des craintes. Pendant que les uns parlent à la tribune et s’échauffent pour ou contre de vieilles élections, qui ne sont le plus souvent que le prétexte de discussions vagabondes, les autres négocient dans les couloirs, dans le demi-jour des réunions privées. Les partis essaient de se grouper, ils cherchent un terrain pour y planter leur tente et leur drapeau. Où est la majorité dans cette confusion d’une législature qui commence à peine ? Celle qui existait autrefois a disparu, ou du moins elle ne forme plus un corps compacte et discipliné s’ébranlant à un mot d’ordre ; la majorité nouvelle n’existe pas encore, et dans cette crise de transition la situation change chaque jour. Il suffit d’un coup frappé à propos, d’un discours éloquent, d’un programme opposé à un programme, pour que les groupes se déplacent, se dispersent ou se recomposent. C’est à ne plus se reconnaître dans tous ces dénombremens fantastiques de la gauche, de la droite, du centre gauche, du centre droit, des cent seize qui se fractionnent, des cent quatorze qui deviennent les cent vingt-huit, des vingt-cinq qui deviennent les quarante-trois. Le spectacle est nouveau et curieux un moment, nous n’en disconvenons point ; il ne faudrait cependant pas le laisser durer trop longtemps, et d’abord il faudrait se hâter de sortir de cette vérification des pouvoirs à la fois orageuse et traînante qui ne peut pas finir, dont on fait le prologue passionné et stérile d’une session où tant de choses supérieures, essentielles, sont encore à faire.

Que la vérification des pouvoirs ait une importance sérieuse dans un pays libre, ce n’est pas ce que nous mettons en doute ; mais en même temps, pour ce qui est des circonstances actuelles, il ne faut pas que les membres du corps législatif se fassent illusion : ils commencent à perdre leur temps à force d’éplucher des dossiers et de dérouler avec solennité le récit d’une multitude de minuties électorales. Ils se complaisent trop volontiers à jouer aux interruptions et aux surprises. Ils prolongent sans résultat sensible des débats puérils et irritans qui finissent par de médiocres tempêtes, si bien qu’un député qui est de l’opposition, si nous ne nous trompons, a pu dire tout haut en pleine chambre avec un bons sens un peu vulgaire, quoique fort pratique : « Je ne sais pas si le pays qui nous paie si cher pour faire ses affaires trouvera que nous avons bien employé aujourd’hui notre temps. » C’est le résumé le plus clair d’une des dernières séances, et ici, à travers ces bruyantes discussions, on peut saisir sur le vif la faute qui a été commise au mois de juillet par l’ajournement indéfini de cette vérification. Il en résulte que les opérations du scrutin du mois de mai, qui s’effacent derrière toute une transformation constitutionnelle, n’apparaissent plus à leur vrai point de perspective, et que tout le monde est dans une situation fausse. Le gouvernement, pour ne pas livrer son passé, est obligé de soutenir des actes qui sont la contradiction la plus flagrante d’une politique à laquelle il s’est rallié depuis, et l’opposition à son tour combat les élections à l’aide de principes qui n’ont définitivement triomphé, qui n’ont été pleinement admis que plus tard. C’est une véritable incohérence, et le mieux eût été sans doute d’en finir au plus vite, d’éviter de se perdre dans ces luttes rétrospectives pour aborder résolument la situation actuelle, pour la saisir corps à corps dans sa vérité, dans ses conséquences nécessaires. Quelle est en réalité cette situation dégagée des détails subalternes qui l’obscurcissent ? Elle a certainement ses faiblesses, puisqu’elle traîne à sa suite ces incohérences qui se tournent contre elle ; elle a aussi sa force, puisqu’elle n’a pas été créée brusquement, puisqu’elle est le produit invincible d’un mouvement régulier de l’opinion luttant d’heure en heure, et finissant par avoir raison de tous les obstacles.

La révolution qui s’accomplit aujourd’hui a en effet cela de caractéristique, qu’elle n’a pas été improvisée tout d’une pièce, qu’elle ne se l’ait pas d’un seul coup, qu’elle n’est la victoire ni d’une théorie ni d’une surprise du hasard. Elle naît d’un sentiment tout pratique, de l’expérience des choses. C’est en voyant à l’œuvre l’omnipotence politique et administrative qu’on a été ramené à la liberté comme à la seule condition possible d’un gouvernement sensé, et on pourrait dire que la vitalité, la puissance des institutions libres ont été en quelque sorte démontrées par l’impuissance même des institutions d’un autre ordre. Le régime parlementaire s’est refait de lui-même pas à pas par la force des choses ; les fautes du régime opposé lui ont rendu son crédit et son prestige. C’est ainsi que s’est formé ce sentiment libéral qui ne vise nullement à détruire sans doute, qui a été assez éprouvé pour tenir compte des faits, mais qui veut certainement des garanties, qui est devenu assez fort pour s’imposer à la fois aux passions révolutionnaires aussi bien qu’aux passions rétrogrades. Et si nous précisons ainsi l’origine et le caractère du mouvement actuel, c’est que la politique à suivre en découle naturellement. Cette politique, elle se résume tout entière dans ce mot qui ne peut être une fiction, et que M. le ministre de l’intérieur rappelait l’autre jour dans un discours qui a eu un juste retentissement : l’ordre à maintenir et la liberté à fonder. Depuis l’ouverture du corps législatif, on a publié des programmes de toute sorte, faits pour répondre à toutes les aspirations de l’opinion. Ces programmes sont assurément fort bons, ils contiennent des choses excellentes qui ne peuvent manquer de devenir des réalités. Seulement les auteurs, peut-être entraînés par la marche des événemens, peut-être un peu pressés de donner des gages, ne s’aperçoivent pas qu’ils commencent par la fin, ou qu’ils risquent de noyer l’essentiel dans les détails. L’essentiel aujourd’hui, c’est d’établir dans toute sa vérité un gouvernement libre, de laisser à l’action parlementaire toute sa latitude et tout son ressort.

C’est là le premier point à établir et à rendre inexpugnable. Cela fait, tout le reste en découle d’une façon invincible. Évidemment les institutions libres ne consistent pas dans de simples jeux d’éloquence, dans le droit de conquérir le pouvoir. On ne peut pas placer la liberté au sommet pour maintenir à tous les degrés de la hiérarchie une tutelle minutieuse et taquine, pour laisser l’initiative individuelle enveloppée de mille entraves administratives. C’est toute une série de conséquences qui s’enchaînent, qui se développent d’elles-mêmes. Il y a mieux, bien des choses auxquelles on s’attache passionnément aujourd’hui, sur lesquelles on dispute sans cesse, perdent de leur importance, ou sont du moins ramenées à leur vrai caractère par le seul fait d’un changement de régime. Ainsi cet article 75 de la constitution de l’an VIII, qui a eu la bizarre fortune de survivre à tous les régimes et dont l’existence est à coup sûr une anomalie, ce terrible article n’a plus la même signification. Il a fait beaucoup parler de lui sous un régime d’autorité discrétionnaire, où il est devenu un bouclier de plus pour des agens tout-puissans et irresponsables ; on n’en parlait guère sous la monarchie de juillet, où il y avait un gouvernement agissant à la pleine lumière, répondant à chaque instant de ses actes. On supprimera l’article 75, et on n’aura pas tort, puisque c’est une vieillerie ; l’idée elle-même ne disparaîtra pas tout entière parce que la responsabilité universelle et directe des fonctionnaires vis-à-vis du public n’aboutirait qu’à une immense anarchie, parce que ceux qui se trouveraient ainsi exposés à une incessante prise à partie auraient apparemment le droit, au nom même de leur sécurité, de discuter les ordres qu’ils recevraient, de ne les exécuter que dans la mesure où ils le jugeraient bon. La vraie solution n’est point évidemment dans cette mise en présence des fonctionnaires et du public, elle est tout simplement dans l’existence d’un gouvernement répondant sans cesse de ce qu’il fait, de ce qu’il prescrit ou de ce qu’il tolère. Qu’on prenne un autre exemple, les candidatures officielles. Pourquoi ces candidatures se sont-elles fait une si mauvaise réputation ? Parce qu’elles étaient manifestement un acte de prépotence abusive, parce qu’elles faisaient des manifestations du suffrage universel le contreseing des volontés administratives. C’était le monde renversé. On supprimera les candidatures officielles, ou plutôt elles disparaîtront nécessairement d’elles-mêmes ; on ne fera pas qu’un gouvernement libre, sensé, né du mouvement de l’opinion, reste absolument indifférent devant la lutte électorale, qu’il ne puisse avoir ses préférences dans la lutte, avouer ses candidats, les soutenir de son autorité morale. Et pour aller droit à un fait tout actuel, cette vérification de pouvoirs qui se poursuit aujourd’hui si confusément, qui suscite d’inutiles orages, n’aurait pas été la même, si le régime nouveau eût été pleinement et ostensiblement en action. On eût abandonné résolument quelques-unes des élections les plus douteuses, et on se serait hâté d’en finir avec les autres pour passer aux affaires sérieuses. La première condition, c’est donc l’établissement définitif d’un gouvernement libre, et ce gouvernement ne peut avoir tout son caractère que par un ministère nouveau né de circonstances nouvelles.

C’est la question ministérielle qui se pose invinciblement ; mais pourquoi, dira-t-on, le ministère du 17 juillet qui a présidé à l’élaboration du sénatus-consulte réformateur, qui a fait l’amnistie du 15 août, qui depuis trois mois a laissé à la presse, aux réunions publiques, une liberté sans limites, pourquoi ce ministère, qui vient de renouveler sa profession de foi libérale, ne resterait-il pas et ne suffirait-il pas à tout ? La raison est bien simple, et elle est d’autant plus forte qu’elle est indépendante de la valeur des hommes. L’impossibilité du ministère actuel tient en réalité à toute une situation, et cela est si vrai que le succès de tribune obtenu l’autre jour par M. de Forcade à propos des élections de la Gironde a été encore plus une victoire personnelle qu’une victoire de cabinet. On est fort à l’aise après ce remarquable discours avec M. le ministre de l’intérieur, qui a fait ce jour-là acte d’homme politique, qui s’est montré à la hauteur de toutes les situations, — et le membre de l’opposition qui par une provocation directe l’a soulevé de son banc pour l’appeler à la tribune lui a rendu sans le vouloir le service le plus signalé. Oui, sans doute, M. de Forcade La Roquette s’est mis personnellement au premier rang, et son discours a été beaucoup moins la défense d’une élection assez douteuse que le large et entraînant exposé d’une politique. La vigueur de son éloquence, la fermeté de ses déclarations libérales, ont produit un effet que M. Jules Favre a été le premier à reconnaître. M. de Forcade, pourrions-nous dire, a pris position comme ministre de l’empire libéral, comme orateur de ce nouveau régime qui commence ; mais ce succès, si légitime et si honorable qu’il soit, ne change point une situation : il a pu être un instant une complication, en ce sens qu’il aurait déconcerté les combinaisons qui se préparaient ; au fond, les choses restent au même point. La vraie faiblesse du ministère, c’est qu’il tient par des liens trop étroits au passé, c’est qu’il est au pouvoir comme l’image survivante et obstinée de ce passé dans un moment où le pays a besoin de voir dans son gouvernement une représentation sensible et palpable de cet ordre nouveau qu’on lui promet, auquel il ne croit qu’à demi, tant qu’il a devant lui les mêmes personnalités passant d’un régime à l’autre. Une seconde faiblesse, c’est que ce cabinet, on le sait bien, n’est rien moins qu’homogène. On ne peut ignorer qu’entre les hommes qui le composent il y a des divergences, des rivalités, et que plus d’une fois depuis quatre mois ils n’auraient pas demandé mieux que de se culbuter mutuellement. Ils sont réunis dans un cabinet, ils ne forment pas un ministère, et comment veulent-ils que le pays ait quelque confiance quand ils se défient eux-mêmes les uns des autres, toujours prêts à jeter à la mer une partie de la cargaison ministérielle ? Que quelques-uns de nos ministres puissent entrer dans une combinaison nouvelle, c’est possible, quoique ce ne soit pas désirable, même pour ceux qui pourraient céder à la tentation. Dans tous les cas, le ministère tel qu’il est, ou reconstitué dans des conditions à peu près identiques, n’aurait plus qu’une autorité précaire, une existence sans cesse disputée, et dès lors c’est entre les partis en voie de formation, entre les hommes nouveaux que la question se débat.

A dire la vérité, ce ne serait plus une question ; le dénoûment serait déjà venu, si dès le premier instant on avait montré un peu plus de sang-froid, un sentiment plus exact des nécessités nouvelles. Malheureusement le premier usage qu’on a fait d’un commencement de victoire a été de se diviser, et c’est ainsi que parmi les vainqueurs, parmi ceux qui aspirent à être les leaders du nouveau mouvement libéral, deux camps se sont formés, — M. Emile Ollivier, M. de Talhouet, M. Segris, allant un peu à droite, — M. d’Andelarre, M. Buffet, M. Daru, M. Latour du Moulin, inclinant un peu vers la gauche. On n’a été guidé sans doute que par les intentions les meilleures. M. Emile Ollivier s’est dit qu’il serait difficile de former une véritable majorité, si on n’essayait de rallier une partie de la droite ; M. Buffet, M. d’Andelarre, ont cru au contraire que ce serait tout compromettre, si on paraissait s’identifier avec l’ancienne majorité. On a manœuvré, et en définitive on n’est arrivé à rien, si ce n’est à créer une incertitude de plus, lorsqu’il eut bien mieux valu laisser de côté tous ces artifices d’une tactique douteuse et aller droit au but sans se séparer un seul instant. En restant unis, les cent seize auraient eu une force d’attraction plus irrésistible ; ils auraient bien plus sûrement entraîné les hésitans de la droite, et ils n’auraient pas fourni ce prétexte qu’on peut leur opposer en leur disant : Commencez par vous mettre d’accord. Les anciens cent seize avaient d’autant plus de raisons de maintenir le faisceau primitif par lequel la cause libérale a triomphé au mois de juillet, que franchement on ne saisit pas bien la différence des programmes publics de ces deux groupes qui s’appellent aujourd’hui le centre droit et le centre gauche. Les uns et les autres veulent toutes les garanties d’un gouvernement libre ; les uns et les autres acceptent les conséquences du régime nouveau. Qu’une loi électorale doive être présentée un jour ou l’autre, est-ce là un motif de scission ? Que le centre gauche propose spécialement de rendre aux trois pouvoirs l’action constituante laissée jusqu’ici exclusivement au sénat, c’est une question sur laquelle on ne peut pas différer sérieusement dès qu’on entre dans la voie parlementaire, et qui doit être tranchée par la force des choses. Où donc est la raison de laisser se prolonger une scission impolitique et dangereuse ? Sait-on à quoi ont servi ces morcellemens ? Ils ont favorisé les tentatives qui se sont faites récemment pour reconstituer l’ancienne majorité. Il faudrait prendre garde de ne pas tout compromettre pour se donner le plaisir de couper des cheveux en quatre. Que les hommes du centre droit et du centre gauche y songent bien : plus que jamais aujourd’hui, ils ont entre les mains les destinées immédiates de la cause libérale en France, et c’est surtout en politique que les occasions perdues ne se retrouvent pas.

Quand les conditions supérieures d’un gouvernement libre seront devenues une réalité définitivement victorieuse pour la France, quand il y aura un ministère et une majorité, lorsque majorité et ministère sauront ce qu’ils veulent et où ils vont, l’heure viendra naturellement où il faudra s’occuper des affaires de cette grande ville de Paris, qui est un état dans l’état. Il le faudra de toute façon, puisque de plus en plus Paris cesse de s’appartenir, puisque c’est le parlement maintenant qu’on voudrait charger de choisir le conseil municipal, de même que c’est déjà le parlement qui, d’après une loi de l’an dernier, doit discuter le budget extraordinaire de la puissante cité. Pour le moment, M. le préfet de la Seine en est à ouvrir, lui aussi, son corps législatif, c’est-à-dire sa commission municipale, et à prononcer son discours de la couronne que plus d’un membre du conseil parisien a du écouter en hochant la tête.

Est-ce le testament de son règne que M. Haussmann a voulu écrire dans son dernier exposé ? On le dirait à l’accent assez mélancolique de certaines paroles. On croirait qu’il a voulu une dernière fois retracer l’ensemble des immenses entreprises dont il a été le promoteur. Les entreprises sont immenses en effet, et les dépenses le sont aussi. Il ne s’agit de rien moins que de la reconstruction d’une ville et de plus de deux milliards dépensés par M. le préfet de la Seine. Voilà qui peut faire figure dans les états de service d’un administrateur ! Par malheur, dans l’entreprenante ardeur de ses conceptions, M. le préfet de la Seine n’avait pas tout prévu, il l’avoue lui-même ; il ne s’était pas dit que tous ces expédiens qu’il puisait dans son fertile esprit pour mener de front tant de travaux pourraient un jour se tourner contre lui ; il ne pensait pas que la liquidation des affaires parisiennes se ferait sous le feu des discussions législatives, des polémiques de la presse, et qu’alors il y aurait un terrible moment à passer. Encore est-on du moins arrivé au terme de cette dangereuse et obscure liquidation ? On croyait presque en avoir fini par l’emprunt de 465 millions que le corps législatif a autorisé au mois d’avril dernier ; il n’en est rien, voici que maintenant M. le préfet de la Seine propose d’ajouter un léger supplément de 35 millions. Ce n’est pas tout, il faut régler les affaires de la caisse des travaux, de cette caisse qui a été le grand instrument de trésorerie pour les financiers de l’Hôtel de Ville ; il faudra faire face à des besoins nouveaux, à de nouveaux mécomptes : de là un autre emprunt de 250 millions dont l’exposé préfectoral laisse entrevoir la nécessité en perspective. — Tout compte fait, au commencement de 1869, on pensait en finir avec 400 millions ; d’ici à peu, on sera arrivé à 750 millions ; quand aura-t-on le dernier chiffre ? Après cela, nous comprenons bien qu’un administrateur accoutumé à opérer dans ces proportions se plaigne que, dans les limites où les pouvoirs publics semblent vouloir renfermer les moyens d’action de l’édilité parisienne, il ne soit plus possible d’aborder que des entreprises d’un ordre modeste, « Plus de concessions, s’écrie M. Haussmann de l’accent d’un homme à qui on interdit les grandes choses, plus de subventions payables à terme, plus de bons de délégation, plus d’instrument de trésorerie !… » Oui, effectivement ces choses ne sont plus de saison, elles s’en vont avec le système à l’ombre duquel elles ont été possibles. Où donc est le grand malheur que les hommes chargés de l’administration française ne puissent pas tout se permettre, et qu’en gardant assez de pouvoir pour réaliser d’accord avec l’opinion les entreprises utiles, ils ne restent point investis d’une omnipotence sans limite et sans frein ? M. Haussmann lui-même, M. Haussmann en qui nous ne voyons pas un administrateur vulgaire, est la première victime du système qu’il a poussé à bout dans les affaires de Paris. Avec moins de pouvoir, il eût été obligé de se surveiller de plus près, et il eût trouvé encore un champ assez large pour y déployer son énergique activité : avec les procédés autocratiques qu’il n’abdique qu’à demi, il s’est fait une position où il prétend aujourd’hui que le dévoûment seul le retient, et où il est difficile désormais qu’il reste longtemps.

A tout prendre, est-Ge donc seulement en France que se manifestent les difficultés, les embarras d’une vie compliquée de mille passions, de mille intérêts ? Est-ce en France seulement qu’on a de la peine à se frayer un chemin, à former des majorités et des ministères ? Il y a sans doute des pays assez anciens dans la pratique des institutions libres ou assez heureux pour échapper à ce qu’il y a de plus périlleux dans ces épreuves. C’est une chose curieuse cependant, presque partout aujourd’hui éclatent de ces malaises qui sont l’expression sensible du mouvement des peuples. Les grandes questions européennes ont l’air de sommeiller, les questions intérieures s’agitent un peu dans tous les pays. L’Autriche a son insurrection dalmate et ses antagonismes intérieurs, qui font la vie dure au ministère. Le cabinet de Berlin a fort à faire pour tracer la limite entre la confédération du nord et la vieille autonomie prussienne, et en définitive il tend de plus en plus chaque jour à absorber la confédération dans l’ancienne Prusse. Il obéit à la fatalité de la conquête, il a laissé passer le moment de faire l’Allemagne, il fait la Prusse ; il assimile, il efface les démarcations, non sans rencontrer parfois des résistances. La Bavière sort à peine d’une crise qui n’est même pas complètement terminée.

Il y a eu récemment des élections en Bavière, et ces élections très animées, singulièrement disputées, ont donné un certain avantage au parti qu’on affuble du nom d’ultramontain, quoique ce nom ne signifie absolument rien, et qui est en réalité le parti autonomiste, le parti de l’indépendance bavaroise vis-à-vis de la Prusse. — C’est ce parti qui a obtenu dans les élections, non pas une victoire bien significative ; mais quelques voix de majorité. C’était un échec pour le ministère, qui représente une nuance plus libérale, plus allemande, et qui n’avait d’ailleurs rien négligé pour vaincre dans la lutte, — qui avait cru pouvoir, lui aussi, pratiquer le remaniement des circonscriptions électorales… La difficulté pour le cabinet du prince de Hohenlohe était de trouver une majorité dans ces nouvelles conditions parlementaires. Il devait en résulter et il en est résulté immédiatement une crise ministérielle ; mais comment former un cabinet dans la situation difficile et complexe où est la Bavière ? Un ministère progressiste, composé de nationaux-libéraux partisans de la Prusse, eût ressemblé à un défi jeté à l’opinion qui venait de se manifester dans les élections, et eût été d’ailleurs une combinaison peu politique. Un ministère autonomiste, porté au pouvoir par le dernier mouvement électoral, eût exposé la Bavière à de sérieux embarras en compliquant ses relations avec Berlin, outre que ce ministère se serait nécessairement ressenti dans sa marche des tendances réactionnaires du parti dont il aurait été l’expression victorieuse. Le plus sage était d’éviter ces moyens extrêmes, de se borner à une modification partielle du cabinet, en appelant au pouvoir quelques hommes concilians et modérés faits pour tempérer les antagonismes violens des partis. On s’est arrêté à cette combinaison, à cette transaction ; c’était, à vrai dire, ce qu’il y avait de mieux et de plus simple. D’abord le jeune roi de Bavière tient à son premier ministre, le prince de Hohenlohe, et se serait difficilement résigné à se séparer de lui ; puis enfin, M. de Hohenlohe restant aux affaires, ce n’est rien de plus, rien de moins que le maintien de ce qui est, de la politique actuelle, avec l’obligation de tenir compte des manifestations récentes du pays dans le sens de l’autonomie et de l’indépendance. On évite ainsi les oscillations brusques, une réaction dangereuse dans la politique intérieure, les froissemens ou les chocs avec la Prusse. On n’empêchera pas toutefois que d’ardens débats ne se produisent dans les chambres bavaroises qui vont bientôt s’ouvrir. La question allemande sera sans doute agitée avec passion dans le parlement, comme elle l’a été dans les élections. Elle n’avancera pas beaucoup, c’est vraisemblable ; les discussions bavaroises peuvent du moins donner la mesure du progrès des choses au-delà du Rhin.

Cette question allemande, elle sommeille pour le moment. On ne peut cependant y toucher d’une plume un peu libre sans la réveiller, sans remettre en mouvement toutes les susceptibilités prussiennes. Il a suffi à notre collaborateur M. Cherbuliez de vouloir débrouiller cette confusion allemande, et de s’en être tiré en maître, pour provoquer des colères à Berlin et à Cologne. On s’est mis plaisamment en campagne pour découvrir qui pouvait bien se cacher derrière M. Cherbuliez. Peu s’en faut qu’on n’ait mis la main sur l’ennemi qui a pu inspirer de telles choses, et qui se cache sans nul doute quelque part, à Berlin ou à Stuttgard, à moins que ce ne soit à Vienne. Nous allons dénoncer aux journalistes d’outre-Rhin l’inspirateur ou le conspirateur qu’ils cherchent : c’est le peuple allemand lui-même qui s’est dévoilé tout simplement dans sa vérité au regard d’un écrivain de talent, qui n’est ni Français, ni Prussien, ni Wurtembergeois, ni Autrichien, et qui par conséquent a toute liberté d’esprit pour voir, toute indépendance pour juger ce qu’il a vu.

La saison est aux crises ministérielles, disions-nous. La Bavière a eu la sienne ; l’Italie de son côté a sa crise plus grave, qui se prolonge depuis quinze jours. L’ancien cabinet du général Ménabrea et de M. Cambray-Digny a donné sa démission à la suite du vote hostile qui a élevé M. Lanza à la présidence de la chambre, et depuis ce moment l’Italie est dans le pénible enfantement d’un ministère. Deux choses sont à remarquer dans ce singulier interrègne. La première, c’est le calme complet du pays qui assiste à toutes ces péripéties intimes sans se troubler. C’est à peine si à propos du concile qui a été inauguré à Rome il y a eu quelques manifestations dans les Marches et à Naples, où on a essayé de faire un anticoncile de libres penseurs. En réalité, s’il y a une certaine préoccupation, il n’y a pas même un commencement d’agitation au-delà des Alpes. La seconde chose caractéristique dans cette crise ministérielle italienne, celle qui explique peut-être la première, c’est l’application la plus sincère des règles parlementaires, c’est la pleine et entière liberté laissée par le roi aux hommes publics pour arriver à une combinaison. Voilà certes un modèle de souverain constitutionnel. Il ne cherche pas à éluder un vote de parlement. S’il a des préférences et des opinions, il ne les impose pas ; il cède même à des exigences peut-être un peu dures en se séparant d’hommes investis de charges de cour en qui il avait mis sa confiance. Il n’empêche rien. De cette façon, la responsabilité appartient tout entière aux partis, à ceux qui les représentent, nullement à ce roi galant homme qui ne se croit pas diminué parce qu’il n’est point un autocrate, qui fait de son pouvoir le premier garant de la liberté de tous.

Au commencement de cette crise italienne, on a pu se demander ce qui allait arriver. Le ministère ainsi frappé se reconstituerait-il encore une fois et essaierait-il d’en appeler au pays ? Aurait-on recours au contraire à une combinaison entièrement nouvelle ? Le ministère Ménabréa aurait pu sans doute jouer cette partie d’une dissolution du parlement ; C’était par malheur une tentative assez dangereuse dans la situation compromise où il se trouvait et après toute sorte de modifications partielles qui se sont succédé depuis deux ans. Les journaux satiriques de Florence s’amusaient à représenter le général Ménabréa en Barbe-Bleue devant une hécatombe de ministres de l’intérieur, de la justice et des travaux publics. D’un autre côté, M. Cambray-Digny, malgré tout ce qu’il a fait pour les financés italiennes, peut-être à cause de cela, s’est attiré des inimitiés nombreuses et ardentes. Dissoudre le parlement dans ces conditions, C’était risquer de tout envenimer, de tout pousser à l’extrême. Il ne restait donc plus que la ressource d’une combinaison nouvelle entièrement distincte, et le premier appelé pour former un ministère a été naturellement M. Lanza, dont l’élection à la présidence de la chambre avait précipité la crise. M. Lanza est un Piémontais de la vieille race, simple de mœurs et de caractère, ancien ministre avec M. de Cavour, ayant une autorité sérieuse dans le parlement ; il semblait l’homme de la situation. Sa pensée obstinée, invariable, en arrivant au pouvoir et en cherchant des collègues, était d’introduire de larges économies dans les finances et de faire principalement porter ces économies sur l’armée et sur la marine. En principe c’était fort bien, tout le monde était d’accord. Quand on est arrivé aux détails, il n’y a plus eu moyen de s’entendre, et M. Lanza s’est vu dans l’impossibilité de réussir à faire un cabinet. On à eu recours alors au général Cialdini, qui n’a pas encore été ministre, et qui après quelques négociations n’a pas été plus heureux que M. Lanza. Enfin le dernier appelé a été M. Quintino Sella, homme jeune encore, esprit énergique et actif, qui a déjà été ministre des travaux publics et ministre des finances. C’est pour la première fois que M. Sella est appelé à former un cabinet, et il n’a voulu rien faire sans s’être entendu d’abord avec M. Lanza, avec quelques hommes tels que M. Visconti Venosta destiné à occuper le ministère des affaires étrangères et fait pour le bien occuper. On remarquera que dans tout cela la gauche a un rôle assez effacé : c’est qu’en effet elle n’a été qu’un appoint dans l’incident parlementaire qui a renversé l’ancien cabinet ; elle a voté pour M. Lanza, qui n’était point son candidat, en haine de M. Cambray-Digny, et de plus elle ne s’est pas moralement relevée encore du coup qu’elle s’est portée à elle-même, il y a deux ans, dans ces événemens de 1867 dont le général Ménabréa a eu du moins la fortune d’atténuer les conséquences pour l’Italie. M. Ratazzi s’est tenu prudemment à l’écart, de sorte que dans toutes les combinaisons tour à tour essayées ou abandonnées c’est entre des nuances du parti libéral modéré que la question se débat. Rien n’est changé dans la marche générale de la politique italienne. Un seul fait aurait pu avoir une signification particulière au point de vue extérieur, c’eût été l’avènement du général Cialdini aux affaires étrangères. Le général Cialdini n’a pas été étranger, si nous ne nous trompons, à la candidature du duc de Gênes au trône d’Espagne ; ministre des affaires étrangères, il eût été peut-être porté à la favoriser encore, et ce serait probablement une grande aventure pour l’Italie aussi bien que pour l’Espagne.

L’Italie se trouverait engagée malgré elle dans une affaire où l’Espagne elle-même d’ailleurs ne marche que d’un pas fort équivoque, sans bien savoir ce qu’elle veut. Le général Prim persiste, il est vrai, dans ses efforts en faveur du duc de Gênes ; le pays ne le suit pas, et dans l’assemblée constituante elle-même c’est à grand’peine qu’on pourra arriver à une majorité strictement suffisante. Cette histoire des candidatures à la couronne espagnole serait peut-être curieuse ; nous l’essaierons quelque jour. Ce qui est certain, c’est que dès l’origine tous les chefs principaux de la révolution de 1868, ceux qu’on appelait les unionistes, ne songeaient qu’à l’infante Marie-Louise-Fernande et au duc de Montpensier pour les placer sur le trône. Serrano, Dulce, Topete, Cordova, Izquierdo, Caballero de Rodas, Primo de Rivera, Peralta, étaient tous d’accord. Il y avait des démocrates qui sont aujourd’hui ministres, et qui ne s’opposaient nullement à cette combinaison. Un des hommes les plus honorables et les plus modérés du parti progressiste, intimement mêlé à ces négociations, M. Cantero, a révélé tout cela depuis, et le général Dulce, qui vient de mourir, l’a confirmé dans un document fait pour retentir au-delà des Pyrénées. Si dès le premier jour, sur le champ de bataille d’Alcolea, on n’avait pas proclamé le duc de Montpensier et l’infante, c’est qu’on ne voulait pas avoir l’air de faire une royauté par une insurrection militaire, et si plus tard cette combinaison s’effaçait dans le tumulte de la révolution, c’est qu’en face, de l’importance croissante prise par les partis extrêmes les opinions plus modérées sentaient le besoin de rester unies en se ralliant toutes ensemble à une candidature qui pouvait représenter une idée patriotique séduisante, l’idée de l’unité ibérique. La candidature du roi dom Fernando de Portugal avait cet avantage. Dès que le roi dom Fernando refusait, les partis divers revenaient à leurs préférences ou à leurs répugnances. En réalité, ce n’est qu’au mois de septembre que quelques-uns des ministres de Madrid, inspirés sans doute par le général Prim, qui était à ce moment en France, mettaient en avant la candidature du duc de Gênes, et ils avaient même l’idée d’un mariage du jeune prince italien avec une fille du duc de Montpensier. Cette idée ne fut point accueillie à San-Lucar de Barrameda, où on avait envoyé un négociateur. Sur ces entrefaites éclatait l’insurrection républicaine, le pays se montrait impatient d’en finir avec le provisoire, et c’est alors que, dans des réunions de députés qui se succédaient, le général Prim, rentré à Madrid, se faisait lui-même le patron officiel du duc de Gênes.

Le général Prim, à la vérité, avait une singulière façon d’appuyer le jeune prince. Il avouait qu’à ses yeux la candidature du duc de Montpensier serait sans doute la meilleure, mais que devant la répugnance de certains progressistes il se rangeait à celle du duc de Gênes, qui était la pire de toutes. Il tranchait la question en prétendant que la moustache poussait au jeune prince, qui savait déjà monter à cheval. Les unionistes résistaient résolument à cette tentative, l’amiral Topete quittait le ministère après avoir énergiquement manifesté son opinion, d’accord avec M. Rios Rosas et M. Posada Herrera. Dès lors la scission était accomplie ; la candidature du duc de Gênes, demeurée une affaire de parti, se trouvait abandonnée par la fraction la plus monarchique de l’Espagne, C’est à l’Italie de voir maintenant si elle peut accepter pour un de ses princes une couronne décernée par une assemblée déjà fort affaiblie, enlace d’un parti libéral et conservateur dissident, en présence d’un pays qui reste plus que froid aux appels du général Prim.

La mort passe comme un grand souffle à travers ce monde affairé des vivans. Elle vient d’ajouter un deuil de plus à tous les deuils d’une famille accoutumée aux épreuves, et qui dans son exil n’a point cessé d’être française. Mme la duchesse d’Aumale s’est éteinte jeune encore, entourée des siens, ayant auprès d’elle le duc d’Aumale et son plus jeune fils, cherchant de son dernier regard ceux de ses enfans qu’elle avait perdus. C’était là la blessure secrète pour cette personne d’élite, honnête et intelligente compagne d’un prince qui, avec tous les dons du soldat et de l’écrivain, a su garder le patriotisme et la dignité dans le malheur. La duchesse d’Aumale a passé vingt ans en exil, elle avait vécu quatre ans à peine en France, elle s’était fait aimer et honorer. C’était le temps des prospérités, et certes un exemple curieux vient prouver que ces prospérités n’étaient pas mauvaises conseillères. C’est au plus beau moment de sa vie, avant de partir pour l’Afrique, que le duc d’Orléans écrivait de Toulon le testament qu’on vient de publier de nouveau en le rapprochant du testament de Louis XVI et du testament de Napoléon. Ces deux derniers ont été écrits sous le coup des plus prodigieuses catastrophes ; celui du duc d’Orléans est écrit par un prince jeune, brillant, qui peut se croire assuré de la plus belle couronne du monde, et cependant ce prince prévoit tout pour son fils, le malheur de l’exil comme l’éclat du trône, et à cet enfant, qui est aujourd’hui un homme, il laisse le souvenir viril des plus fermes, des plus patriotiques pensées sur les destinées de la France et de son temps. C’est le testament d’un fils passionné de ce siècle à qui la mort n’a pas permis de faire son œuvre. ch. de mazade.