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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1885

Chronique n° 1272
14 avril 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 avril.

La France compte donc dans les annales de sa politique inconstante une crise de plus, une crise bizarre et fantasque qui pourrait passer pour un mauvais rêve fait en temps de pénitence, si elle n’était malheureusement une triste et misérable réalité. Un ministère qu’on croyait assuré de vivre emporté en quelques heures, comme dans un tourbillon, — un ministère nouveau laborieusement, médiocrement reconstitué après une semaine de négociations et d’obscures péripéties, c’est en quelques mots toute l’histoire, c’est le résumé très sommaire de nos dernières aventures ; mais, dans l’intervalle, pendant ces quelques jours qui ont paru assez longs, quelles visions étranges ont passé devant nous ! que d’inconsistances, de versatilités et de contradictions brusquement mises à nu ! que d’impuissances et de vanités prises en flagrant délit dans la déroute universelle ! Le pays, pour son édification et son instruction, a eu pendant huit jours sous les yeux tous ces humilians spectacles : l’effarement incompréhensible des esprits, l’âpreté vulgaire des partis, l’ardeur des compétitions intéressées, les pouvoirs publics en déshérence et en défaillance, tandis qu’au loin nos soldats du Tonkin restaient dans la peine et dans le péril, auteurs involontaires et victimes de cette débandade de nos politiques.

Par quelle suite d’incidens imprévus et au moins singuliers tout cela a-t-il pu arriver ? Comment en est-on venu en quelques heures à ces extrémités, à une crise où tout s’est trouvé un instant confondu, où un ministère qui avait déjà plus de deux ans d’existence, qui se flattait d’avoir la confiance et l’appui du parlement, a disparu tout à coup sans débat, sans explications, devant une sorte d’emportement d’opinion ? La veille encore pourtant, le samedi 28 mars, le président du conseil, M. Jules Ferry ; se montrait bien triomphant dans ses déclarations au Palais-Bourbon, et il trouvait encore une majorité fidèle pour le soutenir. Nos affaires militaires du Tonkin, telles que le chef du cabinet les représentait, n’avaient rien que de rassurant. Nos généraux avaient tous les renforts qu’ils désiraient. La pleine possession de la frontière nous était acquise ; le général de Négrier avait toutes les forces nécessaires pour tenir à Lang-Son ! La situation était bonne pour la guerre, — bonne aussi pour traiter si on le voulait. Avec un peu d’attention cependant, on aurait pu remarquer quelques mots assez graves du président du conseil s’étudiant à mettre la chambre en garde contre les « revers passagers » et les « mécompte toujours possibles » dans ces guerres en pays inconnu, contre le danger de se laisser aller « aux jugemens précipités et de perdre le sang-froid. » M. Jules Ferry connaissait-il déjà des faits qu’il ne croyait pas devoir divulguer ? Savait-il une partie de la vérité et tenait-il à la cacher encore sous ses airs d’assurance superbe ? Toujours est-il que cette vérité ne tardait pas à éclater d’une façon foudroyante. Avant que vingt-quatre heures fussent passées, on apprenait brusquement que notre petite armée de Lang-Son avait été attaquée, enveloppée par des masses chinoises, que le général de Négrier avait reçu personnellement une blessure grave en se frayant un chemin à la tête de ses soldats, et que la brigade, passée aux ordres de M. le colonel Herbinger, avait été réduite à se retirer, non sans peine, sur la route d’Hanoï.

On s’était endormi sur la foi des discours confians du président du conseil, on se réveillait en face d’une apparence de désastre, tout au moins d’une retraite aussi pénible qu’inattendue et une série de dépêches énigmatiques, confuses, tumultueuses, publiées coup sur coup, laissaient l’impression d’un danger sérieux pour nos troupes. C’est alors que s’est déclarée cette espèce de crise maladive d’effarement universel, dont le gouvernement lui-même a donné le signal en perdant le dimanche le sang-froid que le président du conseil recommandait le samedi. Le ministère, par un dernier acte d’initiative, s’est cru encore en mesure de se présenter le lendemain devant les chambres, de demander un crédit de deux cents millions et l’envoi d’une armée pour faire face à tous les événemens ; mais il n’était plus temps, le gouvernement avait, depuis vingt-quatre heures, perdu toute autorité, et on voyait qu’il en avait le sentiment. M. Jules Ferry avait à peine paru à la tribune que déjà les hostilités s’ouvraient violemment contre lui : il se voyait tout à la fois assailli par ses adversaires, abandonné par ceux-là même qui l’avaient soutenu jusque-là, et, au premier pas, il tombait sur le champ de bataille parlementaire, sans avoir combattu, sans avoir essayé de se défendre. C’est à peine s’il échappait à une proposition de mise en accusation et aux manifestations populaires, qui commençaient à paraître autour du Palais-Bourbon. Puissant en apparence dans le parlement, il y a quelques jours encore, M. Jules Ferry est certes tombé assez tristement, assez misérablement, et il a eu en définitive la chute qu’il avait méritée, qu’il s’était préparée par ses fautes. La fatale erreur du dernier président du conseil, particulièrement dans ces affaires qui lui ont valu une si médiocre fin, a été de se figurer qu’il pouvait impunément tromper tout le monde, d’engager le pays et le parlement dans des aventures sans leur dire où il les conduisait, de se lancer dans des expéditions mal combinées, mal préparées, sans s’inquiéter de ce qui en résulterait. Au lieu d’avouer sans détour et sans déguisement la politique qu’il avait à proposer, qui pouvait avoir sa valeur, qui pouvait aussi être discutée et ramenée à sa vraie mesure, il a cru pouvoir suppléer à tout par des duplicités et des subterfuges, par une certaine habileté de manœuvre et de tactique. Il est allé au hasard, subissant la loi des événemens, comme il l’a dit un jour avec naïveté, se laissant entraîner dans une entreprise progressivement aggravée sans donner à nos chefs militaires les moyens de remplir leur mission, faisant la guerre sans le dire, promettant une paix toujours fuyante et se flattant d’aller jusqu’au bout avec l’appui complaisant d’une majorité satisfaite, liée par ses complicités, par une série de témoignages de confiance. M. Jules Ferry ne s’est point aperçu qu’à ce jeu de toutes les témérités périlleuses, il ne pouvait se faire absoudre que par le succès, qu’au premier échec trop brutal, il serait abandonné par ceux-là même qui, jusque-là, ne lui avaient pas marchandé leur appui, qu’il verrait se relever contre lui tout ce qu’il avait fait et ce qu’il n’avait pas fait. Ce jour-là est venu, et, par une circonstance curieuse, à la jactance de la veille le chef du cabinet a ajouté la défaillance du lendemain.

A la nouvelle des malheureux incidens de Lang-Son qui trompaient tous ses calculs, il s’est senti visiblement déconcerté. Il a été le premier à mettre le feu à l’opinion par ses divulgations aussi indiscrètes qu’imprévoyantes, et ici, en vérité, il faut remarquer l’étrange rôle qu’on fait au télégraphe dans les plus délicates affaires d’intérêt public. Le télégraphe est sans doute un moyen de communication dont on ne peut plus se passer, qui est dans les mœurs du temps. Il est bien clair cependant qu’il y a souvent un véritable danger à improviser des résolutions d’état sur des télégrammes, — on l’a vu en 1870 ! — et qu’un gouvernement ne doit au public ni les impressions que ses diplomates et ses généraux peuvent lui transmettre dans un premier moment, ni les nouvelles nécessairement sommaires et incomplètes qu’il reçoit. Les chefs de la diplomatie et de l’armée ne sont pas responsables devant le public, ils ne sont responsables que devant le gouvernement, à qui ils ne doivent rien cacher ; s’ils étaient exposés à de perpétuelles indiscrétions, ils ne diraient plus rien. Où était la nécessité de livrer au public les premières dépêches de M. le général Brière de l’Isle exprimant de si vives inquiétudes sur la brigade de Lang-Son, témoignant la simple espérance de pouvoir défendre le Delta et demandant d’un accent ému qu’on lui envoyât « le plus tôt possible de nouveaux renforts ? » Avec un peu plus de patience et de sang-froid, on aurait attendu de nouvelles dépêches, et on aurait su bientôt que si la retraite de Lang-Son restait un fait vrai, certainement malheureux, le danger était moins grand qu’on ne l’avait cru d’abord, que rien n’était sérieusement compromis, qu’il n’y avait eu qu’un accident de guerre ; on se serait donné le temps de tenir tête avec plus de calme et de dignité à des circonstances nouvelles. Par sa singulière précipitation, M. Jules Ferry s’est attiré la mauvaise fortune de périr tout à la fois pour les vérités pénibles, un peu exagérées, qu’il publiait imprudemment à la dernière heure, et pour toutes les vérités qu’il avait dissimulées jusque-là.

D’un seul coup, à cette dernière heure, M. Jules Ferry a payé toutes les fautes de sa politique : c’est la moralité de sa chute ! Ce serait cependant une étrange méprise de ne voir qu’un seul coupable dans les mécomptes infligés depuis quelque temps à la France, et de croire qu’il suffit à une majorité parlementaire d’abandonner brusquement un premier ministre pour se dégager elle-même de toute responsabilité. Après tout, si M. Jules Ferry a si souvent déguisé la vérité et abusé le pays par ses déclarations comme par son silence, il a trouvé dans la chambre des complices pleins de bonne volonté, toujours prêts à l’appuyer de leurs connivences aveugles ou intéressées. Lorsque le chef du dernier cabinet a passé par toutes ces phases que nous avons vues, désavouant M. Bourée, qui parlait en homme sincère et éclairé, refusant après l’affaire de Bac-Lé le renouvellement de la convention de Tien-Tsin, se lançant dans ce qu’il a appelé la guerre des gages, allant à Formose ou à Lang-Son, demandant aux chambres un argent déjà dépensé, offrant en un mot le spectacle de toutes les légèretés et de toutes les incohérences, qui donc l’a soutenu et défendu ? La majorité l’a suivi dans toutes ses évolutions, dans toutes ses contradictions, et lui a voté tous les ordres du jour de confiance qu’il a demandés. Elle l’a approuvé, encouragé dans tout ce qu’il a fait, parce qu’elle voyait en lui un ministre de son choix flattant ses passions, promettant de la servir aux élections. Si la majorité, par un mouvement tardif, a frappé M. Jules Ferry pour la politique qu’il a suivie depuis deux ans, elle s’est condamnée elle-même ; si elle a cru trouver dans un malheureux accident de guerre un prétexte suffisant pour se séparer d’un chef qui pouvait la compromettre, elle n’a certes pas racheté par cet abandon intéressé, qui n’est qu’une versatilité de plus, ses anciennes complicités. Dans tous les cas, la responsabilité reste commune au ministre tombé et à la majorité qui s’est dispersée après sa chute ; mais voici où la situation devient en vérité assez étrange. Tandis que ces faits se précipitaient, il y avait une circonstance qu’on ne connaissait pas. Une négociation était secrètement engagée pour la paix, non, il est vrai, avec un plénipotentiaire officiel de la Chine, mais avec un personnage anglais, M. Robert Hart, qui occupe une position supérieure dans l’administration chinoise et qui était suffisamment accrédité. Un instant, à ce qu’il semble, on a pu craindre que la négociation fût compromise par les affaires de Lang-Son : il n’en a rien été, elle a continué discrètement au bruit des dernières agitations parlementaires, elle est même arrivée à un dénoûment. De sorte qu’au moment où M. Jules Ferry tombait, où la majorité l’abandonnait, la paix était déjà préparée, presque signée, — elle l’a été depuis, — et c’est dans ces conditions singulières, certainement assez compliquées, que s’ouvrait cette crise laborieuse d’où allait sortir un nouveau ministère.

L’œuvre n’était certes pas facile dans cette confusion d’incidens précipités, dans cet étrange et soudain désarroi des esprits, et pendant quelques jours, on a pu voir s’agiter tout ce monde affairé de prétendons connus et inconnus. On a vu passer et se reproduire ces intrigues, ces rivalités, ces compétitions qui font des crises ministérielles, ce que M. Jules Ferry, aujourd’hui qu’il est retiré des affaires, appelle un « vaudeville à surprise, » — après la « chasse au renard, » dont il se considère sans doute comme la victime. Au premier moment, M. de Freycinet, qui est un candidat perpétuel au pouvoir, quoiqu’il n’ait pas été précisément un ministre des plus heureux, M. de Freycinet a été appelé par M. le président de la république, et il s’est mis au travail pour refaire un gouvernement. M. de Freycinet a négocié, il a consulté, il a prétendu résoudre le problème de la conciliation universelle entre républicains. Il a cru pouvoir réunir dans un même ministère des hommes des divers groupes républicains du parlement, quelques membres de l’ancienne majorité et quelques membres de la majorité nouvelle qui a décidé de la chute de M. Jules Ferry, des opportunistes et des radicaux : il est allé même jusqu’à M. Floquet ! mais il n’a pas tardé à s’apercevoir qu’il ne réussissait pas dans ses amalgames, qu’il aurait de la peine à rétablir la paix, à garder l’équilibre entre radicaux et opportunistes et, après avoir tenté toutes les combinaisons, après avoir classé les influences, après avoir essayé de toutes les répartitions de portefeuilles, il a été bientôt obligé de reconnaître qu’il n’avait rien fait. On s’est adressé alors à un personnage de bonne volonté, qui parait ne douter de rien et s’est trouvé prêt à tout faire, M. Constans, ancien ministre de l’intérieur avec M. Jules Ferry et M. de Freycinet, qui a été récemment rapporteur de la loi sur le scrutin de liste. M. Constans n’a pas été le moins du monde embarrassé ; il a préparé son ministère, sans s’étonner d’être improvisé président du conseil, lorsqu’on s’est aperçu que tout ce qu’on faisait n’était peut-être pas bien sérieux, que les jours passaient, que l’opinion commençait à se lasser et qu’il vaudrait mieux faire un dernier appel à un homme demeuré jusqu’ici dans une certaine réserve, à M. le président de la chambre lui-même. M. le président de la chambre, qui a eu déjà l’occasion de refuser de prendre le pouvoir, a accepté cette fois, et c’est ainsi qu’un nouveau ministère est né sous la présidence de M. Henri Brisson, devenant garde des sceaux avec M. de Freycinet aux affaires étrangères, M. le général Cam-penon à la guerre, M. Allain-Targé à l’intérieur, M. Goblet à l’instruction publique et aux cultes, M. Clamageran aux finances.

Le nouveau chef du cabinet est certainement un homme d’une bonne tenue, d’une attitude correcte, qui passe même pour avoir quelque sévérité d’habitudes. Il a l’avantage d’être resté depuis assez longtemps, par sa position de président de la chambre, en dehors de la mêlée des partis et d’avoir pu, s’il l’a voulu, se faire une certaine impartialité qui serait aussi bien placée à la présidence du conseil qu’à la présidence de la chambre ; il a l’inconvénient d’entrer pour la première fois au pouvoir sans préparation, avec l’inexpérience des affaires et des hommes, et de plus avec un vieux fonds de fanatisme de secte, avec des instincts de radicalisme qui se sont manifestés plus d’une fois, avec les préjugés d’un esprit plus obstiné que large. Dans tous les cas, c’est la fin de la crise, c’est le dénoûment de cet imbroglio de huit jours où tout a été essayé, où toutes les fantaisies, toutes les ambitions se sont donné libre carrière aux dépens des intérêts les plus pressans du pays.

Et maintenant que fera ce ministère ainsi reconstitué, appelé à recueillir dans des circonstances pénibles un difficile héritage ? La déclaration par laquelle il a signalé son avènement et qu’il a portée devant les chambres avant leur récente séparation pour la session des conseils généraux, cette déclaration est assez vague et reste un programme comme tous les programmes ; elle dit tout ce qu’on voudra lui faire dire : elle brille par la réserve et la circonspection plus que par les assurances précises et les promesses bien définies. Tout dépend évidemment de l’esprit que le nouveau cabinet portera dans l’exécution de son programme, dans le maniement des affaires de tous les jours, dans ses rapports avec les partis qui ne tarderont pas à s’agiter autour de lui, à le presser de leurs exigences, à lui demander des concessions et peut-être des gages. Sur deux points essentiels, dans tous les cas, le gouvernement qui vient de se former a une opinion précise à se faire, une direction à choisir. À son arrivée au pouvoir, le ministère a la chance de trouver la paix à peu près faite dans l’extrême Orient ; les préliminaires du moins sont signés, ils ont été déjà ratifiés à Pékin, et les hostilités sont suspendues sur la frontière du Tonkin. Tout n’est pas encore fini cependant. Cette paix, qui vient d’être signée avec la Chine, qui fait revivre la convention de Tien-Tsin, elle peut passer par plus d’une épreuve avant de devenir définitive, et, fût-elle dès ce moment réelle, sincèrement acceptée par la Chine, il y aurait assurément la plus grave imprudence à rechercher une fausse et vaine popularité par la diminution de nos forces au Tonkin, par la suspension des mesures militaires déjà résolues. Ces forces, qu’on se disposait à envoyer pour la guerre, elles resteront sans doute longtemps encore nécessaires pour garantir la paix. Si le gouvernement a quelque prévoyance, il doit se tenir en garde contre toutes les surprises, contre des incidens qui engageraient de nouveau et plus que jamais la France dans ces complications lointaines. — Quant à la politique intérieure, le nouveau ministère semble pour le moment borner sa mission à réserver toutes les questions qui touchent aux intérêts permanens du pays et à garantir la liberté, la sincérité des élections, pour lesquelles tous les partis en sont déjà à se préparer et à s’organiser. C’est fort bien ; il reste à savoir si le ministère exécutera jusqu’au bout son programme, s’il saura résister aux pressions violentes, s’il ne laissera pas renaître quelques-unes de ces questions irritantes par lesquelles les partis se flattent quelquefois d’abuser l’opinion et de se tirer des situations difficiles. C’est un procédé familier à certains républicains qui ont si bien servi la république jusqu’ici ! on est dans des embarras qu’on s’est créés par toute sorte d’imprévoyances et de violences, on croit se tirer d’affaire par des violences nouvelles. Et les républicains qui agissent, qui parlent ainsi ne voient pas qu’ils ne font qu’avouer leur impuissance, leur inaptitude à gouverner une nation comme la France, en créant à la république des impossibilités croissantes.

La saison, d’ailleurs, n’est propice pour personne et, à consulter les augures, comme on le fait volontiers au retour de chaque printemps, il faut avouer que, pour cette année, les augures ne sont pas des plus favorables. Ce printemps est gris et maussade de toutes façons ; il l’est surtout en politique, pour les affaires du monde, et bien habile serait celui qui pourrait dire ce que cachent tous les nuages amassés à l’horizon. On a beau parler toujours de la paix, multiplier les combinaisons pour sauvegarder la paix, les conflits naissent ou renaissent de toutes parts. Depuis des années on a vraiment accumulé tant de complications par la politique des conquêtes, des annexions, des rivalités à outrance et des antagonismes, on a surtout tellement subverti toutes les idées de droit, qu’on finit par recueillir ce qu’on a semé. Le monde vit dans un état d’incertitude agitée, craignant l’avenir, exposé à toutes les surprises, réduit à se demander, au retour de chaque printemps, s’il y aura guerre ou paix, si les négociations qu’on renoue sans cesse ne seront pas soudainement dérangées par quelque incident survenant au loin. C’est, à l’heure présente, l’histoire de la plupart des grands états, également placés dans une situation périlleuse ou hasardeuse qui tient visiblement à des causes générales.

La France, qui a été sur le point de se voir engagée dans une guerre indéfinie avec la Chine, retrouve, il est vrai, la paix : on le dit maintenant ; c’est possible. La France est dans tous les cas obligée de rester pour longtemps sous les armes au Tonkin, si elle ne veut pas être exposée à de nouveaux mécomptes. L’Angleterre, qui n’en a pas fini avec le Soudan, qui n’en finira pas de sitôt avec l’Egypte, l’Angleterre est en querelle ouverte avec la Russie au centre de l’Asie, et la querelle vient de s’envenimer ou de s’aggraver étrangement par un incident militaire, presque par un commencement d’hostilités, sur les frontières de l’Afghanistan. Voilà les deux puissances plus que jamais remises en présence dans ces régions lointaines, et c’est là assurément un des plus gros nuages, un des dangers les plus sérieux pour la paix universelle. A vrai dire, tout n’est point imprévu dans cette crise nouvelle, dans cette phase aggravée des affaires de l’Asie centrale. Depuis le double mouvement que les Afghans et les Russes avaient fait au courant des derniers mois, les uns se portant sur un des points contestés de la frontière, à Penjdeh, les autres répondant à cette marche en avant par l’occupation d’un autre point contesté, on pouvait distinguer une situation au moins délicate. On devait se douter que ces mouvemens militaires, qui avaient pour effet de rapprocher des forces ennemies sur des frontières toujours disputées, n’étaient pas sans péril, et on aurait pu éviter de jouer avec le feu.

On s’en doutait bien probablement, puisque des négociations s’étaient aussitôt engagées entre Londres et Saint-Pétersbourg, et qu’il y avait, il y a moins d’un mois, une sorte d’arrangement par lequel les Russes promettaient de rester immobiles, — s’ils n’étaient pas provoqués, si aucune circonstance imprévue ne les obligeait à sortir de leur réserve ! Encore il y a quelques semaines, on semblait d’accord pour remettre cette éternelle question des frontières afghanes à une commission de délimitation. C’était ce qu’il y avait de plus sage ; mais en même temps l’agitation se répandait dans le monde officiel de l’empire indien, et l’émotion n’était pas moins vive à Londres. Les Anglais, toujours inquiets de la marche de la Russie, et résolus à défendre à tout prix la frontière de l’Afghanistan, rempart de leur empire, mettaient une certaine ostentation bruyante dans leurs arméniens. Aux Indes, on se hâtait de réunir des forces militaires ; à Londres, on rappelait une partie des réserves. Les manifestations belliqueuses se mêlaient aux négociations, et, par une coïncidence frappante, à ce mouvement bruyant d’opinion est venu se joindre un incident qui en est peut-être l’expression la plus caractéristique. Dans une petite ville du Pendjab, à Rawul-Pindi, aux portes de l’Afghanistan, l’émir de Caboul, Abdurrhaman, était reçu avec la pompe asiatique par le vice-roi des Indes, lord Dufferin, entouré d’un des fils de la reine, le duc de Connaught, de généraux anglais, d’une foule de chefs indiens. Rien n’a été négligé pour donner à cette entrevue une signification de circonstance, un éclat fait pour frapper les populations et l’hôte même qu’on recevait. Il y a eu des fêtes, des revues, des banquets. On a porté des toasts à Abdurrhaman ; l’émir, sans s’être engagé beaucoup peut-être, a répondu en souhaitant victoire et prospérité aux armées de « l’impératrice des Indes, » de la reine Victoria. C’était fort bien ; seulement, pendant que les démonstrations anglaises se succédaient, les événemens se précipitaient d’un autre côté. Les Russes, qui font moins de bruit, s’étaient avancés avec des forces suffisantes sur la rivière de Kushk, et on a bientôt appris qu’ils venaient d’attaquer le corps afghan établi à Penjdeb, qu’ils l’avaient mis en déroute en lui tuant cinq cents hommes, en lui enlevant son artillerie, sans occuper d’ailleurs Penjdeb. L’émotion, on le comprend, a été plus vive que jamais à Londres sous le coup du combat livré par les Russes aux ordres du général Komarof. La nouvelle a retenti dans le pays comme dans le parlement, qui se réunissait pour la première fois après les vacances de Pâques, et la question a pris sur-le-champ une gravité telle qu’on s’est cru déjà en pleine guerre avec la Russie.

Comment, au moment même où des négociations se poursuivaient entre Londres et Saint-Pétersbourg, les Russes de Komarof se sont-ils trouvés conduits à une action de vive force contre les positions des Afghans ? C’est là ce qui reste encore à éclaircir, même après les explications livrées par M. Gladstone à l’impatience du parlement, et après ce qu’on sait des communications échangées entre les gouvernemens. Au premier instant, sur les nouvelles qu’il recevait de sir Peters Lumsden, chef de la mission militaire à Caboul, M. Gladstone a cru et a pu dire, au risque de surexciter le sentiment anglais, que les Russes avaient attaqué sans raison, sans provocation de la part des Afghans. Bientôt cependant, par de nouvelles dépêches, le général Lumsden a dit que les Afghans s’étaient, il est vrai, portés sur Ak-Tapa et Puli-Khisti, au confluent du Kushk et du Murghab, mais que c’était moins une marche en avant qu’un simple changement de position. C’est là justement sans doute ce qui a décidé l’attaque du général Komarof qui, du reste, en se portant sur les Afghans, en les rejetant hors de Penjdeh, n’a pas lui-même occupé la ville et paraît, au contraire, être rentré dans ses lignes. S’il en est ainsi, on se trouverait en présence d’une échauffourée malencontreuse, qui n’aurait pourtant rien d’irréparable. Le gouvernement du tsar, à qui le cabinet anglais s’est hâté de demander des explications, semble s’être borné à répondre qu’il avait besoin de voir plus clair dans la situation ; il a pris peut-être le parti le plus sage en se donnant à lui-même et en donnant au gouvernement anglais le temps de la réflexion, en faisant provisoirement observer que la conduite du général Komarof, telle qu’elle était représentée, excluait toute préméditation d’hostilité contre l’Angleterre, et en exprimant l’espoir que ce malheureux incident n’empêcherait pas la continuation des négociations. Au fond, la situation reste la même entre Russes et Anglais, s’observant, se serrant de près, sur cette frontière toujours indécise de l’Afghanistan.

Assurément cette affaire de Penjdeh est une complication bien inopportune ; elle a surtout cela de grave qu’elle a éclaté à un moment où toutes les susceptibilités étaient déjà éveillées en Angleterre par une série de mécomptes durs pour le sentiment national. Elle a violemment remué les Anglais offensés dans leur orgueil, froissés de voir des alliés, des protégés, les Afghans, si rudement traités par les Russes sous le regard même des officiers britanniques, spectateurs impuissans de la déroute. Elle a donné un prétexte à tous ceux qui, aux Indes ou à Londres, sont profondément convaincus qu’un jour ou l’autre il faudra affronter cette lutte, et qui pensent que mieux vaut l’accepter aujourd’hui, que plus on attendra, moins les conditions seront favorables pour l’Angleterre. Oui, certainement, cette affaire de Penjdeh a été un malheur. S’ensuit-il cependant que deux grandes nations doivent dès ce moment en venir aux mains, sous prétexte qu’on ne pourra un jour ou l’autre échapper à cette fatalité ? Que le gigantesque duel qu’on prédit toujours et dont le prix démesuré serait la prépondérance en Asie, doive éclater dans un avenir plus ou moins lointain, c’est bien possible. Pour aujourd’hui il ne s’agit point évidemment de ces révolutions indéfinies de territoires et de dominations. La Russie, satisfaite de ses conquêtes, préoccupée de les garantir, ne parait pas convoiter sérieusement l’Afghanistan, et son ambition ne va sûrement pas jusqu’à vouloir faire de Caboul ou d’Hérat une citadelle pour menacer l’empire indien de la reine Victoria. L’Angleterre, pour se défendre dans l’Inde, ne se propose pas sans doute de refouler la Russie dans ses anciennes possessions, au-delà de Khiva et de Bokhara, de Tashkend et de Samarcande. Entre la Russie et l’Angleterre, le principal et véritable intérêt est une délimitation rationnelle qui permette aux deux puissances de vivre en paix en se respectant, sans se heurter, sans être entraînées dans de perpétuels conflits. Cette délimitation, qui est la vraie solution, qu’une commission était déjà chargée de trouver et de tracer, elle n’a point sans doute cessé d’être utile et réalisable parce qu’il y a eu un accident de guerre sur le Kushk, et elle n’est point au-dessus des efforts d’une diplomatie animée d’intentions conciliantes. Après un premier émoi, quand on verra plus clair, les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg en reviendront probablement aux moyens diplomatiques, à une négociation qui n’est après tout qu’interrompue.

Que gagneraient en vérité l’Angleterre et la Russie à se jeter dans une guerre sans fin et sans objet précis ? Il y a en présence, dit-on, deux grands orgueils peu disposés à plier, à se céder le pas. Les deux puissances sont également intéressées pour la sécurité de leur domination a garder l’ascendant de la force, à maintenir leur prestige aux yeux des populations asiatiques ; elles peuvent garder ce prestige par leur accord aussi bien que par une guerre où elles commenceraient par risquer beaucoup sans pouvoir se promettre des compensations bien saisissables. Pour l’une et pour l’autre, la victoire n’offrirait selon toute apparence que des profits douteux ; la défaite aurait des conséquences dont les possessions des deux empires se ressentiraient inévitablement. Il y a donc bien des raisons pour que la diplomatie mette son zèle et son autorité à détourner des conflagrations qui ne seraient allumées que par l’orgueil, qui ne répondraient aux intérêts bien entendus d’aucune des deux puissances ; mais il y a surtout cette raison que les commotions de l’extrême Orient ne tarderaient peut-être pas à se communiquer à l’Occident. La guerre une fois déclarée, l’Angleterre ne se bornerait pas à attaquer sa puissante ennemie sur les frontières de l’Afghanistan ; elle chercherait et elle aurait bientôt trouvé les points, vulnérables de la Russie en Europe, dans la Baltique, dans la Mer-Noire, et la Russie de son côté chercherait ses moyens de défense où elle pourrait. La guerre, dans ce cas, resterait-elle circonscrite entre les deux puissances ? C’est possible ; il est malheureusement plus vraisemblable encore qu’elle ne tarderait pas à mettre en jeu les intérêts de bien d’autres états, à envelopper par degrés d’autres puissances, de telle façon que la guerre asiatique deviendrait bientôt presque fatalement la guerre européenne. C’est là le danger, et l’intervention de M. de Bismarck, sur laquelle on compte toujours, ne serait peut-être pas absolument une garantie, d’autant plus que, si M. de Bismarck intervient à un moment choisi par lui, il ne le fera sûrement que dans l’intérêt de sa politique, pour mieux affermir la prépondérance allemande.


CH. DE MAZADE.