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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1841

Chronique n° 232
14 décembre 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1841.


L’approche de la session agite les esprits, ranime les partis, et ouvre un vaste champ aux prévisions politiques. Chacun aiguise ses armes et se prépare à la bataille. On y prélude déjà par de vives escarmouches et par des combats singuliers. En attendant le jour des luttes personnelles au sein du parlement, les hommes politiques trouvent dans la presse des champions dévoués qui se battent avec un acharnement et une violence dont il faudrait s’effrayer, si on pouvait craindre de retrouver plus tard ces fureurs dans les combats de la tribune. Triste spectacle pour les amis du pays, pour tous ceux qui, fortement préoccupés de la situation générale des affaires, savent qu’il n’est pas un homme d’expérience et de valeur dont le concours ne puisse, à un moment donné, selon les circonstances, devenir non-seulement utile, mais nécessaire. Et on voudrait aujourd’hui briser, anéantir des hommes qui ont fait leurs preuves dans les momens les plus difficiles, des hommes qui ont rendu au pays des services éminens ! Il est juste d’ajouter que les amis du cabinet ont pris les devans dans ces déplorables attaques, comme si le gouvernement devait chercher sa force dans une polémique agressive plutôt que dans ses actes, comme si par cela seul qu’il est gouvernement il n’était pas certain de ne jamais avoir, dans les luttes de cette nature, ni le dernier mot ni le dessus. Il s’agit bien, pour les hommes qui sont au pouvoir, de disserter sur ce que d’autres ont fait l’an dernier : ce qu’il faut prouver, c’est l’utilité, c’est la sagesse de ce qu’on fait aujourd’hui. Un ministère ne vit pas de critique : il ne peut vivre que par l’action, que par une action forte, digne, conforme aux intérêts du pays.

Au surplus, ce besoin de luttes personnelles, cette polémique ardente et passionnée contre des hommes qu’on prônait hier et qu’on prônera peut-être demain, il faut le dire tout haut et à tous les partis, n’est malheureusement qu’un symptôme de l’état général des esprits, je dirais presque de leur abaissement. Dans les affaires publiques, dans le gouvernement du pays, on n’aperçoit plus de grands principes à défendre, des intérêts nationaux à protéger, un système à faire prévaloir. Cela a pu être bon autrefois. Aujourd’hui qui songe à s’élever à ces hauteurs ? C’est un effort qui paraîtrait ridicule ; on l’appellerait une prétention de visionnaire, un rêve de théoricien. Ce qu’on veut avant tout, c’est d’être gouverné par les siens, ou, pour mieux dire, c’est de gouverner avec eux ou sous leur nom. Peu importe les choses ; nul n’y regarde ; on ne songe qu’aux hommes ; les perdre ou les exalter, c’est là toute la politique.

Aussi ne sommes-nous pas surpris de voir des hommes d’expérience et d’autorité se préoccuper tristement de l’avenir, et se demander où est le point d’arrêt sur cette pente au bas de laquelle nous attend, nul ne l’ignore, une effroyable anarchie. Que peut-on espérer, disent-ils, d’une session à laquelle on prélude par d’implacables colères, d’une chambre où les partis paraissent vouloir se fractionner de plus en plus ? Que peut-on espérer d’un ministère qui ne pourra avoir d’autre souci que celui de sa propre existence, et d’une opposition qui, n’étant pas homogène, ne pourrait pas offrir au pays un cabinet et une majorité prête à le soutenir ? Si le ministère, grace à la puissance et à la hardiesse de ses orateurs, parvient à franchir les défilés où l’attendent ses redoutables adversaires, il n’en sera pas moins affaibli par la lutte ; il aura vécu, mais aura-t-il pu gouverner ? Le pourra-t-il ? S’il succombe, qui osera recueillir ce périlleux héritage ? Qui pourrait se faire illusion sur les immenses difficultés qui environnent aujourd’hui le pouvoir ?

À l’intérieur, d’un côté, des esprits agités, des préventions enracinées, des conspirations permanentes, des associations redoutables, et des principes subversifs s’infiltrant jusque dans les ateliers et les chaumières ; de l’autre côté, le découragement, l’apathie, ce funeste laisser-aller qui prépare dans les états le triomphe, momentané du moins, des minorités.

À l’extérieur, l’aspect général des affaires n’est guère plus favorable. Il est quelques nuages à l’horizon. Sans vouloir affirmer qu’ils ne tarderont pas à grandir et à nous menacer d’une tempête, il faut du moins reconnaître que l’homme d’état ne doit pas les perdre de vue, qu’ils doivent au contraire fixer son attention, éveiller sa sollicitude. Que signifient les armemens maritimes de l’Angleterre ? Est-ce l’Inde, est-ce la Chine qui réclame ces nombreux renforts, qui met en mouvement tous les arsenaux de la Grande-Bretagne ? N’y a-t-il pas un but plus rapproché pour ces efforts, pour ces dépenses faites dans un temps où les finances de l’Angleterre paraissaient commander la plus stricte économie ?

Que signifient les armemens de la Turquie, de la Turquie impuissante par elle-même, et dont les folles démonstrations offrent un contraste si choquant avec l’épuisement du trésor impérial et la misère du pays ? Que signifient les troubles qui se renouvellent, dit-on, en Syrie, et l’influence que s’arrogent dans ce paye les agens officiels et les agens déguisés de l’Angleterre ? Que signifient les craintes que la Porte affecte à l’endroit de la Grèce, et les menaces qu’elle dissimule avec peine, et toutes ces intrigues dont Constantinople est le théâtre et dont elle sera un jour la victime ? En présence de tous ces indices, et lorsqu’il est évident pour tout le monde que l’ébranlement donné au système oriental par l’expédition de Beyrouth n’a été ni un évènement passager, ni un accident sans suites, n’a-t-on pas raison de redouter des faits plus graves encore, et peut-on croire que le printemps ne fera pas éclore en Orient de nouvelles luttes et de terribles complications ?

N’est-il pas évident que la question du commerce du monde agite réellement les esprits, et qu’en particulier elle domine impérieusement les conseils du royaume-uni ? Nous l’avons souvent dit, nous ne craignons pas de le répéter, l’Angleterre se trouve, à cet égard, sur une pente où rien ne peut l’arrêter. Le système prohibitif a porté des fruits que les amis de la paix trouveront un jour fort amers. La Belgique étouffe ; l’Angleterre, forte et prévoyante, ne veut pas étouffer. Bon gré, mal gré, il lui faut des débouchés, de vastes marchés, des marchés de plus en plus étendus. Dût-elle mettre le monde en feu, elle ira droit à son but, car une lutte violente vaudrait encore mieux qu’un dépérissement honteux, que le contre-coup, inévitable chez elle, d’une révolution intérieure. En Espagne, en Italie, en Égypte, en Syrie, dans l’Inde, en Chine, en Amérique, dans l’Australie, partout l’Angleterre agit, par l’adresse, par la force, dans le même but, dans les mêmes vues, sous l’influence du même intérêt. Que lui importe, à elle, puissance insulaire, conservant toute son originalité et sa vie propre, l’ordre politique de ces pays et toutes les questions qui s’y rattachent, questions dont, à tort ou à raison, nous nous préoccupons si fort ? L’influence de l’Angleterre, et par là le triomphe de l’industrie et du commerce anglais, voilà la pensée dominante du gouvernement britannique, voilà le but réel de ses efforts. Il soutiendra ici le despotisme, là le régime constitutionnel ; ici il excitera les contre-révolutionnaires, ailleurs les démagogues ; ici il fera hardiment une conquête sous le prétexte le plus frivole, ailleurs il mettra aux prises deux chefs rivaux ; il peut également inspirer la guerre et la paix, la conciliation et la violence. De là toutes ces accusations de perfidie qui sont aujourd’hui une sorte de banalité dans le langage de la politique. À vrai dire cependant, l’Angleterre ne trompe personne, elle ne trompe du moins que ceux qui veulent bien fermer les yeux et les oreilles, ne pas voir les faits qu’elle étale devant l’univers, ne pas entendre ce que les Anglais disent tout haut au sein du parlement, sur les hustings, dans les meetings, dans leur journaux, dans tous leurs ouvrages sur l’économie nationale et l’industrie de leur pays. Londres compte aujourd’hui près de deux millions d’habitans, la population de la Suisse. Ce fait seul suffirait à dessiller les yeux d’un homme intelligent. C’est là une donnée dont il ne serait pas difficile de déduire toute la situation économique et toutes les nécessités politiques de l’Angleterre. L’Angleterre fait ce que la Belgique ferait si elle en avait le pouvoir. Elle fait en grand et souvent, il est vrai, d’une manière violente et déloyale ce que la Prusse a fait avec une grande habileté, sur des proportions plus modestes, en organisant l’association allemande. L’Angleterre fait ce que nous ne tenterons pas même de faire, il est vrai, gravement occupés que nous sommes de la question de savoir si nous aurons vingt mille électeurs de plus ou de moins, et si la France ne court pas à sa perte parce qu’un aide-de-camp ou un procureur du roi peut être nommé député. En attendant, l’Angleterre fait ses affaires, et la Russie voit arriver à maturité les projets immuables de sa lente et ferme politique. Les deux géans grandissent, chacun à sa guise et selon les principes de sa nature. De bonne foi, grandissons-nous en proportion ? Ce que l’Angleterre et la Russie pourront tenter un jour (et ce jour peut se lever demain), l’Europe le sait. Il n’y a guère qu’un peu plus d’un demi-siècle que la Russie nous a appris, sur le terrain sanglant de la Pologne, quels pactes elle sait proposer à ceux dont elle veut faire des complices. Et comme s’il lui tenait à cœur de ne pas laisser effacer ces souvenirs, elle nous a donné un nouvel échantillon de ses transactions politiques dans le traité du 15 juillet. Un jour ou l’autre l’Angleterre et la Russie pourraient bien, en secondant nos goûts pacifiques, s’attribuer réciproquement en Orient, sans coup férir, par un touchant accord, le lot que chacune d’elles regarde comme une nécessité de sa politique. L’Angleterre convoite l’Égypte comme la Russie Constantinople. Il faudrait ne jamais avoir déployé une carte de géographie et ne rien connaître des tendances et de la situation économique de l’Angleterre pour en douter. Si ce partage amical se fait un jour, nous calculerons d’abord par a + b ce que coûte une grande flotte, une armée formidable ; puis nous nous consolerons de l’évènement comme d’un fait accompli, et enfin nos statisticiens achèveront d’endormir nos douleurs en nous prouvant clairement, et surtout longuement, qu’au bout du compte notre commerce avec l’Égypte et la Turquie est bien peu de chose comparé avec notre commerce intérieur.

Mais, pour en revenir à notre point de départ, est-ce à tort que des hommes graves, des hommes d’expérience, serviteurs dévoués de la monarchie et du pays, ne se sentent pas rassurés sur notre situation extérieure et intérieure ? est-ce à tort qu’ils s’alarment, qu’ils redoutent l’avenir, qu’ils déplorent ces tristes et mesquines querelles politiques qui troublent la vue des hommes les plus éclairés, et en consument les forces dans des combats où la victoire est presque aussi fâcheuse et aussi embarrassante que la défaite ?

Les préoccupations des hommes impartiaux et consciencieux sont d’autant plus douloureuses, qu’une nouvelle et grave circonstance vient s’ajouter à la triste situation que nous ont faite les passions politiques et l’égoïsme des partis. Nous voulons parler des élections générales. Il est évident pour tout le monde que ce grand évènement ne peut être long-temps ajourné. Qui oserait, dans la situation où nous sommes, épuiser le droit de la chambre et la laisser vivre jusqu’au jour où, quelles que fussent les circonstances politiques, force serait d’en convoquer une nouvelle ? Encore, si la chambre actuelle offrait une majorité compacte, si elle pouvait être à la fois la cause et le soutien d’un gouvernement fort, d’une administration qui, tout en étant prudente et contenue, n’en serait pas moins active, hardie, entreprenante, ainsi que le voudraient les intérêts et la dignité du pays. Hélas ! on ne le sait que trop, cette majorité compacte, disciplinée, ayant son drapeau, ses croyances, son symbole, cette majorité, qui est pour le gouvernement un principe de vie et de force, la chambre ne l’offre à personne. Elle ne peut pas offrir ce qu’elle n’a pas, ce que désormais il lui est impossible d’enfanter. Le fractionnement de la chambre actuelle est un fait irréparable : tant pis, si la chambre actuelle représentait réellement l’état général des esprits, l’état politique du pays. C’est le fractionnement de la chambre qui fait naître ces luttes politiques dont nous sommes périodiquement témoins. Là où il n’y a pas de majorité fixe, il y a espoir pour tout le monde. Prolonger l’existence de la chambre jusqu’au dernier jour de sa vie légale serait courir les chances d’un avenir inconnu sans compensation dans le présent ; à mieux dire, ce serait aggraver la situation : car les débats d’une chambre ainsi fractionnée, les luttes violentes dont elle devient le théâtre, et les crises ministérielles dont elle ne cesse de menacer le pays, ne peuvent certes pas exercer une influence heureuse sur les esprits.

On est ainsi à peu près d’accord sur ce point, que cette session est la dernière session de la chambre actuelle, que la dissolution en sera prononcée au plus tard après le vote du budget. Dès-lors, chacun de se demander par qui et au profit de quel système se feront les élections générales. On comprend qu’en présence d’une si grave question, d’une question peut-être si décisive, les partis redoublent d’efforts et d’activité. On comprend que chaque parti cherche à effrayer le pays en lui parlant de l’influence que le parti contraire exercerait sur les collèges électoraux.

Un ministère de centre gauche, disent les conservateurs, serait forcé de faire, dans les élections, d’énormes concessions à la gauche. Il lui aplanirait les voies du pouvoir. Ce serait préparer une révolution.

C’est le ministère actuel, disent ses adversaires, qui, en obtenant la dissolution de la chambre, ferait naître dans les esprits irrités une réaction funeste à la monarchie constitutionnelle. Pour renverser le cabinet, le pays nous enverrait une chambre violente. Après avoir renversé les hommes, respecterait-elle les institutions ?

Ce qu’il y a de vrai pour tout homme calme et impartial, c’est que les prochaines élections générales sont en effet la question capitale du moment ; nous l’annoncions il y a déjà quelques mois ; le temps n’a fait que confirmer nos prévisions et nos craintes. Aujourd’hui tous les esprits en sont frappés. Laissons aux partis ces accusations exagérées dont ils sont tour à tour les propagateurs et les victimes. Bornons-nous à en conclure, fidèles à ce juste-milieu qu’il ne suffit pas de prêcher, mais qu’il faut pratiquer, que les élections seraient en effet un danger pour le pays, si elles n’étaient pas faites dans un esprit de sagesse et de modération, si on voulait en faire un moyen de parti plutôt qu’un moyen de gouvernement ; si, au lieu de songer à donner à la France un gouvernement fort, éclairé, fidèle aux principes de notre constitution et de notre monarchie, on ne songeait qu’à écraser ses adversaires politiques.

Nous savons bien ce qu’il faudrait pour obtenir des élections tous les résultats que pourraient désirer les amis sincères de la monarchie constitutionnelle. Qui ne le sait pas ? Mais, hélas ! le moyen est devenu tellement impossible, il serait si ridicule d’y compter, qu’on n’ose plus en parler. Il semble en effet qu’il ne soit plus permis à un homme sérieux d’arrêter sa pensée sur aucun projet de réunion entre les hommes éminens de notre pays. À la vérité, hier encore (car six ou sept ans ne sont pourtant pas un siècle) ils siégeaient dans le même cabinet, ils servaient la même politique, ils consolidaient, en la contenant, la révolution de 1830, ils préparaient d’une main sûre et habile l’avenir de la France. Qu’importe ? Aujourd’hui nos hommes d’état sont comme des oiseaux de proie : il faut que chacun se perche seul sur les rochers escarpés du pouvoir. La France doit-elle se féliciter de cette humeur solitaire ? Il est facile de répondre en considérant l’état du pays, en comparant ce qu’il était et ce qu’il a fait au milieu des terribles difficultés d’une révolution encore brûlante, avec ce qu’il fait et ce qu’il est aujourd’hui après onze années de repos.

Mais, encore une fois, nous ne voulons pas insister sur une pensée qui, vraie et seule vraie, n’en est pas moins aujourd’hui d’une réalisation impossible, et qui est par là même frappée de ridicule. Notre politique ne sera, pendant long-temps encore, qu’une suite de combats singuliers, de véritables duels ; les combattans peuvent changer, la forme du combat sera la même. Il faut se résigner. Est-il moins vrai que dans cette situation les élections générales sont un véritable danger ? Chaque parti, croyant y apercevoir une question de vie et de mort pour lui, abdiquera tout scrupule et ne songera, vaille que vaille, qu’à la victoire du moment.

Quoi qu’il en soit, nous espérons du moins que dans aucun cas, quoi qu’il arrive, nul ne donnera à la couronne le conseil de proclamer la dissolution de la chambre dans un moment où cette mesure paraîtrait décrétée ab irato. Ce serait là une provocation imprudente. Les conséquences pourraient en être des plus fâcheuses ; il est aisé de le voir.

Nous disions quoi qu’il arrive, car, sans désirer de crise ministérielle, il est impossible de ne pas la regarder comme probable. Le parti conservateur a paru vouloir la préparer lui-même, tant sont graves les difficultés qu’il a suscitées au ministère en opposant pour la présidence de la chambre la candidature de M. Lamartine à la candidature de M. Sauzet. C’était là briser la phalange ministérielle, car, en supposant même, ce qui était un rêve, que tout le centre droit eût adopté le nouveau candidat, toujours est-il que le cabinet aurait perdu l’appui de MM. Dufaure et Passy.

La gauche, il faut être juste, a eu raison de saisir au vol un moyen que ses adversaires lui offraient. Si la phalange ministérielle veut se briser, est-ce à l’opposition d’y mettre obstacle ? Mais la gauche elle-même n’est pas suffisamment disciplinée ; elle aussi a poussé, dit-on, les choses trop loin et manqué d’habileté. Dans son intérêt, elle aurait dû laisser le débat aux conservateurs, elle aurait dû garder le secret de son vote final, laisser concevoir des espérances et ne pas faire de promesses. On dit que ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées ; on assure que trois députés de la gauche se sont rendus auprès de M. de Lamartine pour lui offrir la candidature au nom de leur parti ; on ajoute que l’illustre orateur aurait été touché de cette démarche comme d’une preuve que les partis savaient oublier leurs discordes pour lui témoigner leur estime. Nous ne voulons pas contredire cette légitime induction ; mais, comme après tout les partis, dans les momens décisifs, suivent leurs instincts politiques, sans trop s’arrêter à la valeur relative des personnes, il est à croire que, par cela seul que M. de Lamartine serait le candidat avoué de la gauche, les conservateurs se réuniront sur le candidat de MM. Dufaure et Passy. Disons cependant que M. de Lamartine doit compter sur un certain nombre de voix de son parti, et qu’il lui suffirait de bien peu de boules pour assurer son élection.

Les affaires d’Espagne paraissent prendre une tournure de plus en plus favorable au rétablissement de l’ordre. Les mesures qu’Espartero vient d’adopter, nous nous plaisons à le reconnaître, sont tout-à-fait dignes d’éloges. Espérons que notre nouvel ambassadeur, M. de Salvandy, contribuera à resserrer les liens qui doivent naturellement exister entre les deux pays.

Une ordonnance royale, précédée d’un rapport au roi, par M. le maréchal Soult, vient de régler l’organisation de l’armée dans le but de la mettre d’accord avec notre situation financière. Ce difficile et délicat problème a été résolu par M. le maréchal au moyen d’une réduction, en temps de paix, d’une compagnie par bataillon d’infanterie, ce qui réduit la force totale de l’armée à trois cent quarante-quatre mille hommes, et procure une économie annuelle d’environ trente millions. Nous avons à peine eu le temps de parcourir l’ordonnance et le rapport ; mais, si une lecture rapide ne nous a pas induits en erreur, nous avons eu la satisfaction de reconnaître que M. le maréchal ne s’est point écarté des idées que nous avons toujours recommandées sur ce point si important de notre organisation politique. Les cadres et les armes spéciales, ces grandes créations de 1840, sont conservées. Les réductions ne portent que sur l’infanterie. Le pays ne verra pas, par un esprit exagéré d’économie, désorganiser ce vaste ensemble qu’on a dû improviser en 1840. La France ne sera plus surprise désarmée. C’est dire que, si le gouvernement est fort et résolu, nul n’osera plus la surprendre.

La question des chemins de fer sera décidément portée devant les chambres. Plusieurs conseils-généraux ont été convoqués à l’effet de délibérer sur des projets divers. Il s’agit du chemin direct de Paris à Strasbourg, du chemin de Paris à Lyon, et du chemin de Marseille au Rhône. Nul ne contestera l’importance de ces lignes. Le chemin de Paris à Strasbourg est nécessaire à nos ports de l’Océan. Il les mettra en communication directe avec nos productions de l’Alsace et avec les marchés de la Suisse, de l’Allemagne et du nord de l’Italie. Le chemin de Paris à Strasbourg est à la fois indispensable à notre commerce et à notre puissance militaire. L’Allemagne sera bientôt sillonnée dans tous les sens par des rail-ways. Comment pourrions-nous rester dans une infériorité relative qui pourrait un jour devenir pour notre pays un grand danger ?

Nous apprenons avec plaisir que plusieurs villes offrent des sommes considérables pour faciliter l’exécution de ces projets. Le conseil-général de l’Aube a voté un million, et le conseil municipal de Troyes vient de voter une somme de 500,000 francs. Espérons que l’élan deviendra général et que les intérêts locaux ne parviendront pas à paralyser dans les chambres ces grandes entreprises nationales. C’est par les chemins de fer que les départemens se rapprocheront de Paris, de notre grand foyer d’action et de vie ; c’est par ce moyen qu’ils verront se développer toutes les ressources de leurs localités, que leur industrie pourra prendre tout son essor, et qu’ils sortiront enfin de cet état de torpeur et d’inaction dont ils se plaignent et dont ils accusent à tort Paris. C’est au contraire de la puissance industrielle et commerciale de Paris qu’ils profiteront, lorsque des communications régulières et rapides leur permettront de penser à cette source si abondante de la richesse nationale.

Le conseil d’état n’a pas eu la bonne fortune dont on l’avait flatté M. Vivien n’est pas rentré dans son sein. Ce sont de part et d’autre des considérations politiques qui ont fait obstacle à une nomination dont l’intérêt administratif aurait eu si fort à s’applaudir. Du côté du ministère, on a semblé craindre, en offrant immédiatement à M. Vivien le siège unique qui était alors vacant, de trop honorer par cet empressement un adversaire politique, un ancien membre du ministère du 1er mars ; et M. Vivien, qui n’eût pas résisté à une ouverture spontanée, s’est trouvé peu disposé à subir les hésitations, à se prêter à toutes les combinaisons du cabinet. L’absence de M. Vivien laisse dans le conseil d’état un véritable vide. Les lecteurs de la Revue n’ont rien à apprendre sur la haute compétence de l’ancien garde-des-sceaux du 1er mars dans les questions administratives. M. Vivien achèvera à la tribune d’éclairer des lumières de son expérience la question de l’organisation du conseil d’état.

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— L’article de M. de Cazalès intitulé : Études historiques et politiques sur l’Allemagne, inséré dans la Revue du 15 août 1841, contenait, entre autres choses, un récit de la dernière révolution de Brunswick, qui a donné lieu à une réclamation de la part du prince dépossédé ; un de ses amis, M. Flügel, a été chargé par lui de s’inscrire en faux contre les faits exposés dans ce travail. Cette réclamation a été envoyée à l’auteur de l’article, qui, se trouvant en ce moment dans le midi de l’Italie, n’a sous la main aucun des documens où il pourrait trouver la justification de ses assertions : il se bornera donc à dire que son travail a été rédigé avec l’aide d’une des plus riches bibliothèques publiques de l’Allemagne, que, n’ayant aucune raison quelconque qui pût l’engager d’avance à prendre parti pour ou contre la révolution de Brunswick, il a dû naturellement former son opinion en lisant les divers écrits publiés sur ce sujet ; qu’il en a consulté un certain nombre dont la plupart, émanant de personnes étrangères au duché de Brunswick, lui ont paru des garanties suffisantes d’impartialité ; qu’enfin, n’avant pas eu occasion de séjourner dans le pays, il ne possède sur les évènemens en question aucun renseignement qui lui soit personnel et dont il puisse répondre. Du reste, il ne demande pas mieux que de rétracter ce qu’il pourrait y avoir de trop dur dans ses expressions relativement à la vie privée du duc Charles, car on doit des égards aux vivans, surtout quand ils sont princes et malheureux. Quant aux actes publics, qui sont du domaine de l’histoire, il serait tout prêt à les qualifier autrement qu’il ne l’a fait, s’il lui était prouvé que les sources où il a puisé sont erronées et mensongères, mais il doit avouer ici que la lettre de M. Flügel n’a nullement porté cette conviction dans son esprit, et qu’elle ne lui a paru guère contenir que des affirmations sans preuves. Ainsi M. Flügel, après avoir lancé les plus graves accusations contre le roi d’Angleterre George IV, dont le nom, selon lui, a été grossir la liste de ceux que l’histoire livre aux malédictions des peuples, déclare qu’il eut tous les torts, et des torts inexcusables dans sa querelle avec le duc Charles. Il ajoute que celui-ci n’a eu à se reprocher aucun acte arbitraire, à moins qu’on n’appelle ainsi tout exercice que se permet un souverain des droits que la loi lui confère, qu’il ne laissait pas l’administration de ses états aux mains de ses favoris, et cela par une bonne raison, c’est qu’il n’a jamais eu de favoris, que l’anecdote puisée dans l’ouvrage de M. Kock est entièrement de son invention, etc., etc. Ce sont là de simples dénégations, ce ne sont pas des réponses concluantes. L’avocat du duc Charles ajoute que la révolution de septembre 1830 a été faite par les nobles, qui ne lui pardonnaient pas d’avoir supprimé dans l’intérêt du peuple une constitution qui leur était trop favorable. Selon lui, ce ne sont pas les habitans de la capitale qui ont assailli à coups de pierres la voiture du duc, mais des misérables soudoyés par la noblesse. Si le prince eût favorisé l’aristocratie, il serait encore aujourd’hui prince régnant. Il ne paraît pas fort vraisemblable qu’une révolution évidemment causée par le contre-coup de celle de juillet ait été faite par la noblesse brunswickoise contrairement aux intérêts et à la volonté du peuple, lequel n’aurait vu cet évènement qu’avec douleur et surprise ; mais enfin voilà l’explication qu’en donne M. Flügel. C’est aux lecteurs à juger si elle réfute victorieusement l’exposé présenté dans la Revue.

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VIE DE SAINT DOMINIQUE, par M. l’abbé Lacordaire [1]. — Depuis dix ans, la société et la religion ont été travaillées par bien des schismes, et ; fort heureusement pour le repos général, les réformateurs modernes s’en sont tenus aux théories. Nous avons vu naître et mourir plus d’un messie, mais personne n’a été crucifié, et les prophètes sont descendus du trépied sans que la foule se soit émue. Ils avaient prêché dans le désert : Vox clamantis in deserto ! Les uns ont eu des visions rembrunies comme l’Apocalypse, et ils ont pleuré sur nos ruines avec des gémissemens plus tristes que Jérémie, des malédictions plus sombres qu’Ézéchiel. Les autres, tout en maudissant le présent, nous ont prédit l’âge d’or dans un temps très rapproché, et tandis que les plus aventureux démolissaient sans pitié le passé pour assurer le progrès dans l’avenir, d’autres se repliaient dans ce passé, car c’était là seulement qu’ils espéraient trouver l’œuvre de salut. Au milieu de tant de contradictions, la vérité, et surtout le bon sens, sont souvent fort difficiles à démêler. À qui l’avenir doit-il donner raison ? Je l’ignore, et je crois même que ce vieux monde, où il y a toujours eu tant de vices et de misères, pourrait bien mourir quelque jour dans l’impénitence finale. Mais, tout en désespérant de la perfectibilité absolue, je respecte les esprits sincères qui travaillent à se corriger et se dévouent à une idée qui a le progrès pour but. M. Lacordaire est au premier rang de ces esprits sincères. Prêtre catholique, il est resté fidèle à l’orthodoxie ; il n’a jamais rien eu à démêler avec le pape, et tout en marchant, ainsi qu’il le dit lui-même, vers le pôle de l’avenir, il est resté immobile dans la foi des vieux âges. Toutefois je crains qu’il ne se soit fait par là une situation souvent fausse, et qu’il ne se trouve souvent placé entre une exagération et un anachronisme. Je le crains surtout pour cette Vie de saint Dominique.

On se rappelle le mémoire que M. Lacordaire a publié il y a deux ans pour le rétablissement de l’ordre des frères prêcheurs, mémoire dont il a été rendu compte dans cette Revue. Il annonçait alors l’intention de quitter la France, de chercher la solitude dans un couvent romain, et de se préparer là, sous la bure, et les reins serrés de la ceinture du pénitent, accinctis lumbis, à des missions qui, dans sa pensée, doivent probablement faire luire à travers nos ténèbres quelques rayons de la grace. Ce projet a reçu son exécution. M. Lacordaire habite aujourd’hui le couvent de Sainte-Sabine, au mont Aventin, et là il se prépare au combat. En attendant, comme il s’agit de replanter sur le sol français cet ordre des frères prêcheurs qui a eu la gloire de donner des martyrs à l’église et le tort de fournir des juges aux tribunaux de l’inquisition, l’auteur de la Vie de saint Dominique, afin de lever les préventions, a voulu justifier l’apôtre espagnol des reproches que des écrivains peu orthodoxes ont souvent adressés à sa mémoire, à propos de l’inquisition. L’histoire des origines de ce redoutable tribunal est assez obscure, et il serait difficile de déterminer d’une manière précise quel personnage de l’église en a conçu la première idée. Mais, en supposant que saint Dominique y soit tout-à-fait étranger, qu’il n’ait jamais prononcé un arrêt de mort, il me semble néanmoins qu’on pourra toujours avec raison l’accuser d’une certaine complicité. L’apôtre était chargé de convaincre les hérétiques, c’est-à-dire d’essayer par la persuasion et les argumens théologiques de les ramener à la foi, et, quand les hérétiques ne se laissaient pas convaincre, il les livrait au bras séculier. Dieu sait avec quelle charité le bras séculier traitait les hérétiques endurcis ! Dans ce drame sanglant des Albigeois, tous ceux qui s’étaient séparés de l’église devaient d’autant moins espérer de pitié, qu’ils avaient déclaré un duel à mort au clergé, à ses richesses et à ses vices, et qu’ils justifiaient leur insurrection par la nécessité de mettre un terme à des scandales sans nom. Ce n’était plus seulement le dogme, mais le pouvoir, mais le bien-être matériel, qu’il s’agissait de défendre ; et quand de telles questions se mêlent à des querelles religieuses, il est difficile que ceux qui triomphent après avoir été sérieusement menacés se montrent généreux.

La discussion, du reste, n’est point facile avec M. Lacordaire. Il se couvre de l’autorité du bienheureux Jourdain de Saxe, de Constantin Médicis, évêque d’Orviète, du père Humbert, de Barthélemy de Trente, de Thomas de Catimpré, de Vincent de Beauvais, et, retranché derrière ces agiographes, il déclare qu’il accepte en tout leur témoignage invincible. La critique, en matière de légende, lui semble une hérésie. Pour compléter le catalogue de ses sources irrécusables, il ne lui restait plus qu’à citer Jacques de Vorage. Avant de canoniser ainsi tous les historiens crédules ou prévenus d’une époque barbare, il conviendrait de lire les traités de Mabillon sur le discernement des reliques. Qu’est-il arrivé de cette confiance si pleinement accordée ? C’est qu’en lisant M. Lacordaire, on se croirait ramené au XIIIe siècle. Depuis la naissance de l’apôtre jusqu’à sa mort, c’est un enchaînement de prodiges dont quelques-uns, je l’avoue, me paraissent assez contestables. Sa mère, pendant sa grossesse, rêve qu’elle donne le jour à un chien qui aboie en naissant et jette des flammes par la gueule, et ce songe, qui rappelle un peu celui d’Olympias, la mère d’Alexandre, se trouve plus tard parfaitement réalisé, attendu que le saint a aboyé contre les hérétiques. Au moment où l’on baptise saint Dominique, on voit descendre une étoile sur son front ; et quand, après l’avoir enveloppé dans des langes, on le couche dans un berceau, l’enfant nouveau-né se relève et va s’étendre sur la pierre, attendu qu’il veut faire pénitence et qu’il a horreur de la noblesse. Quand le saint est lancé dans les labeurs et les périls de l’apostolat, les miracles se multiplient et deviennent souvent de plus en plus puérils. Saint Dominique ouvre une conférence avec des hérétiques ; il écrit ses argumens sur un morceau de parchemin, et, jetant ce parchemin dans la flamme, il dit aux Albigeois : Si ma doctrine est vraie, le feu respectera ces lignes que je viens de tracer. Le feu respecte le parchemin, et les Albigeois sont convertis. Je ne nie point ce miracle, mais il me semble que cette fois saint Dominique s’était mis en contravention avec les conciles, car je crois me rappeler qu’un concile tenu à Lyon au Xe siècle avait proscrit, sous les peines canoniques les plus sévères, cette espèce d’épreuve, sous prétexte que c’était tenter Dieu et lui imposer un miracle. Une autre fois, des femmes repentantes viennent consulter saint Dominique, et le saint, après leur avoir fait sur leur conduite passée de très justes reproches, leur dit : Voulez-vous voir le maître que vous avez suivi jusqu’à présent ? Et d’un signe il fait paraître le diable sous la forme d’un pourceau. Nous retrouvons encore Satan dans les dortoirs, dans les parloirs, dans les églises des couvens fondés par saint Dominique. Il poursuit les frères prêcheurs, comme autrefois les saints dans la Thébaïde, tantôt menaçant, tantôt railleur, et visant même à l’esprit ; mais il n’est pas plus heureux, à l’égard des dominicains du Languedoc, qu’il ne l’avait été à l’égard de saint Antoine dans les grottes de l’Égypte, et il se retire toujours vaincu.

Je regrette que M. Lacordaire ait ainsi mêlé la légende à une œuvre sérieuse, remplie de recherches et vraiment éloquente. La foi, je le sais, est inflexible, et n’admet pas de restrictions ; mais le miracle des saints est-il toujours un article de foi irrécusable, et la cause du christianisme peut-elle gagner quelque chose à être ainsi étayée sur des prodiges ? N’aurait-elle pas plus de profit à s’appuyer sur l’histoire sévère et la raison ? Et de ce point de vue sa défense est facile, surtout quand, pour traduire des convictions profondes, on a la plume de M. Lacordaire. L’auteur, en rappelant dans sa préface les travaux qu’il a déjà consacrés à l’histoire de son ordre, se félicite de ce que personne n’ait signalé son œuvre à l’animadversion du pays, de ce qu’aucune voix ne l’ait dénoncée à la tribune, de ce qu’aucun fait n’ait révélé du mépris ou de la haine. En manifestant cette surprise, il me paraît avoir entièrement méconnu l’esprit de son temps. Personne, je le crois, n’oserait aujourd’hui dénoncer, accuser un homme généreux, qui, pouvant aspirer aux plus légitimes succès, s’exile et s’isole pour se préparer par l’étude et le silence à une mission difficile, et rapporter dans son pays, ainsi qu’il le dit lui-même, les droits qui résultent toujours d’un dévouement éprouvé par le temps. M. Lacordaire rencontrera de l’incrédulité ; bien des gens iront l’entendre sans se frapper la poitrine et sans se confesser, car nous sommes loin des jours de saint Dominique, et pour ressusciter la foi du vieux temps il faudrait un miracle et la puissance du Dieu qui ressuscita Lazare. Mais, s’ils ne dépouillent pas le vieil homme, comme dit l’église, les plus sceptiques eux-mêmes accorderont à M. Lacordaire les sympathies que méritent à tant d’égards son caractère et son talent, et le fervent prédicateur n’aura pas plus à redouter la persécution et la haine que nous n’aurons à redouter nous-mêmes l’inquisition, quand l’ordre de saint Dominique aura jeté de nouvelles racines sur le sol de cette France où l’indifférence et la foi vivent en très bon voisinage.


— Sous ce titre : Les Petites Misères de la vie humaine, le dessinateur Grandville publie un recueil d’illustrations où l’on retrouve la verve et la fécondité de son talent ; un spirituel écrivain s’est chargé du texte, qui doit compléter l’œuvre du dessinateur. Une donnée piquante et l’ingénieuse fantaisie de l’artiste assurent le succès de cette publication.



  1. Un volume in-8°. Paris, Debécourt, 1841.