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Chronique de la quinzaine - 14 août 1877

Chronique n° 1088
14 août 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1877.

Le ministère, si aucun événement imprévu ne vient modifier ses résolutions, semble avoir définitivement pris le parti de fixer au 14 octobre le scrutin qui doit décider des affaires présentes de la France. Le choix de cette date tardive soulève, il est vrai, la plus grave de toutes les questions, une question de légalité constitutionnelle, et ajoute une difficulté de plus à toutes les difficultés d’une situation qui ne fait que se compliquer et s’envenimer en se prolongeant. Le gouvernement ne craint ni cette responsabilité d’une interprétation au moins contestable de la constitution, ni la responsabilité de l’incertitude infligée à tous les intérêts. Après trois mois de crise, après deux mois d’interrègne parlementaire, il croit avoir besoin de deux mois encore pour préparer les élections. D’ici là il se promet sans doute de déployer tout son système, de profiter de ce dernier répit pour faire sentir partout l’action administrative, pour combiner ses candidatures, en un mot pour enlever la victoire, et M. le président de la république lui-même paraît se proposer de continuer les excursions politiques qu’il a commencées par son récent voyage à Bourges. Il irait prochainement, dit-on, en Normandie, à Cherbourg, à Rouen, puis dans la Loire, où M. le préfet de Saint-Étienne lui ouvre si bien la voie par ses dithyrambes dans les fêtes universitaires. Le chef de l’état visiterait ainsi, avant l’ouverture de la période électorale, quelques-unes de nos provinces; il recevra certainement les hommages de l’église, de l’armée, de l’administration, delà magistrature, et il répondra par des allocutions, renouvelant l’assurance de ses intentions patriotiques et constitutionnelles. Malheureusement M. le maréchal de Mac-Mahon, qui depuis quelque temps semble prendre goût aux lettres, aux discours et aux manifestes, ne peut plus que répéter ce qu’il a dit à Paris, à Compiègne, à Bourges.

Ce ne sont pas les intentions de M. le président de la république qui sont en cause. La vraie question c’est cette crise née du 16 mai, où, en dépit de la volonté des hommes, toutes les conditions de vie régulières sont interverties, où toutes les arrière-pensées et les contradictions sont accumulées, où s’agite une politique d’entraînement et de tentation qui inspire fatalement des défiances, parce qu’elle ne sait pas elle-même où elle va, où elle peut s’arrêter. Le mal est dans une situation fausse que ne redresseront pas vingt jours de plus gagnés par une interprétation subtile de la constitution et employés en déclarations officielles, — vingt jours qui n’auront servi qu’à prolonger sans profit une épreuve énervante pour l’opinion. Le danger est dans ce violent artifice qui fait du gouvernement le chef d’une entreprise où tout est livré à l’aventure, où les esprits les plus sincères ne peuvent se défendre d’un mouvement de tristesse en présence du temps perdu, des intérêts compromis, de la sécurité mise en doute, de l’œuvre de reconstitution nationale interrompue par les tentatives des partis.

Le gouvernement s’étonne et se plaint quelquefois de n’être ni compris ni suivi par ceux dont le concours lui aurait été naturellement assuré dans d’autres circonstances : il ne peut accuser que lui-même et sa politique, et ses procédés au moins étranges, et l’inconnu où il nous mène. Certes, quand d’effroyables crises comme celles qui ont passé sur la France ont laissé tant de ruines à relever, tant de plaies à guérir, tant de choses essentielles et patriotiques à faire ou à refaire, ce n’est pas de gaîté de cœur qu’on en vient à combattre ceux qui ont le lourd fardeau du pouvoir. Il y a des situations, — et la situation où vit la France depuis sept ans est de celles-là, — où le gouvernement est, avec l’assentiment et l’appui de tout le monde, le promoteur naturel, le directeur nécessaire de toutes les réparations, de toutes les œuvres d’intérêt national. Il faut lui porter secours de son mieux, sans lui marchander la confiance et le pouvoir, en lui donnant toutes les forces dont il a besoin pour diriger prudemment dans tous les cas, habilement et fructueusement, s’il le peut, les affaires intérieures et extérieures du pays. Encore faut-il cependant que le gouvernement lui-même sente la gravité et les devoirs de son rôle, qu’il reste sur le terrain fixe et solide où les circonstances l’ont placé, où il est toujours certain d’avoir avec lui tous ceux qui mettent l’intérêt patriotique au-dessus des intérêts de parti. Assurément, si la république est devenue aujourd’hui ce terrain fixe sur lequel est fondé le gouvernement légal, ce n’est pas le résultat d’un entraînement universel, d’un choix enthousiaste. On a fait le plus grand, le plus sérieux effort pour l’éviter; on a essayé de rétablir la monarchie traditionnelle, et au mois d’octobre 1873 on a pu vraiment se croire à la veille d’une restauration : on n’a pas réussi, au dernier moment la restauration s’est évanouie, le roi a manqué à la royauté! La république s’est trouvée ainsi avoir l’avantage de rester la seule chose possible, et, après avoir vécu presque par tolérance, d’arriver à une existence reconnue, officielle, par l’impossibilité de tous les autres régimes. Œuvre de nécessité et de raison, la république n’en est peut-être que plus forte, et en définitive, telle qu’elle a été organisée par la constitution du 25 février 1875, avec le caractère qu’elle a pris, elle est faite pour rallier tous les modérés, libéraux, conservateurs, républicains sensés, constitutionnels éclairés par l’expérience. A tous elle offre des garanties: un pouvoir exécutif suffisamment armé, un régime parlementaire représenté par deux chambres, un sénat modérateur, un gouvernement pondéré et contrôlé. Que faut-il de plus? M. le président de la république parle souvent et il parlait récemment encore à Bourges du « terrain constitutionnel » sur lequel il entend rester. Soit, la constitution avec ses garanties, ses conditions, ses lois, la constitution acceptée simplement, sans arrière-pensée et sans réticence, nous ne demandons rien de plus. C’est le seul point solide, c’est là qu’est la force réelle qui peut parfaitement suffire, si l’on sait s’en servir, même contre le radicalisme. Le malheur du gouvernement, c’est de n’avoir qu’une foi médiocre dans cette légalité constitutionnelle ou du moins de l’interpréter avec une étrange liberté et de se mettre de toutes parts, à chaque instant, en dehors ou à côté de la loi dans un intérêt supérieur de salut public qui est le facile prétexte de toutes les dictatures. Il s’est créé cette position singulièrement significative où il a pour amis, pour alliés, ceux qui veulent détruire les institutions dont il est censé être le gardien, et pour adversaires ceux qui, à des degrés divers, s’en tiennent à ce « terrain constitutionnel » sur lequel M. le président de la république dit qu’il veut rester. Le ministère, qu’il l’ait voulu ou qu’il ne l’ait pas voulu, a tous les embarras, la faiblesse de ces politiques à la fuis téméraires et indécises, qui après avoir dévié du premier coup ne savent comment revenir sur leurs pas, qui tournent autour de la légalité en paraissant la respecter, et font toujours trop pour les uns, pas assez pour les autres.

Un journal anglais, organe retentissant de l’opinion, se permettait récemment, à propos de nos affaires, une piquante allusion à un personnage de Thackeray, Brian, membre conservateur aux communes, qui, s’excitant lui-même pendant son déjeuner à la lecture d’un article d’opposition, s’écrie en brisant la coque de son œuf : « L’esprit des radicaux des campagnes est terrible, nous sommes vraiment au bord d’un volcan! » Et il plonge la cuiller dans son œuf. Le trait est vif et peut-être malheureusement assez justifié. Notre gouvernement ressemble un peu à ce Brian. A ses yeux, le radicalisme est terrible et il est partout. C’est pour combattre le radicalisme qu’il a fait le 16 mai et qu’il poursuit encore une si active campagne contre les journaux qui vont infester la province. Tous ceux qui ne souscrivent pas à la politique du 16 mai, quels que soient leur passé, leurs traditions, leurs opinions, sont indistinctement des radicaux ou, ce qui est peut-être pis, des complices aveugles des radicaux. Le radicalisme se trouve ainsi avoir acquis à son insu un certain nombre de représentans sur lesquels il ne comptait probablement pas, et qui n’avaient aucune raison de se croire de si faciles complaisans des communes passées ou futures.

Fort bien, les radicaux ont pullulé, à ce qu’il paraît, depuis quelque temps, et le mot d’ordre est de les combattre à outrance, de ne pas en laisser passer un seul dans les élections, si c’est possible. Si on réussit pour quelques-uns, ce sera on ne peut mieux, nous ne perdrons sûrement rien. Lorsque le ministère et ses amis frappent juste et signalent au bon sens public les démagogues qui exploitent le suffrage universel, les esprits révolutionnaires qui déploient dans les journaux ou dans les chambres leurs programmes de destruction, il n’y a rien à dire; mais en vérité à qui espère-t-on en imposer avec cette orthodoxie nouvelle qu’on vient de créer pour la circonstance et en dehors de laquelle il n’y aurait que des révolutionnaires? A qui persuadera-t-on que des hommes comme M. Thiers, M. Bérenger, M. Léon Renault, M. Laboulaye, M. Dufaure, M. Say, qui ont été et qui restent les adversaires du 16 mai, des partisans de la république constitutionnelle, sont des radicaux? Nous nous souvenons qu’un jour, en pleine commune, au mois d’avril 1871, M. Thiers était obligé d’aller menacer l’assemblée de Versailles de sa démission si on ne laissait pas au gouvernement le droit de nommer les maires dans les villes de France. Il n’obtenait qu’une partie de ce qu’il aurait voulu, il faisait des concessions. Ce jour-là apparemment il n’intervenait pas avec cette vivacité dans un intérêt révolutionnaire, et contre qui avait-il surtout à lutter? Précisément contre quelques-uns de ceux qui l’accusent aujourd’hui de radicalisme, — qui regrettent bien au fond que M. Thiers ne leur ait pas arraché en 1871 la nomination des maires dans toutes les communes françaises.

Avec ces iniquités de parti, avec ces exagérations injurieuses ou puériles contre des hommes éminens qui restent un honneur par leurs services, une force par leurs conseils, on ne prouve rien en voulant trop prouver; on va plutôt contre le but qu’on se propose, et plus on s’évertue à rejeter arbitrairement dans les rangs du radicalisme des hommes supérieurs ou distingués qui ne représentent notoirement que des idées de modération, moins on effrayera le pays sur les conséquences de la réélection d’une majorité où de tels chefs retrouveraient nécessairement une influence prépondérante. On risque de n’être pas pris au sérieux. De bonne foi, croit-on qu’avec M. Thiers, qui a toujours revendiqué les droits de l’état contre ses adversaires d’aujourd’hui, avec M. Léon Renault, qui a été le préfet de police de M. le maréchal de Mac-Mahon, et qui n’est point disposé à désavouer ce qu’il a fait, avec M. Bérenger, qui a été un magistrat courageux avant d’être un parlementaire résolu, avec bien d’autres, les intérêts conservateurs resteraient sans défense et sans garanties? Que le radicalisme soit un danger, que les idées fausses auxquelles des républicains sensés eux-mêmes se laissent trop souvent aller soient un autre danger, nous ne le contestons pas : la dernière chambre l’a prouvé, elle en a porté la peine, et si une majorité républicaine revient à Versailles, elle devra s’en souvenir; mais enfin idées fausses ou radicalisme ne sont pas au-dessus de la vigilance d’une société puissante, vigoureusement organisée, qui sent le besoin de n’être troublée ni dans son travail ni dans ses intérêts innombrables. On aurait pu les tenir en respect, on pourrait les combattre encore par la force régulière de la légalité et des institutions, et ce n’était pas la peine de courir les hasards, d’offrir précipitamment ce spectacle d’un monde politique effaré faisant appel à l’empire, à la légitimité, à la coalition de tous les ennemis de l’ordre existant, au risque de raviver des questions brûlantes, de rallumer les conflits les plus périlleux.

Le ministère appelé au pouvoir au lendemain du 16 mai a cru agir en bon conservateur, il croit même avec M. le président de la république rester sur le « terrain constitutionnel, » nous le voulons bien. Il n’est pas moins vrai que cette lutte qu’il a engagée l’entraîne fatalement dans une série d’entreprises et d’aventures où la constitution, les lois les plus simples, la correction administrative, deviennent ce qu’elles peuvent. Chose étrange! nous assistons à un spectacle qui a sans doute sa logique et qui est pourtant assez triste. Le gouvernement est conduit, plus peut-être qu’il ne le voudrait, à se servir de tous les moyens de l’empire, des décrets sur la presse, de la candidature officielle, de la pression sur les fonctionnaires les plus étrangers à la politique. Il veut réussir, il a besoin de préparer les élections, et il les prépare par un déploiement d’autorité discrétionnaire qui ne s’arrête devant rien.

L’arbitraire a certainement un rôle aussi malheureux qu’invariable dans cette campagne que les préfets poursuivent contre la vente des journaux républicains, même des journaux modérés qui ne sont radicaux que dans le langage officiel. Aujourd’hui une interdiction à peu près universelle pèse sur la vente de ces journaux en province; on ne les trouve plus. Les préfets ont découvert le moyen d’éluder la loi de 1875 qui défend d’appliquer cette interdiction à un journal déterminé; les règlemens sur le colportage à la main, ils poussent la guerre à fond avec plus d’entrain que de prudence. L’administration cependant n’est point sans rencontrer des résistances, elle est assaillie de contestations nombreuses. Toutes ces affaires vont devant les tribunaux, qui rendent des jugemens différens, qui se prononcent même quelquefois avec sévérité sur les actes des préfets, et voilà le gouvernement exposé à être pris en flagrant délit d’abus d’autorité, réduit à se sauver par des conflits, par des dénis de compétence. Rien n’est plus difficile sans doute que de tracer la limite entre les actes purement administratifs dont les préfets ne doivent compte qu’au ministre de l’intérieur et les actes abusifs pour lesquels ils peuvent devenir justiciables des tribunaux depuis qu’ils ne sont plus couverts par l’article 75 de la constitution de l’an VIII. Est-ce pourtant de l’habileté, de la prudence, de s’engager dans une voie où ces questions se multiplient à chaque pas? Et ce n’est pas là malheureusement aujourd’hui la seule forme de l’arbitraire. Le gouvernement exerce sans contredit un droit en déférant aux tribunaux les délits de presse; il remplit un devoir en poursuivant les injures, les offenses contre le chef de l’état, les excitations révolutionnaires. Jusque-là rien de plus simple; mais il y a une chose plus extraordinaire. Voici un journal qui paraît à Versailles ; il publie, à l’occasion du voyage de M. le président de la république à Bourges, un article qui devait être coupable, puisqu’il a été frappé par la justice, qu’on peut considérer néanmoins à première vue comme empreint d’une certaine modération : il est condamné sévèrement ! Que voit-on d’un autre côté? Chaque soir, chaque matin, il y a des journaux qui livrent au mépris les institutions, qui prodiguent les excitations aux coups d’état, à la violation des lois, qui publiquement discutent sur les moyens de se défaire du régime existant, qui attribuent injurieusement à M. le maréchal de Mac-Mahon l’intention de ne tenir aucun compte du vote qu’il demande au pays ; ces journaux ne sont ni condamnés ni même poursuivis ! Et il faut tout dire, le ministère serait assez empêché de poursuivre ces délits incessans, puisque lui-même, devenu journaliste, il fait afficher dans tous les villages le Bulletin des communes, où ii n’inscrit pas seulement les actes officiels, où il se livre à de véritables effervescences de polémique. Il y a donc deux mesures, deux justices, l’une pour les ennemis, l’autre pour les amis ou les alliés! Ceux-ci peuvent tout dire dès qu’ils défendent la politique du 16 mai et le ministère. Ces inégalités, ces subtilités d’arbitraire, ces procédés, sont-ils bien de nature à relever l’autorité morale du gouvernement, à servir la politique conservatrice? Que veut-on que pense le pays en voyant ce qu’on fait de ce qu’il y a de plus conservateur au monde, le respect de la loi?

La vérité est que le gouvernement se laisse entraîner : il subordonne tout à une préoccupation unique, celle du succès dans les élections, et il ne sert pas plus l’intérêt conservateur dans sa manière d’entendre l’administration que dans sa justice distributive à l’égard des délits de la presse. Que le gouvernement prétende avoir dans les départemens des agens dévoués, pénétrés de sa pensée, il ne dépasse point assurément son droit rigoureux; il peut l’exercer légèrement, sans tenir compte des intérêts permanens du pays ou des positions laborieusement conquises, il n’excède réellement ni son droit ni son pouvoir. Il est même fondé à ne point souffrir que les fonctionnaires en général se servent de l’autorité qui leur est confiée pour exercer à son détriment une influence active, ostensible dans les mouvemens électoraux; mais il est évident que le ministère ne s’en tient pas là, qu’il se propose d’organiser une vaste pression sur tout ce monde dépendant de l’état. Par les révocations et les déplacemens qu’il multiplie, par le choix des nouveaux élus, par les instructions qu’il donne, par les menaces dont les sous-préfets se font en son nom les organes, en les aggravant quelquefois d’intempérans commentaires, il laisse assez voir sa volonté d’engager l’administration tout entière, les fonctionnaires de tout ordre, dans la lutte qu’il soutient. Les maires eux-mêmes, nous devrions dire les maires les premiers, sont l’objet des rigueurs de M. le ministre de l’intérieur, et si quelque chose peut caractériser le système, c’est la récente destitution de M. Feray, maire d’Essonnes depuis trente ans, homme considérable dans l’industrie, entouré de l’estime publique, — mais radical, puisqu’il est du centre gauche et qu’il manque de respect au Bulletin des communes !

Cette tentative réussira ou ne réussira pas au point de vue électoral; dans tous les cas, elle manque de prévoyance et ne peut avoir que les plus dangereux effets pour les intérêts publics. L’administration française a été jusqu’ici une force parce qu’elle est restée, avec sa fixité, ses traditions, ses habitudes d’impartialité et de mesure, en dehors des mobilités de la politique. Elle a seule représenté parfois la vie permanente, ininterrompue du pays au milieu des révolutions qui passaient comme un ouragan à la surface. Si on prétend se servir d’elle comme d’un instrument de combat, si on la compromet dans tous les conflits de partis, elle subira nécessairement les fluctuations de la politique. Ce qu’un ministère aura fait, un autre ministère pourra le défaire au risque d’exposer le chef de l’état à nommer et à révoquer, ou à nommer de nouveau le même fonctionnaire suspect aujourd’hui, digne de confiance demain. L’administration, déjà diminuée aux yeux des populations, ne sera plus ce qu’elle a été; on aura affaibli sans profit, sous une inspiration de circonstance, un des plus puissans ressorts du pays. Là encore croit-on montrer une vraie prévoyance conservatrice?

C’est une erreur du gouvernement. Le ministère cède aux obsessions de ceux qui se croient intéressés à pouvoir disposer pour une candidature de tous les fonctionnaires d’un arrondissement, et en cédant aux obsessions se figure-t-il satisfaire tout ce monde qui le presse, dont il est le protecteur ou le protégé? Qu’il se détrompe : on recueille le bénéfice des complaisances du gouvernement, on reçoit le prix de l’alliance dans la campagne qui se prépare, et au besoin on décline toute solidarité dans les affaires du jour. Ces alliés qu’on croit combler sont les premiers à trouver que décidément rien ne marche, que le 16 mai ne tient pas ses promesses. Il est vrai que légitimistes et bonapartistes, se plaignant à la fois, les uns parce que les affaires de la prochaine restauration ne vont pas assez vite, les autres parce qu’on ne fait pas tout pour l’empire, ne sont pas précisément d’accord, et que M. le maréchal de Mac-Mahon doit avoir quelque peine à protéger ces « hommes d’ordre contre leurs propres entraînemens, » comme il le disait l’autre jour à Bourges. Entre ces étranges coalisés, qui ont d’égales exigences, les querelles sont incessantes. N’importe, ils se retrouvent d’intelligence pour marcher du même pas contre la république, pour harceler le gouvernement, pour l’exciter à tenir ses promesses, à dégager les conséquences du 16 mai. Le ministère a beau y mettre tout son zèle, il n’a jamais fait assez. Si, pour les modérés qui ne peuvent se résigner à le suivre dans sa dangereuse carrière, il est allé déjà beaucoup trop loin, pour ses alliés impatiens il ne va pas assez loin, il tergiverse trop. Que tarde-t-il? Il n’a pas encore renouvelé tous les maires, tous les juges de paix, il a touché à peine aux employés de finances. S’il poursuit les journaux, ce n’est pas assez, on lui demande de les supprimer. Si le droit commun ne suffit pas, que n’établit-il l’état de siège? Ce sera peut-être fort peu légal, qu’à cela ne tienne, on dira que c’est pour protéger la « liberté des élections! » Si les moyens réguliers sont décidément inefficaces, s’il y a encore quelque résistance, qu’on aille jusqu’au coup d’état sans craindre ni le mot, ni la chose, et si M. le ministre du conseil est retenu par quelques scrupules, qu’il cède la place, qu’il laisse à ceux qui n’ont pas de ces inquiétudes doctrinaires le soin d’aller jusqu’au bout. L’essentiel est de ne pas s’arrêter en chemin, d’évincer la république, et c’est ainsi qu’à côté des manifestations officielles par lesquelles on déclare toujours vouloir rester sur le a terrain constitutionnel, » il se fait tout un travail poussant par degrés le gouvernement hors des voies régulières, séparant le pouvoir personnel de M. le maréchal de Mac-Mahon de la constitution, menaçant le pays de crises nouvelles, de dissolutions réitérées de la chambre s’il ne vote pas bien, créant en un mot une incertitude dont le ministère ne se trouve pas mieux que la France tout entière.

Il faut cependant sortir de là, et précisément un des inconvéniens les plus graves de l’ajournement des élections au 14 octobre, c’est de prolonger sans une nécessité évidente cette situation troublée. Ceux qui parlent sans cesse de coups d’état, de régime militaire, de moyens irréguliers et violens, méconnaissent certainement le caractère de M. le président de la république; ils l’offensent en croyant le flatter et le tenter. M. le maréchal de Mac-Mahon, peu accoutumé aux complications de la vie parlementaire, a pu s’exagérer un danger, se faire une idée particulière de la politique, et en exerçant un droit incontesté par la nomination d’un nouveau ministère, par la dissolution de la chambre, il a cru remplir un devoir comme chef de l’état; il n’a point eu évidemment la pensée de s’élever au-dessus de la constitution, de substituer aux lois sa volonté, d’imposer à la France ses candidats au prochain scrutin, et pas plus que M. le président de la république le ministère n’est probablement disposé à faire toutes les belles choses dont on nous assourdit. Le chef de l’état et le ministère, eussent-ils moins bien servi les intérêts conservateurs qu’ils ne l’ont cru, eussent cru engagé une partie périlleuse et sans issue, comme nous le croyons, n’ont à coup sûr aujourd’hui d’autre intention que de consulter régulièrement la France, et ce sera à la France de répondre. Seule, elle peut trancher souverainement la question par son suffrage. Que répondra-t-elle ? Le pays est placé entre les deux camps, entre les partis qui se disputent son vote : il saura bien reconnaître les siens, et il n’est point impossible après tout que dans sa tranquille modération il ne fasse sentir à tous le poids de ses vœux, de ses désirs et de ses sentimens intimes. Le pays, plus sage et mieux avisé qu’on ne le pense, hésitera sans doute à voter pour des partis qui ne pourraient lui offrir, après la victoire, que des compétitions implacables et des convulsions nouvelles. Que pourrait-il gagner à encourager les légitimistes, qui, seuls, croient à une résurrection possible de la royauté de M. le comte de Chambord, ou les bonapartistes, qui ne pourraient triompher qu’au prix des plus redoutables crises, en livrant de nouveau la France à une domination qui l’a conduite là où elle est, qui pèse encore sur elle du poids de tous les désastres de 1870? Le pays, dit-on, votera pour M. le maréchal de Mac-Mahon. Ce serait fort bien; mais M. le président de la république n’est qu’un homme, un chef d’état temporaire, dont les pouvoirs, dans tous les cas, expirent en 1880, et dont le patriotisme se refuserait à laisser après lui le vide ou d’inévitables conflits entre les alliés compromettans qui se servent de son nom. Ce ne serait qu’un expédient, ce ne serait pas une solution, et c’est une véritable puérilité de dire à une nation tout entière : Ne vous inquiétez pas, tout est assuré, vous avez un gouvernement jusqu’en 1880, — après 1880, le déluge!

Le pays, avec son instinct sûr, dans les dispositions où il paraît être, votera sans doute, non contre M. le président de la république personnellement, mais pour les institutions dont les pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon sont inséparables, qui, pratiquées avec fermeté et intelligence, sont une garantie suffisante, et que rien d’ailleurs en ce moment ne peut remplacer. Il votera pour ce qui existe, pour ce qu’il voit, pour sa propre conservation par un régime régulier. A ceux qu’il va choisir il ne donnera pour sûr d’autre mandat que de lui épargner des épreuves nouvelles, de lui assurer la paix, la sécurité, dans un ordre légal où l’autorité nécessaire du gouvernement peut se concilier avec les garanties libérales représentées par le parlement. Le pays, après tout, au jour du vote, retrouve une certaine liberté spontanée dont il saura user en dépit de toutes les influences contraires; mais ce qu’il ne faut ni dire ni laisser dire, parce qu’on ne fait ainsi que donner un prétexte aux suspicions, aux défiances propagées à l’étranger, c’est que, si la France usait de cette liberté d’une certaine manière, si elle réélisait une majorité favorable à la république, elle serait fatalement vouée à l’anarchie. Il y a en Europe des politiques, même si l’on veut des personnages couronnés qui ne sont que trop disposés à penser ainsi, parce qu’ils cherchent la mesure de notre état moral et de notre pouvoir dans des déclamations de journaux, toujours prêts à crier que tout est perdu s’ils ne triomphent pas. C’est de leur part une méprise, peut-être un faux calcul. Non, quel que soit le vote qui répondra à l’appel du gouvernement, lors même que la république retrouverait dans la chambre nouvelle la majorité qu’elle avait dans la dernière chambre, rien n’est perdu, la démagogie n’est pas près de s’emparer de nos destinées. La France reste ce qu’elle est, avec les élémens puissans de conservation et de patriotisme dont peut toujours disposer une direction attentive et prévoyante. Elle a dans tous les partis, même dans ceux qui sont novices aux affaires, assez de forces modératrices pour dominer les entreprises des passions extrêmes, pour garder sa liberté d’action et pouvoir au besoin porter l’appui de sa parole, de ses conseils, de son autorité dans les délibérations de l’Europe.

Si la France, détournée pour le moment, il est vrai, par la diversion de ses affaires intérieures, reste simple spectatrice des conflits qui agitent l’Orient, elle ne fait que ce que font les autres puissances. Comme l’Angleterre, comme l’Autriche, elle assiste à ce drame lointain, elle suit d’un regard attentif les péripéties de cette lutte qui depuis quelques jours prend une gravité singulière. La Russie, quelle que soit sa puissance, quelque droit qu’elle ait toujours de ne pas douter de l’issue de son entreprise, la Russie a évidemment porté bien des illusions dans une grosse aventure, et les événemens justifient assez, ce nous semble, les prévisions de ceux qui ont cherché jusqu’au bout à la détourner de la guerre où elle s’est engagée, où elle vient de trouver une déception cruelle. Les opérations militaires prennent en effet une tournure assez sérieuse pour elle, et ce qui se passe dans la vallée du Danube ressemble un peu à ce qui s’est passé en Asie.

Au premier moment, le départ a été triomphant. Après le passage du Danube accompli presque sans résistance, une marche hardie au-delà des Balkans a étonné tout à coup l’Europe. Le général Gourko, à la tête d’un corps volant, a franchi les montagnes, il a battu toute cette région, est entré à Kazanlik, et, en peu de jours, rejoint par d’autres corps, il a pu s’emparer des défilés les plus importans, rester maître des passages des Balkans. Pendant que les Russes avançaient avec cette témérité, cependant, l’orage se formait sur eux ou derrière eux. Les Turcs, un instant étourdis, ont repris leur sang-froid. Un nouveau commandant en chef, Méhémet-Ali, est allé remplacer à l’armée de Choumla le vieil Abdul-Kerim, qui venait de laisser envahir la Bulgarie, et tandis que Suleyman-Pacha était envoyé pour couvrir Andrinople et tenir tête à Gourko au sud des Balkans, Osman-Pacha, venant de Widdin, se portait sur la ligne d’opération des Russes, qui était trop allongée pour être forte partout. L’apparition d’Osman-Pacha a été le signal d’une lutte acharnée et sanglante engagée au sud de Nicopolis, autour de la petite ville de Plewna, où les Turcs ont habilement pris de fortes positions défensives. A vrai dire, il y a eu plusieurs batailles. Le 31 juillet, où plus de 50,000 hommes ont été engagés, paraît avoir été une journée particulièrement meurtrière et même désastreuse pour les Russes, qui ont été définitivement repoussés. Le résultat évident est une situation des plus critiques pour les Russes, obligés par cet échec à redevenir prudens. Le général Gourko paraît avoir rétrogradé. Le grand-duc Nicolas a rapproché son quartier-général du Danube. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg s’occupe de nouvelles levées dans l’empire, et d’un autre côté le cabinet russe négocierait à Vienne pour obtenir quelque liberté d’action par la Serbie; mais il faut du temps, la saison favorable passe, et c’est désormais une question de savoir si les Russes pourront dans cette campagne venir à bout des armées turques toujours intactes. Le chemin de Constantinople est ouvert, disait-on il y a quelques jours; il s’est refermé, et la guerre revient presqu’à son point de départ.


CH. DE MAZADE.


ESSAIS ET NOTICES.

BACTERIDIES ET VIBRIONS.


Les idées nouvelles sont capiteuses comme le vin nouveau : elles grisent facilement, s’emparent des esprits et les entraînent à des exagérations qui finissent par amener une réaction d’incrédulité. C’est ce qui est arrivé pour la doctrine des fermens organisés, dont on a étendu outre mesure les conséquences en y cherchant l’explication de toutes les maladies épidémiques ou contagieuses. La réaction ne s’est point fait attendre; déjà quelques médecins vont jusqu’à nier que certaines maladies, pour lesquelles le fait ne paraissait plus douteux, puissent être dues à des organismes microscopiques. Les auteurs d’un traité de microscopie sont revenus, dans une nouvelle édition de leur livre, sur toutes les concessions qu’ils avaient faites dans ce sens, en déclarant que jamais les infusoires ne devront être considérés comme la cause prochaine des maladies infectieuses, que tout au plus on pourrait les regarder comme les agens de certaines complications de ces maladies.

Ces flux et reflux de l’opinion ne sont cependant pas sans utilité pour le progrès de la science, ils secouent la torpeur des partisans de la routine, et de la discussion jaillit la vérité. Il n’est pas bon que les nouveautés soient acceptées trop facilement : on a le droit de leur demander