Chronique d’un temps troublé/5

Librairie Plon (p. 67-88).

V
LA FEMME
ET LA MÉDECINE

7 juin 1937.

Que vous êtes sage, Hélène ! Voilà le cri que j’ai, quand je pense à ma sœur en même temps qu’à vous. Remarquez qu’en vous disant : « Je vous parlerai de ma sœur », je n’avais pas l’intention de me moquer d’elle. Je l’ai tant aimée petite fille ! Ce souvenir me gênerait pour n’user devant son cas que d’une froide ironie. Je lui donne encore mon cœur… avec ma pitié. Elle la mérite. Elle mène une vie absurde, victime de son temps. Les femmes résistent encore bien moins que les hommes !

On ne s’aperçoit qu’avec l’âge que les femmes ne sont pas fortes. À trente ans, comme on ne regarde que les femmes de vingt, on ignore la brièveté de leur vie. Elles ont des nerfs à haute tension, sans durée. Il faut pour qu’ils durent l’appui de l’homme, et sa sagesse ; mais dans une société médiocre, sans poésie, l’homme est si vite la proie de son métier, de ses idées fixes : il s’épaissit, il s’abêtit. La femme s’affole, je veux dire devient folle, et la décadence va bon train !

Ce n’est peut-être pas galant d’insister sur ces misères ; mais parmi de tels dangers, peut-il s’agir de galanterie ? D’ailleurs, pourquoi toujours flatter les jeunes, le peuple, les femmes ? Les jeunes sont charmants, mais ne savent rien. Le peuple est touchant, quand il n’est pas odieux. Les femmes… sont si faibles !

Si elles ne l’étaient pas, il y a longtemps qu’elles feraient la guerre. Elles sont faites pour la paix… à condition qu’elles restent à leur place. Demandez donc à ma sœur où est sa place ?

Deux fois veuve ! Évidemment c’est trop. Avant la guerre, un voile recouvrait les veuves, et sous ce voile, sans bouger, elles mettaient trente ans à mourir. Plus de voile, maintenant. À visage découvert, elles tiennent tête à la société, au Code, aux hommes.

Ma sœur a deux filles. Le jour où elle a perdu son second mari, elle s’est écriée :

— J’ai pensé mourir aussi. Je n’en avais pas le droit ! Je me dois à mes chéries !

Elle s’est levée, et a commencé une carrière.

Je ne sais si vous avez rencontré ma sœur. Physiquement, c’est un échassier. Quand elle était toute jeune fille, on la voyait grandir à vue d’œil, mais elle avait l’air de s’élancer, et c’était charmant cet élan de la jeunesse. Ah ! comme j’étais fier d’elle ! Puis très vite, elle s’est mise à porter la tête trop haut, pour rien, et à s’envoler vers des absurdités.

Son grand malheur est de n’avoir pas suivi son naturel, et d’avoir cherché, comme tant d’autres, un rôle à jouer. Elle est entrée dans un personnage, qui, hélas ! n’est pas une personne. Agitation, désordre, fatigue pour elle et nous. Elle croit qu’en s’agitant elle agit, qu’en parlant elle pense, qu’en recevant elle prolonge une tradition. Et elle est toujours comme si elle échappait à un incendie !

Ses filles passent examens sur examens. Elle y voit une sécurité. Pauvres petites ! Elles n’étaient ni belles ni laides : elles deviennent laides. Que de diplômes elles entassent ! L’une pour l’instant est à l’école du Louvre ; l’autre fait de la sténo-dactylo. Comme toutes leurs amies. Toutes sont sténo-dactylo ou à l’école du Louvre. Dans quel but ? Si je m’enquiers, ma sœur me répond :

— Elles seront armées pour la vie !

Et si je cause avec les petites, je trouve de la bonne volonté, du courage, une étonnante soumission à leurs maîtres et aux livres, pas le moindre sens poétique de la vie, de petites idées courtes, compactes, où ne circule aucun air.

Bien entendu, ma sœur n’a pas d’appartement. Elle vit dans un studio, c’est-à-dire un hall, sur lequel ouvrent comme des tiroirs des chambres minuscules, où il y a, paraît-il, des lits qu’on remonte contre les murs.

Dans son hall, elle reçoit des hommes de lettres, des banquiers, des diplomates, tous les porteurs de fausses nouvelles. Elle promène de l’un à l’autre une curiosité que rien n’assouvit. Elle leur arrache des jugements, des prédictions. Chacun étale ses vanités, son scepticisme d’abord, brusquement son âpreté. Cette société française, qui s’est perdue, ne se retrouve pas. Les hommes sont aigris ; ils n’en peuvent plus ; tout à coup par surmenage, défaillance physique, les voilà prêts à s’égorger !

Ma sœur, joignant les mains, les supplie de se ressaisir, de sauver le pays. On l’entend s’écrier :

— Il faut trouver quelque chose ! La France est le pays des croisades !

— Les croisades ! a répliqué l’autre jour, dans une pourpre colère, une femme du monde qui, divorcée, essaye de tenir une librairie près de l’Étoile, les croisades, ma pauvre amie, n’ont été qu’une affaire financière !

— Comment ! Comment ! a dit ma sœur, qui bat des ailes dans ces moments-là. Expliquez-moi ! Oh ! c’est affreux ce qu’on découvre !

Si j’étais le Diable, je m’amuserais parmi tant de sottises. Mais je ne suis pas de taille ! D’ailleurs, il n’y a pas que moi. Ma sœur achète des fleurs quand elle reçoit. Il faut voir leur mine, quand elle a reçu. Elles tombent, mortes.

Ma sœur elle-même n’en mène pas large. Et c’est ce que je veux vous raconter, parce que c’est là pour moi un des éléments typiques de notre décadence.

Quand elle a trop reçu n’importe qui, trop parlé pour rien, trop voyagé aussi, car elle voyage : elle court en Suisse, en Belgique, à Londres, cacher des capitaux ; puis elle revient ; elle ne sait plus ce qu’elle a placé, elle repart ; elle déplace, rapporte, remporte, et finalement, perd son argent, gémit, s’écrie :

— Il va falloir que je travaille… comme mes filles !

Bref, elle se tue, et quand elle est tuée, elle crie au secours ! Nos mères avaient la religion. Leurs filles n’ont que la médecine.

Il m’est arrivé ces temps-ci, plusieurs fois, d’aller voir ma sœur en fin de journée. L’heure où elle se détend ; son masque tombe. À la place de Jane, ainsi qu’elle s’appelle, je retrouve Jeanne, que mes parents firent baptiser. Elle devient affectueuse ; se confesse, et à moi, qu’elle traite secrètement d’incapable ou de bohème ! La malheureuse va de misère en misère, de docteur en docteur. Je ne dis pas médecin : docteur est le mot pratique, qui ne pèse guère à l’honnête homme, et qui recouvre le charlatan. C’est inouï ce qu’est devenue la médecine. Comme le barreau. Comme les lettres. Quelle rapidité dans la déchéance ! Écoutez plutôt l’odyssée de ma sœur.

Cela commence par un malaise étrange. Son cœur fait le fou : il se met à battre, à sauter, à l’étouffer. Elle est prise de vertiges et s’évanouit. Elle se voit perdue. Elle téléphone. À qui ? À celle de ses amies qui a le plus de santé, une baronne Van Tuppel, Française divorcée d’un Hollandais. En trois phrases la baronne la persuade qu’elle va guérir, et de la façon la plus agréable, en se racontant à un médecin, qui est à la fois un savant et un charmeur. La baronne lui doit la vie ! Ma sœur court chez lui : il s’appelle le docteur Le Héros.

Or, il se trouve que c’est un grand médecin. La baronne n’en sait rien, ma sœur non plus, mais je le connais : c’est un homme qui voit l’âme, quand il observe le corps, et il sait qu’il y a des indigestions psychiques, sur lesquelles personne ne peut rien, avec des gouttes et des cachets.

Son regard est beau ; il a de la flamme, de la noblesse. D’un coup d’œil il saisit les raisons d’une souffrance. Intuitif comme les grands artistes, il connaît ses limites comme les vrais savants.

Il paraît qu’avec ma sœur il a été gentil, galant, ainsi qu’il a l’habitude d’être, et d’une attention qui est celle de sa nature, à qui rien n’échappe, pas plus la ligne et l’étoffe de la robe que le grain de la peau, que le son des phrases. Il devine à la fois le charme, le rythme, les tares, les dons, les limites d’un être, et le dosage plus ou moins heureux de matière et d’esprit. Que pouvait-il pour elle ? Lui ordonner de l’aspirine, des bains prolongés, du blanc de poulet. C’est ce qu’il fit, en entourant l’ordonnance de propos trop simples pour la contenter.

— Ce n’est pas commode, madame, lui confia-t-il doucement, d’être médecin… et d’aimer la vérité ! Qui voit-on ? Des malades qui viennent pour qu’on leur dise : « Vous n’avez rien ! » Des gens qui n’ont rien, mais veulent qu’on leur dise… « Eh la ! Vous êtes malades ! »

Ma sœur a répondu, mélancolique :

— Je crois vous comprendre, docteur. C’est que je n’ai rien, et je suis…

— Pardon ! dit Le Héros. Pour vous, madame, c’est un cas un peu particulier !

Jusqu’à quel point le pensait-il ? Elle descendit son escalier avec moins de courage qu’elle n’avait en le montant. Il s’était montré patient, secourable, clairvoyant, plein d’esprit. Elle était déçue, et se sentait perdue parmi ses maux.

Comment rester dans cet état ! Ce fut la phrase de toutes les amies à qui elle confia sa peine. Un matin, d’une voix mourante, elle téléphona à Mme Zona, la libraire de l’Étoile. Celle-ci dit : « Chère amie, je vous entends à peine ! » Ce qu’elle espérait, pour pouvoir répondre : « Le jour est proche, où vous ne m’entendrez plus ! » Alors, Mme Zona reprit avec autorité :

— Très chère amie, j’ai un médecin extraordinaire, qui m’a complètement remise sur pied ! Et j’avais des troubles, je ne dis pas plus graves que les vôtres, mais aussi surprenants. Ce médecin, si je vous parle de lui, c’est qu’il n’a pas les méthodes ordinaires ; c’est un médecin qui pique !

— Oh ! (Jeanne eut un gémissement.)

— Attendez ! Il ne pique pas avec une seringue, mais avec des aiguilles, comme les Chinois. Êtes-vous au courant de leur système ? Ce médecin peut vous rendre vos forces en une visite !

— Une visite ? (La voix de Jane reprit du ton.)

Trois heures après, elle sonnait chez le docteur Mouxy, un homme long, paraît-il, nerveux et saccadé. Il la pria d’exposer son cas, l’arrivée, le processus, l’enchaînement de ses malaises. Elle se mit à parler ; il se mit à écrire. À l’annonce de chaque souffrance, il disait : « Bien ! Très bien ! » Puis il la palpa, et comme elle poussait un cri : « Je vous fais mal ? À la bonne heure ! J’aime cela ! »

Il prit une feuille, où était figuré le corps humain ; il marqua sur l’image chaque point douloureux. À l’épaule il dit :

— Là, j’ai la preuve de vos digestions difficiles.

À la cuisse :

— Ici, le témoignage de vos douleurs de tête.

Ces propos jetèrent ma sœur dans une confusion admirative… et elle glissa vers le rivage de l’espérance. En réalité, il la fit entrer dans un cabinet électrique, où il lui dit :

— À l’épaule, je vais disperser le Iang ; à la cuisse, tonifier le Inn.

C’était une pièce noire, où se dressaient des tubes qui tenaient à des cadrans. Des étincelles crépitèrent. Ce docteur prit une aiguille blanche, et fit une première piqûre qui causa à ma sœur une telle révolution qu’elle se leva, paraît-il, comme les miraculées, balbutiant :

— C’est prodigieux ! J’ai l’impression, docteur, d’être une pile, et que vous m’avez rechargée !

— Madame, lui dit cet homme, voulez-vous rester allongée, que je fasse ma seconde piqûre.

Il la fit avec une aiguille rouge. Puis dès qu’elle fut faite :

— La sensation est-elle aussi forte ?

— Oh !… je crois, dit ma sœur qui se tâtait.

— Il est probable, reprit le docteur, que cette piqûre à la cuisse augmentera de quelques centaines de mille vos globules rouges.

Elle partit enivrée… et guérie !

Hélas ! après vingt-quatre heures d’exaltation, elle retombait plus bas qu’avant les piqûres. Elle revit le Mouxy. Il fit mine d’être inquiet, et se mit à la piquer partout. Quatre jours de suite le platine et l’or s’enfoncèrent sans résultat dans cette chair pleine d’espérance. Après quoi, il dit, désolé :

— C’est la première fois, madame, que j’ai sous mes aiguilles un sujet si rebelle. Ce ne peut être qu’une rébellion momentanée. Reposez-vous deux semaines, et revenez me voir.

Deux semaines ! Ma sœur ne conçoit la médecine qu’instantanée, comme la T. S. F. Et du repos ! Est-ce possible, dans sa « situation » ? Elle téléphona, avec une angoisse extrême, à son ami Z…, de l’Académie.

— Mon cher Maître, je suis très mal… Je ne peux plus rien manger. Vous qui êtes la sagesse, et connaissez les hommes, indiquez-moi, je vous en supplie, un grand médecin !

Le « cher Maître » n’hésita pas. « Docteur Delaurent, spécialiste des affections nerveuses. »

Ma sœur sauta :

— Oh ! vous croyez que ce sont les nerfs qui chez moi…

— Chez tout le monde, chère amie, dit le bon maître, ce sont toujours les nerfs !

Soumise et confiante, elle se rendit chez ce Delaurent. « Il ressemble à Bismarck, » m’a-t-elle dit. Il se leva, s’avança vers elle, posa la main sur son crâne :

— Savez-vous, lui dit-il, que vous avez là un encéphale, d’où partent toutes vos énergies ?

Elle murmura :

— Justement, docteur, je n’ai plus d’énergie…

— Si, madame, puisque vous parlez encore ! Faisant suite à cet encéphale, vous avez ici (il lui toucha le dos) le long cordon de la moelle épinière, qui communique par de fins rameaux avec les lacis du grand sympathique. Le savez-vous ?

Elle devait être comme une petite fille, calmée maintenant par les mots. Elle dit qu’elle savait. Alors, il continua. Partant du grand sympathique, en direction des organes, les nerfs, ces véhicules des forces mentales. Et il résuma. Le cerveau émet des forces ; les plexus les transforment ; les organes les utilisent.

— Madame, proclama-t-il, je vous demande de comprendre, d’analyser, de vous introspecter. La plupart des malades guériraient, s’ils s’introspectaient. Le cerveau mène tout : agissez sur votre cerveau ! Il mène votre foie, votre estomac, vos reins. Ce sont vos forces mentales qui descendent jusqu’à ces organes, les décongestionnent, les font secréter, les cicatrisent ! Êtes-vous de taille à commander à votre cerveau ?

Ma sœur n’en savait rien. Elle ne voulait pas d’un programme fatigant : elle était si fatiguée ! Mais lui s’était assis et déjà écrivait. Pour plus de sûreté, il l’envoyait chez un radiologue. Radio complète de la tête aux pieds. (Bon ! se dit-elle. Cinq cents francs !) Puis il demandait trois analyses, les urines, le sang, les selles (encore cinq cents !), et il conclut :

— Dès que je tiendrai ces renseignements, je pourrai mieux travailler. Vous, je l’espère, vous aurez sur vos organes déjà l’emprise cérébrale que j’ai dite. Et je verrai s’il y a ici ou là une déficience, une tare, un cancer…

Elle sauta :

— Cancer ! Docteur, auriez-vous vu ?…

Il prit un air de lassitude :

— Madame, je vous en prie, je suis dans les hypothèses ! Je tiens à me les permettre toutes. Vous me dites : « J’ai des douleurs de tête. » Si elles sont intestinales, je vous en débarrasse avec du sulfate de soude. Mais si c’est une tumeur au cerveau !… Et à supposer que j’aie là-dessus le moindre doute, je ne m’abstiendrai pas, je vous en avertis, je vous ferai opérer !

— Opérer ?

Elle répéta le mot, comme celui de cancer ; et tout bas, elle redit « tumeur », en regardant cet homme, dont le regard l’effrayait. Elle baissa les yeux, et demanda :

— Combien vous dois-je, docteur ?

— Deux cents, madame.

« Bandit ! » pensa-t-elle. En tendant les billets, elle sourit pour l’amadouer.

Il les prit avec rapacité. Elle partit en hâte.

Elle avait eu tellement peur que dans la rue elle ne sentait plus aucun de ses maux.

Mais le lendemain, elle souffrait affreusement de la tête, et se trouvait si faible que l’idée d’une tumeur ne quitta plus son esprit. Elle connaît une duchesse, dont le nom m’échappe ; elle courut chez elle ; elle entra, elle s’effondra :

— Je viens mourir chez vous !

L’autre, effrayée, reprit vite :

— Mon Dieu, voulez-vous que je vous fasse reconduire ?

Alors, ma sœur reprit ses gémissements :

— Enfin… enfin… il n’y a donc pas un médecin dans le monde !

— Un médecin ! Chère petite, dit alors la duchesse avec cette précipitation qu’ont les gens dans une catastrophe, ce n’est pas un médecin qu’il vous faut ! La plupart sont des ânes, et ceux qui ont du bon sens sont bien incapables ! Est-ce avec du bon sens qu’on peut guérir les malheureux qui souffrent ! Dans un monde où le mal nous attaque mystérieusement, il n’y a qu’un moyen de nous défendre : le mystère. Opposons au mal que nous ne comprenons pas des forces que nous ne connaissons pas. Allez voir Balatour !

— Balatour ? dit ma sœur.

— Balatour, reprit la Duchesse, et ce n’est pas un médecin ! Il a été fabricant de gâteaux ! Il avait une petite usine de biscuits, genre Huntley Palmers ratés, à la Garenne-Bezons. Un jour, dans une gare, il regarde une femme. Cette femme s’évanouit. On se précipite. Elle dit : « C’est cet homme… qui m’a envoyé des ondes ! » Tout le monde pense qu’elle est folle, mais lui, devant cet incident, réfléchit. Il se livre à des expériences. Sa femme a sur la main une plaie qui ne se ferme pas : il concentre sa pensée sur la plaie : le lendemain, elle est sèche ! Il a un ami médecin, qui dirige une clinique où personne ne guérit. Balatour demande à aller à la clinique. Il entre, au cours des visites, dans les chambres des malades. Il les regarde attentivement, leur donne des forces ; ils sont sauvés !… C’est cela qu’il a fait pour moi !

— Mais il est extraordinaire ! Qu’est-ce qui se passe ? C’est un fluide ? dit ma sœur passionnée.

— Ma petite amie, ne cherchez pas ! En ce monde il n’y a rien à chercher ! dit la duchesse. Dieu n’a pas voulu qu’on sache ! Mais je vous garantis que c’est le salut. Il habite à l’hôtel, près de la Madeleine ; il n’a pas le droit d’avoir un cabinet : il serait accusé d’exercice clandestin de la médecine ! Je vais vous donner un mot. Allez le voir tout de suite. Il vous fera, selon que vous êtes plus ou moins perméable, d’une à cinq séances : et vous deviendrez forte… comme moi ! Or, je vous assure, malgré ma mine et ma maigreur, que je suis forte… Car j’endure mon mari, mes enfants, mes petits-enfants, mon château, mes domestiques… mes parents, j’oubliais mes parents !… qui ont l’air morts depuis des années, mais qui revivent en moi avec toutes leurs misères, leurs rhumatismes, leurs mauvaises humeurs, leurs insomnies, la vessie de mon père, et la rate de ma mère ! Sans Balatour…, je serais au cimetière depuis longtemps !

Ma pauvre sœur bondit chez Balatour. Il ne lui donna rendez-vous que le lendemain. Rien à faire pour la guérir le jour même. Toutes les demi-heures entraient chez lui un homme, une femme, à qui il redonnait de la force, en se déchargeant de la sienne. Une suite de miracles !

À la vérité, il avait une tête ténébreuse, bossuée, d’une peau grenouillarde, qui aurait dû mettre en défiance toute sa clientèle, si elle n’était arrivée hypnotisée. Ma sœur entra comme les autres, en extase : elle se sentait déjà pénétrée par de mystérieux envois. Il recevait dans un salon doré, dont les meubles avaient une allure foraine. Au mur, d’affreux tableaux représentaient des paysages du Bon Dieu, interprétés par des couleurs chimiques. Il demanda à peine à ma sœur de quoi elle souffrait. Il la fit asseoir sur une chaise, se mit debout devant elle, croisa les bras, la regarda fixement. Pas dans les yeux ; sur le ventre : elle se sentit rougir. Comme il restait muet, à deux mètres, dans une attitude correcte, elle commença à se dire : « C’est la chaleur des ondes… que je ressens. » Au bout de quelques instants, elle éprouva du bien-être. Il dit d’une voix timide : « Vous apercevez-vous de quelque chose ? » Elle répondit : « Je crois bien ! » — Alors, il recula pour que le fluide perdît de sa force, et elle ferma les yeux pour mieux sentir ce qui lui arrivait.

Il lui sembla que ses entrailles étaient dans un état bienheureux, et son cœur commençait de connaître la douceur des sentiments apaisés.

— Cette force que je vous ai donnée, dit Balatour, en fin de séance, — il soupirait, comme un homme épuisé, – ne la dispersez pas, madame !… Ne recevez personne ce soir !… Revenez demain !

Le lendemain, les choses se gâtèrent. Balatour voulut lui envoyer des ondes sur la nuque. Elle sentit un vertige et s’évanouit presque.

— Je suis trop fort, dit-il, trop fort pour vous. Revenez après-demain, à la séance publique.

Il appelle ainsi une réunion de personnes entre qui il répartit ses ondes. Ma sœur se trouva au milieu de vieilles dames, qui fermaient les yeux pour se mieux concentrer, dès que cet homme mystérieux se mettait à leur dispenser des énergies. Certaines respiraient fort ; l’une d’elles souriait. Ma sœur, pour la première fois, n’éprouva rien.

Le plus surprenant, c’est qu’elle n’eut pas de surprise. Ce Balatour soudain lui apparaissait tel qu’il est, démoniaque avec un nom ridicule, et elle considérait ces créatures, abandonnées dans leur faiblesse à des espoirs puérils, hésitant elle-même entre la pitié, le mépris, l’amusement. Le spectacle des autres venait de l’éclairer sur soi : elle se voyait comme dans un miroir.

Elle partit désabusée, parmi des femmes dans l’allégresse… et elle était fourbue : elle dut rester deux jours au lit.

— Il m’a tuée, pensait-elle, doucement. C’est un monstre…, ou un fou. Et la duchesse est folle… Et presque toutes les femmes sont folles… Et…

Je crois qu’elle s’arrêta avant de s’analyser elle-même. Elle était possédée par une envie de dormir, que de sa vie elle n’avait connue.

Je l’ai engagée à ne rien faire pour s’éveiller trop vite ; mais dès qu’elle le pourrait, à prendre un train, et à s’en aller à deux mille mètres d’altitude, dans le silence, parmi des troupeaux muets. Elle a haussé les épaules.

La vérité, c’est que pour la guérir il faudrait au moins une révolution… et peut-être horrible, suivie d’une paix… magnifique, avec des hommes de génie, capables de rétablir les mœurs et les institutions. Elle croit qu’elle relève de la médecine ; elle ne relève que de la politique. C’est la politique qui a tout perdu, tout lâché. Les esprits maintenant sont à vau-l’eau ! Des bateaux dans un port, dont toutes les ancres auraient cédé. Ils tournent sur eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils se bloquent les uns les autres… Dans cette mêlée, il ne faut plus parler de bon sens, de finesse, d’honnêteté. Il n’y a plus que vertige et surmenage. Quand retrouverons-nous la chance de quelques années d’équilibre ? Car l’ordre est une chance, c’est le désordre, a dit un homme illustre, qui est normal. Notre temps n’est pas exceptionnel. Il reproduit les plus fâcheuses époques. Elles sont innombrables dans l’histoire des hommes. Pauvres hommes !…

Vous savez tout cela, puisque vous êtes partie. Chère Hélène, que la paix, sans médecin, soit avec vous !