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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1885

Chronique n° 1273
30 avril 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 avril.

Cette saison nouvelle n'est pas décidément favorable, les affaires du monde ne sont point, en vérité, dans un brillant et rassurant état. Pour quelques questions qui se dénouent, qui paraissent se dénouer plus ou moins heureusement, ce ne sont, d'un autre côté, presque partout en Europe, que complications nouvelles, sourdes et inquiétantes agitations, mésintelligences incessantes entre les gouvernemens, entre les peuples, guerres en perspective ou malaises intérieurs. Non, décidément, à en juger par les apparences, par les incidens qui se pressent, par tous les signes qui se manifestent, le monde d'aujourd'hui n'est pas dans une bonne voie, et, après tout, dans cette cohue contemporaine, la France ne serait peut-être pas encore la nation la plus exposée si elle avait seulement cette chance de se sentir conduite, dirigée, protégée par ceux qui sont chargés de la représenter et de la gouverner. Malheureusement c'est là toujours la question pour elle, et c'est parce que cette question première de gouvernement n'est pas résolue jusqu'ici que la France reste au même point, s'agitant dans le vide, se trouvant engagée dans des guerres lointaines sans savoir pourquoi , retrouvant la paix sans savoir comment , assistant en spectatrice étonnée aux crises qui se succèdent, aux changemens de ses ministères, sans voir plus clair dans ses affaires et dans sa situation. Est-on plus avancé aujourd'hui, après cette dernière révolution ministérielle, provoquée à l'improviste par le hasard des incidens militaires du Tonkin ? Pas le moins du monde ; la question reste la même, et notre misère est justement d’avoir changé de position sans retrouver une direction supérieure, indépendante des partis, uniquement inspirée de l’intérêt national, au moment où tout s’agite en Europe, où se préparent peut-être les événemens les plus graves et les plus décisifs.

Elle a été si instantanée et si brusque, cette crise qui a éclaté il y a un mois et a d’un seul coup emporté le ministère de M. Jules Ferry, qu’on a eu à peine le temps de se reconnaître, de se demander ce qu’on faisait. Le premier moment a été tout entier à la surprise, à une sorte d’effarement instinctif. On n’a vu que cette diversion cruelle, imprévue de la retraite de Lang-Son, qui trompait tous les calculs, et des ministres décontenancés, qui ne se défendaient même pas. On est allé, comme on va presque toujours dans les heures de trouble, aveuglément, sans chercher à éclaircir les faits, sans attendre les plus simples explications. Ce n’est qu’après quelques jours, après un interrègne laborieux et la formation d’un cabinet, ce n’est qu’alors qu’on a commencé à réfléchir, que partisans et adversaires du ministère tombé se sont retrouvés en présence, se demandant compte de ce qui venait de se passer. En réalité, cette crise qui est née du trouble soudain d’un parlement effaré a eu surtout un résultat : elle a mis brusquement à nu les faiblesses de toute une politique en même temps que le désordre des partis qui se disputent le droit de gouverner la république, et, depuis un mois, nous avons cet édifiant spectacle de républicains des divers groupes, opportunistes et radicaux, récriminant, se querellant, se renvoyant la responsabilité d’une situation compromise. C’est comme une liquidation des griefs réciproques. — Les opportunistes mécontens, encore mal remis de la chute de M. Jules Ferry, accusent les radicaux d’avoir tout perdu par leurs exigences, par leurs déclamations, parleurs chimères, et en fin de compte d’avoir sacrifié à de vaines rancunes, à de frivoles ressentimens un ministère qui faisait si bien les affaires du parti républicain. Les radicaux, à leur tour, accusent les opportunistes de n’être qu’une coterie sans scrupules, de discréditer la république par leurs âpretés de domination, par leurs procédés de gouvernement exclusif et arbitraire, de n’avoir régné que pour satisfaire leurs intérêts, assouvir leur clientèle et s’assurer à tout prix les influences électorales ou les positions lucratives. — Depuis quelques semaines, le dialogue continue, toujours aussi animé et aussi piquant, entre républicains, qui doivent apparemment se connaître. Là-dessus surviennent de pseudo — modérés, gens de bon conseil, médiateurs intrépides de toutes les négociations difliciles ; ceux-là trouvent que les opportunistes ont bien quelque raison contre les radicaux, ({ui sont réellement un peu excessifs, que les radicaux, de leur côté, n’ont pas toujours tort contre les opportunistes, et pour remédier à tout ils ont leur recette infaillible : ils veulent réconcilier ces frères ennemis en leur montrant le danger d’aller aux élections prochaines avec des forces divisées et de préparer peut-être le succès des conservateurs. Le système a déjà un nom tout trouvé : il s’appelle la « concentration des forces républicaines. » Ce serait la moralité de la dernière crise et le remède à tous les maux, puisqu’on referait ainsi la majorité républicaine, si étrangement disloquée.

Assurément, ces récriminations et ces accusations qu’échangent depuis quelque temps les partis républicains sont instructives sans laisser d’être quelquefois passablement plaisantes. Ce qu’il y a surtout de vrai, d’utile à saisir, c’est ce sentiment assez général d’une situation compromise, c’est cet aveu que décidément on n’a pas fait d’une manière brillante et heureuse jusqu’ici les affaires de la république en France. Seulement opportunistes et radicaux, dans leur guerre intestine, oublient que si la situation est compromise, comme ils le sentent, comme ils l’avouent, ils y ont contribué les uns et les autres, les uns autant que les autres ; ils ont ensemble la responsabilité des difficultés qu’ils ont accumulées de toutes parts, de cet état de malaise qu’ils ont créé dans le pays par leurs fantaisies, par leurs systèmes et par leurs lois. Qu’est-ce donc en effet que cette politique qui a régné depuis sept ou huit années, depuis que les républicains ont été en position d’user et d’abuser du pouvoir ? C’est tout simplement un mélange perpétuel de radicalisme et d’opportunisme. Lorsque les radicaux l’ont bien voulu, ils ont fait passer leurs idées, leurs passions de secte et même leurs chimères dans les lois, dans les actes officiels. Ils ont réussi à imposer pour leurs écoles des dépenses démesurées sous lesquelles ploient aujourd’hui les finances de l’état, des départemens et des communes. Ils n’ont eu qu’à insister un peu pour désorganiser par un simple article du budget des services traditionnels des cultes, pour briser, pour affaiblir au moins, entre les mains de M. le cardinal de Lavigerie, un instrument d’action nationale en même temps que religieuse en Afrique. Ils sont parvenus à imposer au gouvernement lui-même, qui a fini par leur laisser toute liberté, leurs projets de réformes sur l’armée, et s’ils n’ont pas réussi jusqu’au bout, c’est qu’ils n’ont pas eu le temps. Lorsque les opportunistes, à leur tour, ont voulu trouver des alliés, ils les ont cherchés parmi les radicaux, dont ils ont, bien entendu, payé l’appui par des concessions et par des complaisances ; ils auraient craint de se compromettre en paraissant d’intelligence avec les libéraux modérés ralliés à la république. Opportunistes et radicaux n’ont en vérité rien à se reprocher. Toutes les fois qu’il a fallu marcher contre des intérêts conservateurs, ils se sont trouvés d’accord ; ils se querellent aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas réussi, et quand les organisateurs de la « concentration des forces républicaines » les réconcilieraient pour la circonstance, pour les élections, à quoi cela servirait-il ? On reprendrait la même politique qui aurait fatalement les mêmes résultats, parce qu’on ne fait pas de l’ordre avec du désordre, parce les politiques de violence et d’imprévoyance, les politiques de parti et de secte ne peuvent produire que les inquiétudes dans les consciences, les troubles dans les intérêts, les malaisés de toute sorte dans le pays.

La faute de M. Jules Ferry, ce qui a préparé sa ruine, c’est qu’il n’a pas su ou il n’a pas voulu ou il n’a pas pu se dégager de ces équivoques, se créer un sérieux système de conduite, chercher son appui dans cette masse de sentimens moyens et modérés qui sont ce qu’il y a de plus solide, de plus invariable dans le pays. 11 a paru sans doute avoir quelquefois l’instinct des conditions de gouvernement lorsqu’il allait au Havre et à Rouen prononcer ces discours où il avait l’air de rompre avec le radicalisme, où il déclarait que pour la république le péril était à gauche. Presque aussitôt, à ces radicaux auxquels il semblait déclarer la guerre, il livrait ou le budget, ou une garantie morale, ou l’avenir de l’armée. Par son langage il se faisait de temps à autre conservateur ; par ses actes il s’efforçait de rallier les radicaux à sa majorité. Il s’est cru bien habile avec cette comédie des concessions, avec ce jeu perpétuel d’équilibre. Il a duré plus que d’autres, cela est vrai ; il n’a eu en définitive qu’une apparence de crédit, et lorsqu’après quelques jours de silence, il a retrouvé la parole dans son pays des Vosges, à Épinal, qu’a-t-il eu à dire pour expliquer sa conduite, pour décorer sa déroute ? Il s’est flatté d’avoir montré que la république pouvait avoir à l’intérieur « un gouvernement ferme et résolu, inflexible dans le maintien de l’ordre, plus fort que toutes les factions ! » Il a même déclaré fièrement qu’il se survivait dans ses successeurs, qu’on ne pouvait après tout suivre une politique différente de celle qu’il avait suivie ! Il aurait pu ajouter qu’en suivant la même politique on réussirait probablement aussi bien que lui.

Reste toujours à savoir ce que se propose le nouveau ministère don M. Henri Brisson a pris la direction, comment il entend se conduire dans les conditions dilUciles, assez troublées, assez précaires où il a été appelé au pouvoir. Il ne s’est pas manifesté jusqu’ici par des coups d’éclat ; il s’est borné au changement de quelques fonctionnaires administratifs, au remplacement du préfet de police de Paris. Il a profité des vacances parlementaires pour faire peu de bruit ; il attend sans doute la rentrée prochaine des chambres pour se révéler, pour préciser à la première occasion sa pensée sur les affaires publiques, la direction qu’il se propose de suivre. A vrai dire, ce nouveau ministère, qui n’a que quelques jours d’existence, qui compte des hommes de diverses nuances, comme M. Henri Brisson, M. de Freycinet, M. le général Campenon, M. René Goblet, ce ministère ne laisse pas d’être dans une situation assez critique et se trouve placé entre bien des écueils. Se résignera-t-il simplement à être la continuation du cabinet qui l’a précédé, et est-il disposé à se conformer au programme que le dernier président du conseil lui a tracé d’avance dans son récent discours d’Épinal ? Il a évidemment à ménager cette majorité républicaine qui a suivi M. Jules Ferry, qui le regrette, qui lui reste attachée ; seulement, si le nouveau cabinet n’est plus ou moins que le dernier cabinet continué, il n’a plus de raison sérieuse d’exister, il semble tenir la place d’un autre qui avoue tout haut l’espoir de rentrer aux affaires par les élections prochaines. Le cabinet nouveau, pour balancer l’influence opportuniste, tâchera-t-il de rallier les radicaux en leur faisant des concessions ? Il entre alors dans une voie singulièrement périlleuse où il ne tardera pas à se compromettre et à se perdre. Le nouveau ministre de l’intérieur, qui a bien des liens avec les radicaux, M. Allain-Targé, aurait dit récemment, assure-t-on, que le péril était à droite au lieu d’être à gauche. Ce n’est là qu’un mot de parti ; le seul et vrai péril, aujourd’hui comme hier, est dans les fautes, les erreurs, les violences, les gaspillages, les abus de pouvoir que les républicains ont accumulés depuis quelques années et qui ont fini par créer cette situation compromise à laquelle on ne peut plus remédier que par la sagesse.

Au milieu de ces confusions de toute sorte qui sont l’œuvre des partis, où notre gouvernement et nos chambres vont probablement avoir plus que jamais à se débattre jusqu’au jour des élections, que devient cependant la politique extérieure de la France, cause première des récentes crises ? Les affaires du monde ne s’arrêtent point sans doute pour un ministère qui disparaît ou pour un ministère qui se forme, pour quelques misérables querelles de partis. Des difTicultés il y en a toujours : quand il n’y en a plus sur le Fleuve-Rouge, il y en a sur le Nil ; on passe des embarras du Tonkin à un incident égyptien survenu à l’improviste. Qu’en sera-t-il définitivement de ces conflits qui se succèdent ?

Il y a décidément, il est vrai, un certain apaisement dans nos affaires de l’extrême Orient, dans nos rapports avec la Chine, et cet apaisement s’est produit lorsqu’on s’y attendait le moins, sous la forme qu’on pouvait le moins prévoir. Par une coïncidence curieuse, le dernier ministère a été emporté dans une bourrasque, pour un cruel accident de guerre, au moment même oii il suivait une négociation qu’il ne pouvait pas avouer ; le nouveau cabinet qui s’est formé non sans peine et sans efforts, ce cabinet qui n’a pas encore un mois d’existence, a eu la chance de recueillir l’héritage de la négociation qui touchait à son dénoûment : il a eu l’avantage de trouver la paix à peu près faite. On a pu en douter d’abord et voir avec quelque méfiance une négociation engagée, on ne savait à quel titre, par des plénipotentiaires de bonne volonté étrangers à la diplomatie chinoise. On a pu surtout se demander un instant si les malheureux incidens de la retraite de Lang-Son, qui infligeaient une cruelle souffrance aux sentimens les plus délicats de l’honneur militaire français, qui pouvaient réveiller l’orgueil de la Chine, n’allaient pas créer des difficultés nouvelles, troubler l’œuvre des négociateurs. On a dû bientôt se rendre à la vérité. Ce qui a été fait par M. Robert Hart et M. Campbell à Paris a été ratifié à Pékin. Un édit sanctionnant les préliminaires a été publié officiellement. Des ordres ont été expédiés de toutes parts pour la suspension des hostilités et l’évacuation du Tonkin par les soldats du Céleste-Empire. S’il y a eu encore quelques incidens de guerre, ils ont tenu à des retards inévitables dans la transmission des ordres, et des commissaires impériaux ont été envoyés au Tonkin, au camp de M. le général Brière de l’isle, pour hâter la retraite des réguliers chinois au-delà de la frontière. Tout indique que la Chine est sincère cette fois, d’autant plus sincère peut-être qu’elle paraît se décider librement, au lendemain d’un succès plus ou moins spécieux, par lequel elle ne s’est point laissé enorgueillir.

C’est donc la paix au Tonkin, soit, et le chef du dernier cabinet a certainement obéi à une pensée de prudence en se prêtant à cette négociation nouvelle, en se désistant de quelques-unes de ses prétentions, notamment "de cette demande d’une indemnité démesurée, qui n’aurait été sans doute jamais payée. Seulement, au souvenir de toutes les péripéties, de toutes les contradictions, de toutes les incohérences de cette étrange entreprise, une idée vient immédiatement à l’esprit. Cette paix qu’on fait aujourd’hui à des conditions qui n’ont rien que de modéré, il eût été bien plus simple de l’accepter il y a un an, au lendemain de cette affaire de Bac-Lé qui était certes moins grave et moins pénible que la dernière retraite de Lang-Son. Elle était possible alors. La Chine ne s’y refusait pas ; elle ne méconnaissait pas l’autorité de la convention de Tien-Tsin qui venait d’être signée et qui avait été violée par ses chefs militaires ; elle se prêtait même à payer une indemnité de 3 millions pour les victimes de l’échauffourée de Bac-Lé. On n’a pas voulu accepter ce qui était possible dès lors, et depuis un an, sous prétexte de reconquérir la paix, on a accumulé les fautes et les imprévoyances ; on a dû demander crédits sur crédits, on a expédié renforts sur renforts dans une mesure toujours insuffisante. On a voulu s’emparer de Formose sans s’être préparé les moyens d’occuper utilement cette île, et on a voulu aussi aller à Lang-Son sans être sûr de pouvoir y rester. On a poursuivi pendant une année une guerre décousue, meurtrière et coûteuse pour en revenir, — à quoi ? tout simplement aux conditions sensées dont on se contente, dont on a raison de se contenter aujourd’hui, après les avoir dédaignées. Le chef du dernier cabinet qui porte si légèrement le poids de ses fautes et qui croit se faire absoudre parce qu’il a laissé à son départ une paix désirée par tout le monde, M. Jules Ferry semble oublier que tout ce qui s’est passé depuis un an est son œuvre ; il ne s’aperçoit point que, s’il n’est pas coupable des incidens malheureux qui ont si vivement troublé l’opinion il y a un mois, il est coupable de tout ce qui a précédé, d’une politique stérilement agitée, et que, n’y eût-il que cela, il s’était exposé à périr, à la première occasion, victime de son aventureuse imprévoyance. Le dernier cabinet a payé pour le passé dans cette journée du 30 mars, où il est tombé foudroyé sans avoir eu le temps de dire un mot. Le nouveau ministère n’est pour rien sans doute dans la manière dont ces affaires ont été conduites. 11 n’est pour rien dans la guerre, il n’est pour rien dans la paix que M. Jules Ferry lui a léguée toute faite ; il n’a pas moins désormais, à vrai dire, une responsabilité assez grave. Cette paix qui vient d’être signée fût-elle en effet sérieuse et sincère de la part de la Chine, comme elle l’est certainement de la part de la France, ce serait une dangeieuse méprise de croire que notre politique est dégagée de tout embarras dans l’extrême Orient et de se laisser aller, par un frivole calcul de popularité, à rappeler une partie de notre armée. S’il y a une chose évidente au contraire, c’est la nécessité de laisser pour longtemps au Tonkin des forces suffisantes, et pour protéger une organisation administrative, qui n’est pas l’œuvre la moins compliquée aujourd’hui, et pour garantir cette paix même qu’on vient de reconquérir.

A peine les difficultés de l’extrême Orient paraissent-elles s’apaiser, cependant, un autre incident survient comme pour mettre du premier coup à l’épreuve la diplomatie de notre nouveau ministère. Ce n’est plus cette fois sur le Fleuve-Rouge, c’est sur le Nil que la scène se passe. Les affaires d’Egypte sont décidément de celles qui ne finissent jamais et qui réservent toujours des surprises. 11 y a quelques semaines tout au plus, les puissances européennes se sont mises d’accord avec l’Angleterre pour régler la situation financière de l’Egypte. La convention a été signée le mois dernier ; elle est conçue de façon à sauvegarder les garanties dues à l’Europe, en permettant à l’Egypte de faire face à ses engagemens. D’un autre côté, à cette heure même, une conférence est réunie et délibère à Paris pour établir les conditions de la liberté de l’isthme de Suez. C’est le moment que le premier ministre du khédive, Nubar-Pacha, a choisi pour montrer à sa manière la bonne volonté et les égards qu’il a pour les intérêts des sujets français, pour les droits et les privilèges traditionnels de la France. Un journal du Caire, le Bosphore Égyptien, gênait Nubar-Pacha par ses polémiques ou ses divulgations parfois peut-être assez peu mesurées : rien de plus simple, le premier ministre du khédive a supprimé le journal, et il ne s’en est pas tenu là ; il a envoyé des gendarmes, commandés d’ailleurs par un officier anglais, avec l’ordre de pénétrer de vive force dans l’imprimerie du journal, de saisir le matériel, de violer le domicile de l’imprimeur, qui est de nationalité française. Le ministre égyptien, dans son ardeur de répression, oubliait seulement ou feignait d’oublier que les domiciles des Français sont couverts par les capitulations, que nos nationaux sont sous la juridiction consulaire. Vainement le fonctionnaire chargé pour le moment du consulat général de France, M. Saint-René Taillandier, a fait ses représentations lorsqu’il en était encore temps et a envoyé ses agens pour protéger l’imprimeur menacé : Nubar-Pacha ne s’est point arrêté. Les gendarmes égyptiens ont exécuté les ordres qu’ils avaient reçus ; ils ont même maltraité et violenté les agens du consulat. L’exécution a été complète. Évidemment, l’intérêt privé, si sérieux qu’il soit, n’est ici que secondaire ; le point principal, c’est la violation des droits de protection et des privilèges de la France, c’est l’atteinte portée par une brutalité d’arbitraire aux capitulations. C’est là ce que la France ne pouvait admettre pour sa propre dignité, pour la dignité des nations civilisées intéressées à se faire respecter. Elle se devait à elle-même, elle devait à ses nationaux et on pourrait dire à tous les Européens de relever l’injure, de protester avec fermeté, de demander une éclatante réparation au gouvernement égyptien. Elle ne s’est point adressée directement et officiellement à l’Angleterre, puisque c’eût été reconnaître la suzeraineté britannique ; elle a réclamé auprès du khédive, seul responsable, sinon seul coupable. Nubar-Pacha a-t-il cru pouvoir se sauver par des subterfuges et des équivoques ? Il a pris son temps pour consulter la Porte, sans doute aussi pour demander conseil et appui à l’Angleterre, dont il est le protégé compromettant. 11 a si bien fait avec ses faux-fuyans que la France s’est fatiguée et que notre consul général a dû quitter le Caire pour se retirer provisoirement à Alexandrie. Ce n’est point absolument, si l’on veut, une rupture diplomatique ; c’est une suspension de rapports en attendant qu’une juste réparation, vainement réclamée jusqu’ici, soit accordée par un mouvement plus ou moins spontané du khédive ou sous l’influence de l’Angleterre qui est certainement décidée d’avance à ne pas laisser cet incident s’aggraver.

De toute façon, la France est engagée aujourd’hui ; elle ne pourrait plus céder sans perdre irréparablement ce qui lui reste de crédit en Egypte, et le nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Freycinet, est d’autant plus obligé de montrer quelque fermeté, qu’il a singulièrement contribué, il y a trois ans, à affaiblir la position de la France sur les bords du Nil. Une faiblesse de plus devant Nubar-Pacha achèverait de ruiner notre crédit auprès des colonies étrangères comme aux yeux des populations. Il n’y a point, du reste, à s’égarer en vaines menaces, à mettre en mouvement soldats ou navires pour des dénionsti’alions qui dépasseraient le but. La France n’a qu’à maintenir fermement ses droits. On ne peut, après tout, résoudre sans elle cet éternel problème égyptien ; ces questions financières elles-mêmes sur lesquelles on vient de s’entendre, elles ne peuvent être définitivement et utilement tranchées sans son assentiment et son concours. La France a donc tous les moyens de venger une injure, de faire respecter ses droits sans sortir d’une froide modération, sans recourir aux procédés extrêmes de la force. Si la guerre est heureusement finie pour elle aux frontières de la Chine, elle ne renaîtra pas pour une querelle avec Nubar-Pacha sur les bords du Nil, et, en définitive, démêlé avec l’Egypte, affaires du Tonkin, ne sont plus que des incidens d’une importance sensiblement diminuée ou limitée au milieu des problèmes bien autrement graves qui s’agitent depuis quelques jours en Europe et en Asie, qui menacent peut-être la paix universelle.

La vraie question aujourd’hui, en effet, celle qui éclipse et domine toutes les autres, c’est cette sérieuse et émouvante querelle qui s’est élevée entre l’Angleterre et la Russie, qui se déroule avec une inquiétante gravité et semble conduire, à travers les protestations pacifiques de deux grands gouvernemens, au plus redoutable des conflits. De cette querelle, qui est, il faut l’avouer, dans la nature des choses, dans la situation des deux empires, mais qui n’avait jamais pris des proportions aussi menaçantes, qu’en sera-t-il demain ? Depuis quelques semaines, l’opinion européenne a eu le temps de passer par toutes les phases, consultant heure par heure tous les augures, tantôt croyant à la paix, parce qu’elle la désire, tantôt voyant la guerre de plus en plus inévitable : la vérité est que tout tient à un fil, à un incident qui peut se passer au loin et entraîner les deux gouvernemens, sans qu’ils l’aient voulu, dans un conflit dont le caractère et les suites possibles échappent à tout calcul. On sait comment la question s’est engagée ou resserrée, dans ces derniers temps, à propos d’une délimitation toujours incertaine aux abords de cette principauté de l’Afghanistan qui a été considérée jusqu’ici comme une barrière entre les deux empires. Les Afghans, soit qu’ils aient agi spontanément, soit qu’ils aient obéi à des instigations anglaises venues du gouvernement de l’Inde, se sont avancés, il y a quelques mois, justement sur un des territoires contestés de leur frontière. Les Russes, à leur tour, ont fait un mouvement en avant ; ils se sont approchés de la frontière disputée, et on s’est bientôt trouvé en présence. Pour éviter un choc qui pouvait éclater d’un instant à l’autre et compromettre l’œuvre pacifique de la commission de délimitation qui devait toujours se réunir, quoiqu’elle ne se soit jamais réunie, les deux cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg ont adopté le mois dernier, le 17 mars, une sorte d’arrangement. Les Russes se sont engagés à rester provisoirement immobiles dans les positions nouvelles qu’ils avaient prises, à la condition toutefois que les Afghans, de leur côté, ne feraient aucun mouvement ou qu’il ne surviendrait aucune circonstance extraordinaire ; mais, sur ces entrefaites, entre les Afghans établis à Penjdeh et les Russes campés sur la rivière de Kushk, le conflit qu’on redoutait, qu’on avait voulu éviter, a éclaté. Le général russe Komarof, se croyant défié ou menacé, a attaqué les Afghans, les a chassés de Penjdeh et les a mis en déroute en leur tuant cinq ou six cents hommes. Les événemens ont, encore une fois, marché plus vite que la diplomatie ! Voilà le point de départ de la question ou plutôt de cette phase nouvelle d’une question qui existe depuis longtemps, qui s’est nécessairement et subitement aggravée par le combat de Penjdeh, par l’émotion que ce fait de guerre a causée dans les deux pays, par l’attitude qu’ont prise aussitôt les deux gouvernemens de Londres et de Saint-Pétersbourg.

Que l’émotion ait été vive à Londres, on ne peut certes s’en étonner. Les Anglais suivent depuis longtemps avec une susceptibilité jalouse, avec une inquiétude croissante, tous les progrès des Russes dans ces régions de l’Asie qui avoisinent l’Afghanistan. Pour le moment, ils se croyaient garantis par les engagemens plus ou moins précis qu’ils avaient obtenus, le 17 mars, du cabinet de Saint-Pétersbourg. Ils ont été portés à voir, dans le combat de Penjdeh ou de Ak-Tepe, livré par le général Komarof, une violation des engagemens du 17 mars, la résolution préméditée de la Russie d’aller en avant, et le gouvernement de Londres, qui n’a été en cela que l’interprète fidèle du sentiment anglais, n’a point hésité à accentuer ses mesures de défense militaire, son attitude vis-à-vis du cabinet de Saint-Pétersbourg. Malheureusement, lo ministère anglais, cédant à un premier mouvement d’émotion ou aiguillonné par l’opinion, a peut-être trop confondu deux choses, la question principale et un incident. La question principale, c’est toujours cette délimitation, sur laquelle les deux cabinets ne cessent de négocier pour arriver enfin à former une commission chargée de cette opération délicate ; l’incident, c’est la rencontre, à main armée, du 30 mars, entre Russes et Afghans. Le cabinet anglais, vivement préoccupé, a fixé particulièrement son attention sur le combat de Penjdeh, et il a pris peut-être le moyen le plus dangereux en se hâtant, non-seulement de demander des explications à Pétersbourg, mais de réclamer une enquête contradictoire, même au besoin un arbitrage, sur la conduite des chefs militaires russes. Le général Komarof avait adressé à Saint-Pétersbourg un premier message où il expliquait naturellement le combat du 30 mars par l’attitude agressive des Afghans. Le gouvernement anglais, à son tour, a demandé un rapport à son général, sir Peters Lumsden, qui ne manque pas de contredire Komarof, qui déclare que les Afghans ont été des modèles de patience, qu’ils se sont laissé attaquer, ^ que le général russe a seul la responsabilité de l’agression, qu’il a le premier pris des positions offensives et ouvert le feu. En d’autres termes, tout ce que dit Komarof, Lumsden le déclare inexact, contraire à la vérité des faits. Le danger était justement de provoquer, de mettre trop crûment au jour ces contradictions, qui étaient inévitables. Il est bien clair que le gouvernement anglais s’engageait dans la voie la plus périlleuse en mettant directement en cause la sincérité, la bonne foi, et, jusqu’à un certain point, l’honneur des chefs militaires russes, en demandant une enquête ou un arbitrage qui, dans sa pensée, ne pouvait être que le procès des généraux du tsar. Éveiller les susceptibilités miUtaires de la Russie, c’était compliquer et envenimer la question, et c’est ainsi que, par une confusion malheureuse, on est arrivé rapidement au point où l’on est aujourd’hui. M. Gladstone, en s’expliquant ces jours derniers sur le crédit de 11 millions de livres sterling qu’il demande au parlement pour le Soudan, et surtout pour ce qu’il appelle des « préparatifs spéciaux, » n’a pas déguisé la gravité de la situation ; il l’a peut-être exagérée en mettant plus d’insistance que de prudence dans quelques-unes de ses déclarations. Le chef du cabinet de la reine ne prétend pas, sans doute, que tous les moyens diplomatiques soient épuisés, il se flatte même que la sagesse et la raison prévaudront encore ; il en dit cependant assez pour mettre sérieusement en jeu l’honneur de la Russie et de ses généraux, et ce discours arrivant à Pétersbourg peut certes exciter des susceptibilités et provoquer des représailles : de telle façon qu’on touche réellement à ce point extrême au-delà duquel il n’y a plus que la guerre.

L’Angleterre ne se dissimule pas à elle-même l’extrémité où elle est arrivée. Elle sent, elle comprend virilement, avec plus de résignation que de passion toutefois, qu’elle peut être réduite à accepter cette redoutable lutte comme une nécessité de la position qui lui a été créée en Asie. L’Angleterre est sans doute assez puissante pour sauvegarder, par ses propres forces, son honneur et ses intérêts partout où ils sont menacés. Elle pourrait pourtant se demander si par toute sa politique depuis longtemps elle n’a pas contribué elle-même à créer ou à laisser grandir les dangers contre lesquels elle a aujourd’hui à se défendre ; lorsqu’il y a quinze ans elle se réfugiait dans une inaction volontaire et se lavait les mains du malheur des autres, elle ne tardait pas à recueillir le fruit amer de son égoïsme ; dès le lendemain elle était obligée de subir la révision du traité de Paris, et c’est surtout depuis cette époque que la Russie a hâté sa- marche au cœur de l'Asie. La Russie a pu faire encore de nouveauxpas, des pasdegéant, après cette guerre d'Orient de 1877-1878, qui n'a été possible que parce que bien des événemens s'étaient accompUs, auxquels les Anglais avaient prêté les mains, parce que le système des alliances occidentales n'existait plus. L'Angleterre a cru pouvoir abandonner les autres, flatter les puissances, elle croit même encore quelquefois pouvoir se montrer assez désobligeante ou assez revêche avec ceux en qui elle n'a trouvé que des alliés fidèles et souvent utiles. Aujourd'hui elle est seule, et quelles que soient ses forces, dans l'organisation présente de l'Europe, elle aura certainement quelque peine à saisir les points vulnérables de l'empire, russe avec lequel elle peut être contrainte de se mesurer. L'Angleterre ne sera pas longtemps seule, dira-t-on; elle trouvera des alliés, elle aura la Turquie, et, dans tous les cas, il ne faut pas croire que par respect pour les traités, elle se laissera fermer la porte de la Mer-Noire. Oui, sans doute, rien n'est plus facile que de disposer, dans des polémiques, des alliances, de la Turquie, du Bosphore ! Tout cela est possible. C'est là précisément la question : il s'agit de savoir si cette guerre, dans le cas où elle éclaterait, s'étendra par degrés à l'Europe entière, ou si les influences prépondérantes sur le continent ne s'emploieront pas à la circonscrire sur les frontières de l'Afghanistan, auquel cas la lutte serait assurément moins avantageuse à l'Angleterre qu'à la Russie.

cil. DE mâzade.