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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1913

Chronique n° 1944
14 avril 1913


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Le discours que vient de prononcer, devant le Reichstag, le chancelier de l’Empire allemand a produit, comme il était naturel, une vive impression partout en Europe, mais particulièrement en France et en Russie. M. de Bethmann-Hollweg, qui a l’art de dire beaucoup de choses en peu de mots, n’a pas dissimulé, en effet, que les nouveaux armemens de l’Allemagne avaient pour cause principale, d’une part, la recrudescence du sentiment slave provoqué par les victoires des alliés balkaniques et, de l’autre, le réveil chez nous de l’esprit « chauvin. » M. de Bethmann-Hollweg est un orateur froid, réfléchi, qui ne laisse rien aux hasards de l’improvisation, ne disant que ce qu’il s’est proposé de dire et le disant en termes mesurés. Il n’est pas sorti de ses habitudes dans son dernier discours, et si, à deux ou trois reprises, il y a mis des touches un peu fortes, il ne faut pas oublier que son but était de justifier la loi militaire la plus lourde que l’Allemagne ait jamais connue. Dès lors, comment aurait-il pu se dispenser de montrer, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, des dangers en formation ?

On s’est rendu compte en France de l’obligation qui s’imposait à lui et on y a accueilli son discours avec sang-froid. Nous en avons d’ailleurs entendu bien d’autres ! Il y a, pour les circonstances de ce genre, une rhétorique toute faite : M. de Bismarck en a fourni autrefois des modèles que tous ses successeurs ont suivis. Dans plusieurs passages de son discours, M. de Bethmann-Hollweg a rappelé formellement son illustre modèle et, dans les autres, il s'en est souvenu. Comme lui, il a affirmé que, si l’Allemagne s’armait jusqu’aux dents, c’était pour mieux assurer la paix et il a déclaré qu’elle n’attaquerait jamais la première. Il a invoqué une longue période de quarante ans et plus pendant laquelle l’Allemagne a prouvé en fait la sincérité de ses intentions pacifiques. Nous avons toujours reconnu la force de cet argument ; mais, s’il est bon pour l'Allemagne, il ne l’est pas moins, peut-être même l’est-il plus pour la France, car l’Allemagne n’avait rien à réparer. Au reste, M. de Bethmann-Hollveg n’a pas mis en doute nos intentions pacifiques ; il y croit de la part de notre gouvernement d’aujourd’hui ; mais il se préoccupe de l’avenir. Si les gouvernemens sont pacifiques, l’opinion no l’est pas toujours au même degré. « Les élémens qui y dominent, dit M. de Bethmann, sont toujours ceux qui parlent le plus fort et, dans les périodes de passion, plus les institutions sont démocratiques, plus les minorités ont d’importance. » Ce dernier trait est à notre adresse, évidemment : devons-nous nous on sentir atteints ? M. de Bethmann-Hollveg confond ici le présent avec le passé. Il y a eu sans doute autrefois des gouvernemens qui ont pu se croire indépendans de l’opinion et qui l’ont été : s’il y en a encore maintenant, nous avouons ne pas les connaître. L’Allemagne n’est pas un pays à institutions démocratiques et l’influence de l’opinion s’y fait sentir de plus en plus. Il faut compter, on compte avec les pangermanistes et, à côté des motifs sérieux que le chancelier de l’Empire a donnés dans son discours à l’appui des armemens nouveaux, les exigences d’une opinion ardente, ambitieuse, impérialiste à outrance, ont été de quelque poids dans les résolutions prises. La Russie est le pays autocratique par excellence : nous venons de voir ces derniers jours encore à quel point l’opinion y est puissante ; elle tient presque en échec la politique de solidarité que suit le gouvernement. Si la guerre éclate dans un temps prochain, ce qu’à Dieu ne plaise ! le premier feu ne s’allumera pas dans les pays où l’opinion, depuis longtemps maîtresse, a eu le temps de se modérer et de se régler. Le danger est en Russie, il est en Autriche, et l’Autriche est pas, elle non plus, un pays dont les institutions sont à base démocratique. Nous vivons à une époque où la forme des gouvernemens, au moins en ce qui concerne leur politique extérieure, a perdu de son importance. En tout cas, nous avons la prétention d’être, dans toute la force du mot, aussi sage que personne et de l’avoir prouvé.

Qu’est-ce donc que ce réveil du « chauvinisme » que le chancelier de l’Empire allemand a relevé chez nous ? Il est vrai qu’un changement s’est fait dans l’opinion française, et nous ne pouvons pas trouver mauvais que M. de Bethmann-Hollveg le dise, puisque nous le disons nous-mêmes; mais ce changement ne fait nullement de nous un peuple plus enclin à courir des aventures militaires, il nous rend seulement plus résolus et mieux préparés à en accepter l’épreuve si on nous l’impose. Nous dirons, nous aussi, comme l’Allemagne, que nous n’attaquerons jamais les premiers ; mais on sait combien il est quelquefois difficile de discerner avec certitude quel est l’auteur responsable d’une guerre, de celui qui la déclare ou de celui qui l’a rendue nécessaire. L’histoire, après coup, éclaire la question qui est restée confuse aux yeux des contemporains; et, par exemple, personne ne peut contester aujourd’hui que, si nous avons déclaré la guerre en 1870, ce n’est pas nous qui l’avons voulue et provoquée. Depuis, la paix a été maintenue, grâce à la sagesse de l’Allemagne et à la nôtre; mais à la nôtre, il a fallu plus d’une fois ajouter quelque patience. Si l’Allemagne n’a pas abusé de sa force, elle n’a négligé aucune occasion de la faire durement sentir et de la jeter dans la balance comme un poids décisif et déterminant. M. de Bethmann-Hollweg a déclaré dans son discours que l’Allemagne ne voulait pas la guerre, mais que, si la guerre éclatait, elle voulait vaincre. Ce n’est pas assez dire : l’Allemagne a voulu vaincre, même sans guerre. Tranchons le mot : elle a imposé au monde son hégémonie par l’intimidation. De là est venue pour nous, et pour d’autres aussi, la nécessité de contracter des alliances ou d’opérer des rapprochemens en vue de rétablir en Europe un équilibre indispensable à sa sécurité et à sa dignité. Il y a donc, dans toute cette partie du discours du chancelier impérial, des énonciations qui appellent des réserves et même quelque chose de plus. Le réveil d’opinion qui s’est produit chez nous ne mérite pas d’être qualifié de « chauvinisme. » C’est un fait normal, qui n’est inquiétant pour personne. M. de Bethmann-HIollweg s’est laissé aller jusqu’à dire que la France avait déjà « l’illusion d’avoir gagné la bataille. » Le mot est regrettable ; rien ne le justifie, rien même ne l’excuse. Mais ce n’est pas sur un mot qu’il faut juger tout un discours.

M. de Bethmann-Hollweg n’a pas montré moins de préoccupations du côté de la Russie que du nôtre : les événemens d’Orient lui en ont fourni les motifs. Il a d’ailleurs caractérisé les conséquences de ces événemens avec justesse lorsqu’il a dit qu’« à la place de la Turquie d’Europe, dont la vie était passive, existaient aujourd’hui des États qui venaient de faire preuve d’une intensité de vie extraordinaire. » La Turquie était passive en effet; les États qui la remplacent sont au contraire très actifs, et de ce changement est résultée une situation qui devait produire des impressions différentes, moins fortes chez les puissances occidentales, plus fortes chez celles qui sont plus voisines de l’Orient. L’Allemagne est placée entre les unes et les autres, mais elle est engagée si à fond dans les affaires orientales qu’il ne peut rien s’y passer d’important sans qu’elle n’en éprouve le contre-coup. Dans ce champ immense se joue en effet, ou se prépare une partie redoutable qui mettra, ou plutôt qui met déjà deux mondes en opposition en attendant qu’elle les mette en conflit : le monde germanique et le monde slave. Qu’une grande histoire soit là en formation, rien n’est plus certain, et que l’Allemagne envisage cette perspective avec une attention sérieuse, grave, anxieuse même, comment s’en étonner ? L’Autriche, composée de races diverses, mi-partie germanique, mi-partie slave, est regardée par l’Allemagne comme son avant- garde en Orient, et elle l’est en effet : de là vient l’intérêt si grand, si ardent, si sincère qu’elle lui témoigne. Ce n’est pas une alliance politique ordinaire qui existe entre les deux pays : leurs intérêts d’avenir sont solidaires dans les conditions les plus étroites et rien n’explique mieux les manifestations que multiplie la politique allemande en faveur de la politique autrichienne, manifestations qui se renouvellent à toute occasion. Bien loin d’atténuer la communauté d’intérêts des deux Empires, le chancelier allemand s’est appliqué à en accentuer l’importance que les derniers événemens ont encore augmentée. « Si jamais, a-t-il dit, se produisait une conflagration européenne qui mît face à face les Slaves et les Germains, il serait pour nous désavantageux que la place occupée autrefois par la Turquie d’Europe dans l’équilibre des forces fût prise désormais en partie par des États slaves. Cette modification de la situation militaire et politique s’est préparée sur le continent. Maintenant qu’elle est accomplie, nous agirions inconsidérément si nous ne tirions pas de ce fait ses conséquences. » Après avoir dit cela, il importe peu que le chancelier allemand ait ajouté, et qu’il se soit même cru obligé de répéter le lendemain qu’il ne considérait pas comme fatal le choc entre Germains et Slaves : il suffit qu’il en ait indiqué le danger éventuel pour avoir ouvert aux imaginations des perspectives presque indéfinies et à coup sûr inquiétantes.

L’effet produit en Autriche par son discours a été bon et ne pouvait pas manquer de l’être : qui sait pourtant s’il n’a pas produit tout au fond des esprits quelque trouble inavoué ? L’Allemagne donnera, s’il le faut, à l’Autriche, c’est entendu, le concours de toutes ses forces, aussi bien militaires que politiques, mais la crise n’en sera pas moins angoissante. Un orateur socialiste, M. Scheidemann, en a évoqué, non sans force, le fantôme devant le Reichstag. « On doit, a-t-il dit, s’arracher les cheveux à Vienne à propos du discours du chancelier. Toute la politique de l’Autriche repose, en effet, sur un accord entre les Slaves et les Germains, et une guerre générale entre les Slaves et les Germains serait la fin de la monarchie des Habsbourg. » Tout en faisant la part qui convient à ce qu’il y a d’excessif dans cette critique, reconnaissons qu’elle contient une part de vérité. L’équilibre intérieur de l’Autriche-Hongrie est compliqué, fragile, instable : le chancelier allemand a fait entrevoir à quelles épreuves il sera vraisemblablement soumis à la suite de le révolution balkanique. Au surplus, ces épreuves ne seront pas seulement pour l’Autriche. Les intérêts de toutes les nations de l’Europe sont si étroitement enchevêtrés qu’on ne peut guère toucher aux uns sans ébranler les autres. On s’explique donc que le gouvernement allemand ait trouvé dans l’état de l’Orient européen des raisons impérieuses de développer ses forces militaires. Le malheur est que, là aussi, tout se tient et que le développement des forces militaires de l’Allemagne nous oblige à procéder au développement corrélatif des nôtres. Le discours de M. de Bethmann-Hollweg rendra plus facile la tâche de notre propre gouvernement lorsque, dans quelques jours, il aura à défendre devant les Chambres le projet de loi sur le service de trois ans. Que d’argumens M. Barthou et M. Étienne pourront y puiser! Ils diront, à leur tour, en toute sincérité, qu’ils ne mettent pas en doute les intentions pacifiques du gouvernement impérial, mais qu’en Allemagne comme ailleurs, plus qu’ailleurs, peut-être, une partie de l’opinion montre depuis quelque temps une agitation singulière et émet des exigences auxquelles on se croit obligé de faire des concessions. Ils diront surtout que le monde est troublé, inquiet, énervé et que, de l’aveu du chancelier allemand, de grands conflits se préparent peut-être, où nous pouvons être entraînés les uns après les autres, sinon tous à la fois. La diplomatie européenne a fait ce qu’elle a pu pour empêcher de se produire un premier déclenchement qui en aurait entraîné beaucoup d’autres ; elle y a réussi jusqu’à présent; mais qui pourrait dire qu’elle y réussira toujours ?

Si la situation s’est améliorée depuis quinze jours, c’est de bien peu. A ce moment, une lueur plus favorable semblait éclairer l’horizon. « Après la chute d’Andrinople, a dit M. de Bethmann-Hollweg, on aurait pu admettre que la paix allait venir; » mais il constate aussitôt que cette espérance ne s’est pas réalisée. Gela tient à deux causes principales : d’une part, les alliés balkaniques ont répondu aux propositions de l’Europe par des contre-propositions qui ont fait reculer la solution au lieu de la rapprocher; de l’autre, le Monténégro, mis en demeure d’interrompre le siège de Scutari, s’est refusé à le faire et a même mis dans son action militaire un redoublement d’énergie suggestionné sans doute par l’exemple des Bulgares dont l’effort victorieux est venu à bout de la résistance d’Andrinople. Andrinople a succombé; Janina a succombé; pourquoi Scutari ne succomberait-il pas aussi ? Et, s’il succombait, l’Europe ne s’inclinerait-elle pas devant le fait accompli, comme elle l’a fait ailleurs ? Il y a une différence pourtant, et elle est importante : c’est que l’Europe ne s’était jamais opposée à la prise de Janina par les Grecs et d’Andrinople par les Bulgares et que, tout au contraire, elle avait conseillé à la Porte de renoncer à des villes perdues pour elle moralement avant de l’être matériellement et définitivement. Parlons donc tout d’abord de cette affaire de Scutari, qui met en opposition le Monténégro et l’Europe : nous dirons ensuite un mot, pour finir, des nouvelles prétentions des alliés.

La question de Scutari a été traitée, non seulement par M. de Bethmann-Hollweg devant le Reichstag, mais encore et presque en même temps par sir Edward Grey devant la Chambre des Communes, et ce second discours, bien qu’il embrasse un ensemble de faits moins vaste que le premier, ne présente pas un moindre intérêt. Les deux orateurs se sont servis d’expressions qu’on peut qualifier d’équivalentes pour indiquer la gravité de la situation où l’Europe s’est trouvée et dont elle n’est pas encore sortie. Après avoir rappelé que les grandes Puissances, grâce à leur désintéressement territorial, avaient réussi à localiser le conflit oriental : « Une tension, a dit le chancelier allemand, s’est toutefois produite. Elle a duré des mois et a contraint les puissances le plus directement intéressées, l’Autriche-Hongrie et la Russie, à prendre des mesures militaires extraordinaires. Je ne veux pas dire que nous ayons été à un moment quelconque tout près de la guerre; mais, à diverses reprises, il a fallu que les Cabinets eussent pleinement conscience de leur responsabilité pour réussir à enlever à des différences d’opinions, à des oppositions d’intérêts, l’acuité qui aurait pu conduire à une explosion violente. » De pareilles expressions, chez un orateur aussi maître de lui que M. de Bethmann-Hollweg, sont de nature à faire impression. Sir Ed. Grey, parlant du même sujet, n’a pas été moins expressif dans sa brièveté. Après avoir justifié, au moyen d’argumens sur lesquels nous allons revenir, l’arrangement qui a été arrêté par la Réunion des ambassadeurs à Londres au sujet de Scutari : « Cet arrangement, a-t-il affirmé, était essentiel pour la paix de l’Europe, et il n’est intervenu que tout juste à temps pour maintenir l’accord entre les Puissances. » On a critiqué cet arrangement qui enjoint au Monténégro de lever le siège de Scutari et lui interdit de garder la ville s’il réussit à la prendre. Nous reconnaissons volontiers qu’il y a là quelque chose de nature à blesser certains sentimens. Le Monténégro est petit, il est faible à côté de l’Europe : n’y a-t-il pas un abus de la force dans les interdictions qui lui sont adressées ? C’est ainsi que l’opinion a raisonné, c’est ainsi qu’elle a été impressionnée en France, en Russie et même ailleurs; mais était-elle suffisamment éclairée ?

Nous avons été des premiers à reconnaître les droits que leur héroïsme, récompensé par la victoire, a donnés aux pays balkaniques; nous avons été des premiers à dire qu’il y avait là des faits dont il fallait désormais tenir compte et s’accommoder ; priver les États balkaniques de leurs conquêtes, sous prétexte de faire prévaloir les convenances de l’Europe, aurait été une iniquité ; mais tout le monde ne l’a-t-il pas compris et n’y a-t-il pas eu un assentiment unanime à permettre aux alliés balkaniques de recueillir les fruits de la guerre ? Ne les leur a-t-on pas accordés très largement ? L’Autriche elle-même, qui a été depuis l’objet de tant d’accusations plus ou moins fondées, l’Autriche qui était assurément la plus menacée de toutes les Puissances par les changemens qui venaient de se produire, l'Autriche a renoncé aussitôt, très sagement sans doute, mais libéralement aussi, à ce qu’elle regardait depuis longtemps comme l’objet de sa politique. Depuis Novi-Bazar jusqu’à Salonique, elle a tout sacrifié et jamais peut-être sacrifice plus grand n’avait été accompli d’une manière aussi complète et aussi rapide. N’est-il pas juste de lui en savoir gré ? Cependant, bien qu’elle ne demandât rien pour elle, l’Autriche a eu une politique. A-t-elle toujours été bien inspirée dans la forme qu’elle lui a donnée, nous n’avons pas à l’examiner aujourd’hui, mais il n’est pas douteux que, dans le fond, cette politique a été légitime. S’appuyant sur le principe des nationalités, au nom duquel on a fait la révolution balkanique, l’Autriche a demandé que la nationalité albanaise fût respectée comme les autres, au nom du même droit que les autres. On aura beau dire que cette nationalité est d’un ordre particulier, qu’elle est mélangée d’élémens divers, qu’elle manque de consistance, qu’elle a quelque chose d’artificiel : malgré tout, elle existe et l’Autriche a été très forte, parlant au nom des principes, lorsqu’elle a réclamé pour elle la possibilité de continuer d’exister. Mais, dit-on, l’Autriche n’a pas été seulement ici le représentant d’un principe, elle a été aussi celui d’un intérêt : l’Albanie est sa cliente et elle compte s’en servir pour faire contrepoids à la masse serbe qui va être singulièrement grossie. Cela est vrai; mais l’Autriche, après tous les renoncemens que nous avons rappelés, n’avait-elle pas le droit de défendre un dernier intérêt autrichien en le confondant avec celui de l’Albanie ? Elle a demandé d’abord que l’Albanie eût Ipeck, Prizrend, Diakova; c’était trop : le Monténégro et la Serbie n’auraient pas eu assez à se partager ; on l’a fait sentir à l’Autriche, et elle a encore cédé sur toutes ces villes, bornant sa revendication à Scutari. C’est alors que l’Europe lui a donné raison et s’est rangée de son côté. Si elle ne l’avait pas fait, M. de Bethmann-Hollweg et sir Ed. Grey nous ont fait comprendre, avec une netteté suffisante, que l’Autriche aurait repris sa liberté d’action et que l’accord de l’Europe aurait été rompu. Fallait-il s’exposer à cette conséquence pour assurer Scutari au Monténégro ? Nous avons dit, il y a un moment, que les convenances de l’Europe ne devaient pas priver les alliés des droits qui résultaient pour eux d’une guerre heureuse ; cependant, il n’y a pas de droit absolu; celui de l’un est limité par celui de l’autre, et si les alliés ont le leur, très respectable sans doute, l’Europe a le sien qui ne l’est pas moins, car le maintien de la paix y est attaché. Tous les gouvernemens l’ont compris, sans excepter le gouvernement russe, patron traditionnel du monde slave et qui n’est nullement disposé à renoncer à ses traditions. On n’a pas cru à Saint-Pétersbourg que la question de Scutari valût la peine qu’on rompît à son sujet l’entente des Puissances ; on y a été d’avis que Scutari devait rester à l’Albanie. Rompre l’entente des Puissances aurait été, en effet, la faillite de la politique de l’Europe depuis le commencement de la crise balkanique, politique modeste, dont il ne fallait pas attendre de ces manifestations brillantes qui provoquent l’applaudissement des foules, mais politique honnête et utile, qui a empêché de grands maux. Elle a consisté, grâce à des concessions mutuelles, à prévenir l’action isolée d’une puissance impatiente et à les maintenir toutes dans l’alignement d’un accord commun. Cette politique a pu être maintenue jusqu’ici : le jour où elle serait rompue, nous entrerions dans l’aventure. Voilà pourquoi il faut lui faire quelques sacrifices. Nous en avons fait, tout le monde en a fait. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous avons envoyé l'Edgar-Quinet prendre part à la manifestation navale, bientôt suivie du blocus des côtes du Monténégro : mais pouvions-nous faire autrement, et devions-nous nous séparer de l’Europe?

Nous l’aurions dû, malgré tout, si l’action européenne à laquelle il s’agissait de participer avait été contraire au principe que, avec les autres Puissances, nous avions adopté dès le début de la guerre; mais sir Edward Grey a démontré avec beaucoup de force qu’elle ne l’était nullement. Quel a été l’objet avoué de la guerre déclarée par les alliés balkaniques à la Porte il y a six mois ? C’était de délivrer leurs frères de race courbés depuis plusieurs siècles sous le poids du joug ottoman. Guerre de libération à l’origine, l’entreprise a cessé de l’être depuis que les défaites de la Porte ont affranchi toute la Macédoine, la Thessalie et l’Épire, et elle ne l’a jamais été en Albanie : elle ne l’y a été du moins que d’une manière très partielle et seulement par endroits. Pour ce qui est de Scutari, c’est une ville incontestablement albanaise, et il importe peu de savoir si elle l’a toujours été à travers les siècles. Toutes les parties des Balkans ont appartenu autrefois à des dominations successives, au point qu’on ne peut ressusciter tous ces droits du passé sans les mettre en conflit les uns avec les autres. Si l’histoire aide à résoudre certaines difficultés, elle risque d’en créer d’autres. Au surplus, le présent aussi a ses droits et ceux de Scutari à rester ville albanaise sont incontestables. « Les Albanais, a dit sir Edward Grey avec sa netteté d’esprit habituelle, sont séparés de leurs voisins par des différences de race, de langage et, dans une grande mesure, de religion. La guerre actuelle a cessé d’être depuis longtemps une guerre de délivrance : les opérations du Monténégro contre Scutari font partie d’une guerre de conquête. Il n’y a aucune raison pour que la sympathie que nous avons éprouvée pour le Monténégro et les autres pays qui combattent pour la liberté et l’existence nationale ne se porte pas sur la population albanaise de Scutari et de son voisinage, qui est principalement catholique et musulmane et qui lutte pour son existence, son territoire, sa religion. Par ces motifs, la Grande-Bretagne n’hésite pas à être partie à l’accord des Puissances relativement à l’Albanie... Cet accord laisse une grande étendue de territoire à partager entre la Serbie et le Monténégro comme fruits de leur victoire... La Grande-Bretagne n’a aucun intérêt direct dans la modalité de cet accord et, selon toutes les probabilités, elle ne verrait aucune objection à un accord quelconque qui aurait le consentement des Puissances plus intéressées qu’elle ne l’est. C’est parce que nous croyons que cet accord, dans ses grandes lignes, s’inspire des idées d’humanité, de liberté et de justice et parce que nous envisageons que la paix de l’Europe exige le maintien de l’entente entre les Puissances, que nous avons regardé l’arrangement comme juste. Nous avons en conséquence accepté l’obligation d’honneur de participer à l’action internationale qui se développe actuellement et de la faire respecter. » Si nous avons fait cette longue citation, c’est qu’on ne saurait mieux dire que ne l’a fait sir Ed. Grey. Le chancelier allemand a-t-il été d'un autre avis ? Non certes : il a même mis quelque affectation à affirmer que la politique de l’Allemagne était pleinement d’accord avec celle du gouvernement britannique. « L’Europe, a-t-il dit, sera reconnaissante à sir Ed. Grey du zèle exceptionnel et de l’esprit de conciliation avec lesquels il a dirigé les conversations de Londres et a toujours su atténuer les contrastes... Aujourd’hui, il s’agit de faire exécuter les décisions des Puissances : nous sommes résolus à collaborer à ce travail de la manière la plus énergique. » Ce langage ne saurait manquer d’avoir de l’écho à Cettigné. Si l’Europe avait parlé avec cette netteté et cette fermeté dès le début de la crise, elle se serait épargné bien des difficultés.

La Russie seule s’est abstenue d’envoyer un navire de guerre dans l'Adriatique : elle n’en avait pas, a-t-elle dit, dans la Méditerranée et cela est vrai, mais il est permis de croire que cette raison est un prétexte et que le gouvernement russe a voulu ménager le sentiment slave, soit dans les Balkans, soit en Russie même où il est vivement excité. Toutefois, si la Russie ne prend pas part aux opérations, elle ne les désapprouve pas, elle ne les désavoue pas : loin de là, elle a défini son attitude dans le communiqué suivant : « Étant donné que les ambassadeurs réunis à Londres jugent une manifestation navale indispensable, le gouvernement russe, tout en n’y participant pas, émet l'avis que cette manifestation doit avoir un caractère international et que des navires français et britanniques doivent y prendre part. » L’abstention de la Russie ne fait donc pas perdre à la manifestation son caractère d’unanimité morale et lui laisse toute son autorité. Le roi Nicolas a cherché néanmoins à se soustraire à cette autorité. A la sommation que lui a adressée l’amiral anglais, commandant de l’escadre internationale, d’avoir à se soumettre aux désirs des Puissances, il a répondu en invoquant le principe de la neutralité violé à son détriment par la présence d’une flotte de guerre européenne dans les eaux monténégrines. A dire le vrai, on ne voit pas très bien ce que vient faire ici le principe de neutralité. Les Puissances ne prennent nullement parti pour la Porte. Il y a longtemps qu’elle a fait son sacrifice de l’Albanie et que les Puissances ont assumé la tâche de régler le sort de cette province. Ce n’est donc plus en réalité contre la Porte que le Monténégro continue en ce moment la guerre, mais contre l’Europe qui lui a notifié sa volonté. Il semble bien déjà que quelques symptômes de détente se produisent. Les Serbes, qui étaient sur le point d’envoyer de nouveaux renforts au Monténégro, les ont retenus, et le bruit court que le roi Nicolas aurait entamé des négociations, encore confidentielles, en vue d’obtenir des compensations s’il renonçait finalement à Scutari. Il est très désirable que les choses s’arrangent effectivement ainsi. L’Europe a laissé beaucoup faire, elle a laissé beaucoup passer jusqu’à présent et nous ne le lui reprochons pas; il fallait permettre aux opérations de la guerre de se dérouler librement jusqu’au bout : mais ce résultat est aujourd’hui atteint, et le moment est venu de mettre fin aux incertitudes de la situation. Toute nouvelle effusion de sang serait inutile et par conséquent coupable, et on ne saurait trop approuver l’Europe de tenir un langage plus résolu qu’elle ne l’a fait jusqu’ici. C’est rendre service aux États balkaniques eux-mêmes que de les aider, par une pression amicale mais ferme, à marcher enfin vers le dénouement.

La question aujourd’hui n’est plus entre la Porte et les États balkaniques, mais entre ceux-ci et l’Europe. Le gouvernement ottoman a senti, après la chute d’Andrinoplc, qu’il avait fait tout ce que l’honneur exigeait et ses dernières espérances, ses dernières illusions se sont dissipées : il a accepté purement et simplement la médiation des Puissances. Il n’en a pas été de même des États balkaniques : ils veulent bien de la médiation de l’Europe, mais à certaines conditions, qu’ils discutent avec une grande âpreté. Le dernier effort que leur a imposé l’entêtement ottoman à ne pas céder Andrinople leur a ouvert le droit d’émettre des exigences plus grandes : bien loin de les repousser, les Puissances ont consenti tout de suite à accorder aux alliés une rectification de frontière importante. Sans doute la nouvelle frontière ne leur donne pas accès sur la mer de Marmara, comme ils l’auraient voulu; Rodosto continuera d’appartenir à la Porte et il y aurait eu, en vérité, une ironie un peu forte à lui laisser la garde des Détroits et à introduire les Bulgares dans la place même dont ces Détroits défendent l’accès ; mais la frontière, au lieu de remonter au Nord sous la forme d’un arc de cercle, ira en ligne droite, comme la corde de cet arc, de Midia à Enos. Les alliés ont demandé que cette frontière ne fût pas une ligne mathématique et qu’elle tint compte de la configuration géographique du terrain : cela va de soi et avait à peine besoin d’être dit. Ils ont insisté en outre pour qu’on reconnût à leur profit le droit à une indemnité : non contens d’avoir dépouillé la Porte de la presque totalité de ses territoires européens, ils veulent lui faire payer les frais de l’opération. On leur a répondu que la Conférence financière, réunie à Paris, réglerait la question et que leurs représentans y seraient admis. Ils ont demandé aussi que la Porte leur cédât les îles de la mer Egée : on leur a dit que l’affaire était encore en suspens et faisait l’objet, entre les Puissances, de négociations qui ne sont pas terminées. Enfin on leur a demandé, à eux-mêmes, d’évacuer le territoire de l’Albanie, à quoi ils ont répondu qu’on voulût bien leur en faire connaître les limites : on sait que la Réunion des ambassadeurs les a fixées au Nord et à l’Est, mais non pas encore au Sud, ce qui ne permet de satisfaire immédiatement qu’en partie la curiosité des alliés, curiosité qui est d’ailleurs, cette fois, naturelle et légitime.

Il s’en faut encore, on le voit, que toutes les questions soient mûres; mais, si l’Europe se montre unie et quelque peu résolue, elles mûriront vite et nous nous acheminerons vers la paix. L’Europe, jusqu’à présent, a un peu douté d’elle-même et elle avait peut-être quelques raisons secrètes pour cela; l’accord de ses membres n’a pu se faire que sur des solutions moyennes qui ne satisfaisaient complètement personne; les délibérations ont été longues, laborieuses : les discours de M. de Bethmann-Hollweg et de sir Edward Grey nous ont appris que leur fil ténu avait failli plusieurs fois se briser. Nous ne sommes probablement pas à l’abri du retour des mêmes dangers. Cependant quelques pas importans viennent d’être faits; quelques paroles qui engagent viennent d’être prononcées; quelques actes décisifs viennent même d’être accomplis. L’Europe a des devoirs envers les États balkaniques, mais ceux-ci en ont envers l’Europe. Ils ne sauraient d’ailleurs se passer d’elle, de sa bienveillance, de son concours, de ses secours. Il faut s’entendre quand on a besoin les uns des autres. Au surplus, en dehors de sa puissance matérielle, l’Europe a une puissance morale qui, si elle s’exerce toujours avec modération et sagesse, le fera aussi avec efficacité, — à la condition toutefois d’y joindre un peu plus de cette confiance en soi-même d’où provient l’autorité.

Francis Charmes.


Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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