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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1839

Chronique n° 168
14 avril 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 avril 1839.


Parlerons-nous de la vérification des pouvoirs qui se fait depuis huit jours et plus dans la chambre des députés, de ces discussions presque toujours personnelles où les principes et les choses changent à chaque moment, selon les passions des partis : triste et longue préface d’une courte session, où rien d’utile, rien de bienfaisant ne peut avoir lieu pour la France ? Entrerons-nous dans le détail des tracasseries locales, et nous ferons-nous les historiens de ces mesquines luttes où les vainqueurs viennent encore s’acharner sur les vaincus ? Ces débats n’auraient pas plus d’importance que les procès communaux qui se jugent à l’ombre du clocher, s’il n’en devait résulter que quelques injustes exclusions ; mais l’opposition avancée veut en faire sortir une commission d’enquête, une cour prévôtale des élections qui évoquera à elle tous les actes électoraux, et une sorte de tribunal ambulatoire qui s’arrogera le droit d’examiner toutes les archives de l’administration.

Les meilleures raisons ont déjà été alléguées à ce sujet. On a dit avec beaucoup de justesse qu’un tel tribunal se placerait à la fois au-dessus de la chambre élective et au-dessus des deux autres pouvoirs, et que, durant l’exercice de ses fonctions, le pouvoir exécutif et la chambre elle-même seraient comme suspendus. La coalition avait fait insérer dans tous ses journaux l’avis aux fonctionnaires de soutenir ses candidats, ou de s’attendre à une destitution le jour de la victoire ; aujourd’hui, elle veut réaliser sa menace. On a beau voiler sa pensée, l’enquête n’aurait pas un autre but. Encore si ce n’était là que son seul résultat, pourrions-nous renoncer à la combattre. Nous nous sommes toujours attendus à voir l’opposition faire tout ce qu’elle avait blâmé précédemment ; mais laisser suspendre le peu d’action qui reste aujourd’hui au gouvernement, laisser mettre l’interdit sur les fonctionnaires dont on ébranle déjà chaque jour les principes d’obéissance, ce serait donner les mains à la désorganisation totale du pays.

Nous avons été frappés des paroles qui ont été prononcées par M. Odilon Barrot à l’occasion de la vérification des pouvoirs, parce que ses vues sont les seules peut-être qui se soient élevées un peu plus haut que la région des répugnances personnelles et des caquets électoraux. Avec sa supériorité d’esprit ordinaire, M. Odilon Barrot a élargi le cercle de la discussion, et s’est attaché à la faire remonter à un principe. Comme tous les grands théoriciens, M. Odilon Barrot n’a pas eu de peine à définir les bases sur lesquelles doit s’appuyer l’élection dans un régime de loyauté et de franchise. Il a déploré que la nature du débat sur les faits eût pris une tournure aussi irritante, et eût produit des colères si puériles ; et, pour remédier au mal, pour terminer d’un coup ce débat scandaleux, M. Odilon Barrot a proposé la formation d’une commission d’enquête, prise dans la chambre, et chargée d’aller, hors de la chambre, recueillir les témoignages, examiner les correspondances, interroger les fonctionnaires, en un mot, exercer une inquisition parlementaire dans les quatre-vingt-six départemens !

En théorie, et les pensées de gouvernement ne manquent jamais à l’illustre orateur en théorie, M. Odilon Barrot reconnaissait que la chambre doit se garder d’envahir les attributions d’un autre pouvoir, et il ajoutait que, dans sa conviction, l’autre pouvoir, comme il nomme le pouvoir royal, se trouve dans une situation telle, qu’il est urgent de lui restituer toute sa puissance, « de l’enlever à cette espèce d’abdication de fait dans laquelle il s’est placé. » Nous citons les propres paroles de M. Odilon Barrot.

Voilà pour la théorie. Comme application, M. Odilon Barrot propose en conséquence de créer un comité d’enquête, c’est-à-dire de diminuer encore les autres pouvoirs en s’emparant, pour la chambre élective, d’une puissance que ne lui donne pas la constitution. Mais, dit M. Barrot en citant un mot déjà connu, « en matière de vérification de pouvoirs, la chambre est souveraine ; elle ne relève, elle ne peut relever que d’elle-même ! »

Le moment est singulièrement choisi, on en conviendra, pour appuyer sur cette souveraineté de la chambre, et en exagérer l’exercice, quand on reconnaît soi-même que le pouvoir royal, qui s’efface de son gré devant la chambre, a besoin qu’on lui rende son influence et sa force ! C’est quand la chambre, qu’on a déjà grisée (qu’on nous passe le terme) de ce mot souveraineté, est dans l’embarras de la puissance dont elle dispose, qu’on veut étendre cette puissance hors de son sein ; c’est quand des obstacles sans nombre compliquent la situation des affaires politiques, qu’on propose à la chambre de procéder à l’œuvre la plus inextricable et la plus compliquée ! Et le tout pour restituer au pouvoir royal la puissance qu’il semble avoir un instant abdiquée, afin de laisser plus de latitude au pouvoir parlementaire ! Franche : vert, il y a là un trop grand contraste entre la théorie et l’application, et malgré tous nos efforts, il nous est impossible de nous joindre à ceux qui vantent les progrès que fait chaque jour M. Odilon Barrot dans les idées de gouvernement.

Nous voyons qu’il est question de porter M. Odilon Barrot à la présidence de la chambre des députés. Personne, plus que nous, ne rend justice à la loyauté de M. Odilon Barrot, à son talent, à la gravité de son caractère qui semble l’appeler aux situations élevées ; mais nous ne pouvons juger des vues politiques de M. Odilon Barrot que par ses discours, et en vérité, le dernier discours qu’il a prononcé nous semble mal s’accorder avec la candidature de son auteur à la présidence de la chambre. M. Odilon Barrot veut restituer la puissance au pouvoir royal, et en même temps il veut qu’on institue une commission d’enquête. C’est justement parce que M. Odilon Barrot et ses amis ont toujours voulu des choses incompatibles, qu’ils se sont vus écartés du pouvoir. Il se peut que la chambre nomme M. Odilon Barrez à la présidence ; mais alors, à moins que la chambre ne veuille, comme M. Odilon Barrot, des choses inconciliables, elle se déclarera en même temps pour l’enquête, et l’enquête, nous le disons à la chambre, n’est pas le moyen de rétablir l’équilibre des pouvoirs, ni surtout de restituer au pouvoir royal l’influence qu’il a abdiquée, au dire de M. Odilon Barrot.

La candidature de M. Odilon Barrot a déjà été un sujet de division entre le centre gauche et le centre droit, c’est-à-dire entre les élémens modérés de gouvernement, dont la réunion est si désirable pour arrêter les envahissemens de la gauche. M. Thiers, qui mieux que personne pourrait arrêter ces envahissemens de la gauche et la modérer, insistait pour la nomination de M. Odilon Barrot ; il demandait en sa faveur l’appui de tous ses nouveaux collègues, et en cela M. Thiers, on ne peut que l’en louer, se montrait délicatement fidèle, non pas à des engagemens, mais à la communauté qui s’était établie entre le centre gauche et la gauche dans la dernière lutte. Cet appui forcé donné par M. Thiers à M. Barrot n’est pas, à nos yeux, une des moindres calamités qui aient résulté de la coalition. Mais il se peut qu’en outre des égards qui lui semblaient commandés pour l’un des plus éminens coalisés, M. Thiers ait pensé qu’en plaçant M. Barrot dans une situation aussi éminente il lui donnerait l’occasion de se livrer à ce penchant gouvernemental que ses nouveaux amis croient reconnaître en lui. A notre sens, le centre gauche commet une erreur à l’égard de M. Odilon Barrot ; et, tout en reconnaissant l’étendue de son mérite, il nous semble que l’honorable député de la gauche est d’autant moins gouvernemental qu’il croit l’être plus. A ne prendre que le dernier discours de M. Odilon Barrot, dont l’esprit offre une analogie frappante avec tous ceux qu’il a prononcés auparavant, on voit tout de suite que la pensée de M. Barrot part d’un point de vue gouvernemental pour arriver involontairement bien loin de là. C’est ainsi que la nécessité de rétablir l’influence du pouvoir royal le mène droit à l’enquête, et nous ne serions pas étonnés si c’était M. Barrot qui eût rêvé le premier l’alliance de la monarchie avec les institutions républicaines. Avec un langage empreint de mesure et de modération réelle, M. Odilon Barrot ne parle jamais que pour désorganiser, car c’est désorganiser que proposer des mesures contradictoires. On nous répondra que M. Dupin a dit aussi quelques paroles en faveur de l’enquête ; mais, depuis sa dernière candidature, nous ne nous chargeons plus d’expliquer les paroles de M. Dupin.

Pour M. Odilon Barrot, quelque désir que nous avons de voir un homme aussi probe et aussi loyal se rattacher au gouvernement, nous ne serions pas sans craintes en le voyant à la tête d’une chambre où les idées de conservation ne nous semblent pas encore dominer. Qui sait où irait une assemblée vacillante avec un guide dont les théories, toujours sincères, dévient si singulièrement dans la pratique ? Le parti doctrinaire refuse, dit-on, pour la seconde fois, de porter M. Odilon Barrot à la présidence de la chambre. Nous ne savons quels sont les motifs de ce parti, puisque c’est un de ses membres, M. Piscatory, qui a fait le premier la proposition d’une enquête ; mais quant à sa décision, nous ne pouvons la brimer. Si M. Odilon Barrot échoue au premier tour de scrutin, le centre gauche et le centre droit, appuyés de tous les hommes modérés de la chambre, soutiendront sans doute la présidence de M. Passy, et ce sera le premier nœud d’une majorité appelée à mettre fin au désordre général des esprits. Le centre gauche, qui est de tous les partis celui qui a le plus marqué dans les élections, aura de la sorte la part qui lui revient dans la victoire, et cette victoire ne sera pas fatale aux principes de conservation. M. Thiers aura rempli, et au-delà, tous ses engagemens avec la gauche, et il pourra figurer dans une combinaison où l’absence de ce chef d’un parti parlementaire puissant serait au moins étrange. On ne nous persuadera jamais que l’existence politique de M. Thiers tient à celle de M. Odilon Barrot, et que les deux programmes sont les mêmes. M. Thiers lui-même le tenterait par un excès d’égards, qu’il n’y réussirait pas, et nous le tiendrions pour un esprit gouvernemental, malgré lui, et en dépit de ses velléités révolutionnaires, tout comme nous regardons M. Odilon Barrot comme un esprit uniquement révolutionnaire, malgré la modération de son caractère, et sa volonté bien prononcée de se montrer et de se faire homme de gouvernement.

En conséquence, nous faisons des vœux pour la nomination de M. Passy à la présidence de la chambre. M. Dupin a longtemps présidé la chambre avec beaucoup d’éclat, avec une impartialité remarquable, et les inégalités de ses opinions ne nous empêcheront pas de lui rendre justice. Mais la nomination de M. Dupin ne remédierait en rien aux embarras qui nous assiègent. Rien ne serait jugé entre les partis par ce vote que l’incertitude même de la situation politique de M. Dupin rendrait encore plus équivoque, et l’on se verrait forcé de remettre la répartition des voix à un autre vote, à un vote sur une question politique sans doute, ce qui ne ferait qu’irriter davantage les partis. Espérons donc que le choix du président sera d’une nature assez décisive pour terminer les incertitudes, et amener la formation immédiate d’un cabinet. On dit bien, il est vrai, que M. Dupin a déclaré que, s’il était nommé, il donnerait sa démission pour former un ministère ; mais le ministère sera bien plus tôt formé, si le choix de la chambre tombe sur M. Passy, lui est de la nuance de M. Thiers, et qui paraît devoir s’entendre aussi avec M. Guizot. D’ailleurs, M. Dupin, une fois assis dans le fauteuil du président, pourrait y rester par habitude, et rien ne se trouverait terminé.

Or, le temps presse, la France souffre, nos ports marchands se remplissent de navires qu’on ne songe plus à expédier, les ateliers se vident, les capitaux se cachent, et les faillites s’enregistrent chaque jour dans une effrayante progression. Au dehors, on perd toute confiance dans l’avenir de la France. Les agens étrangers, qui ne voient que la surface de l’esprit public, écrivent à leurs gouvernemens respectifs, que la république frappe aux portes de la monarchie. Les communications deviennent plus difficiles, et chaque jour ajouté à cette crise complique les embarras du dedans et du dehors. Il y a cependant de grands intérêts à régler. Un plus long retard dans la solution de la législation des sucres peut compromettre les produits des douanes et achever la ruine de nos colonies. Les travaux des chemins de fer sont suspendus, et des milliers de malheureux attendent, sans pain, que la chambre s’occupe de leur donner du labeur. La question, de Belgique, qui semblait terminée, se trouve subitement suspendue, et le parti de la résistance belge s’organise de nouveau, dans l’espoir qu’il trouvera de l’appui près d’un nouveau cabinet. Enfin, ici même, à propos de nous ne savons quelle décision de peu d’importance, une feuille de la coalition annonce que la chambre ne sanctionnera aucune des mesures et aucun des choix du ministère actuel, « qui est si peu responsable et qui n’est pas sérieux. »

Voyez où en sont venues les choses, et avec quelle rapidité marchent les idées de désorganisation ! La coalition a attaqué le ministère du 15 avril en disant qu’il n’était pas parlementaire, quoiqu’il eût la majorité dans les deux chambres, et maintenant on attaque le ministère en disant qu’il n’est pas responsable. Or, sait-on qui se trouve responsable, quand le ministère ne l’est pas ? C’est le roi ! Nous voilà tout à coup reportés du milieu du régime représentatif au lendemain des journées de juillet ou aux doctrines de 1792, à la responsabilité du roi, et à l’omnipotence de la chambre, à laquelle on propose de casser les actes du gouvernement !

Qu’on nous dise s’il n’est pas temps : que tous les hommes d’état qui veulent sérieusement le gouvernement représentatif, se réunissent et se liguent pour arrêter le mouvement ? Et nous ne craignons par d’adjurer tous ceux qui ont le pouvoir ou la mission de former un cabinet, quels qu’ils soient, de jeter les yeux sur ce qui se passe, et de se demander si le concours de tous les hommes capables et modérés n’est pas nécessaire en cette difficile circonstance. Depuis un mois qu’on s’agite, on n’a pas fait un pas dans la voie d’une conciliation d’où dépend, à nos yeux, le repos du pays. Au contraire, depuis quelques jours, le centre gauche et le centre droit semblent plus que jamais se défier l’un de l’autre. Nous concevons que dans le centre gauche on puisse s’alarmer d’un rapprochement entre les doctrinaires et les anciens 221. Mais le centre gauche, — nous parlons de sa partie modérée, — ne serait-il pas appelé à jouer le grand rôle dans cette majorité, s’il y prenait place ? Sans doute, quelques-uns des 221 refuseront de s’y joindre, et resteront à part avec quelques doctrinaires peut-être ; mais M. Thiers et M. Guizot, placés dans une combinaison ministérielle, n’importe avec quelle présidence, auraient maintenant pour les soutenir leurs propres partis, et une importante fraction de l’ancienne majorité. En même temps, cette réunion offrirait des garanties et à ceux qui veulent le maintien des idées de modération, comme à ceux qui demandent à grands cris un ministère parlementaire. Qu’on y pense, c’est une forte digue qu’il faut pour arrêter le torrent ; et à moins de se boucher obstinément les oreilles, il est impossible de ne pas entendre son bouillonnement qui augmente chaque jour.

Renouvellera-t-on de nouveau l’impossible et interminable mission du maréchal Soult, qui offrait, il y a quelques jours, le ministère des affaires étrangères au duc de Bassano, au refus de M. le duc de Broglie, dont on cite ces paroles : « Je ne voudrais pas faire partie d’un cabinet où je serais exposé à être protégé, à droite, par M. Guizot, et à être attaqué, à gauche, par M. Thiers ? » - Mais la seule illustration du maréchal, toute grande qu’elle est, ne suffirait pas à parer aux circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Il ne s’agit pas ici d’une répression militaire. L’émeute n’est pas dans les rues. Elle y a passé, il est vrai, quelques momens ; mais elle s’est hâtée de disparaître. L’émeute est dans les esprits ; elle y travaille en sûreté ; c’est là qu’il faut la poursuivre. Or, l’épée du maréchal Soult est impropre à cela. M. le maréchal Soult est une grande personnalité, mais il ne représente ni un parti, ni une opinion, ni même un système ; car, après avoir refusé de soutenir le ministère du 15 avril en s’y adjoignant, il semble aujourd’hui vouloir le reconstruire. Chef d’un cabinet et médiateur entre des chefs politiques, le maréchal jouerait un grand rôle ; tout autre ne lui convient pas, et, au rebours des autres hommes politiques, son importance décroîtrait en raison du peu d’importance de ses collègues. D’ailleurs, et pour terminer en un mot, la crise a lieu dans la chambre, dans l’administration et dans la presse ; la bataille se livre à la tribune, dans les conseils-généraux, tandis que le pays est matériellement tranquille. Il ne s’agit pas de vaincre les hommes, mais de ramener les esprits, et ce n’est pas l’épée, mais la plume et la parole qui peuvent accomplir une pareille mission.

LETTRE


SUR LES AFFAIRES EXTERIEURES




N° XIII.


Monsieur,

Une simple querelle de juridiction entre le gouverneur de l’état du Maine, M. Fairfield, et sir John Harvey, lieutenant-gouverneur de la colonie anglaise du Nouveau-Brunswick, vient d’ajouter aux embarras actuels de l’Angleterre dans l’Amérique du Nord, et de donner lieu à des manifestations assez belliqueuses de la part du gouvernement fédéral. Cette querelle de juridiction, qui au premier abord paraîtrait un peu futile, si dans les plus grandes affaires, la forme n’emportait souvent le fond, se rattache à une question fort importante, à une question de territoire, laissée indécise depuis le traité de 1783, entre l’Angleterre et les États-Unis. Je ne dis pas, remarquez-le bien, que le traité de 1783 ait laissé cette question indécise, car il a prétendu la résoudre, et les négociateurs qui l’ont rédigé n’ont pas eu l’intention de léguer à leurs gouvernemens respectifs une discussion, que plus de cinquante ans après, lord Palmerston et M. Van-Buren dussent trouver aussi peu avancée. Mais, en fait, le traité de 1783 n’a décidé la question que sur le papier, et quand il s’est agi de transporter la décision du papier sur le terrain, on a vu que rien n’était décidé, c’est-à-dire que les deux parties intéressées ne pouvaient pas s’entendre sur l’interprétation. En diplomatie, ce n’est pas chose très rare que la difficulté de s’entendre sur l’application et le sens des traités, et il n’y a peut-être pas eu moins de guerres pour des traités mal faits que pour des traités violés ou méconnus. Cette fois, pourtant, je ne suppose pas qu’on doive en venir à un pareil moyen d’interpréter l’article douteux. L’Angleterre et les États-Unis ont un trop grand intérêt à rester en bonne intelligence, pour recourir aux armes avant d’épuiser toutes les voies de conciliation, tous les moyens d’arrangement que le sujet comporte, et je ne doute pas que les deux gouvernemens n’en aient la sérieuse volonté. Mais à côté, souvent au-dessus de la raison des gouvernemens, se dressent les passions des peuples, passions quelquefois irrésistibles, tantôt aveugles et déplorables, tantôt plus éclairées que les hommes d’état, puissans mobiles des grandes entreprises, soutiens et gages de succès des grandes témérités. Ces passions, qui peut-être n’existent pas ; en ce moment chez le peuple anglais, à coup sûr animent une grande partie de la population américaine, qui ne reculerait pas devant la perspective d’une guerre, pour venger ce qu’elle appelle ses droits, et pour se mettre définitivement en possession du territoire contesté. Aussi faudra-t-il, de la part des deux gouvernemens, beaucoup de prudence, beaucoup de modération, beaucoup de sagacité, pour contenir ce dangereux élan et remettre à des négociations le jugement d’une question que tant de négociations antérieures n’ont pas suffi pour résoudre.

La question dont il s’agit s’appelle, aux États-Unis, « question des frontières du nord-est » entre le Maine et le Nouveau-Brunswick. L’objet en litige est un territoire de dix mille milles carrés, dont le fleuve Saint-Jean, dans sa partie supérieure, est le principal cours d’eau, pays à peu près désert, mais dont les forêts encore vierges possèdent les plus beaux bois de construction du monde ; et ce sont même des déprédations commises dans ces forêts par des aventuriers américains ou anglais qui ont amené la querelle de juridiction dont j’ai parlé plus haut, entre les gouverneurs du Maine et du Nouveau-Brunswvick. Il parait, effectivement, que malgré les assertions contraires du ministre anglais à Washington, la juridiction sur le territoire en litige n’a jamais été réglée par aucune convention formelle, et que, jusqu’à présent, elle a été exercée un peu au hasard par celle des deux autorités qui se trouvait le plus à portée de le faire, d’après les circonstances locales. Cette juridiction contestée n’a guère qu’un objet, c’est la conservation des bois comme propriété publique, quel que soit d’ailleurs le propriétaire. Cependant, de part et d’antre, on accorde, avec beaucoup de réserve et moyennant certaines redevances, l’autorisation d’en extraire des quantités plus ou moins considérables, suivant les règles ordinaires en pareille matière. Or, il y a peu de temps, les autorités du Maine ayant appris qu’une bande de pillards commettait de grands dégâts dans ces précieuses forêts, l’agent territorial de l’état fut envoyé à leur poursuite avec une force de simple police suffisante pour arrêter les coupables et mettre fin à ces désordres. Mais le gouvernement du Nouveau-Brunswick prétendit que la juridiction du territoire contesté lui appartenait exclusivement, s’opposa par la force à l’accomplissement de la mission dont l’agent territorial du Maine avait été chargé, et le fit lui-même prisonnier. Quant aux maraudeurs, il déclara que, loin de les prendre sous sa protection, il allait faire instruire leur procès devant les tribunaux de la colonie.

Sur la nouvelle de cette collision, la population du Maine se souleva tout entière : le gouvernement et la législature se prononcèrent avec la même vivacité ; la milice, qui est fort nombreuse, et, dit-on, fort bien organisée, fut appelée en service actif ; on dirigea des troupes, des munitions, de l’artillerie sur la frontière, on vota des fonds pour soutenir la guerre au besoin ; on fit acheter de la poudre dans les états voisins, et tout prit à l’instant un aspect belliqueux. Bien plus, la législature de l’état de Massachusetts, dont le Maine est un démembrement et qui a conservé des droits utiles sur la moitié du territoire en litige, embrassa aussitôt avec ardeur la querelle de l’état voisin, adopta les résolutions les plus vigoureuses, et se mit en devoir de lui prêter main forte, si la guerre venait à s’engager. Il y a dans ces républiques une sève qui effraie. Heureusement que de longtemps encore le désert ne lui manquera pour s’y développer à l’aise. Mais ce désert, il faut aller le chercher au loin du côté de l’ouest. L’état du Maine en voit un sous sa main, il croit y avoir des droits ; il est prêt à tout subir, à tout braver, plutôt que de renoncer à ses prétentions, à l’espoir d’y répandre un trop plein de population qui, s’il n’existe pas encore, se fera sentir un jour, et demandera impérieusement des bois à défricher, des terres à mettre en culture, des ports à vivifier par le commerce. Voilà le spectacle imposant que présentent aujourd’hui les États-Unis, depuis l’embouchure du Mississipi jusqu’aux bords du Saint-Laurent ! Quoique moins avides d’espace, vous pensez bien que les Anglais du Nouveau-Brunswick ne se sont pas endormis en présence d’un pareil mouvement sur leurs frontières. Ils ont donc fait aussi leurs préparatifs de défense. Mais, s’il faut l’avouer, la partie, en cas de guerre, n’aurait pas été égale. Le nouveau-Brunswick, qui n’avait pris aucune part aux troubles des deux Canadas, était dégarni de troupes régulières ; la milice n’y est pas nombreuse, la population inférieure des trois quarts à celle du Maine ; et tandis que celui-ci aurait été soutenu par l’état si riche du Massachusetts et par les ressentimens de l’état de Vermont contre les autorités britanniques du Canada, la Nouvelle-Écosse aurait pu seule secourir efficacement sir John Harvey, car c’est à peine si l’on aurait pu détacher de Quebec un ou deux régimens à son aide, sans compromettre la tranquillité si difficilement rétablie de ce côté. Mais, jusqu’à présent du moins, tout s’est passé en préparatifs d’attaque ou de défense, qui probablement n’auront pas d’autre suite.

En effet, malgré l’indépendance théorique et pratique dont jouissent individuellement les états de l’Union américaine, le gouvernement fédéral avait bien son mot à dire et son action à exercer dans cette conjoncture. D’ailleurs, le ministre d’Angleterre à Washington, M. Fox, avait aussitôt saisi de la question le secrétaire d’état, M. Forsyth, par une note du 23 février, dans laquelle il invoquait l’intervention officielle du pouvoir central, pour engager le gouverneur du Maine à se désister de ses prétentions et à rappeler ses troupes. C’est dans ce document que se trouve avancée de la part de l’Angleterre une prétention un peu hasardée, je le crois, à la juridiction exclusive sur le territoire contesté en vertu d’un arrangement positif (by explicit agreement) entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Or, ce droit de juridiction paraît être aussi contestable et aussi contesté que la propriété même du territoire sur lequel il devrait s’exercer. L’arrangement explicite allégué par M. Fox est complètement inconnu à Washington, si bien que dans l’ignorance absolue du fait, où il se dit, M. Forsyth demande des explications au diplomate anglais sur son assertion, afin de remonter jusqu’à la source d’une erreur aussi grave [1]. Le gouvernement fédéral répondit à la note de M. Fox que les autorités du Maine, en prenant des mesures pour arrêter les maraudeurs, étaient restées dans la limite de leur droit ; que le gouverneur du Nouveau-Brunswick s’était mépris sur le caractère de l’acte à l’accomplissement duquel il avait cru devoir s’opposer par la force ; qu’il ne s’agissait point d’une agression, mais d’une simple répression de délit par les voies ordinaires et légales ; enfin, que les deux parties avaient le même intérêt à prévenir la détérioration et le pillage d’une propriété publique, et que les autorités du Maine se seraient immédiatement retirées après l’arrestation des coupables, si le gouverneur du Nouveau-Brunswick ne les avait traitées en ennemi. Quant aux suites de cette déplorable collision, le président espérait réussir à les neutraliser, et obtenir de l’état du Maine le renvoi des milices dans leurs foyers ; mais il supposait que de part et d’autre on s’empresserait de relâcher des agens territoriaux et autres personnages revêtus d’un caractère public, qui avaient été retenus comme prisonniers ; puis on demandait à M. Fox des explications sur le principe de juridiction exclusive qu’il avait si témérairement avancé, et la note se terminait par une observation fort juste, à savoir que de pareils évènemens rendaient plus évidente et plus pressante que jamais la nécessité de régler la question des frontières du nord-est par un arrangement définitif.

Tandis que M. Fox et le secrétaire d’état de l’Union échangeaient cette correspondance, les deux chambres du congrès consacrèrent les derniers jours de leur session à l’examen de la même affaire. Elles y apportaient presque autant d’ardeur et de passion qu’en avaient pu y mettre la législature du Maine ou celle du Massachusetts ; elles approuvaient la conduite du premier de ces états et sa résistance aux prétentions de sir John Harvey ; enfin elles s’y associaient, en quelque sorte, par un bill qui confère au président des États-Unis les pouvoirs les plus étendus pour soutenir l’état du Maine dans sa juste querelle, et au besoin pour entreprendre la guerre, si le gouvernement anglais persistait dans ses prétentions. Dans cette grande circonstance, les partis se sont effacés. Whigs et jacksonmen ont voté ensemble pour imposer à M. Van-Buren le devoir et lui donner tous les moyens de faire respecter par l’Angleterre les droits, la dignité nationale et l’intégrité de l’Union. Mais le même sentiment qui dictait à M. Forsyth la dernière observation consignée dans sa réponse au ministre anglais, portait aussi le congrès à recommander au président, par une résolution législative, l’envoi d’une ambassade spéciale en Angleterre, pour le règlement amiable de la question des frontières. Ceci est en effet la question principale, dont la querelle de juridiction entre le Maine et le Nouveau-Brunswick n’est qu’un accessoire épisodique. Voici donc au juste de quoi il s’agit et l’histoire des longues négociations auxquelles a donné lieu l’interprétation de l’article 2 du traité de Paris (3 septembre 1783) entre l’Angleterre et les États-Unis, qui venaient de conquérir leur liberté.

Le territoire que les deux gouvernemens se disputent depuis 1783 est probablement un débris de notre ancienne grandeur coloniale. Il appartenait, selon toute apparence, à l’Acadie ou Nouvelle-Écosse, que la France avait définitivement perdue par le traité d’Utrecht. Mais, sauf ce souvenir historique, rien n’y rappelle la domination française, qui n’y avait jamais été qu’incertaine et mal établie et n’y avait pas jeté ces racines profondes qu’on retrouve encore aujourd’hui dans le Bas-Canada. Quand l’Angleterre a reconnu, par le traité de 1783, l’indépendance des États-Unis, la frontière nord-est de l’Union a été fixée ainsi qu’il suit :

« … A partir de l’angle nord-ouest de la Nouvelle-Écosse [2], c’est-à-dire l’angle qui est formé par une ligne tirée dans la direction du nord, de la source de la rivière Sainte-Croix aux hautes terres ; puis, en suivant la ligne de faîte de ces hautes terres qui séparent les eaux qui s’écoulent dans la rivière Saint-Laurent de celles qui tombent dans l’océan atlantique, jusqu’à celle des sources du Connecticut qui est située le plus au nord-ouest… » Cet article, assez clair en apparence, ne l’était pas en réalité à l’époque où le traité fat conclu, et ne l’est pas davantage aujourd’hui. La situation de l’angle nord-ouest de la Nouvelle-Écosse était problématique ; on ne savait pas encore au juste quelle était la vraie rivière Sainte-Croix, et, à plus forte raison, où il fallait fixer sa source ; et dès qu’on voulut mettre le traité à exécution, on vit que les deux parties contractantes ne s’entendaient pas sur le point de savoir quelles étaient ces hautes terres, qui devaient séparer le bassin du Saint-Laurent du bassin des affluens de l’Atlantique. Cependant, au milieu de ces incertitudes, chaque gouvernement se forma une opinion. Les États-Unis, en établissant leur ligne de démarcation sur la carte, à partir de la source de la Sainte-Croix, dans la direction du nord, lui firent traverser le fleuve Saint-Jean, dont le cours supérieur leur aurait ainsi appartenu, et la firent aboutir à quarante-un milles du Saint-Laurent, vers le quarante-huitième degré de latitude nord. C’était là seulement, disaient-ils, qu’on pouvait trouver les montagnes ou hautes terres voulues par le traité de 1783. Tout le pays à l’ouest de cette ligne, en suivant la crête des montagnes dans la même direction jusqu’à la source du Connecticut, aurait donc été compris dans les limites du territoire de l’Union. Mais en traversant ainsi du sud au nord presque toute l’étendue de la vaste péninsule formée par l’Océan, le golfe du Saint-Laurent et le fleuve du même nom, cette ligne de frontières aurait interrompu toute communication entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse d’une part, et le Canada de l’autre, entre Halifax, une des plus grandes positions maritimes de l’Angleterre, et Quebec, sa grande forteresse dans l’Amérique du Nord, entre les riches établissemens de la Baie-de-Fundy et ce beau fleuve Saint-Laurent, qui est à lui seul toute la vie du Canada. Quoique toutes ces possessions anglaises n’eussent pas, à beaucoup près, en 1783, l’importance qu’elles ont acquise depuis, il est impossible de supposer que les négociateurs anglais du traité de Paris aient cru faire de pareils sacrifices en signant l’article 2 ; et comme on trouve dans les journaux secrets du congrès américain, qu’il fut jugé inutile de continuer la guerre pour obtenir la limite du Saint-Jean (qui est bien en-deçà de la frontière aujourd’hui réclamée par les États-Unis), il est permis de penser que les négociateurs américains n’avaient pas non plus songé à stipuler d’aussi grands avantages pour leur pays. Cependant il faut avouer que les États-Unis ont pour eux, jusqu’à un certain point, la lettre même du traité, tandis que l’Angleterre appelle la raison et l’équité au secours de ses prétentions. Au lieu de chercher par-delà le fleuve Saint-Jean les hautes terres qui doivent marquer la limite septentrionale de l’Union, l’Angleterre soutient qu’il faut rester en-deçà, et indique la colline de Marshill, au nord des sources de la Sainte-Croix, comme la dernière ramification d’une ligne de hauteurs qui répondent suffisamment aux termes du traité ; car leur prolongement au sud-ouest sépare les fleuves qui se jettent dans l’Atlantique, comme la Penobscot, le Kennebec et le Connecticut, de ceux qui se jettent dans le Saint-Laurent. Il est vrai que, pour établir ce système, les Anglais font abstraction du fleuve Saint-Jean et de la rivière Ristigouche, qui ont leur embouchure, l’un dans la baie de Fundy, l’autre dans la baie des Chaleurs, parce que la désignation d’Océan atlantique ne peut s’appliquer à ces deux baies, que les auteurs du traité auraient désignées par leur nom, s’ils en avaient voulu parler. Le roi des Pays-Bas a donné raison aux Anglais sur ce point, qui est de la plus grande importance pour l’interprétation du traité. Mais en dépit de sa décision, très longuement et très ingénieusement motivée, j’ai peine à concevoir que la baie de Fundy, formée par un des replis de l’Atlantique, ne soit pas à peu près la même chose que l’Atlantique elle-même et ne puisse être désignée sous cette dénomination générale.

Je crains bien, monsieur, que ces détails topographiques ne vous aient paru un peu arides ; mais il était impossible de les omettre, car c’est au fond toute la question. Je rentre avec plaisir dans l’histoire.

Plusieurs fois, depuis 1783, l’Angleterre et les États-Unis ont essayé de fixer positivement leurs frontières, conformément au traité de Paris. Vaine tentative ! On réglait péniblement quelques points secondaires ; sur le point essentiel, on ne parvenait pas à s’entendre. Après la guerre de 1812, terminée par le traité de Gand, des commissaires explorateurs furent envoyés sur le terrain par les deux gouvernemens. M. Joseph Bouchette, de Québec, directeur de toutes les opérations cadastrales du Canada (surveyor-general), et auquel on doit le meilleur ouvrage que je connaisse sur les possessions anglaises de l’Amérique du Nord, faisait partie de cette commission. D’admirables travaux furent entrepris, quelques-uns même furent achevés ; mais la question ne fut pas résolue. Les commissaires firent leurs rapports à leurs gouvernemens, et l’on ne s’entendit pas plus que par le passé. La difficulté restait entière. Quel parti prendre ? On déféra le jugement de la contestation à l’arbitrage d’un souverain ami, et ce fut le roi des Pays-Bas qui se chargea de cette tâche épineuse. On lui remit de part et d’autre toutes les pièces du procès, et on lui demanda de déclarer quelles étaient, à son sens, les hautes terres dont les rédacteurs du traité de 1783 avaient entendu parler. Le roi des Pays-Bas examinait probablement la question pendant que la Belgique lui échappait, car la sentence fut rendue et communiquée aux intéressés dans les premiers jours du mois de janvier 1831.

La sentence arbitrale du roi des Pays-Bas n’a point le caractère d’une interprétation, au moins en ce qui concerne le point capital ; c’est une transaction qu’il propose. Il ne dit pas : L’angle nord-ouest de la Nouvelle-Écosse est situé à tels ou tels degrés de latitude et de longitude, les hautes terres dont parle le traité sont celles-ci ou celles-là, et non autres, parce qu’elles réunissent toutes les conditions voulues ; mais il dit au contraire : Vous ignorez depuis quarante-sept ans et vous cherchez inutilement à fixer la position de l’angle nord-ouest de la Nouvelle-Écosse ; eh bien ! je n’en sais pas là-dessus plus que vous, car je n’ai pas sous les yeux des cartes plus complètes que celles dont vous vous êtes servis, et ce n’est ni votre faute ni la mienne si les limites de la Nouvelle-Écosse, sous la domination de la France et ensuite sous celle de l’Angleterre jusqu’en 1783, n’ont pas été tracées plus exactement. Quant aux hautes terres, j’en vois plusieurs lignes ; mais je les trouve toutes sujettes à objection, car les rivières Saint-Jean et Ristigouche, les deux principales du pays en litige, ne sont pas des affluens du Saint-Laurent et ne se jettent point dans l’Océan atlantique, d’où il résulte que les hauteurs qui forment ce bassin au sud et au nord ne séparent point les eaux qui se jettent dans le Saint-Laurent de celles qui se jettent dans l’Atlantique. En conséquence, le plus raisonnable et le plus juste me paraît être de substituer à la démarcation imaginaire du traité de 1783 une délimitation toute nouvelle, en tenant compte, autant que possible, des convenances réciproques. — Tel est à peu près le langage du roi des Pays-Bas, et c’est sur cette base de transaction qu’il a rendu son jugement. Je suis convaincu qu’en étudiant la question, on le trouverait parfaitement équitable ; il assignait aux États-Unis les trois-cinquièmes du territoire contesté ; il leur donnait le partage de la souveraineté sur le cours supérieur de Saint-Jean, qui, à partir d’un certain point, devenait la limite commune : et l’Angleterre, qui aurait pu se plaindre d’un partage inégal, conservait ce qui lui est absolument nécessaire, sa ligne actuelle de communications entre Frédéricton et Québec, par la rive gauche du Saint-Jean. Le gouvernement anglais accepta aussitôt la décision de son allié ; mais il n’en fut pas de même des États-Unis, et ici commence une nouvelle série de négociations qui n’ont eu encore aucun résultat.

Le ministre des États-Unis à La Haye était alors M. Preble, de l’état du Maine, un des rédacteurs de l’exposé soumis à l’auguste arbitre en faveur des prétentions de son gouvernement et des intérêts de sa province. M. Preble, en recevant la décision du roi Guillaume, au lieu de la transmettre purement et simplement au cabinet de Jackson, s’empressa de protester contre, sans attendre des instructions ultérieures, et partit aussitôt pour New-York, d’où il se rendit dans l’état du Maine, avant même d’aller à Washington. II en résulta que la législature du Maine, encouragée par la protestation que M. Preble avait lancée contre la décision du roi des Pays-Bas, prit les devans sur la délibération du président ou du congrès, et déclara que l’arbitre avait dépassé la limite de ses droits, en substituant un compromis à l’interprétation qu’on lui demandait.

Les dispositions du cabinet de Washington et du président étaient cependant beaucoup plus conciliantes, et, s’ils l’avaient pu, ils auraient accepté la transaction. Mais la constitution des États-Unis voulait que le sénat fût consulté ; et, dans cette assemblée, une majorité considérable se prononça pour le rejet de la décision arbitrale, se fondant sur ce que l’état du Maine, dont le consentement était nécessaire pour l’aliénation d’une partie de son territoire, refusait d’y adhérer. M. Forsyth, aujourd’hui secrétaire d’état de l’Union, était un des huit sénateurs qui avaient voté pour l’acceptation. Après cette décision du sénat, le gouvernement fédéral se vit dans l’obligation de notifier au gouvernement anglais qu’il regardait le jugement du roi des Pays-Bas comme non avenu, et, malgré qu’il en eût, de donner à l’appui de sa résolution des raisons plus ou moins justes, à la bonté desquelles il ne croyait peut-être pas. Mais en même temps il faisait espérer au cabinet de Saint-James que la difficulté constitutionnelle pourrait être levée au moyen d’un arrangement qui se négociait alors entre l’état du Maine et le pouvoir collectif de l’Union.

Arrêtons-nous ici un instant. Il me semble, monsieur, que cette prétention de l’état du Maine, qui a servi de base au vote du sénat, est d’une rare impertinence. C’est trancher la question par la question. En effet, de quoi s’agit-il ? De savoir à qui, des États-Unis ou de l’Angleterre, doit appartenir un certain territoire. Et que fait l’état du Maine ? Il dit, de sa seule autorité : « Ce territoire m’appartient, quod erat demonstrandum, je ne veux pas le céder, et je ne me soumettrai à aucune convention qui ne reconnaîtra pas mes prétendus droits dans toute leur étendue. » Et voilà le gouvernement des États-Unis qui se paie de cette raison, la fait valoir et s’en fait une arme contre l’Angleterre, comme si l’état du Maine ou celui de Massachusetts, dont il est né, ne tirait pas exclusivement ses droits du traité de 1783, de ce même traité qu’il est maintenant nécessaire ou d’interpréter parce qu’il est obscur, ou de rectifier parce qu’il est absurde ! Et remarquez bien que la convention à intervenir aura un effet rétroactif, et qu’elle fixera l’étendue de territoire avec laquelle le Massachusetts, et à plus forte raison l’état du Maine, sont entrés dans l’Union. Je crois que ce sont là des vérités incontestables. Mais reprenons.

Le gouvernement fédéral s’était flatté d’un vain espoir, quand il avait compté sur le succès de ses négociations avec l’état du Maine pour terminer le différend à l’amiable. Il s’agissait d’en obtenir la cession du territoire contesté moyennant une indemnité pécuniaire, et, une fois que l’Union aurait été substituée aux droits de l’état du Maine, le cabinet de Washington en aurait disposé pour le plus grand bien de la république tout entière. Mais cette combinaison ne réussit pas. Le Maine avait consenti ; l’état de Massachusetts, dont il fallait obtenir l’autorisation comme propriétaire de la moitié du terrain, refusa son adhésion à l’arrangement proposé, et désormais on dut aviser à d’autres moyens.

Je crois, monsieur, que le gouvernement fédéral était alors de bonne foi, qu’il désirait sincèrement conserver la paix avec l’Angleterre, et qu’il regrettait de n’avoir pu en finir par l’acceptation de la sentence arbitrale du roi des Pays-Bas. Ce qui le prouve, c’est qu’il chercha ensuite, passez-moi le mot, à escamoter la question constitutionnelle par un singulier artifice. Il proposa à l’Angleterre d’envoyer sur les lieux une nouvelle commission mixte, dont le choix pourrait être abandonné à quelque souverain ami, ou qui serait composée des hommes les plus compétens de toute l’Europe, mais qui pourrait chercher les hautes terres du traité à l’ouest de la ligne si obstinément suivie jusqu’alors. Cette proposition, qui semble dérisoire, puisque selon le traité il fallait chercher les hautes terres sur le prolongement d’une ligne tracée dans la direction du nord (due north), fut réitérée plusieurs fois au ministre anglais par le secrétaire d’état de l’Union, le plus sérieusement du monde. Le ministre anglais avait beau faire observer qu’en s’écartant à l’ouest, on ne restait plus dans les termes sacramentels du traité de Paris ; le cabinet de Washington répondait que si, par ce moyen, on rencontrait des hautes terres conformes à la définition du traité, l’état du Maine n’aurait rien à objecter, et qu’au besoin on le mettrait à la raison.

Et aujourd’hui enfin, après tant de correspondances, de notes et d’explorations, où en est cette grande affaire ? Je vous le dirai en peu de mots, car j’ai hâte de finir. Le gouvernement anglais a retiré l’adhésion qu’il avait donnée à la transaction proposée par le roi des Pays-Bas, et il a consenti à l’envoi d’une nouvelle commission sur le terrain, mais à une condition, jusqu’à présent repoussée par les États-Unis : c’est que ni le fleuve Saint-Jean, ni la rivière Ristigouche, ne seraient considérés comme fleuves s’écoulant dans l’Océan atlantique. Et vraiment je ne suis pas étonné de ce que le gouvernement fédéral repousse ce principe in limine ; car, s’il l’admettait, ce serait bataille gagnée pour l’Angleterre. Les États-Unis ont fait d’ailleurs une offre positive que l’Angleterre, à son tour, rejette hautement : c’est de fixer pour limite le cours du fleuve Saint-Jean, dont ils désirent depuis long-temps la libre navigation. Ils prendraient ainsi position sur le littoral de la baie de Fundy, et le petit sacrifice qu’ils feraient au nord serait amplement compensé par l’importance des acquisitions qu’ils feraient à l’est.

Comment tout cela finira-t-il ? Évidemment, monsieur, par une transaction. Le roi des Pays-Bas avait fort bien jugé. Il faut de toute nécessité que les communications de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick avec le Canada demeurent libres et faciles ; c’est une des conditions essentielles du maintien de la domination anglaise dans ces contrées, et les Anglais ne s’en départiront pas. L’absorption des colonies anglaises dans l’Union américaine est, ou sera peut-être, un fait providentiel, fatal, inévitable ; mais il n’est pas mûr. Ce qui s’est passé depuis dix-huit mois dans les Deux-Canadas le prouve assez, et l’Angleterre me semble d’humeur à retarder le plus qu’elle pourra cet accomplissement de la destinée.

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COURS DE LITTERATURE ETRANGERE


A LYON




Les nouvelles facultés de provinces justifient l’idée qui a présidé à leur création, et plus elles avanceront dans la mission d’enseignement qui leur a été confiée, plus elles exciteront de sympathies, il faut l’espérer. Celle de Lyon qui s’est signalée dès son origine par des leçons brillantes, vient d’acquérir de nouveaux titres à l’intérêt. Le 10 de ce mois, M. Edgar Quinet a ouvert son cours de littérature étrangère. Le jeune et savant professeur a réalisé dès son début dans une nouvelle carrière tout ce que promettait sa réputation d’écrivain ; l’auditoire qui se pressait autour de sa chaire a été à diverses reprises vivement ému. Avec nos sympathies pour M. Quinet, et la connaissance que nous avons de son talent, nous aurions voulu, nous l’avouons, le voir placé sur un plus grand théâtre. Nous croyons qu’une chaire à Paris ne serait que la juste récompense de tant de travaux d’art, de poésie et d’érudition entrepris avec tant de courage, exécutés avec tant de bonheur. En attendant que nos vœux et nos espérances se réalisent, il faut féliciter M. Edgar Quinet de professer du moins au milieu d’un public intelligent, qui saura, nous n’en doutons pas, s’associer à toutes ses idées et rendre justice à ses efforts. De notre côté, nous chercherons à étendre le cercle de publicité du nouveau cours, et le morceau de littérature que nous publions aujourd’hui ne sera pas le seul que M. Edgar Quinet livrera à la Revue.


Messieurs,

Si l’alliance des peuples repose sur l’union de leurs esprits ; si, en apprenant à se connaître, ils apprennent à se respecter, à s’aimer, à s’aider mutuellement ; si, détruire parmi eux un préjugé, c’est détruire une inimitié, et avec elle une cause de violence et d’oppression pour tous, il faut considérer l’établissement des chaires de littératures étrangères comme une institution libérale par sa nature même ; et, pour ma part, je déclare obéir en ce moment à mes convictions les plus vives lorsque je viens servir ici d’organe à une pensée qui a fait, jusqu’à ce jour, l’une des occupations les plus constantes de ma vie, et comme ma religion littéraire et politique, je veux dire l’unité des lettres et la fraternité des peuples modernes.

Après cet hommage rendu à l’institution de cette chaire, le premier sentiment que j’éprouve en arrivant dans cette enceinte, est le besoin de saluer cette ville hospitalière qui, ayant subi, depuis un demi-siècle, tant de fortunes diverses, se relève toujours plus noble et plus sérieuse de chacune de ses épreuves. Ce n’est point sans raison que ceux qui en ont posé la première pierre la considéraient par avance comme la reine de la France méridionale ; elle n’a point menti à ces augustes présages. Son règne pacifique s’est accru pendant toute la durée du moyen-âge ; elle a répandu l’abondance autour d’elle ; et son histoire s’est écoulée sans bruit, comme les ondes de ses deux fleuves généreux, qui, images de sa propre destinée, s’unissent dans son sein et fertilisent leurs rivages, sans jamais les dévorer : règne fondé, non sur le sang, mais sur la sueur des hommes l Élevée d’abord sur sa colline, comme un camp retranché, au milieu du tumulte des armes, il semble qu’après cette éducation, elle aurait pu, comme une autre, tenter la carrière de la force et de la violence. Mais, quoique fille de Rome, l’exemple de sa mère ne l’a point éblouie, ou plutôt, par son application constante aux conquêtes pacifiques de l’industrie, elle est entrée, dès l’origine, dans la voie et dans la destinée des peuples modernes. Terre consacrée par le travail des hommes ! Les générations s’y sont succédées, et chacune d’elles, en naissant, a retrouvé ce peuple fidèle à son ancienne tâche. On dirait que cette ville s’est proposé, dès son commencement, de fournir le type accompli de l’industrie réglée et transformée par le christianisme ; car, sous l’apparence des intérêts matériels, elle a toujours conservé la tradition des pensées les plus hautes ; le commerce s’y est anobli de bonne heure dans le sang des martyrs. Depuis ce jour, deux principes habitent dans ces murailles : d’une part l’esprit industrieux du midi de l’autre la spiritualité du nord ; et c’est ce double génie qui fait encore aujourd’hui la grandeur et l’originalité de Lyon entre toutes les villes de France.

Aussi, messieurs, quelle que soit, dans ce pays, la puissance des intérêts matériels, je n’ai jamais douté qu’il n’y eût une large place pour les intérêts de la pensée ; et l’accueil, si mérité que vous avez fait à chacun de mes collègues a dû dissiper, à cet égard, jusqu’au moindre doute dans l’esprit des plus incrédules. Dans le vrai, qu’est-ce que cette inimitié native que l’on a voulu établir de nos jours entre les arts de l’industrie et les arts exclusivement appelés libéraux, comme si ce titre de noblesse ne s’appliquait pas également aux uns et aux autres ? Les anciens ne connaissaient guère ces artificielles distinctions. Pour eux, le dieu du commerce était aussi le dieu de l’éloquence, et sa première industrie fut d’inventer la lyre. En effet, les découvertes accomplies dans le monde matériel, depuis le vaisseau des Argonautes jusqu’à la boussole, jusqu’à l’invention de l’Amérique, ces grandes trouvailles de l’esprit de l’homme, sont sorties des mêmes instincts qui ont produit les découvertes dans le monde idéal. On pourrait considérer l’industrie comme un artiste immortel qui’ depuis les jours de Triptolème jusqu’à ceux de Watt, change, transforme incessamment le globe terrestre. C’est un Titan qui façonne de sa main toute-puissante l’argile sacrée sur laquelle il veut imprimer le sceau et la marque de son intelligence. Il creuse des canaux ; il change le cours des fleuves ; il fouille le rivage des mers. Mais qu’est-ce que tout cela, sinon soumettre le monde visible à l’idéal, et le créer ; en quelque sorte, une seconde fois ? Défricher les forêts, édifier des cités, marquer l’enceinte des empires à venir, comme on le fait aujourd’hui dans l’Amérique du Nord, c’était là autrefois la mission des Orphée et des Linus de Thrace. Remarquez, en outre, que l’industrie n’est pas plus que l’art son propre but à elle-même. Le navigateur qui traverse les mers pour échanger le produit de ses travaux, a, sans doute, pour but prochain le port où il doit aborder ; mais, par-delà ce port, il en entrevoit un autre avec le repos et l’immuable récompense de ses sueurs. Nul ne travaille pour le simple plaisir de travailler. Il y a au fond de toute industrie, de tout effort de l’homme, une pensée vers laquelle il tend sans cesse. Or, ce rivage lointain et radieux, c’est aussi celui vers lequel tendent l’artiste, le poète, le philosophe, en sorte qu’ils se ressemblent tous par le but ; ils ne diffèrent que par les moyens.

De là, messieurs, les cités les plus industrieuses ont souvent été les plus passionnées pour les arts ; je me contenterai de citer, chez les anciens, Athènes, Corinthe ; chez les modernes, Florence, Venise ; et de nos jours même, où le poète par excellence s’est-il montré ? Goethe, au milieu des banques de Francfort ; Byron, dans la grande fabrique de l’Angleterre ; M. de Chateaubriand, au milieu des arrivages de Saint-Malo ; tout près de nous, M. de Lamartine, parmi les pressoirs de la Bourgogne ; et dans l’enceinte même de ces murailles, M. Ballanche, le plus spiritualiste des écrivains de nos jours.

Loin donc de penser que les arts du commerce excluent les arts libéraux, et que toute parole qui tombe sur ce sol laborieux soit nécessairement perdue, j’entre avec confiance dans ce grand atelier de l’industrie française, persuadé que, si mon enseignement y reste sans fruit, j’ai du moins, pour ma part, beaucoup de choses à apprendre dans un pays où s’agitent tant de faits, tant d’intérêts divers, tant d’espérances, comme aussi tant de douleurs infinies.

Après cette première question s’en présente une seconde. Que viens-je faire ici ? Quel espoir, quelle pensée, quelle doctrine, m’y conduisent ? Viens-je tenter ici, au cœur des provinces françaises et à l’imitation de nos pères, je ne sais quel fédéralisme dans l’art ou dans la philosophie ? Ou bien, viens-je exalter dans ces choses l’infaillibilité de Paris, et me ranger sans réserve à ce capricieux empire ? Ni l’un ni l’autre, messieurs. Permettez-moi de m’expliquer là-dessus sans détour. Le moindre déguisement à cet égard serait aussi indigne de vous que de moi.

Si le caractère des provinces françaises n’eût commencé à changer que depuis la révolution de 89, il eût été sauvé sans doute, il y a moins d’un demi-siècle, par l’héroïsme de cette ville martyre. Mais c’est depuis la fin même du moyen-âge que ces originalités puissantes des provinces ont commencé à se perdre et à se fondre dans l’organisation homogène de la France moderne. Evoquerons-nous donc aujourd’hui des fantômes de Guienne, de Normandie, de Bourgogne, de Franche-Comté, pour chercher les élémens d’un art novateur, et rangerons-nous en bataille ces morts glorieux contre l’esprit et le génie de notre temps ? A Dieu ne plaise ! Les barrières qui séparaient les intelligences les unes des autres dans ce pays sont tombées ; qui pourrait, qui voudrait les relever ? Une même ame, une même vie, un même souffle, parcourent aujourd’hui la France entière. Un même sang circule dans ce grand corps. Au lieu de nous renfermer dans l’enceinte des opinions, des préjugés, des sentimens même d’une partie quelconque de ce pays, il faut donc travailler à penser en commun avec lui. Du sein de nos traditions locales, élevons-nous avec lui jusqu’à la conscience de ses destinées ; c’est de ce point de vue seulement que nous pourrons, comme du sommet d’une haute tour embrasser tout l’horizon moral de notre temps. Hommes de province, la France a grandi sur nos ruines. Ce sont nos débris qui ont fait son marche-pied. Resterons-nous ensevelis dans le regret d’un passé qui n’est plus et qui ne doit plus renaître ? ou plutôt, ne nous convierons-nous pas tous les uns les autres à nous associer à ce génie formé du génie de tous, et qui couvre nos discordes passées de ce grand nom de France ? Cette question, il me semble, est résolue pour nous. En effet, messieurs, dans cette assemblée je cherche des provinciaux ; je ne trouve plus que des Français.

Mais si la conscience de ce pays, dans la suite de son histoire, s’est élevée par degrés, de la commune à la province, de la province à la France, je dis de plus que cette progression ne doit pas s’arrêter en ces termes. En effet, toute belle qu’elle est (et je vous supplie de ne pas vous méprendre sur la parole que je vais prononcer), toute resplendissante qu’elle est dans la famille des peuples, la France n’est pourtant qu’une province de l’humanité, et si nul d’entre nous ne consent à s’enfermer dans les habitudes d’esprit d’une fraction de ce territoire, par une raison semblable, ce pays tout entier aspire d’un même effort à sortir de ses propres liens pour connaître ce qui se passe hors de lui, et se confondre ainsi avec le génie du genre humain lui-même. Combien à ce point de vue l’esprit de Londres, de Paris, de Berlin, de Pétersbourg, de Philadelphie, n’est-il pas encore provincial ! Visitez ces grands rassemblemens d’hommes ; interrogez-les les uns sur les autres, vous verrez combien ils se connaissent mal, et combien, en vertu de cette ignorance, ils se décrient mutuellement. Querelles de districts et de cantons dans le grand empire de la civilisation moderne !

Par là, je suis ramené aux littératures étrangères, qui doivent être l’objet principal de ce cours ; et ici je regrette d’être obligé de me servir de ce mot étranger, comme si rien pouvait nous être tel dans le spectacle des passions, des douleurs, des croyances de l’homme, représentées par la parole humaine, et comme si nous n’étions pas tous concitoyens dans la même cité de la beauté de l’art et de l’immortalité. Oui, c’est par une impuissance de langue que je suis obligé d’appeler de ce nom ceux qui, depuis Job et Homère jusqu’à Dante et Shakspeare, ont souvent fait parler le mieux nos sentimens les plus intimes, et vécu le plus familièrement dans le secret de nos ames. Mais enfin, puisqu’il faut s’en tenir à cette expression indigente, où est celui d’entre nous qui n’a pas d’avance gardé une place à son foyer pour tant d’hôtes immortels qui frappent aujourd’hui à notre seuil ?

Il est des siècles solitaires qui, uniquement occupés d’eux-mêmes, vivent de leur propre substance. Détachés de tous les autres, ils les dédaignent ou les ignorent. J’apprécie, comme je le dois, le génie de ces époques. Je sais qu’elles rachètent par des qualités plus indigènes l’esprit d’étendue qui semble leur manquer. Mais quand ces temps sont passés, tous les regrets du monde ne les feraient pas renaître. Ébloui par sa propre splendeur, le siècle de Louis XIV a pu, d’une manière toute royale, mépriser ou méconnaître le génie des peuples modernes. Racine a pu ignorer jusqu’au nom de ses deux grands précurseurs, Dante et Shakspeare. Il y avait encore des Pyrénées entre les peuples, lorsqu’il n’y en avait plus entre les rois. D’ailleurs, toutes les nations modernes ont passé à leur tour par cet enchantement ; chacune d’elles s’est considérée en son temps, et non pas sans quelque raison, comme la fille unique de la Providence. Ce genre d’idolâtrie a même servi à montrer dans une complète indépendance leurs instincts et leur caractère natif. Le malheur est que cet esprit ne peut plus rien produire de grand ni de fécond. En se voyant, se touchant, se mesurant de la tête, tous les peuples ont perdu quelque chose de la sublime infatuation de la solitude. Désormais nous pouvons nous haïr, nous pouvons nous aimer, mais non plus rester indifférens les uns à l’égard des autres. Que si nous voulions en cela imiter l’incurie superbe dans laquelle se complaisait le siècle de Louis XIV, nous ne retrouverions ni sa sérénité, ni son majestueux repos. Sans acquérir ses qualités, nous perdrions celles de notre temps ; nous ne serions ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l’avenir. Où serions-nous donc, messieurs ? Dans le faux, c’est-à-dire dans le néant.

On n’a pas laissé cependant d’élever de sérieuses objections contre l’étude des littératures étrangères ; on a pensé d’abord que le génie national ne peut manquer de s’altérer dans un commerce assidu avec le génie des autres peuples, et que l’esprit de création s’affaisse sous le fardeau de trop d’œuvres de l’imagination de l’homme. A cela je réponds que nous ne sommes pas libres de rejeter le fardeau de gloire du passé, que c’est là un héritage qu’il nous faut accepter comme la civilisation même, que l’ignorance volontaire est un mauvais moyen d’atteindre à l’originalité, que plus nous apprenons de choses, plus s’agrandit pour nous le cercle de l’inconnu, et qu’ainsi cette crainte de tout savoir qui semble préoccuper et enchaîner beaucoup d’imaginations est un scrupule sur lequel il est facile de les rassurer. Bien mal conseillé par son génie serait celui qui, dans la crainte de perdre son instinct et son inspiration native, se frustrerait de toute correspondance avec le monde extérieur, et fermerait les yeux à la lumière du jour. Une inspiration qui serait si facilement détruite vaudrait-elle la peine d’être conservée ? J’en doute fort. On raconte que, pour rendre la voix des rossignols plus mélodieuse, il faut leur crever les yeux : je ne sais si le moyen est assuré ; mais le fût-il, j’aimerais toujours mieux la mélodie de ceux qui, dans le fond des forêts, peuvent épier le jour pour saluer ses premiers rayons. Bien loin de croire que l’imagination des hommes s’accommode ainsi de réticences calculées et d’ignorance préméditée, je suis au contraire persuadé que, si nous pouvions nous représenter quelque part un Homère de nos jours, il posséderait toute la science de notre temps, c’est-à-dire l’esprit des questions principales qui se débattent dans la religion, la philosophie, la politique, l’industrie et l’histoire naturelle, et que de plus il connaîtrait les tempéramens divers des peuples modernes, de la même manière que l’Homère de l’antiquité connaissait les arts, les métiers, les caractères et les dialectes de toutes les tribus helléniques.

En effet, l’on n’imite servilement que ce que l’on connaît mal, et le plus grand joug pour l’homme sera toujours celui de son ignorance. On ne domine une doctrine qu’à la condition de s’en faire une idée juste ; nous ne régnons que sur ce que nous connaissons ; nous sommes esclaves de tout le reste. Un génie étranger que nous sommes incapables de mesurer, d’apprécier, de juger exerce sur nous une sorte de puissance magique ; il nous arrache à notre propre existence pour nous revêtir de la sienne, et nous ne pouvons lutter contre cette fascination qu’en approchant de ses œuvres pour les interroger et pénétrer jusque dans le mystère de leur composition. Quand a-t-on vu paraître en Europe le plus d’imitations fausses et banales de l’antiquité grecque ? Dans le temps où cette antiquité était le plus mal connue, dans le XVIIIe siècle. Le nôtre n’a pu se délivrer de ce vain spectre qu’en étudiant le génie grec dans sa simplicité divine et dans ses profondeurs les plus cachées. De même, jamais notre pays, tout superbe qu’il est, n’a été courbé sous le joug de l’imitation étrangère plus que dans les années qui ont suivi le blocus glorieux de l’empire. Alors l’image confuse de ces littératures qui se révélaient, en quelque sorte, pour la première fois, exerçait une puissance presque invincible ; et, au milieu de ce débordement de pensées et d’emblèmes étrangers, la France ne s’est retrouvée elle-même que depuis qu’elle a commencé à examiner attentivement cet univers nouveau pour elle. Un peuple comme un individu n’achève de se connaître qu’en connaissant le monde.

Il suit de là, messieurs, une conséquence à laquelle j’ai hâte d’arriver, c’est que le débat de la prééminence absolue d’une nation sur les autres ne nous occupera pas long-temps. Cette question ainsi posée est aussi insoluble que l’a été, dans le XVIIe siècle, celle des anciens et des modernes. Qui l’emporte du génie allemand, ou anglais, ou italien, ou espagnol ? Question déclamatoire qui ne contient point de réponse. Que diriez-vous d’un naturaliste qui se poserait gravement la question de savoir lequel a la supériorité métaphysique du cèdre du Liban ou de l’olivier de l’Attique, du pin d’Italie ou du chêne des Gaules ? Le vrai naturaliste ne procède point ainsi ; il étudie chaque objet de la nature pris en soi ; puis, le comparant avec son analogue, il déduit de là les lois générales de l’organisation. De même, celui qui ne porte dans les lettres que la passion de la vérité, considère chaque objet de l’art comme un objet de la nature même ; il en étudie la formation, et, le comparant avec les monumens d’un même genre, il n’aspire pas au plaisir futile de briser les uns par les autres et au profit d’un seul ces produits immortels de la nature humaine ; mais il déduit de cet examen la science suprême des lois qui régissent les arts dans un ordre aussi immuable que celles qui s’appliquent au développement des corps organiques et inorganiques dans tous les règnes de la nature.

Remarquez avec moi, messieurs, que la France est singulièrement bien placée pour entrer dans ce système de critique comparée, qui semble lui appartenir par la nature même des choses. La variété de ses provinces ne correspond-elle pas à celle des littératures modernes, et quelle que soit la diversité des instincts de l’Europe, n’a-t-elle pas autant d’organes pour en saisir le caractère ? Par le midi et le golfe de Lyon ne touche-t-elle pas à l’Italie, à la patrie de Dante ? De l’autre côté, les Pyrénées ne la rattachent-elles pas comme un système de vertèbres à la contrée d’où sont sortis les Calderon, les Camoëns, les Michel Cervantes ? Par les côtes de Bretagne ne tient-elle pas intimement au corps entier de la race gallique, qui a laissé son empreinte dans tout le génie anglais ? Enfin, par la vallée du Rhin, par la Lorraine et par l’Alsace, ne s’unit-elle pas aux traditions comme aux langues germaniques, et ne jette-t-elle pas un de ses rameaux les plus vivaces au cœur de la littérature allemande ? Les provinces de France sont ainsi, en quelque manière, les membres et les organes par lesquels ce grand corps atteint toutes les parties de l’horizon et saisit les objets et les formes qu’il veut s’assimiler. Il résulte aussi de cette diversité qu’étant en communication avec l’Europe entière par sa circonférence, la France n’a point à redouter une influence exclusive, que le nord et le midi s’y corrigent l’un l’autre, et que ce pays appelé à tout comprendre, peut s’enrichir de chaque élément nouveau sans jamais se laisser absorber par aucun.

D’ailleurs, messieurs, en même temps que les littératures modernes sont devenues une partie essentielle de la critique, la science de l’antiquité a pris une figure toute nouvelle. Long-temps on n’avait étudié que la partie, pour ainsi dire, visible et extérieure du génie de la Grèce et de Rome ; de nos jours, on a pénétré jusqu’au sanctuaire même, de cette double civilisation, au sein de ses religions, de ses dogmes, de ses cultes ; et c’est son ame même qui nous est peu à peu dévoilée jusqu’en ses derniers replis. Ajoutez qu’au-delà de la Grèce et de Rome, un monde inconnu commence lui-même à surgir. Je parle de l’Orient. Il n’a pas suffi aux théologiens et aux philologues de notre temps, de porter dans l’étude des monumens hébraïques, une liberté d’esprit qui a créé, pour ainsi dire, une nouvelle science, l’exégèse. Quelque chose de plus extraordinaire se rencontre en ce moment. Sur les bords du Gange et de l’Indus a été retrouvée toute une civilisation avec une langue sacrée, des hymnes, des épopées, une philosophie, une théologie, une scolastique ; monde encore enveloppé de ténèbres, dont quelques contours ont été seuls explorés, mais qui, dans tous les cas, recule notre horizon et semble vieillir le genre humain de tout un cycle ; en sorte que, de quelque côté que nous jetions les yeux, le cercle s’agrandit, et l’esprit de province cède partout en chaque peuple à l’esprit de l’humanité même.

Je sais bien que, par compensation, l’on se plaint que les esprits visent aujourd’hui à un idéal de grandeur exagérée, et que nul ne borne plus son ambition à ces formes gracieuses et tempérées qui marquaient, au dernier siècle, presque toutes les tentatives dans les arts et dans les lettres. J’admets la justesse de ce reproche. Mais à qui s’adresse-t-il, messieurs ? A notre temps lui-même. N’est-il pas vrai que depuis un demi-siècle, depuis l’avènement de la révolution française, il se passe quelque chose de grand et d’insolite dans le monde ? N’avons-nous pas assisté à des destinées colossales ? N’avons-nous pas vu de nos yeux des jours gigantesques ? Et quoi de plus démesuré que le drame qui, commençant par Arcole, a fini par Sainte-Hélène ? Depuis que la paix est rentrée dans le monde, les évènemens ont changé de caractère ; mais ils se sont toujours développés sur une vaste échelle. L’Europe et l’Orient ne se pénètrent-ils pas de mille manières ? Le commerce lui-même n’est-il pas établi sur d’immenses proportions ? Les voies de communication qui détruisent aujourd’hui les distances n’ouvrent-elles pas à l’industrie un avenir qui tient du prodige ? Lyon, Alexandrie, New-York, ne se touchent-ils pas ? Et lorsque l’histoire et les faits, le commerce et l’industrie, atteignent ainsi des mesures colossales, comment voudrait-on que l’imagination des hommes, la critique littéraire, l’art en un mot, assistassent tranquillement à ce spectacle, et que la poésie, qui, de sa nature, amplifie le vrai, n’aspirât pas, de son côté, à des formes qui puissent répondre à la grandeur des choses ?

Jusqu’à ce moment, je n’ai envisagé les littératures que dans leur rapport avec le génie des arts. Quant à leur relation avec la sociabilité en général, il ne mie serait pas difficile de démontrer que l’étude des littératures comparées sera désormais une partie nécessaire de notre éducation civile. Après un demi-siècle de luttes dont l’issue a été de rapprocher les peuples, après que cette union de tous a été cimentée par les larmes et par le sang de deux générations, que reste-t-il à faire aux lettres, si ce n’est à resserrer cette alliance et à marier les esprits que le baptême des combats a déjà marqués d’un même signe ? Dans un âge héroïque, et qui pourtant est bien près de nous, n’avons-nous pas vu des bulletins immortels rapprocher et réunir des noms et des distances étonnés de se trouver ensemble ? Lodi, Aboukir, Austerlitz, Moscou, Waterloo ! Notre imagination n’a-t-elle pas été accoutumée dès notre berceau à voyager d’un climat à l’autre ? Or, ces lieux, ces peuples, ces climats, ces génies divers, que la gloire nous a montrés au pas de course, n’est-ce pas aujourd’hui une nécessité pour nous d’apprendre à les estimer autrement qu’à travers la fumée des combats et les évocations de la colère ? Après avoir régné sur l’Europe, la France la jugeant aujourd’hui sans passion et sans haine, c’est là le spectacle qu’il nous reste à connaître, après avoir épuisé tous les autres. Le glaive a réuni les peuples au lieu de les diviser. En les frappant l’un après l’autre, il a fait paraître en chacun d’eux une même religion politique et sociale. Après que l’épée a ainsi rapproché les esprits qu’elle semblait partager, l’art, l’art tout seul, continuera-t-il la guerre, et sera-t-il donné à quelques gens de plume de jeter dans la balance du monde leurs petits systèmes, leurs aigres antipathies, et de tacher d’encre le grand contrat d’alliance des peuples européens ? Non, messieurs. Quand la guerre serait dans toutes les autres parties de la société moderne, je dis que l’art resterait désormais un terrain sacré où viendraient s’amortir toutes les haines, pour ne plus laisser paraître que l’unité d’un même esprit de famille. Au-dessus de la région de nos passions, de nos luttes intérieures et extérieures, au-dessus des grands champs de bataille de nos pères, planent désormais comme un chœur unique, les Dante, les Shakspeare, les Racine, les Corneille, les Voltaire, les Calderon, les Goethe, qui, environnés de leurs créations immortelles comme eux, s’unissent dans un même esprit ; et, quelles que soient les querelles de l’avenir, tous ensemble se tenant par la main, ils se présenteront toujours entre les rangs ennemis, comme les Sabines entre les armées du Latium, pour rappeler aux peuples déchaînés les uns contre les autres qu’ils font partie d’une même cité, d’une même famille, que leur parenté ne souffre plus de divorce, et que c’est une guerre impie que la guerre des frères contre les frères.

Est-ce à dire qu’il faille tout admettre sans discussion et ramener tous les monumens de l’imagination humaine au niveau d’une même égalité forcée et mensongère ? Loin de là, ce que je voudrais conclure de tout ce qui précède, c’est que l’art est un sanctuaire dans lequel il ne faut entrer qu’après une sorte d’épreuve intérieure. Laissons sur le seuil nos passions, nos préjugés, nos discordes, si nous le pouvons. N’aspirons qu’à la lumière, à la beauté, à la vérité, à la liberté suprême. Partout où elles se trouveront, soyons sûrs que là est la patrie immortelle de notre intelligence. Au lieu de rejeter la critique, je voudrais, au contraire, que chacun de nous, avant de l’appliquer ici, commençât par l’exercer sur lui-même. En effet, les monumens des arts sont le dernier effort de l’homme pour s’élever au-dessus de sa condition terrestre. C’est, après la religion, son aspiration la plus haute. Pour l’observer et le juger dans cette sublime occupation, ne convient-il pas de nous dépouiller nous-mêmes de nos propres misères ; et, avant de faire comparaître devant notre propre conscience les plus pures imaginations du genre humain, ne devons-nous pas chercher à nous orner intérieurement de cette beauté morale que chaque homme peut toujours découvrir en lui-même ? Travaillons donc, comme dit Pascal, à bien penser. Ce sera là toujours la meilleure des rhétoriques.

Conçu dans cet esprit, ce cours, si le temps et les forces nécessaires pour l’achever me sont accordés, devrait être une histoire de la civilisation par les monumens de la pensée humaine. La religion surtout est la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers les siècles ; elle nous servira de guide. Mais la religion marche environnée de la poésie et suivie de la philosophie : je ne l’en séparerai pas. Cultes, législations, arts d’imitation, littératures, systèmes de philosophie, industrie même, ces choses sont désormais indivisibles. Joignez à cela que les plus nobles pensées des peuples ne sont pas toujours celles qui ont été exprimées par les lettres. Les traditions orales s’élèvent souvent à une hauteur où les monumens écrits n’atteignent pas. Enfin, il est des peuples qui n’ont laissé aucun livre et qui pourtant ont été grands par la pensée. J’essaierai de retrouver les traces de leur intelligence ; et, de la même manière que l’esprit d’un auteur s’éclaire des détails de sa vie privée, je chercherai à montrer la concordance du génie religieux, littéraire et philosophique des peuples avec ce que l’on peut appeler leur biographie, c’est-à-dire avec le caractère général de leur histoire et les formes dominantes de la nature dont ils ont ressenti l’influence.

Notre vie est rapide, messieurs. Un moment à peine nous est accordé pour nous informer de cet univers, après quoi il faut mourir. Donnons-nous donc à la hâte le spectacle de ce que les hommes ont pensé, inventé, cru, espéré, adoré avant nous. En rattachant tout ce passé à notre courte existence, il semblera que nous nous agrandissions nous-mêmes, et que, d’un point imperceptible, nous fassions, nous aussi, une ligne infinie.


EDGAR QUINET.


THEATRE-FRANCAIS


Mademoiselle de Belle-Isle

par M. Alexandre Dumas




Entre tant de gens de talent qui se fourvoient, et qui semblent, à chacune de leurs œuvres nouvelles, vouloir réaliser sur eux-mêmes la décadence dont parle le vieux Nestor à l’égard des générations successives, c’est un vrai plaisir qu’un succès soudain, brillant, facile, qui, pour l’un d’eux, remet toutes choses sur le bon pied, et montre qu’une veine heureuse n’est point du tout tarie. M. Alexandre Dumas est un auteur aimé du public, et l’on a applaudi de bon cœur sa spirituelle et vive comédie. On a retrouvé de primesaut l’auteur de Henri III, d’Antony, même d’Angèle : de la rapidité, du trait, du mouvement, un entrain animé, impétueux, habile, qui laisse peu de trêve aux objections, qui amuse avant tout et enlève, qui touche quelquefois. La vocation dramatique de M. Dumas est si nettement décidée, qu’il y a lieu de s’étonner qu’il s’en détourne jamais pour des écrits dont l’intérêt unique est encore un reflet de ce talent de scène qui lui a été donné. Dans ses pièces même de théâtre, il a, une ou deux fois, essayé d’un certain genre qui passe, avec raison, pour plus noble, plus sérieux et plus profond. Quoique de tels efforts, s’ils étaient suivis avec constance, soient de ceux qu’il y a presque obligation à favoriser, et quoique l’auteur de Christine ait paru un moment vouloir les poursuivre, nous croyons que c’est au théâtre surtout que l’effort ne doit point paraître trop prolongé. Si l’on a une vraie veine, l’important est de la développer et de la pousser un peu haut sans doute, mais avant tout de la reconnaître et de la suivre, M. Dumas qui, en un ou deux momens, avait pu sembler forcer la sienne, a bien plutôt, le reste du temps, donné à regretter qu’il en abusât en sens contraire par son trop de facilité à la répandre et à l’égarer dans des collaborations peu dignes de lui. Aujourd’hui il se retrouve lui seul et lui-même tout entier, à son vrai point naturel ; il ressaisit le genre de son talent dans la direction la plus ouverte et la plus sûre. Qu’il y demeure et qu’il y marche : sans beaucoup de fatigue et avec autant de bonheur, il peut faire souvent ainsi [3].

Le sujet, inventé ou non, se rapporte à cette bienheureuse époque du XVIIIe siècle, qui est devenue, depuis près de dix années, la mine la plus commode et la plus féconde de drames et de romans. J’ai ouï dire à quelques vieillards qu’à leur sens, l’époque où il aurait été le plus doux et le plus amusant de vivre, eût été à partir de 1715 environ, dans toute la longueur du siècle, et en ayant bien soin de mourir à la veille de 89. Je ne sais si nous en sommes venus à penser comme ces vieillards ; mais, à fréquenter nos théâtres et à lire nos nouvelles, on le dirait quelquefois. Sous la restauration, l’idéal, c’est-à-dire ce qu’on n’avait pas, se reportait à la gloire de l’empire et aux luttes de la révolution ; depuis 1830, c’est-à-dire depuis que nous sommes devenus vainqueurs et glorieux apparemment, notre idéal se repose et semble être aux délices de Capoue, à ce bon XVIIIe siècle d’avant la révolution, que, dès Louis XIV jusqu’après Pompadour, nous confondons volontiers sous le nom de Régence. Nous remontons sans doute au moyen-âge aussi ; mais c’est là, surtout au théâtre, une fièvre chaude, un peu factice, et qu’il est difficile de faire partager au grand nombre : au lieu qu’avec le XVIIIe siècle, nous ne nous sentons pas tellement éloignés que cela ne rentre aisément dans nos goûts au fond et dans nos mœurs, sauf un certain ton, un certain vernis convenu qu’on jette sur les personnages, un peu de poudre et de mouches qui dépayse et rend le tout plus piquant. Jusqu’à quel point est-on fidèle dans cette prétendue reproduction de belles mœurs à notre usage ? Je ne l’oserai dire, et peu de gens d’ailleurs s’en soucient. Depuis les Mémoires de Saint-Simon, qui ne s’attendait guère, le noble duc, à ces ovations finales de vaudeville (s’il l’avait su, de colère il en aurait suffoqué), jusqu’à ce qu’on appelle les Mémoires du duc de Richelieu et contre lesquels s’élevait si moralement Champfort, plus que rongé pourtant des mêmes vices, dans toutes ces pages on taille aujourd’hui à plaisir, on découpe des sujets romanesques ou galans, on prend le fait, on invente le dialogue : ici serait l’écueil si le théâtre n’avait pas ses franchises à part, si ceux qui écoutent étaient les mêmes tant soit peu que ceux qui ont vécu alors ou qui ont vu ce monde finissant. Mais nos parterres, ni même nos orchestres, ne sont pas tout-à-fait composés de Talleyrands : le dialogue parait donc suffisamment vrai ; s’il étonnait par momens, on se dirait : C’était comme cela alors. Le genre Régence couvre tout. Le Louis XIV même s’y confond ; pas tant de nuances ; les finesses de ton seraient perdues ; l’optique de la scène grossit. Que l’ensemble remue et vive et amuse, c’est bien assez.

Quoi qu’il en soit, ce genre en vogue, qui contribue à défrayer bien des théâtres, ne s’était pas élevé jusqu’ici à une certaine hauteur, et on n’avait souvenir d’aucune pièce saillante. Les feuilletons de M. Tanin qui y avait poussé plus que personne par ses réhabilitations sémillantes de Marivaux, de Crébillon fils, et qui ne perdait aucune occasion d’en rafraîchir l’idéal, étaient encore ce qu’on en retenait le plus. Le genre régnait ; on ne savait où le prendre. M. Dumas vient de le porter tout d’un coup, de l’élever au niveau du Théâtre-Français, de l’y lancer avec verve et largeur : cela a passé sans faire un pli.

Le genre a fait son entrée dans la personne de son héros le plus légitime et le plus brillant, le maréchal de Richelieu. Nous venons trop tard pour une analyse que toutes les plumes spirituelles ont épuisée : nous n’en toucherons ici que ce qui est nécessaire à nos remarques. L’ouverture de la scène est heureuse et vivement enlevée. La marquise de Prie occupée à brûler les billets galans dont on l’assiége, et plaignant ce bon duc de Richelieu qui arrive sur le fait et lui rend à son tour la moitié de sa pièce : tout cela est engagé à merveille. Il ne s’agissait pas de broncher au début. Le succès de l’air tout entier dépendait de la manière dont on prendrait l’intonation. L’auteur s’est conduit bravement, il est entré in medias res, comme on dit ; il s’est jeté là comme son héros à Port-Mahon. Il y a du coup de tête heureux dans M. Dumas. Une fois le ton pris et accepté et applaudi, le reste passe ; le sujet a beau être scabreux, graveleux même : peu importe ! on a ri dès l’abord, on est aguerri. Molière, d’ailleurs, en son temps, n’était pas si chaste. Il y a telle pièce où il ne fait que retourner d’un bout à l’autre l’éternelle plaisanterie, vieille comme le monde. Aujourd’hui, on ne supporterait plus le mot si franc, si gros ; la chose passe toujours, et d’autant mieux, avec quelque ragoût rajeuni.

Il faut bien se l’avouer, le théâtre comique n’est une école de mœurs qu’en ce sens que, lorsqu’il est bon, il apprend comment elles sont faites, comment ici-bas cela se pratique et se joue. M. de Maistre, qui, dans d’admirables pages sur l’art chrétien, s’est pris à regretter que Molière, avec sa veine, n’ait pas eu la moralité de Destouches, est tombé, contre son ordinaire, dans une inadvertance ; il a demandé là une chose impossible et contradictoire. Qui dit moralité en ce sens, dit peu de rire. Une comédie pourtant qui ne roulerait au fond que sur une certaine plaisanterie physiologique et sur une aventure matérielle, serait classée par là même ; en amusant beaucoup, elle ne passerait jamais un étage secondaire ; un conte de La Fontaine reste un conte, et Sganarelle, bien que né d’un même père, n’est en rien cousin-germain du Misanthrope.

M. Dumas l’a senti ; sa pièce courait risque de n’être que cela. Le duc de Richelieu et la marquise de Prie rompent en éclatant de rire au nez l’un de l’autre. Le duc, par suite d’un pari, se trouve tenu d’être, la nuit prochaine, à minuit, dans la chambre à coucher de Mlle de Belle-Isle ; la marquise tient contre : y sera-t-il ou n’y sera-t-il pas ? et, lorsqu’il y est, lorsqu’au lieu de Mlle de Belle-Isle, il ne rencontre à tâtons que la marquise, s’en apercevra-t-il ou ne s’en apercevra-t-il pas ? Voilà les questions qui s’agitent, voilà le fond et le nœud, si M. Dumas n’avait aussitôt paré à cette sorte de médiocrité de son sujet en y ajoutant, en y substituant, pour le relever, le pathétique développé des deux rôles de Mlle de Belle-Isle et de son chevalier. C’est un drame accollé à une comédie. L’endroit de la soudure est à la fin du second acte et au commencement du troisième. L’auteur a été habile, il a fait accepter au public sa substitution, dirai-je sa rallonge dramatique : on a pris le change, il a donc eu raison. La réflexion pourtant a droit de faire ses réserves.

Quelques-uns l’ont déjà dit : naturellement et dans la réalité, il est impossible que le duc de Richelieu, lorsqu’à la fin du second acte il se dirige à tâtons vers sa tendre proie, ne s’aperçoive pas presque aussitôt de la méprise et de la ruse. La personne de l’actrice, dans le cas présent, semble choisie exprès pour doubler l’invraisemblance. Mais même, taille à part, les objections ne manqueraient pas. J’en demande bien pardon, mais il y a là une véritable question physiologique au fond de la question littéraire (anguis in herbis) et qui ne fait qu’un avec elle. Il ne laisse pas d’être singulier qu’on en soit venu, sans s’en douter, à ce point que, pour juger de la vraisemblance d’une œuvre dramatique, il faille presque approfondir un cas de médecine légale : je saute dessus ; le public a fait de même. M. Dumas ouvre le troisième acte en nous entraînant.

Si l’invraisemblance n’avait pas eu lieu, si le duc de Richelieu avait reconnu, dès le second pas dans l’ombre, qu’il était mystifié, le troisième acte devenait tout différent, ou plutôt il n’y avait plus de troisième acte, mais seulement une dernière scène comique, un changement de tableau. Le chevalier d’Aubigny arrivait furieux, on lui riait au visage ; Mme de Prie se frottait les mains ; Mlle de Belle-Isle, survenant, ne comprenait rien, et d’Aubigny, rassuré, se gardait bien de l’instruire : il emmenait bien vite sa fiancée. La pièce, dans ces termes-là, n’était plus qu’une spirituelle petite comédie anecdotique, un peu supérieure de proportions et de qualité à l’agréable vaudeville Dieu vous bénisse, du Palais-Royal. M. Dumas n’a pas voulu qu’il en fût ainsi. D’Aubigny arrive ; Mlle de Belle-Isle ignore tout ; ils parlent long-temps sans s’entendre, et, lorsqu’il a expliqué enfin sa colère, elle ne peut l’éclairer d’un mot à cause de ce fatal serment que Mme de Prie lui a fait prêter devant nous dans une formule si rigoureuse. La scène où le duc arrive à son tour et parle sans se douter que le chevalier écoute, est très amusante et parfaite de jeu, quoiqu’elle ramène et promène trop à plaisir l’imagination sur les impossibles erreurs de la nuit. II part ; le chevalier, sorti de sa cachette, renouvelle les plaintes, les reproches, les instances : mais toujours le fatal serment est là. N’admirez-vous pas l’importance du serment à la scène et le merveilleux ressort qu’il fournit à nos auteurs qui ne craignent pas de faire peser toute une pièce là-dessus ? Dans la vie, c’est autre chose : on est entre soi, deux mots expliquent tout. « Vous êtes inquiet, dirait Mlle de Belle-Isle au chevalier allons donc ; sachez (mais ne le dites pas) que je n’ai point passé la nuit ici ; j’ai promis de ne pas dire où je suis allée ; j’ai donné ma parole à Mme de Prie ; ne me pressez pas trop, car je vous dirai tout. — Vous insistez, vous paraissez douter : Raoul, je suis allée, cette nuit, à la Bastille… Faites que je ne vous ai rien dit. » Mais toute la force du serment s’est réfugiée de nos jours à la scène. Les prédicateurs eux-mêmes ont d’ordinaire enseigné qu’on n’était pas obligé de tenir les sermens téméraires : qu’importe ? un serment est toujours sacré dans ce monde théâtral, même de la régence ; on l’observe judaïquement. A mesure que le serment politique perd de sa valeur, le serment dramatique gagne en inviolabilité ; c’est ainsi que la littérature exprime souvent la société, par le revers : on fait des bergeries au siècle de Fontenelle ; on immole sur le théâtre son bonheur à la lettre d’un serment, dans le siècle où la parole d’honneur court les rues et où l’on lève la main sans rien croire.

L’habileté de M. Dumas n’en est que plus grande d’avoir fait marcher son drame, sans coup férir, à travers ces invraisemblances, et d’avoir tenu constamment en haleine le spectateur sans lui laisser le temps de regimber. Les scènes se suivent, s’enchaînent, en promettent d’autres : on veut aller ; on est curieux de savoir, on ne s’attarde pas à chicaner en arrière. Le quatrième acte est très heureusement rempli. Le personnage du duc de Richelieu, si bien joué par Firmin, y a tous les honneurs. Les deux meilleurs caractères de la pièce, les plus vrais d’un bout à l’autre, me semblent Richelieu et à marquise. Ce que celle-ci ne prend guère la peine de dissimuler en air cru, dur et matériel, peut bien n’être pas très élevé et très idéal, mais ne sort pas de la comédie et rentre tout-à-fait dans la vérité. Le moment où, écrivant au roi pour son compte, elle laisse reconnaître au duc son écriture, et répond à ses étonnemens, sans cesser d’écrire, par ce brusque : Vous n devinez pas ! ce moment et cette parole achèvent le caractère. Quant au chevalier, c’est un frère d’Antony et de tous ces sombres héros modernes de la scène et du roman ; il a dès l’abord une vraie mine funèbre, un langage d’après Werther ; le duc de Richelieu et lui ne sont pas du tout contemporains. On s’en aperçoit bien, dans la scène du défi, à la surprise du duc, quand l’étrange proposition lui est faite de jouer sa vie sur un coup de dé. J’ai dit que la pièce de M. Dumas était un drame moderne accollé à une comédie de la régence : le drame et la comédie sont en vis-à-vis dans cette scène, la comédie et le duc de Richelieu y ont le dessus heureusement.

Le rôle de Mlle de Belle-Isle a du touchant ; il en aurait davantage sans cette réticence invraisemblable dont on lui sait mauvais gré. Sans dire même où elle a passé la nuit, il lui suffisait tout d’abord de protester qu’elle ne l’avait point passée dans l’appartement, pour tranquilliser le chevalier. Il y a dans le rôle de très beaux momens, dont Mlle Mars tire le parti qu’elle sait toujours tirer et quelquefois créer : je ne fais que rappeler le Vous mentez ! le Et vous avez raison ! L’accent de la grande actrice ne sauve pas toujours certaines ingénuités un peu maniérées dans le langage. En un mot, on applaudit ce rôle pathétique, mais on n’y pleure pas un seul instant.

Le drame moderne reprend sa revanche et domine au cinquième acte : la lutte, encore une fois violente, entre Mlle de Belle-Isle dégagée de son serment, et le chevalier qui se croit éclairé trop tard, n’est adoucie que par l’approche du dénouement bien prévu, et par l’idée qu’il est impossible que la catastrophe ait lieu désormais. Le duc accourt à temps pour relever le chevalier de sa parole ; celui-ci ne dément pas son caractère solennel et achève de se poser dans ce dernier mot : «  Mlle de Belle-Isle, ma femme ! — M.de Richelieu, mon meilleur ami ! » Le duc, tout ému qu’il est lui-même en ce moment, a dû sourire à ce brevet de meilleur ami qui lui tombe dans une bénédiction nuptiale ; peut-être y aurait-il un petit acte purement comique à ajouter au drame : Deux Ans après.

Quoi qu’il en soit de toutes ces remarques du lendemain, la soirée de Mlle de Belle-Isle a été brillante ; succès facile, amusant et mérité d’un talent spirituel et chaleureux, qui a d’heureux coups de main à la scène, qui égale quelquefois ses imprudences par ses ressources, et qui, dans ses quinzaines bigarrées, s’il compromet aisément un triomphe par des échecs, peut réparer ceux-ci non moins lestement par des revanches. Faisons comme Richelieu dans cette partie de dés qu’il joue avec d’Aubigny ; ne nous souvenons que du coup que l’aventureux joueur a gagné.

Voilà dix ans à peu près qu’Henri III a paru, et que les premières promesses du drame moderne ont brillamment et bruyamment éclaté. À entendre nos espérances d’alors, il semblait que, pour l’entier triomphe d’un genre plus vrai et des jeunes talens qui s’y sentaient appelés, il ne manquât qu’un peu de liberté à la scène et de laisser-faire. Le laisser-faire est venu : après dix années, non plus de tâtonnemens et d’essais, mais d’excès en tous sens et de débordemens, on est trop heureux de retrouver quelque chose qui rappelle le premier jour, et qui délasse un peu à tout prix. Oh. ! que le rôle serait beau pour un auteur dramatique qui le comprendrait et qui aurait en lui a veine ! Le public est si las ; il serait si reconnaissant d’être tant soit peu amusé ou touché ; il donnerait si volontiers les mains à son plaisir !


  1. de crois qu’en ce point le gouvernement des États-Unis a parfaitement raison, car je trouve dans une dépêche de lord Palmerston au prédécesseur de M. Fox, en date, du 25 février 1833 : « Vous pouvez déclarer à M. Livingston (qui était alors secrétaire d’état) que le gouvernement de sa majesté est entièrement de l’avis du gouvernement des États-Unis sur le principe de continuer à s’abstenir, pendant le cours des négociations, d’étendre l’exercice de la juridiction sur le territoire contesté, au-delà des limites dans lesquelles cette juridiction a été jusqu’à présent exercée par les autorités de l’une et de l’autre partie. » Ceci ne veut assurément pas dire que l’Angleterre ait sur le territoire en litige un droit de juridiction exclusive, comme le prétendent M. Fox et le gouverneur du Nouveau-Brunswick.
  2. Le pays maintenant divisé en deux provinces, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick, était alors compris tout entier sous la première dénomination ; mais, d’après la division actuelle, le territoire contesté appartiendrait exclusivement au Nouveau-Brunswick, si l’Angleterre parvenait à faire triompher ses prétentions.
  3. L’échec de l’Alchimiste au théâtre de la Renaissance vient trop à point confirmer notre remarque. Entre ces drames à grande prétention poétique et les mélodrames où il n’y en a plus du tout, n’est-il donc pas un juste-milieu de carrière et comme une portée naturelle de talent ? Le succès de Mademoiselle de Belle-Isle semble assez l’indiquer à M. Dumas. Qu’il s’accoutume à pointer de ce côté, entre l’empyrée et le boulevard : ni si haut, ni si bas.