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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1877

Chronique n° 1087
31 juillet 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1877.

Pourrait-on nous donner l’explication d’un phénomène assez singulier? Voici bientôt trois mois qu’un acte personnel du chef de l’État a changé du tout au tout la situation de la France. Un cabinet choisi en dehors de la majorité parlementaire a été appelé au pouvoir. La chambre des députés, qui n’avait pas la confiance du gouvernement, selon le mot presque naïf d’un des membres du cabinet, a été dissoute avec le concours du sénat; l’administration du pays a été instantanément et profondément remaniée. Une politique nouvelle ou prétendue nouvelle a été proclamée comme un symbole de salut public, comme la dernière garantie de la société en détresse ! Les ministres providentiels chargés de représenter cette politique se sont adressés à l’opinion, non-seulement par leurs discours dans les chambres, tant qu’il y avait des chambres, mais par leurs actes, par leurs circulaires, par leurs instructions à tous les fonctionnaires, par leurs journaux, par leurs affiches dans toutes les communes de France. M. le président de la république lui-même a saisi depuis le 16 mai toutes les occasions de dévoiler la pensée et les intentions qui l’avaient dirigé; il s’est expliqué dans ses messages, dans une allocution à Compiègne, dans un ordre du jour à l’armée de Paris, et hier encore il a choisi la paisible ville de Bourges pour prononcer un nouveau discours, pour dissiper tous les doutes et répondre à toutes les accusations, pour faire la lumière en un mot. Les discours, les déclarations, les commentaires se succèdent, et cependant plus nous avançons dans cette carrière d’aventure, plus les explications se multiplient, moins on voit clair dans cette étrange situation créée le 16 mai, moins on sait réellement où l’on va. Tous les éclaircissemens ne font quelquefois qu’épaissir l’obscurité ou ne servent à rien. C’est qu’il est malheureusement vrai que le gouvernement s’est placé dans des conditions fausses, violentes, où il est réduit à démentir ses intentions et ses déclarations par ses connivences, ses paroles par ses actes, ses résolutions les meilleures par les emportemens de la lutte à laquelle il s’est condamné. De là cette invincible et inquiète défiance qui persiste malgré toutes ses explications, qu’il ne peut réussir à dissiper, parce qu’il a créé, sans nécessité, un grand trouble dont il n’est plus le maître, il a jeté de sa propre main les dés en l’air, et on ne sait pas au profit de qui ils tourneront.

Une des plus étranges prétentions est de croire qu’on peut tout couvrir, tout pallier, tout expliquer par un mot, le mot de conservateur. A entendre certains partisans du gouvernement, que le 16 mai ait été une faute, un imprudent coup de tête ou une résolution généreuse, il n’est pas moins fait et irrévocable ; il a été accompli pour l’intérêt conservateur. Il ne reste plus maintenant qu’à suivre jusqu’au bout le chef de l’état et le ministère dans la campagne qu’ils ont entreprise, à emboîter le pas. On n’est un conservateur qu’à ce prix, tout est là : il faut choisir entre le 16 mai avec ses conséquences et la commune! Nous connaissons ces dilemmes, ils ont déjà servi plus d’une fois. C’est avec cela que les ultra de la restauration ont poussé la monarchie à sa perte en lui conseillant d’aller jusqu’au bout, de remplir sa mission providentielle, de sauver le pays malgré lui et malgré la loi, en traitant l’indépendance et le sentiment légal comme une sédition !

Le gouvernement n’en est pas sans doute à ces extrémités où le pousseraient ses dangereux auxiliaires; il ne tient pas à s’aventurer outre mesure dans la voie de réaction où il est entré, il voudrait même s’arrêter à un point qu’il a quelque peine à définir. Il ne veut pas violer la constitution, M. le président de la république s’en est vivement défendu dans son discours de Bourges. M. le maréchal de Mac-Mahon n’a d’autre ambition que de rester sur le terrain de la constitution, et, sur ce terrain, « de marcher à la tête des hommes d’ordre de tous les partis, de les protéger non-seulement contre les passions subversives, mais contre leurs propres entraînemens, de réclamer d’eux qu’ils fassent trêve à leurs divisions pour écarter le radicalisme, qui est notre ennemi commun... » C’est le dernier programme du 16 mai; il n’a certes rien de nouveau et d’extraordinaire, rien qui ne semble assez simple. Il faut cependant s’entendre. On fait appel aux « hommes d’ordre de tous les partis, » et quand on en vient à la réalité, il se trouve que ces « hommes d’ordre, » à la tête desquels on veut marcher, sont ceux qui se réjouissent puérilement, parce que, dans cinq ou six discours échangés à Bourges entre les autorités locales et M. le président de la république, on a réussi à ne pas prononcer le mot de république. Que veut-on que pense le pays lorsqu’on lui parle sans cesse de la constitution et lorsqu’en même temps le gouvernement n’a d’autres alliés, nous allions dire d’autres complices, que ceux qui méditent ouvertement la ruine de cette constitution, lorsque deux ou trois partis sont à calculer les heures qu’ils ont à attendre avant de se disputer l’héritage du pouvoir qu’ils ne soutiennent que pour le remplacer ? Le ministère ne s’aperçoit pas, que s’il y a des confusions, c’est lui qui les a créées et propagées, s’il y a des soupçons et des doutes, c’est lui qui les suscite en prolongeant indéfiniment une situation incertaine et obscure où les défenseurs emportés de la politique nouvelle n’ont d’autre souci que de menacer la France de nouveaux conflits, si elle refuse de se soumettre aux comités électoraux du syndicat du 16 mai. Le gouvernement ne voit pas que les vrais conservateurs sont aujourd’hui non dans cette coalition incohérente qui ne peut lui offrir qu’un appui précaire, mais parmi ceux qui restent sans arrière-pensée avec la loi qu’on leur a donnée, avec la république, puisque la république existe, avec ces institutions nouvelles qui ne seraient pas plus mauvaises que d’autres si des passions ennemies ne s’efforçaient de les dénaturer et de les déconsidérer.

Le malheur du gouvernement est de s’être engagé et d’avoir engagé la France avec lui dans un véritable inconnu. Il a cru que le moment était venu d’avertir le pays et de combattre le radicalisme, que la prépondérance d’élémens ardens et hostiles dans la chambre des députés rendait impossible le jeu régulier des institutions et des pouvoirs publics ; soit. C’était une politique qui pouvait être soutenue, qui n’avait dans tous les cas rien d’illégal ni de sérieusement inquiétant. Puisqu’on en était là, il y avait un moyen bien simple, c’était de s’adresser franchement, résolument à la raison du pays. L’essentiel était de ne pas perdre de temps, de ne pas laisser se prolonger une crise nécessairement faite pour réagir sur tous les intérêts de sécurité intérieure, de diplomatie, de commerce, d’industrie. Quelques semaines devaient suffire, et le pays, laissé à sa liberté, averti avec autorité, aurait peut-être répondu mieux qu’on ne le croit à un appel ainsi fait sans subterfuge, sans l’appareil des menaces et des pressions abusives. De toute façon, quel que fût le résultat, rien n’eût été compromis par une épreuve loyalement acceptée, où le chef de l’état, après avoir fait ce qu’il considérait comme son devoir, n’avait plus qu’à attendre le verdict du pays. A cela, il n’y avait vraiment rien à perdre, rien à craindre. Le pouvoir de M. le président de la république restait intact, il ne pouvait être mis en question pour avoir exercé un droit constitutionnel; il demeurait à tout événement une garantie conservatrice au milieu du mouvement des partis destinés à se retrouver en présence dans un parlement nouveau. Ce qu’il y a eu de dangereux, de redoutable» c’est qu’au lieu de suivre ce cours régulier, la crise ouverte le 16 mai est devenue dès le premier moment une sorte de lutte à outrance, engagée au nom de M. le président de la république aussi bien qu’au nom du ministère, non-seulement pour faire appel à la raison libre et mieux informée du pays, mais pour enlever à tout prix une victoire de scrutin, une sanction de tous les actes qui se sont succédé depuis trois mois. Le gouvernement s’est trouvé si violemment engagé qu’il a été aussitôt dans l’alternative de courir au-devant d’un misérable échec ou d’avoir recours à tous les artifices des coalitions compromettantes, à toutes les armes administratives, à tous les moyens de pression, de répression ou d’intimidation. Entraîné par la périlleuse logique de ce rôle de sauveur qu’il s’est gratuitement donné et qui peut conduire à de singulières extrémités, il s’est fait une obligation du succès, au risque de passer pour abuser de tout, du nom de M. le président de la république comme du reste et d’affaiblir d’avance l’autorité de la victoire qu’il pourrait obtenir par la manière même dont il l’aurait conquise. D’une épreuve qui n’a rien que de simple et de régulier dans un régime constitutionnel, on a fait une sorte de partie où l’on peut tout perdre, et où en gagnant on ne sait si on n’aura pas tout simplement travaillé pour des alliés menaçans; voilà la question telle qu’elle se dégage de toute une politique, d’une série d’actes et de procédés qui sont comme les préliminaires significatifs de ces élections au terme encore incertain.

Que le gouvernement se croie tout permis dès qu’il s’agit de combattre des adversaires que, par un artifice dont il n’est pas lui-même dupe, il se plaît à confondre sous le nom de radicaux, c’est possible; mais évidemment il y a dans le cabinet des hommes trop éclairés, trop expérimentés pour ne pas comprendre tout ce qu’il peut y avoir de dangereux dans ces délais, ces subterfuges, ces interprétations législatives dont il se fait une arme. C’est tout un système qui peut avoir son prix comme spécimen de l’esprit d’expédient, de la subtilité d’habiles praticiens de la politique. A quoi tout cela peut-il conduire, si ce n’est à rapetisser, à compliquer et peut-être à envenimer la grande question qui va se débattre? Ainsi, le ministère ne veut pas sortir de la loi, c’est entendu; il respecte toutes les lois, c’est de sa part une très louable condescendance; il convoquera les électeurs, comme c’est son devoir, nous ne le mettons pas en doute. Quel avantage trouve-t-il cependant à prolonger les incertitudes du pays, à laisser répéter par ses amis, par ses confidens, qu’il ne serait pas éloigné d’ajourner le scrutin au 14 octobre? La question délicate est en ceci : la constitution fixe un délai de trois mois pour la convocation des collèges électoraux. Il s’agit de savoir si, pour se mettre en règle avec la loi, il suffit de publier le décret de convocation dans le délai trimestriel, en se donnant par surcroît les vingt jours qui doivent s’écouler pour la période électorale entre la publication du décret et l’ouverture du scrutin. C’est une interprétation qui peut au moins être contestée. Remarquez que tout est en suspens, que, plus les élections seront retardées, moins la chambre nouvelle aura de temps pour expédier les affaires les plus urgentes, telles que le budget, qu’il y a encore des élections des conseils généraux à faire, et que ces conseils généraux eux-mêmes auront à répartir les contributions départementales que le parlement devra voter en toute hâte. Vingt jours qui compliquent tout, quand il s’agit d’une question dont on fait dépendre les destinées du pays, est-ce la peine de subtiliser, de jouer avec un texte constitutionnel, de laisser peser d’avance sur un scrutin si grave un soupçon, une apparence d’illégalité ou d’irrégularité? Si le gouvernement n’a pas encore pris un parti, ce qu’il a certainement de mieux à faire, c’est de se prononcer pour l’interprétation la plus simple, la plus évidente, celle qui a l’avantage de ne laisser place à aucune contradiction. Le cabinet peut vraiment se dispenser d’ajouter cette difficulté de plus à toutes les difficultés devenues assez comiques de cette étrange guerre dans laquelle il est engagé au sujet du colportage, de la vente ou de la distribution des journaux.

Le gouvernement a entrepris de chasser de la voie publique, au moins dans les départemens, tous les journaux qui ne sont pas de son avis, et à vrai dire c’est un moyen expéditif de préserver les populations des dangereuses lectures. Ici seulement nous nous demandons très humblement si c’est de la politique sérieuse qu’on fait avec toutes ces chicanes d’administrateurs légistes, avec toutes ces interprétations captieuses, mêlées d’arbitraire préfectoral. L’embarras du gouvernement est de se reconnaître dans ce fourré de textes où il se perd, où il peut bien trouver des armes de répression, mais où ses adversaires à leur tour trouvent d’autres armes pour se défendre. C’est la merveille de notre législation où l’on peut tout découvrir! Les adversaires du gouvernement, il est vrai, ont pour eux un article de la loi sur la presse de 1875, qui ne permet plus aux préfets d’interdire la vente de tel journal déterminé. En revanche, le gouvernement a toujours pour lui une loi de 1849 qui laisse aux préfets le droit de donner ou de retirer les autorisations de police aux colporteurs. Il en résulterait, par parenthèse, que le gouvernement, privé du droit restreint d’interdire la vente d’un journal, garderait le droit beaucoup plus étendu d’interdire la vente de tous les journaux en supprimant les autorisations générales de colportage, — et les préfets ne manquent pas d’user savamment de cette ressource. Mais voici qui complique tout. Il y a un décret de 1870 qui déclare la librairie libre après une simple déclaration, et les libraires peuvent vendre des journaux. Que faire à cela? On imagine la guerre contre les librairies fictives. Là-dessus les tribunaux se partagent; la question va en cour d’appel, elle ira peut-être en cour de cassation, et en attendant les élections se feront, elles auront été faites sous un régime dont l’illégalité sera peut-être reconnue. Franchement, nous ne voyons pas ce que le gouvernement peut gagner à tous ces petits moyens, au lieu de se présenter simplement, résolument au pays au nom d’une politique, — que le pays, il est vrai, reste libre de sanctionner ou de désavouer.

Avant que cette situation incertaine où la France est réduite à se débattre ait retrouvé quelque fixité, avant que les questions intérieures qui nous divisent et qui affaiblissent nécessairement la politique de notre pays aient été à demi résolues ou éclaircies, la question qui s’agite en Orient n’aura-t-elle pas été tranchée par les armes ? L’Europe ne se réveillera-t-elle pas en présence d’une de ces péripéties, d’une de ces paix soudaines qui ont plus d’une fois mis fin aux guerres entre Russes et Turcs? Le moment n’est pas encore venu sans doute; mais il peut venir avant qu’à Vienne ou à Londres on soit arrivé à savoir si on veut laisser la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg aller, elle aussi, jusqu’au bout. Aujourd’hui l’avantage de la décision reste à la puissance qui est en pleine action, qui s’est jetée pour ainsi dire de tout le poids de ses armes sur ce problème oriental.

Les affaires de la Russie, il est vrai, ne sont point partout également brillantes. La campagne d’Asie n’a pas décidément réussi. Les Russes ont été arrêtés sur tous les points dans leur marche concentrique en Arménie, ils ont été repoussés victorieusement par les Turcs. Soit que le plan d’invasion ait été mal combiné, soit que les forces russes se soient trouvées insuffisantes, soit qu’il y ait eu du décousu dans l’action de colonnes trop disséminées, les généraux du tsar ont échoué là où leur succès paraissait le plus vraisemblable, et ils ont échoué devant celui des chefs militaires turcs qui inspirait le moins de confiance. Le commandant de l’armée ottomane d’Asie, Moukhtar-Pacha, s’est certainement tiré, ne fût-ce que pour le moment, d’une position périlleuse. La colonne formant l’aile droite de l’invasion russe est allée se heurter inutilement contre Batoum. L’aile gauche du général Tergukasof, après avoir marché de succès en succès de Bayazid à Toprak-Kalé, a été arrêtée net et mise en déroute sans avoir pu être secourue en temps opportun. Le général en chef lui-même, Loris Melikof, marchant au centre et couvrant les premières opérations de l’investissement de Kars, est allé se faire battre à Zewin. Les forces du tsar ont été battues en détail, et de cette invasion, commencée avec une apparence d’éclat, il n’est plus resté bientôt qu’un mouvement précipité de retraite vers la frontière, d’où les Russes ne peuvent s’élancer de nouveau qu’après s’être suffisamment reconstitues. Ils ont besoin de renforts d’autant plus sérieux qu’en reprenant la campagne en Arménie, comme ils s’y préparent, ils ont à se tenir en garde contre les mouvemens d’insurrection qui se manifestent dans le Caucase. Si les Russes ne poursuivaient la guerre qu’en Asie, ils ne feraient pas absolument jusqu’ici une figure de victorieux; mais ils ont en Europe un champ de bataille bien autrement important, le Danube, la Bulgarie, les Balkans, et c’est là évidemment que la Russie porte avant tout son attention, qu’elle amasse tout ce qu’elle a de forces : c’est là que la lutte décisive est désormais engagée. Les événemens graves se pressent maintenant et pourraient bien n’être que le prélude d’événemens plus graves encore.

La Russie semble vouloir regagner aujourd’hui, par la rapidité de sa marche et de ses coups, la lenteur vraisemblablement inévitable qu’elle a mise dans ses opérations au début de la campagne. Après avoir été arrêtés pendant bien des semaines sur la rive gauche du Danube par les obstacles naturels, par la nécessité de concentrer leurs moyens d’action, leurs approvisionnemens, le Russes se sont décidés. Ils ont franchi le fleuve dès le mois dernier, partie dans le bas-Danube, par Galatz, partie dans la région supérieure, au-dessus des forteresses turques, en face de Sistova. La fraction de l’armée russe qui a passé par Galatz a envahi la Dobrutscha, et après s’être avancée vers ce qu’on appelle le mur de Trajan, elle semble maintenant avoir pour mission d’investir Silistrie. L’autre fraction, de beaucoup la plus considérable, celle qui forme la masse de l’armée russe, en passant le fleuve à la hauteur de Sistova, est entrée directement dans la Bulgarie. Elle a eu besoin de quelques jours pour s’établir sur la rive droite, pour assurer ses premières communications en s’étendant dans la Bulgarie, sur la route de Tirnova. Elle a enlevé de vive force Nicopolis, qui lui garantit de ce côté le passage du fleuve, et d’un autre côté elle s’est mise en mesure d’investir Roustchouk, que l’artillerie russe canonne de la rive opposée du Danube, de Giurgevo. En même temps, une forte avant-garde, conduite par le général Gourko, a été audacieusement lancée sur les Balkans, qu’elle a pu franchir et dont elle tient aujourd’hui les principaux défilés. Ainsi, tandis que l’armée du grand-duc Nicolas occupe Nicopolis, se répand dans la Bulgarie, investit, au sommet du quadrilatère, sur le Danube, Roustchouk et Silistrie, les têtes de colonnes russes sont déjà au sud des Balkans, vers Yamboli et Yeni-Zagra, menaçant les routes d’Andrinople et de Philippopolis.

Quelles sont les forces réelles de cette avant-garde? Il est difficile qu’elles soient considérables, et il n’est pas moins difficile que le gros des forces russes puisse les suivre de sitôt. Évidemment, si l’armée turque, dont on est réduit à mettre l’existence en doute, qui doit bien cependant être quelque part autour de Choumla, si cette armée avait eu à sa tête un homme de guerre, les Russes auraient couru et courraient encore d’extrêmes périls. Ils auraient été exposés à être jetés dans le Danube dans les quarante-huit heures qui ont suivi le passage, et ils seraient encore exposés à voir leur ligne d’opération bouleversée. Ils ont pu sentir le danger à l’attaque récente d’Osman-Pacha, qui, venant de Widdin, a engagé l’action contre un corps russe à Plewna, et lui a mis 2,000 hommes hors de combat. Sauf cette affaire, qui a été un succès presque accidentel et sans lendemain pour Osman-Pacha, les Turcs n’ont rien fait de sérieux jusqu’ici sur le Danube. Si le généralissime Abdul-Kérim avait un plan inconnu, il l’a emporté avec lui: il a payé son inaction d’une disgrâce, il a été rappelé avec le ministre de la guerre, Rédif-Pacha, qu’on avait envoyé à Choumla, et l’armée de Bulgarie vient de recevoir un nouveau chef. D’un autre côté, à la nouvelle du passage des Balkans par les Russes, on s’est hâté à Constanlinople d’expédier à leur rencontre le ministre de la marine, Réouf-Pacha, avec quelques forces, et il y a eu diverses affaires; mais le mal n’est-il pas irréparable? La situation n’est-elle pas déjà singulièrement compromise pour l’empire ottoman?

Toujours est-il que, même encore à l’heure qu’il est, s’il y avait une armée turque, les Russes engagés sur cette longue ligne du Danube au-delà des Balkans, ayant tout à la fois à se défendre contre des forces ramenées au combat et à protéger leurs communications, à s’approvisionner sans cesse, resteraient assurément dans une position des plus difficiles, des plus précaires. L’audace qu’ils ont montrée n’a qu’une explication. Ils ont cru que la désorganisation turque leur permettait tout; ils ont compté, par une marche hardie, inattendue, frapper les imaginations et réduire à merci le gouvernement ottoman. Ils ont espéré peut-être qu’un coup de main heureux tenté sur Andrinople déciderait la question. Il est certain que les dernières péripéties de la guerre sur le Danube ont mis le désarroi à Constantinople. Ce n’est pas seulement le généralissime Abdul-Kérim qui a été destitué et qui disparaît avec le ministre de la guerre; le ministre des affaires étrangères, Savfet-Pacha, est, lui aussi, remplacé par un personnage assez terne, Aarifi-Pacha, qui a occupé sans éclat quelques emplois diplomatiques ou administratifs, et bien mieux encore : voici maintenant qu’on paraît rappeler à Constantinople l’ancien grand-vizir exilé à l’ouverture de l’ère constitutionnelle, Midhat-Pacha, qui erre depuis quelques mois en Europe, qui était hier à Plombières et est parti aussitôt pour Vienne. Midhat-Pacha va-t-il reconquérir son vizirat? Est-il chargé de quelque haute mission à Vienne et à Londres? Avant son départ, il n’aurait pas, dit-on, déguisé ses impressions; il serait assez disposé à croire que, pour la Porte, il n’y a rien de mieux à faire aujourd’hui que de traiter directement avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, et dans la panique qui a éclaté à Constantinople, il a dû y avoir quelque velléité, quelque suggestion de ce genre. C’est là probablement l’origine des bruits de paix qui ont couru récemment. Dans tous les cas, les événemens ne peuvent maintenant que se précipiter. Si la Russie s’est engagée sans prévoyance, par une sorte de coup de tête, dans sa pointe aventureuse au-delà des Balkans, elle pourrait le payer cher et être encore exposée à retrouver en Europe quelques-uns des échecs qu’elle a essuyés en Asie. Si elle a su ce qu’elle faisait, si elle est sûre de ses forces aussi bien que de la faiblesse de la Turquie, si elle est en mesure de maintenir ses premiers succès, il n’y a plus rien à dire : la Russie a désormais la route de Constantinople à peu près ouverte, et à la vérité elle agit sur son passage en puissance souveraine qui ne veut pas lâcher sa proie; elle tient l’empire ottoman à sa merci, elle peut dicter des conditions, résoudre la question d’Orient comme elle l’entendra, avant même que l’Europe ait le temps de s’en mêler sérieusement, et nous pourrions être tout près de voir se reproduire quelque péripétie comme celle qui mit fin à la guerre de 1828 par le traité d’Andrinople, seulement avec des conditions aggravées cette fois pour l’empire ottoman. La Russie ne refuserait certainement pas d’admettre la diplomatie à reprendre en commun la conférence de Constantinople. Dans ces conditions, il faut bien l’avouer, l’Europe n’interviendrait plus que pour la forme, pour sanctionner ce qu’elle ne pourrait plus empêcher.

Est-ce là tout ce qu’ont voulu, tout ce que veulent particulièrement l’Autriche et l’Angleterre? Le dernier mot de la politique des deux puissances pour le moment les plus intéressées aux affaires orientales peut-il consister dans une intervention tardive, impuissante, suivant des faits accomplis et couvrant d’un protocole complaisant des résultats conquis par la Russie? L’Autriche est assurément dans une position délicate; elle est enchaînée par toute sorte de considérations extérieures et intérieures. Suivre sous une forme quelconque la Russie dans sa croisade en Orient, elle ne le pouvait pas : c’était contraire à toutes les traditions de sa politique, contraire au bon accord des deux parties de la monarchie, puisque les Hongrois ne se seraient prêtés en aucun cas à une coopération avec les Russes, pas même à des interventions profitables dont l’unique effet eût été de grossir par des annexions les élémens slaves de l’empire. Prendre parti contre la Russie, se mettre dès le début en hostilité avec elle par des démonstrations menaçantes, le cabinet de Vienne ne pouvait le vouloir : les rapports intimes de l’empereur François-Joseph avec l’empereur Alexandre ne le permettaient pas, les rapports avec l’Allemagne faisaient de la prudence une nécessité. L’Autriche s’est contentée de quelques garanties qui lui ont été données, qui n’avaient d’autre objet que d’éloigner la guerre de ses frontières et qui n’ont été d’ailleurs qu’à demi respectées; elle s’est enfermée dans sa savante circonspection. L’Angleterre, de son côté, quoique plus libre que l’Autriche, est restée à peu près dans la même mesure. Elle s’est bornée, dans sa déclaration de neutralité, à définir les intérêts anglais qu’elle ne pourrait laisser atteindre sans les sauvegarder. La Russie est certainement trop habile pour n’avoir pas rassuré le cabinet de Londres sur ces « intérêts anglais, » et le comte Schouvalof a même été chargé de remercier lord Derby « pour avoir désigné ainsi à son gouvernement les endroits où gisaient les torpilles. »

Rester neutre, absolument neutre, laisser l’empire ottoman à lui-même, c’était bon au commencement de la guerre. Cela suffira-t-il à des puissances comme l’Autriche et l’Angleterre maintenant que tout s’ébranle, que les Roumains suivent les soldats du tsar au-delà du Danube, que la Bulgarie semble traitée en province conquise et que la Russie est au sud des Balkans, menaçant Constantinople? C’est là justement la question qui s’agite à Vienne et à Londres. L’Autriche paraît vouloir accentuer un peu plus sa politique; elle se déciderait à mobiliser une partie de son armée. L’Angleterre a déjà envoyé sa flotte à Besika et elle vient d’expédier quelques milliers d’hommes de renfort à Malte, dans les garnisons de la Méditerranée. Il ne faut cependant rien exagérer : ce n’est pas même une apparence d’entrée en action. L’Autriche n’est point évidemment disposée à aller bien loin, et les démonstrations anglaises se ressentent trop visiblement des divisions du cabinet de Londres pour avoir un caractère bien décisif. En réalité, ces démonstrations sont le prix de transactions incessantes entre des influences diverses, — lord Beaconsfield, le ministre de la guerre, M. Gawthorne Hardy, inclinant à l’action, lord Salisbury, lord Carnarvon défendant le système de neutralité absolue, et lord Derby, sir Stratford Northcote intervenant à propos pour écarter par des combinaisons inoffensives, telles que l’envoi de 3,000 hommes à Malte, des résolutions plus caractérisées, comme l’occupation de Gallipoli. De la part de l’Angleterre comme de la part de l’Autriche, ces manifestations sont probablement destinées à rester des actes conservatoires bien plus que des actes comminatoires. Les deux puissances tiennent à ne point être prises au dépourvu et à montrer qu’elles ne sont pas insensibles aux événemens; elles croient pouvoir ainsi exercer une influence utile sur la conclusion de la paix. Le comte Derby disait l’autre jour dans la chambre des lords qu’il ne connaissait pas de situation meilleure pour une intervention efficace que la un d’une guerre où les puissances belligérantes sont épuisées et où « les puissances neutres, sans être compromises dans un sens ou dans l’autre, ont toutes leurs forces encore fraîches et complètement intactes. » C’est possible théoriquement; en fait, si la guerre se terminait brusquement par une négociation directe de la Turquie avec la Russie, on ne la rallumerait probablement pas pour disputer au vainqueur le prix de ses succès, et la théorie de lord Derby resterait une habileté de langage décorant l’inaction jusqu’au bout.

Peut-être ceux des Anglais qui n’en sont pas, comme M. Bright, à regretter toujours la participation de leur pays au siège de Sébastopol, peut-être ces Anglais fidèles aux traditions de leur vieille politique s’aperçoivent-ils aujourd’hui que là où la France ne peut pas jouer tout son rôle il manque quelque chose dans le jeu des grandes affaires du monde. La France de moins, c’est la guerre de 1828, la guerre de 1877 se déroulant devant l’Europe spectatrice inquiète et impuissante. La France de plus, c’est la guerre de 1854, qui a été l’œuvre de l’alliance des deux nations pour la défense d’un intérêt européen, et dont un de nos historiens, M. Camille Rousset, reproduit aujourd’hui les vieux souvenirs dans des pages substantielles et animées. L’auteur de l’Histoire de la guerre de Crimée le dit justement : Cette lutte a cela d’original et de frappant qu’elle n’a laissé et ne pouvait laisser ni amertume ni malveillance durable chez les combattans des deux camps. Elle a été glorieuse pour le vaincu presque autant que pour le vainqueur, honorable pour tous, et, à bien dire, qui sait si la Russie elle-même, au prix d’une épreuve momentanée, n’y a pas gagné plus qu’elle n’y a perdu? Ces soldats de Sébastopol dont Totleben dirigeait les efforts, dont Nachimof, Kornilof, réchauffaient les courages, étaient faits pour honorer ses armes, et de cette crise militaire, morale, politique, nationale, elle est sortie plus forte après ces années de recueillement dont parlait un jour le prince Gortchakof. La guerre d’aujourd’hui est une revanche pour les Russes, c’est possible ; la Russie n’avait pas besoin de prendre une revanche d’une guerre qui n’avait pas diminué sa grandeur, qui n’avait d’autre objet que de mettre sous la garde de l’Europe cette question d’Orient destinée peut-être à devenir un grand piège pour la politique des tsars. M. Camille Rousset retrace tous ces faits du passé, la campagne des Turcs sur le Danube, la descente en Crimée, la bataille de l’Aima, le siège de Sébastopol, avec la fidélité d’un homme qui a puisé à toutes les sources, qui a eu sous les yeux jusqu’aux confidences les plus intimes des hommes engagés au plus vif de l’action.

C’est l’attrait de ce livre, juste pour les Russes comme pour leurs adversaires, exact, presque trop abondant en détails techniques et toujours intéressant néanmoins. Il y a des momens où le récit devient un véritable drame entre Paris et le plateau de Chersonèse, entre tous ces personnages, l’empereur Napoléon III qui s’obstine à imposer des plans, à parler de ce qu’il ne sait pas, Pélissier qui résiste. Vaillant, Canrobert, Niel. Bien des traits douloureusement éloquens se détachent dans ces correspondances intimes devenues de l’histoire. Un jour Pélissier écrit : « Nous avons tous besoin de faire la guerre pour l’apprendre sur une grande échelle. » Niel dit dès ce moment de son côté : « La véritable difficulté la voici; après une longue paix, personne ne sait se servir d’une armée de 180,000 hommes. C’est une armée trop lourde. On a excellé dans de petits combats en Afrique, on ne veut que de ceux-là. » Laissez s’écouler quinze années encore : le mal n’est pas guéri, l’instruction n’est pas venue, l’esprit militaire dont Canrobert déplore les défaillances ne s’est point relevé, et alors c’est cette guerre de 1870-1871 que l’état-major prussien continue à raconter dans une livraison nouvelle, où il traite du siège de Paris, de l’armée de la Loire, de l’éphémère succès de Coulmiers. Cette guerre de 1870 a été comme une explosion de tout ce qui avait altéré la vieille armée française. C’est à ceux qui en ont l’impérieux devoir de songer aujourd’hui qu’il faut un esprit nouveau pour refaire une armée nouvelle digne de la France, digne du passé et de l’avenir de notre patrie.


CH. DE MAZADE.