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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1839

Chronique n° 169
30 avril 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1839.


Nous voudrions pouvoir annoncer qu’une de ces mille combinaisons que chaque jour voit naître et mourir, a mis fin, de guerre lasse, aux tristes incertitudes qui n’ont déjà que trop fatigué le pays ; mais nous n’avons encore à constater que la répétition, sous une forme nouvelle, de ces prétendues impossibilités qui seraient souverainement ridicules, s’il s’agissait de choses moins sérieuses que l’avenir de la France et celui du gouvernement représentatif. Maintenant c’est M. Dupin qui, nommé garde-des-sceaux et appelé à présider les réunions du conseil par le rang de son ministère dans la hiérarchie des portefeuilles, ne peut plus accepter la présidence à ce seul titre, et veut un président du conseil pour tout de bon, comme l’aurait été le maréchal Soult, si le maréchal Soult n’avait pas eu, lui aussi, trois ou quatre impossibilités de la même force à mettre en avant. Passe encore si M. Dupin, au premier mot qu’on lui aurait touché de cette présidence d’étiquette dont il ne veut plus, avait déclaré ne pouvoir aller plus loin et ne vouloir pas entrer dans le ministère centre gauche à pareille condition. Mais sans doute il avait accepté la veille, puisque les journaux qui sont dans le secret de ces négociations avaient annoncé que le cabinet centre gauche était complet, que le roi n’avait qu’un mot à dire, une signature à donner, et que tout serait fini. D’où vient donc ce brusque changement ? M. Dupin reçoit-il aussi de mauvais conseils, et daigne-t-il les écouter ? Lui aurait-on persuadé que s’il se laissait nommer président du conseil seulement à titre de garde-des-sceaux, sa bouffonne comparaison du palmier ne lui serait plus applicable ? Aurait-il craint de ne pas donner assez d’ombrage à ses collègues, ou se serait-il assez défié de lui-même pour croire qu’il ne défendrait pas aussi bien contre la prérogative royale son droit de présidence réelle ? Mais non, ce n’est rien de tout cela ; c’est un manque de cœur au moment décisif, ou même un pur caprice. Tout le monde a eu des caprices dans cette longue crise ; pourquoi M. Dupin n’aurait-il pas les siens ? Ce sera le pendant du singulier programme qu’il a communiqué à la chambre des députés, et dans lequel il condamne les ministres qui donnent des places à leurs frères, à leurs parens, à leurs amis. On voit que M. Charles Dupin a fort bien fait de prendre ses sûretés avant que son illustre aîné ne fût élevé au ministère.

Mais quittons un instant M. Dupin, et voyons combien les autres candidats au ministère avaient subi ou prononcé d’exclusions, exercé de veto, élevé d’impossibilités du même genre. D’abord, c’est M. Odilon Barrot, qui, à l’époque où M. Guizot le portait, sans faire d’objection, à la présidence de la chambre, ne veut pas que M. Guizot soit ministre de l’intérieur. En vain M. Thiers s’efforça-t-il de concilier cette première dissidence entre les chefs de la coalition victorieuse. Tous ses efforts échouèrent contre l’obstination de l’un à ne vouloir entrer dans le nouveau cabinet que comme ministre de l’intérieur, et contre celle de l’autre à ne concéder aux doctrinaires rien de plus que les finances et le ministère de l’instruction publique. Puis, M. Odilon Barrot se ravise : il fait à M. Guizot la concession d’abord refusée ; mais la situation était changée, la brèche s’était élargie. Déjà M. Guizot, moins fier de sa victoire, moins sûr de son avenir personnel, cherchait timidement à regagner la confiance du parti conservateur : il fallait lui sacrifier la présidence de M. Odilon Barrot. M. Guizot, accepté alors comme ministre de l’intérieur par le chef de la gauche dynastique, ne voulut plus faire de la présidence de M. Barrot une question de cabinet, lui qui, dans la discussion de l’adresse, avait solennellement amnistié son éloquent adversaire, devenu son allié. Ce n’est pas tout. Pendant quelques jours, le maréchal Soult a positivement exclus M. Thiers, déclaré qu’il ne pourrait siéger avec lui dans le même cabinet, et travaillé néanmoins à composer un ministère de coalition, dont n’aurait pas fait partie l’homme le plus important de la coalition, celui qui en était le centre, et sans lequel la coalition ne se serait pas organisée. Plus tard, le maréchal Soult, qui avait accepté ou formé lui-même un ministère centre gauche pur, a exigé M. Guizot et M. Duchâtel. Celui-ci n’a pas voulu entrer sans M. Guizot dans la dernière combinaison, celle qui a été rompue par un caprice de M. Dupin, et son exemple a été suivi par M. Cunin-Gridaine, homme du centre gauche rallié à M. Molé, qui aurait signé des deux mains le programme de M. Thiers, mais qui n’a pas voulu concourir à son exécution et répondre à l’idée conciliatrice qui l’avait fait appeler au partage du pouvoir. Enfin M. Teste a cru que ses relations avec le maréchal Soult ne lui permettaient pas de s’associer à un cabinet dont le maréchal avait refusé la présidence.

Quelques-uns de ces refus s’expliquent sans doute par des scrupules honorables, et puisqu’il s’agit d’hommes sérieux, tous ont des motifs sérieux, nous aimons à le croire. Cependant, si l’on réfléchit que la situation est très grave, que la reconstitution d’une majorité de gouvernement est très difficile, qu’après une secousse aussi rude il faut réunir au lieu de diviser, on trouvera peut-être que les hommes politiques appelés à terminer la crise n’y ont pas mis toute l’abnégation d’intérêt personnel ou d’amour-propre que réclamaient les circonstances. Nous ne saurions donc approuver la résolution prise par M. Duchâtel et par M. Cunin-Gridaine de ne point entrer dans le ministère centre gauche, dont les chefs ne leur demandaient pas une défection, mais leur offraient comme à des gens d’honneur l’occasion de rendre au pays un grand service, en rassurant par leur accession ceux des hommes d’ordre qui auraient pu trop facilement s’alarmer. Nous ne concevons rien à la tactique pessimiste. Nous ne voyons pas ce que l’on aurait gagné à forcer le ministère centre gauche à s’appuyer exclusivement, pour vivre, sur des alliés plus avancés que lui, tandis qu’il eût été si facile de lui assurer tout d’abord un certain nombre d’adhésions honorables sur les bancs du centre droit, par l’association d’un ou deux hommes appartenant à cette fraction de la chambre. Encourager ces hommes à se tenir en dehors, c’est, quoi qu’on en dise, multiplier les embarras d’une situation qui en est hérissée ; et c’est surtout ce que ne devraient pas faire les journaux essentiellement monarchiques, au milieu des préventions injustes dont l’esprit public est assiégé, préventions qui survivent à toutes les explications de la tribune, et entretenues par les interminables lenteurs de l’enfantement ministériel.

N’est-ce pas M. Guizot qui a dit que l’on ne construisait pas les villes à coups de canon ? Il doit voir maintenant que les coalitions aussi détruisent et ne fondent pas. C’est ce que nous n’avons cessé de répéter depuis quelques mois. Aujourd’hui la leçon est complète. La coalition qui a renversé le ministère du 15 avril, après avoir vainement essayé de se partager le prix de la victoire, s’est divisée avec autant d’éclat qu’elle s’était formée, et désormais ce n’est pas elle qui parait destinée à constituer le ministère, puisque ni M. Thiers ni M. Guizot, dit-on, n’entreraient dans le cabinet dont on s’occupe aujourd’hui.

A voir les frayeurs inconcevables qu’avait inspirées à certains esprits la seule annonce d’une discussion parlementaire sur la crise ministérielle, on ne croirait vraiment pas que la France est depuis vingt-cinq ans en possession du régime constitutionnel, c’est-à-dire d’un gouvernement qui repose tout entier sur la libre discussion des grands intérêts de l’état, soit à la tribune, soit dans la presse. Mais, heureusement pour l’honneur de nos institutions, dont ces crises si fréquentes et si longues affaiblissent un peu le crédit, cette discussion si délicate a été calme, digne et modérée. Chacun est venu expliquer sans aigreur, sans injustice pour ses adversaires, sans récriminations compromettantes, les motifs de sa conduite, ce qu’il avait fait, ce qu’il avait voulu, ce qu’il persistait à vouloir, et pourquoi il y persistait. Nous regrettons que ce bon exemple n’ait pas profité davantage à une partie de la presse, qui aurait pu y trouver des leçons de convenance et d’équité envers tout le monde. M. Thiers en particulier y a montré comment il fallait parler de la couronne et comment un homme politique pouvait maintenir ses droits à l’égard de la royauté, sans méconnaître ses devoirs. L’homme d’opposition n’y a pas effacé l’homme de gouvernement ; l’orateur libéral n’y a pas rendu le ministre impossible ; le présent n’y a pas rompu avec le passé. On a vu qu’il n’abjurait aucun de ses principes, qu’il ne reniait aucun de ses actes antérieurs, qu’en accordant à la gauche une satisfaction de personnes, il ne lui promettait aucune concession de choses. En un mot, on a retrouvé en lui le président du conseil du 22 février, cherchant à clore un passé irritant, et convaincu de ceci, que ce serait rendre à la dynastie de juillet un immense service, si l’on élargissait insensiblement la base du système gouvernemental, et si, au lieu d’étendre les limites de l’opposition, on parvenait, au contraire, à les resserrer. N’est-ce pas là, en effet, le but suprême que doit se proposer le gouvernement de la révolution de juillet ? L’opposition, représentée par les 193 voix qui ont porté M. Odilon Barrot à la présidence contre M. Passy, est trop forte de moitié. Il est de toute nécessité que le centre gauche et la partie de la gauche qui en est le plus près cessent d’y figurer, et passent désormais sous une bannière ministérielle. Il ne peut être dans l’intérêt d’aucun pouvoir que le nombre de ses ennemis soit si grand ; et c’est pour cela que nous regardons comme très hasardeuse la combinaison tentée il y a quelques jours et maintenant reprise, qui réunirait les doctrinaires, les 221, le maréchal Soult et M. Passy avec les siens. Nous craignons que l’opposition ne demeure trop puissante contre un ministère ainsi composé. La présence des doctrinaires, qui certainement y joueront un grand rôle, en aura bientôt détaché quelques-uns des hommes du centre gauche que M. Molé avait habilement ralliés au ministère du 15 avril, et cette administration sans homogénéité sera à la merci du premier accident. D’ailleurs, le fait qui dominera tout, c’est l’éloignement et l’opposition forcée de M. Thiers ; et ce qui nous confond, c’est qu’avec l’expérience des trois dernières années sous les yeux, on n’ait pas mieux compris partout de quelle importance il est pour le gouvernement actuel que M. Thiers n’en soit pas déclaré l’adversaire par une opiniâtre et éternelle exclusion.

On ne saurait se le dissimuler : depuis que la couronne, en dissentiment avec M. Thiers sur la question d’Espagne, a pris le parti de se priver de ses services, la situation a été pénible et a toujours paru précaire. Les fautes commises sous le 6 septembre, fautes qu’il a été nécessaire de réparer par le sacrifice de M. Guizot, ont reporté l’attention générale sur le président du conseil du 22 février. Le programme de politique que, dans les premiers jours du 15 avril, il a opposé avec succès à un des plus beaux discours de M. Guizot, l’a encore élevé plus haut dans l’opinion publique, et cela en fortifiant le ministère de M. Molé contre les sourdes défiances du centre droit. Nous n’approuvons pas indistinctement tout ce que M. Thiers a fait depuis cette époque. Par exemple, il aurait pu, et nous avons regretté qu’il ne l’ait pas voulu, il aurait pu changer en triomphe la défaite essuyée par le ministère, en 1838, sur la question des chemins de fer. Son opinion n’était pas douteuse. Amis et ennemis savaient qu’à ses yeux l’état pouvait seul exécuter bien et sûrement ces grands travaux, dont il comprenait parfaitement le caractère politique. Il aurait donc pu, en cette circonstance, prêter son appui au cabinet du 15 avril, au lieu de prendre sa part dans ce déplorable résultat négatif auquel est venue aboutir la prolixe et fastidieuse dissertation de M. Arago, combinée avec la douteuse éloquence de M. Berryer. Nous avons alors blâmé M. Thiers de ne pas avoir senti qu’il y avait là, pour l’homme d’état qui avait fait voter à la chambre des députés cent millions de travaux publics, un beau rôle à jouer, et une gloire certaine à recueillir, bien préférable à la satisfaction d’humilier un cabinet. Mais quand bien même on pourrait encore, sans être accusé d’injustice, reprocher d’autres fautes à M. Thiers, il n’en serait pas moins vrai que son opposition, chaque jour plus vive, était, de l’aveu de tout le monde, un fait de la plus haute gravité ; que ce fait constituait dans la situation un embarras considérable, et qu’au milieu d’une prospérité réelle, d’une tranquillité profonde, il apparaissait aux esprits éclairés et prévoyans comme le plus grand danger pour l’avenir. Cependant nous sommes prêts à reconnaître que ce sentiment, très généralement répandu, ne produisait pas sur tout le monde le même effet, ne se résolvait pas dans la même conséquence. Si les uns y voyaient une raison de regretter l’éloignement de M. Thiers du pouvoir, et une nécessité plus ou moins prochaine de l’y rappeler, les autres se révoltaient contre cette puissance d’un simple citoyen, et ne cherchaient qu’à échapper, pour ainsi dire à tout prix, aux conclusions qu’il semblait si naturel d’en tirer.

Au reste, rien ne nous semble plus impolitique que cette révolte contre les individualités, puissantes et nécessaires, dans un système de gouvernement où la royauté n’agit que par des intermédiaires, faible quand ils sont faibles, forte quand ils sont forts, intéressée autant que le pays même à ce qu’ils soient les meilleurs, les plus intelligens, les plus capables. Les amateurs d’anecdotes savent ou cherchent à savoir quel était, à tel moment donné, le degré d’affection de George III pour l’illustre Pitt : l’histoire et le monde ne connaissent qu’un glorieux règne et un grand ministre. C’est une forme de gouvernement qui n’est incommode que si on ne veut pas la comprendre et si on ne sait pas la manier. Chose remarquable, Guillaume IV est resté dans le cœur des Anglais le roi populaire de la réforme, bien qu’il ait un jour renvoyé, sans trop de cérémonie, son ministère réformiste pour appeler aux affaires M. Peel et le duc de Wellington. Mais quelques mois après, il reprenait, aux applaudissemens de l’Angleterre, lord John Russell et ses collègues, qui avaient mis M. Peel en minorité de sept voix dans une chambre des communes renouvelée. Guillaume IV est mort très populaire. D’ailleurs on n’use que les hommes médiocres ; les autres survivent. Un homme vraiment puissant tire sa force de lui seul. Souvent même il se rend nécessaire dans une monarchie absolue, témoin le cardinal de Richelieu ; à combien plus forte raison sous un régime constitutionnel qui a besoin du libre concours de tant de volontés, et qui donne à un si grand nombre de personnes une importance quelquefois exagérée !

A Dieu ne plaise que nous méconnaissions la valeur et l’importance réelle du maréchal Soult ! mais au moins il nous sera permis de regretter que, dans cette crise, le duc de Dalmatie soit resté au-dessous de sa haute mission. Dans la position que lui avaient faite la confiance des chefs du centre gauche, au mois d’avril 1837, et l’ambassade extraordinaire de Londres, il était tout simple de s’adresser d’abord à lui pour la composition du ministère dont il devait avoir la présidence ; on pouvait espérer, au début de ces négociations, qu’il les conduirait promptement et sans peine à bonne fin. Nous laissons à d’autres le mérite de la sagacité après coup, et nous avouons que, dans le premier moment, il nous a paru convenable de confier cette mission au maréchal Soult ; mais ensuite ses fausses démarches, son peu de connaissance du terrain parlementaire, sa facilité pour certaines manœuvres qu’il fallait déjouer du premier coup, ont prouvé qu’il jugeait mal l’ensemble et les nécessités de la situation. Il n’a jamais vu assez clairement à quel prix tels hommes étaient possibles, quelles conditions ou quelles circonstances rendaient tels autres impossibles ; excluant, pour reprendre ensuite de mauvaise grace, et accueillant, sans pouvoir les conserver, des élémens incompatibles, entre lesquels il fallait savoir choisir. Ainsi, pour ne parler que d’un fait récent, comment expliquer et comment qualifier, lors d’une tentative de rapprochement entre M. Thiers et le maréchal Soult, cette offre du ministère des finances ou de l’intérieur, faite sérieusement de la part du maréchal à celui de ses futurs collègues qui, depuis le commencement de la crise, avait été invariablement destiné au ministère des affaires étrangères ? Qu’aurait pensé le maréchal Soult si M. Thiers, à titre de transaction, avait demandé, qu’il renonçât à la présidence du conseil ou prît la marine au lieu de la guerre

Cependant on assure que le maréchal Soult est mis à une dernière épreuve. M. Passy ayant résigné avec une précipitation qui nous étonne les pouvoirs que le roi lui avait confiés, le maréchal Soult a repris sa mission suspendue. Quelles sont les chances de succès de cette nouvelle tentative ? Nous l’ignorons. M. Passy est un des hommes de qui dépend le plus, à cette heure, la solution des difficultés qu’il a contribué pour sa part à faire naître. En effet, si M. Passy, qui a déjà été ministre sous la présidence de M. Thiers, n’avait pas déclaré que cette fois il ne s’y soumettrait pas, peut-être M. Thiers aurait-il pu hier revenir sur le refus qu’il avait opposé aux offres du roi, de prendre pour lui-même la présidence du cabinet centre gauche. Maintenant, que va faire M. Passy ? Quand les difficultés ne viennent pas de M. Thiers, consentira-t-il demain à ce qu’il repoussait il y a quinze jours, à entrer dans un cabinet dont M. Thiers ne serait pas ?


P. S. Encore une conversation parlementaire ! Les interpellations des 22 et 23 avril ont eu aujourd’hui une sorte d’appendice ; mais cette fois c’est M. Dupin, qui, pour nous servir de ses propres paroles, est venu offrir à la chambre des explications sur la dernière rupture. Ces explications, loin de justifier le procureur-général de la cour de cassation, ont été, pour sa réputation d’homme politique, d’un effet déplorable. Elles l’ont montré changeant du jour au lendemain de résolution, acceptant le dimanche une position personnelle et une formation de cabinet dans lesquelles le lundi il devait apercevoir les plus graves inconvéniens. Il faut lui rendre sans doute cette justice, qu’il n’a pas craint d’assumer sur lui, sur le compte de son originalité, toute la responsabilité de son changement, et qu’il a rendu, comme il le devait, cet éclatant témoignage à la couronne, qu’elle n’avait suggéré aucune objection, et qu’elle n’était intervenue dans tout ceci que pour donner son consentement et sa signature. Cette fois M. Dupin a pris trop de licences pour satisfaire son individualité, et ce qu’il appelle sa liberté d’homme politique. Sans doute, comme il le dit, n’est ministre qui ne veut, et apparemment on ne veut faire accepter à personne un portefeuille le pistolet sur la gorge ; mais aussi il est un moment ou on n’est plus libre de ne pas tenir des engagemens qu’on était libre de ne pas contracter. C’est ce que lui a répondu M. Dufaure avec une fermeté qui a su toutefois respecter les convenances parlementaires, et avec une lucidité parfaite. L’honorable député de la Gironde s’est d’ailleurs trouvé complètement d’accord avec M. Cunin-Gridaine, qui a pris aussi la parole sur toutes les négociations relatives à son entrée dans le cabinet centre gauche. Il ressort des explications échangées aujourd’hui à la tribune, entre ces personnages, que le cabinet centre gauche était constitué, que le refus d’y entrer, fait par M. Cunin Gridaine, n’était pas une déclaration d’hostilité anticipée de la part de l’ancienne majorité, mais une sage réserve qui devait permettre aux 221 de garder toute leur indépendance et leur impartialité, pour juger les actes du nouveau ministère ; qu’enfin c’est M. Dupin qui, seul, est la cause de cette nouvelle rupture, de ce nouvel avortement. En répondant quelques mots à M. Dufaure, M. Dupin s’est écrié que, pour prouver son entière abnégation, il était prêt à donner même sa démission de procureur général. Qu’il s’en garde bien ! Jurisconsulte et magistrat, M. Dupin ne mérite que des éloges ; à la chambre même, quand il se renferme dans le rôle d’orateur consultatif, il sert avec éclat l’intérêt public et sa propre renommée. Mais qu’il renonce pour toujours à jouer un rôle dans un ministère quelconque ; il est évidemment frappé d’impuissance gouvernementale ; il ne sait pas vouloir, ni surtout continuer de vouloir. M. Mauguin a présenté, sans le développer, un projet d’adresse au roi, qui doit être distribué dans les bureaux. La chambre n’a pas de plus vif désir que de voir la formation d’on ministère prévenir une discussion qu’elle estime inconvenante et inutile.


— En dépit des sinistres prédictions que l’on ne nous a pas épargnées sur la Belgique, voilà cependant que cette formidable question du traité des 24 articles est terminée à la satisfaction générale. Le plénipotentiaire belge a signé, puis les deux envoyés de Belgique et le ministre des Pays-Bas à Londres se sont amicalement donné la main. Aucun symptôme de résistance ne se manifeste chez les populations rattachées à la Hollande ; les troupes rassemblées par le gouvernement du roi Léopold regagnent sans bruit leurs cantonnemens et leurs foyers ; bientôt l’armée belge pourra être, sans danger, réduite des trois quarts ; des bras inutilement chargés d’un fusil qui leur pèse seront rendus à l’industrie, à l’agriculture, au commerce, à la marine marchande ; la prospérité de la Belgique indépendante et libre, un moment arrêtée dans ses progrès, va reprendre son essor. Le nouveau royaume, que la modération et la sagesse des grandes puissances ont empêché de se perdre, achèvera rapidement cette ligne de chemins de fer, depuis Anvers et Ostende jusqu’à la frontière de l’Allemagne, qui devrait nous humilier ; il y ajoutera, chaque année, un embranchement de plus ; il en étendra le réseau dans toutes les directions ; il en poussera une maille jusqu’aux portes de Lille, et, au premier jour peut-être, fatigué de notre inaction, il nous offrira généreusement d’en construire le prolongement sur notre territoire jusqu’à Paris. Alors, si, par un hasard en dehors de toute vraisemblance, l’ancien président de la chambre des députés se trouvait à la tête du ministère, il accepterait sans doute l’offre de nos voisins, lui qui ne veut ni que l’état fasse des chemins de fer à ses frais, ni que les compagnies particulières, impuissantes à accomplir seules ces grandes entreprises, soient aidées d’une manière quelconque par les ressources du trésor ! Personne plus que M. Thiers, nous le disons bien sincèrement, ne devrait se féliciter, s’il arrivait aux affaires, de ce que la question belge ait reçu une solution pacifique et conforme à ces nécessités européennes qu’il avait toujours si habilement reconnues et si courageusement proclamées, soit qu’il défendit le système de Casimir Périer, soit que, ministre du 11 octobre, il complétât, par une éloquence entraînante, la raison un peu froide du duc de Broglie, soit que, président du 22 février, il suffit, pendant une session difficile, à tout contre tous. Nous n’avons pas oublié que, dans la discussion de l’adresse, M. Thiers, sans attaquer de front l’adhésion définitive du ministère au traité des 24 articles, avait émis des doutes sur sa décision et sa fermeté dans cette affaire, avait demandé si l’on n’aurait pas pu obtenir davantage en faveur de la Belgique, ou réclamer au moins de nouveaux ajournemens Non, nous ne l’avons pas oublié, nous qui alors consacrions tous nos efforts à démontrer, qu’il était impossible de revenir sur les engagemens solennels de 1831, et qui avons constamment soutenu cette opinion dans l’intérêt même de la Belgique, nous qui croyons avoir eu raison et sur le fait et sur le droit. Mais nous sommes convaincus que les partisans de la résistance au traité, en Belgique comme en France, se faisaient alors illusion sur le véritable état des choses, n’avaient pas bien étudié toutes les phases de la question, prenaient pour un changement de politique ce qui était l’inévitable conséquence de tous les engagemens contractés, de toutes les négociations suivies, de toutes les mesures adoptées depuis sept ans ; et nous maintenons que prendre la citadelle d’Anvers pour la remettre à la Belgique, et faire rendre Venloo au-roi des Pays-Bas, ç’a été une seule et même chose, les deux termes indispensables d’une même opération, la double et complète application d’un même principe. Aussi bien nous n’hésitons pas à croire que M. Thiers, ministre des affaires étrangères à la place de M. Molé, n’aurait fait ni plus ni moins que lui, et qu’il aurait subi, à regret sans doute, comme M. Molé, une grande et fatale nécessité, créée, indépendamment de l’un et de l’autre, par des événemens plus forts qu’eux, des traités antérieurs à eux, des relations politiques et internationales sur lesquelles ils ne pouvaient rien. Je me trompe : ils y pouvaient quelque chose, mais à une condition, c’était de renoncer à leurs antécédens et à leur caractère. M. Molé ne l’a pas fait. Nous croyons que M. Thiers ne l’eût pas fait non plus, car nous ne sachions pas qu’il soit allé s’asseoir entre M. Arago et M. Garnier-Pagès au banquet des prétendus députés du congrès belge. Au reste, M. Thiers trouvera bientôt, il a peut-être déjà trouvé l’occasion de s’entretenir sur les données réelles de la question belge, qui sont tout autres que celles du journalisme de l’opposition, avec l’ambassadeur de France à Londres, M. le général Sébastiani, dont l’opinion ne lui sera pas sans doute indifférente. Nous nous en remettons avec une entière confiance à ce que lui dira M. Sébastiani sur les dernières négociations de la conférence, et particulièrement sur les dispositions de l’Angleterre, auxquelles M. Thiers, partisan si décidé de l’alliance anglaise, ne peut manquer d’attacher la plus grande importance.



STORIA DELLA PITTURA ITALIANA ESPOSTA COI MONUMENTI.

Histoire de la peinture en Italie exposée par les Monumens, par G. Rosini. -Introduction. — Pise, 1838.

Mon plan est de réunir et de présenter en un seul tableau, siècle par siècle, et non pas école par école, les vicissitudes de la peinture italienne ; de montrer comment elle naquit supérieure aux grossiers enseignemens des maîtres byzantins ; quels furent ses premiers pas, comment elle grandit, comment elle se revêtit d’une beauté de plus en plus merveilleuse ; comment, après une décadence prononcée, elle sut se relever et reparaître grande encore ; je voudrais la présenter dans toute sa lumière, au milieu de l’immense variété des caractères, des qualités personnelles, des vertus et des vices de tant d’artistes qui en ont propagé les leçons ; enfin, je me propose de mettre en regard, des notions biographiques sur les plus illustres d’entre eux, la gravure d’un ou de plusieurs de leurs ouvrages choisis parmi ceux qui ont contribué davantage à signaler dans la peinture italienne ses glorieuses époques.

Nous n’avons pas cru possible de donner une idée plus juste et plus complète de l’ouvrage que nous annonçons, qu’en transcrivant les paroles de l’écrivain qui a conçu ce vaste plan, et qui en poursuit avec ardeur l’exécution. Il existe sans doute de nombreux et même d’excellens matériaux pour une histoire de la peinture en Italie ; mais cette histoire n’existe point encore, et celle de Lanzi, justement estimée, très répandue même faute de mieux, n’est après tout qu’une compilation exacte de notices biographiques sur les séries d’artistes qui composent chaque école prise à part, compilation dont le mérite littéraire ne s’élève pas au-dessus de la correction grammaticale, et dont la critique, généralement saine, est cependant si molle, si dépourvue de gradations et de couleur, qu’il n’y a guère, dans les formules employées par l’écrivain, de disproportion entre le mérite d’un Carlo Maratta et celui d’un Raphaël.

Le modèle que M. le professeur Rosini parait s’être proposé dans le plan de son ouvrage est l’Histoire de la sculpture, du comte Léopold Cicognara. Il était impossible, en effet, d’adopter un cadre plus ample et plus simple tout à la fois, et dans lequel les documens recueillis de toutes parts allassent se fondre dans un enseignement plus sérieux, dans un tableau plus fidèle et plus brillant. Le grave défaut qu’on est fondé à reprocher à l’ouvrage du comte Cicognara, n’est point à craindre dans celui du professeur Rosini. L’illustre Ferrarais s’est montré injuste pour la sculpture étrangère, c’est-à-dire non italienne, dont cependant son titre et ses promesses l’obligeaient à rendre un compte exact. En se renfermant dans le champ déjà si vaste de la peinture italienne, l’historien de celle-ci n’aura point à traiter les questions que des rivalités nationales rendent fort délicates, et pour lesquelles je doute qu’il existe en Europe de tribunal absolument compétent.

Nous n’insisterons pas sur la beauté du sujet que M. Rosini se voue maintenant à traiter. De toutes les manifestations de l’intelligence humaine, aucune n’est plus variée, plus expressive et plus touchante que l’art, tel que les Italiens l’ont conçu dès le XIIIe siècle : c’était la poésie des formes, la musique des couleurs, plus colorée que l’une, plus définie que l’autre ; il fallait, pour bien exercer et même pour bien sentir l’art parvenu à ce point de noblesse, une organisation tout à la fois énergique et délicate. L’abrégé des conceptions les plus hautes, les mieux faites « pour enlever notre intelligence de la terre vers le ciel, se reproduisait chaque jour sous le pinceau des grands maîtres. C’est une tâche assurément difficile de retracer de tels succès, d’en suivre l’idée dominante à travers une si prodigieuse variété de développemens et d’applications ; mais nous ne croyons pas le professeur Rosini au-dessous de cette entreprise. Pour juger de son instruction en matière d’art, de l’éloquence mâle et passionnée avec laquelle il sait l’exprimer, de la critique judicieuse avec laquelle, dans son appréciation large et compréhensive du beau, il sait en distinguer les degrés et en classer les qualités inégales ; pour pressentir, en un mot, ce que, renfermé dans un tel sujet, il est capable d’en tirer, on peut se borner à lire quelques chapitres de deux ouvrages qui ont obtenu un grand succès en Italie, et par lesquels M. Rosini a préludé à ses travaux actuels : la Monaca di Lonza et surtout la Luisa Strozzi. L’introduction que nous avons sous les yeux suffirait, d’ailleurs, pour donner la plus haute idée des connaissances amassées par l’auteur, et de son talent pour les mettre en œuvre.

C’est généralement à Cimabuë qu’on attribue l’honneur d’avoir ressuscité la peinture en Italie. Autant vaudrait faire commencer la poésie toscane à Brunetto Latini. La peinture date de Giotto, comme la poésie date de Dante dans l’un et dans l’autre on vit paraître, pour la première fois, « le dessin et la grace, » sans lesquels il n’y a point d’art. Mais si l’on reconnaît, avec Ennius Quirinus Visconti, que « la sculpture est la maîtresse de la peinture, sa règle, son guide, » alors c’est à Nicolas de Pise qu’il faut remonter pour trouver le germe de la résurrection artistique de l’Italie, c’est à ce noble génie qu’il faut attribuer l’honneur d’avoir remis l’art dans la voie de la vérité antique, c’est-à-dire du naturel et de la beauté. Un pas de plus nous conduit à Giotto, né moins d’un siècle après Nicolas de Pise. L’Ange debout devant l’Éternel, copié sur une des fresques les plus précieuses, mais les plus mutilées, du Campo Santo, et dont la gravure au trait a été placée par M. Rosini dans son introduction, prouverait à lui seul que l’inspiration la plus véritablement divine était descendue sur la peinture florentine dès les premiers jours de sa naissance. Giotto voyagea beaucoup, comme s’il eût voulu semer par toute l’Italie les étincelles de ce feu sacré, et chacun de ses pas voyait éclore une école de peinture. Le caractère religieux, que les temps et la piété des premiers artistes concoururent à faire dominer dans la peinture italienne, atteignit son parfait développement dans l’atelier (j’allais dire l’oratoire) du bienheureux de Fiésole. A la douceur, à l’ardente affection qui respirent dans toutes ses compositions, il sait joindre quelquefois le grandiose et l’énergie. L’étude des formes exactes de la nature et des expressions habituelles des hommes de toutes classes, la science du clair-obscur, celle de la perspective, l’arrangement des draperies et des accessoires en général, parties méconnues ou négligées par le religieux de Fiésole, furent portés par Masaccio à un point qui semble prodigieux, si l’on compare les rares productions de ce maître à celles de ses prédécesseurs immédiats. Masaccio devint le modèle et l’oracle de tout ce qui le suivit, jusqu’à ce que ses derniers disciples, Michel-Ange, Raphaël, Léonard, Fra Bartolomeo, Andrea del Sarto, fussent devenus, et pour toujours, les maîtres de l’art.

Cependant de beaux génies naissaient de toutes parts en Italie, et, comme les teintes variées d’un même faisceau lumineux, se reflétaient sur les écoles diverses qui s’éloignaient peu à peu de leur type commun. L’Ombrie possédait dans Gentile da Fabbriano l’émule du bienheureux Angelico. Mantegna rivalisait à Mantoue avec Masaccio, Giovanni Bellino donnait à Venise plus qu’un égal de Mantegna ; Lippo Dalmassio aplanissait à Bologne les routes devant Francia. Quand celui-ci parut, une ère nouvelle venait de naître. Vannucci l’inaugurait à Pérouse ; Léonard de Vinci maintenait à Florence l’antique supériorité de ce berceau de la peinture, puis il portait à Milan les enseignemens qui transformèrent l’école lombarde et la firent arriver à l’apogée de sa puissance. Un autre génie, qui seul pouvait l’emporter en grandeur sur Léonard, Michel-Ange Buonarotti, apparaît avec éclat sur l’horizon qu’il doit illuminer pendant soixante années ; et comme l’unique consécration de la véritable grandeur se trouve dans la compétition d’un antagoniste formidable, la destinée de l’art mit à la fois dans l’arène Michel-Ange et Raphaël. Pénétré du sublime de Buonarotti, M. Rosini ne peut cependant se défendre d’une sympathie d’admiration plus tendre pour le peintre du Vatican. Pour la faire partager plus sûrement à ses lecteurs, il leur présente, en regard de ses pages les plus éloquentes, une esquisse gracieuse et fidèle de la Madonna del Pesce.

Mais, dans cette incomparable saison de l’art italien, la fécondité du sol semblait croître avec la multitude des chefs-d’œuvre qui surgissaient de toutes parts : Corrége, Titien, Andrea, furent les contemporains de Michel-Ange, de Raphaël, et presque de Léonard. Fra Bartolomeo sait encore s’ouvrir une route à part, dans laquelle il marche à peu près l’égal de semblables rivaux. Et ce qu’on n’avait pas encore vu depuis la renaissance de l’art, ce que l’antiquité semble n’avoir pas connu, chacune de ces écoles produit des élèves capables de s’assimiler, non-seulement la méthode, mais encore l’inspiration de leurs maîtres : ainsi l’on voit Albertinelli, Pontormo, Luino, Bonifazio, Penni, Daniel de Volterre, créer des tableaux qu’on prend avec admiration pour des ouvrages du Frate, d’Andrea, de Léonard, de Titien, de Raphaël, de Michel-Ange. Raphaël surtout semble envoyer après lui dans toute l’Italie et même au-delà de ses limites, les missionnaires d’un art parvenu désormais à sa perfection. Perino del Vaga s’établit à Gênes, Polidore de Caravage à Naples, Peruzzi à Sienne, Garofalo à Ferrare, Jules Romain à Mantoue ; Séville et Valence deviennent, sous l’influence de cette même école, le double berceau de la peinture espagnole, dont les grandes destinées ne devaient commencer qu’au siècle suivant. Gaudenzio Ferrari à Milan, Razzi (le Soddoma) à Sienne, prolongent les clartés de cette journée incomparable dans les fastes de l’art. Mais enfin elle touche à son terme ; et la hache de l’écrivain devient pénible quand il est forcé de suivre dans ses rapides progrès cette décadence générale et pourtant variée, chaque école ayant décliné par l’abus des qualités auxquelles elle avait dû son éclat.

Venise céda la dernière ; et quels noms n’a-t-elle pas à citer, quand déjà la gloire des autres sièges de l’art était presque éclipsée ! Pordenone, Tintoret, Palma, Paul Véronèse ! La décadence même de Rome fut illustrée par les défauts presque aussi séduisans que de véritables beautés, les défauts gracieux et spirituels du Barrocio ; en même temps, à Florence, Allori conserva, dans la mauvaise voie où toute son école était entrée, des qualités éminentes qui rachètent ses nombreuses erreurs.

L’âge suivant assista dans Bologne au grand travail de réformation commencée par Lodovico Carracci. L’art s’était perdu par l’abus de la science et par la substitution des formes conventionnelles aux enseignemens de la nature ; il se releva par la profondeur des études et la comparaison des chefs-d’œuvre l’inspiration lui revint par des voies plus doctes, mais détournées. Bologne eut son école de géans. Guido, Zampieri (Dominiquin), Annibal et Augustin Carracci rendirent à l’Italie, je ne dirai pas le midi, mais au moins le soir brillant et doré de cette grande journée des arts, dont l’extinction des traditions raphaélesques semblait avoir annoncé la nuit. Michel-Ange de Caravage, avec des défauts violent et des qualités énergiques, s’ouvre une autre route, dans laquelle il est égalé par Ribera. Poussin vient à Rome s’échauffer au flambeau de la peinture ranimée. Lodovico Cardi (le Cigoli) et l’Empoli, aidés du plus jeune des Allori, rendent à Florence la vérité du dessin, la dignité du style, le naturel des poses et du coloris. Cependant le temps recommence à marcher : nouvelle décadence, mais adoucie, retardée, voilée en quelque sorte par les travaux à peu près simultanés du fécond Lanfranco, du correct Pesarese, du studieux Cignani, de Schedone, qui touche de plus près au Corrége par la grace de son pinceau, du hardi et vigoureux Strozzi (le Cappuccino Genovese), de l’abondant Pietro da Cortona, de Salvator enfin, également poète dans ses tableaux et peintre dans sa poésie, Salvator, à qui ses compositions historiques, très rares et mal connues, devraient valoir le nom du Lucain de la peinture moderne.

Obligé à descendre ensuite les degrés d’une nouvelle et plus entière décadence, l’auteur ne se décourage pas. Il expose le motif de chaque pas rétrograde ; il s’arrête avec complaisance sur sa route chaque fois qu’il peut y indiquer quelque trait brillant qui tempère l’obscurité environnante ; il rend pleine mais simple justice aux efforts de Mengs, de Batoni ; il caractérise brièvement le genre de mérite d’Angélique Kauffmann ; il revendique pour l’Italie l’inspiration et les préceptes auxquels nous devons notre illustre Joseph Vernet, cette protestation vivante contre le goût d’un siècle aveuglé ; il parle de Louis David avec admiration, et place à ses côtés deux génies fort divers dont l’école lombarde s’enrichit à la fin du dernier siècle : Appiani, célèbre surtout par ses compositions grandioses en clair-obscur, et Bossi, « qui portait, comme Mengs, une grande philosophie dans l’exercice de l’art, mais qui était privé du don de sentir ou d’imiter le coloris de la nature. » Là, placé sur le seuil d’une nouvelle réforme et d’une nouvelle méthode, parvenu aux artistes nos contemporains, l’auteur s’arrête, après avoir parcouru, sans trahir la moindre fatigue, l’espace de cinq siècles entiers, entre lesquels il en est un que, pour l’histoire de l’art, on pourrait appeler à lui seul tout un monde.

M. Rosini a divisé son travail en quatre parties qui correspondent aux quatre grandes époques entre lesquelles il partage l’histoire de la peinture italienne son origine, de Giotto à Masaccio ; ses progrès, de Filippo Lippi à Raphaël ; sa décadence, de Jules Romain à Barrocio ; sa renaissance dans l’école des Carraches, et les temps modernes jusqu’à Appiani. Chacune de ces parties aura deux volumes, excepté la première, qui se trouvera resserrée dans un seul. Des gravures au trait serviront d’illustrations à chaque époque. Leur nombre total doit s’élever à cent cinquante-quatre, sans compter seize à vingt de petites dimensions, qui seront unies au texte des volumes. Nous avons sous les yeux plusieurs de ces gravures, qui ont été confiées aux artistes les plus habiles de l’Italie, et dont l’exécution répond au soin judicieux qui a présidé au choix des sujets. Peu d’entreprises méritent à un égal degré la sympathie active du public éclairé de tous les pays. Sans vouloir adopter les prétentions exclusives de la Toscane à la gloire d’avoir rallumé dans l’Europe le flambeau des arts, aucune nation ne disconvient aujourd’hui des obligations immenses que, dans cette branche magnifique de notre civilisation, le Nord et l’Occident doivent à l’Italie. La langue de Michel-Ange et de Salvator Rosa est plus qu’aucune autre consacrée aux arts : elle possède, pour en rendre les leçons intelligibles, la description brillante, des ressources qu’on chercherait en vain ailleurs ; et la connaissance de l’idiome toscan est maintenant si généralement répandue, surtout en France, que la popularité de l’ouvrage dont nous venons de parler ne saurait, au nord des Alpes, rien perdre au vêtement méridional sous lequel il se présente parmi nous.

M. Rosini a dédié son histoire de la peinture au roi des Français. Nous nous réjouissons de cet hommage rendu par un étranger au monarque qui a restauré Fontainebleau et créé Versailles. À toutes les époques, l’art italien a trouvé sur le trône de France des protecteurs éclairés ; nous aimons à voir cette tradition glorieuse se continuer.