Chronique d’un temps troublé/6

Librairie Plon (p. 89-104).

VI
LE SALUT ?

16 juin 1937.

Chère amie, ouvrez grands vos yeux, et de tout votre cœur croyez à ce que j’écris. Ceci est une lettre de joie ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Une occasion d’admirer et d’aimer. J’ai fait la connaissance d’un être supérieur et charmant. Il a convaincu mon esprit en touchant mon cœur, et je me dis : « Si c’était le salut ? »

Ne prenez pas votre air d’indulgence apitoyée. Je suis peut-être un enfant ; mais j’ai besoin d’espoir. D’ailleurs, je ne me confie qu’à vous ; je n’entraîne personne. Et si c’est une erreur, pardonnez-moi de l’appeler une illusion. Ces illusions sont des étoiles dans la nuit de l’âme.

Je l’ai rencontré, l’autre soir, chez des amis. Il m’a plu dès qu’il est entré. Comment vous le peindre ? C’est un homme de cinquante ans, tranquille, viril, d’une autorité naturelle, d’une aisance sans trace de pose. Il s’appelle Saint-Remy. Dans la séduction que j’ai subie, je distingue fort bien ce qui satisfait mon amour-propre. Ce sont mes plus chères pensées qu’il exprime avec une facilité, une perfection que je n’ai pas. Ce qui me plaît surtout, c’est qu’il s’élève ; il domine le débat. Ce n’est pas un conseiller municipal ; c’est un philosophe et un poète. Il était à peine assis, qu’il nous montrait comment l’organisation de la matière a désorganisé l’esprit. Autos, avions, T. S. F., les journaux surtout, autant d’inventions mécaniques qui brouillent la vie spirituelle. Pourquoi les machines marchent-elles ? On les établit sur des principes. Pourquoi les esprits ne marchent-ils plus ? Les principes leur font horreur. Qu’est-ce qui les enchante ? La curiosité, c’est-à-dire l’éparpillement.

Ces idées étaient tellement les miennes que je m’écriai :

— Monsieur, si nous avions beaucoup d’esprits comme le vôtre !…

Il parut sincèrement confus… et heureux. Il continua son exposé. Erreur matérialiste, erreur individualiste. Il leur faut, dit-il, un remède universel. Il n’y a qu’un ordre qui le soit : l’ordre catholique ; qu’une solution : y revenir.

Je le regardais bien, en l’écoutant. Il a le charme d’un artiste, avec une précision mathématique.

— La preuve, continua-t-il, qu’il n’y a qu’à revenir à l’ordre catholique, c’est que le bolchevisme le combat passionnément. Dieu s’est fait homme, voilà la vérité catholique. L’homme peu à peu devient Dieu, c’est la promesse des bolchevistes. Le bolchevisme a-t-il une chance de triompher ? Aucune. On le voit en échec partout. Partout il fait des ruines, mais partout est vaincu. Conclusion : agissons !

Mes amis se tournèrent vers moi :

— Notre cher Saint-Remy est déjà en pleine action. Une action qui commence ne peut pas avoir pour elle les trompettes de la Renommée ; on l’ignore encore ; mais il ne se passera plus longtemps avant que la France le découvre, et l’admire !

Il protesta pour la forme, et reprit vivement :

— Je n’ai aucun mérite personnel. Je ne suis qu’un Français comme tant d’autres, mais par là même j’ai eu la chance d’hériter de qualités trop belles pour ne pas m’en servir. Je suis d’une race logique, qui a pris, au cours de son histoire, l’habitude de raisonner : je raisonne. Je dis : « L’humanité n’a jamais eu que trois grands buts : le vrai, le beau, le bien. Il est rare qu’elle les ait ensemble. Aujourd’hui, elle ignore le beau. Ce qui la passionne, c’est le vrai. Si on pouvait la ramener au bien ! »

Je levai les bras : « Beau rêve ! » Pourquoi ce cri de scepticisme ? Est-ce là ma vraie nature ? Je rougis aussitôt et repris vite : « Qu’importe ! C’est vous qui avez raison. Même si c’est un rêve, il faut tenter l’aventure !… Monsieur, si vous avez besoin d’une aide… » Puis je souris de moi-même : « Pourquoi en auriez-vous besoin ? »

C’est alors que j’entendis ces mots, capables de transformer ma vie :

— Monsieur, je sens en vous une grande noblesse de sentiments. Si vous m’aidez, ce sera l’honneur de ma vie.

J’étais très ému. Je répondis : « Je suis à vous ! » Ce qu’il y a de rare chez cet homme, c’est le charme du mystère. Lui si précis, sait ne pas donner d’un coup toutes les clartés qu’il a, mais les faire attendre, réserver la surprise. Il me dit :

— Je n’expliquerai pas ce soir ce que je suis en train de tenter. Je vous donne rendez-vous demain. Mais je vous demande aujourd’hui : « Voulez-vous réfléchir cette nuit à ce que vous essaieriez, si l’on vous disait : « Faites vite pour ce pays ce qu’il y a de plus nécessaire. »

J’étais gagné !… Je n’ai pas dormi de la nuit… et rien trouvé, bien entendu. D’ailleurs, je ne pensais qu’à lui, pas à moi. Et j’ai couru chez lui, une demi-heure d’avance ! Obligé de me promener sous ses fenêtres, pour ne pas arriver comme un importun. Mes amis m’avaient dit la veille : « Il a sept fils. » C’est admirable… et confondant ! Moi qui n’en ai qu’un… et je ne l’ai pas ! Cette séparation me pèse : j’ai envie, certains jours, de filer dans la montagne. Mais ce n’est plus le moment d’y penser.

Saint-Remy habite près de l’École Militaire. À peine étais-je chez lui, qu’il m’a dit d’un ton discret :

— Mes fils et moi, nous aimons ce quartier d’officiers. On s’y sent plus alerte et plus discipliné qu’ailleurs.

Puis sans me regarder :

— Je vous présenterai tout à l’heure, à Mme Saint-Remy. C’est une femme modeste, et supérieure… Elle m’a donné sept fils, ce qui n’est pas qu’une preuve d’amour, mais la volonté constante de servir son pays. Elle ne fait pas de discours, n’a pas l’âme oratoire ; elle sait dire : « Il faut… » Elle ne réduit pas la vie aux petites joies de la famille. Vraiment, elle pense à la patrie.

C’était dit avec une extrême simplicité. Je ne pus m’empêcher de penser : « Famille patriarcale… Au cœur de Paris… La France n’est pas morte ! »

Là-dessus il s’était levé. Il voulut me présenter trois de ses fils. Les deux derniers sont au collège ; l’aîné travaille en Angleterre ; le second fait son service. Je vis arriver trois jeunes garçons tellement pareils, que quand Saint-Remy me dit : « Il y a deux jumeaux. » — je ne compris pas lesquels. Ils ont dix-huit et dix-neuf ans, un air soumis, des corps robustes, des figures pauvres. Ils se présentent à leur père comme devant un chef, les pieds joints, les bras au corps.

— Leurs études sont achevées, dit Saint-Remy. Ils sont prêts à servir !

J’avoue que j’étais un peu gêné. Que leur dire ?… Tout le monde se sourit. Puis, ils se retirèrent : c’était le mieux. Un instant, je fus rêveur. Je me demandai : « Est-ce le nombre qui importe ? Évidemment… pour faire une armée… Tout cela est compliqué !… »

— La vie est si simple, dit alors Saint-Remy. Il n’y a qu’à se mettre toujours bien en face des problèmes. Voir de quoi il s’agit. À présent, refaire la France.

Je crois que j’ai eu un soupir.

— Ce n’est pas la première fois qu’on la refait ! dit Saint-Remy. On y arrivera.

Le téléphone sonnait. Il prit l’appareil. J’en profitai pour regarder autour de moi. Il n’y avait rien de beau, et j’en fus presque heureux, moi qui ne peux souffrir ce qui est laid, parce que je me dis : « Ce sont des gens purs. Rien ne les affaiblit ni ne les détourne… sauf le téléphone. Ici comme ailleurs, on ne peut pas causer ! » Mais Saint-Remy ne manifestait aucun énervement. Il était avec son interlocuteur invisible, aussi fin et fort qu’avec moi. Il tenait l’appareil d’une main désinvolte. Il mena tout de suite la conversation.

Je compris qu’il s’agissait d’une réunion à organiser. « Ce serait curieux, pensai-je, de le voir et de l’entendre devant une foule… »

Saint-Remy posa son téléphone.

— Il paraît, dit-il, que le Pape est mourant ; mais personne ne le sait encore, même pas lui… Ce n’est d’ailleurs pas pour cela qu’on m’appelait. C’est pour organiser, dans mon petit pays, à Pont-sur-Indre, que vous connaîtrez bientôt, une réunion des « notables » : retenez le mot, qui précise la chose. Il n’y a pas de parti de nos jours qui ne réussisse à se faire acclamer par quarante mille personnes ! Outre que grâce au Ciel j’éviterai de créer un parti, j’ai horreur de ces masses qui n’indiquent rien, que le besoin qu’ont les gens de se coucher tard et d’éprouver en commun des sentiments tumultueux. Ils croient que c’est de l’action. Pas moi ! J’ai surtout décidé de ne pas consulter l’opinion, ayant horreur du suffrage universel. Je m’adresserai à l’élite, ce qui ne veut pas dire les Veuves de Maréchaux, l’Institut, les Duchesses qui chassent à courre et le Recteur de l’Université. Non. D’abord, mon village ! Je commence par un village de France. Nous n’arriverons au chef-lieu que si je réussis, et à la capitale…

Sonnerie du téléphone.

— Allo !… Bonjour ! Cela, c’est drôle ! Justement je pensais à vous, et j’allais parler de vous avec un ami que j’ai là près de moi.

J’écoutais, médusé. Ce que j’admirais, c’était cette maîtrise sans défaillance, cette égalité dans l’humeur pour aborder n’importe quel sujet. Il y avait là une marque de santé.

Il était question de l’Allemagne, d’aller en Allemagne.

— Ah ! parbleu ! disait Saint-Remy, si j’avais le temps ! Mais je pourrais peut-être y envoyer quelqu’un… Je pense à quelqu’un. Laissez-moi réfléchir. Je suis tellement de votre avis. Ce sont des gens qu’il ne faut pas laisser seuls. Quand ils sont seuls, au fond de leur cuve allemande, ils fermentent et deviennent si dangereux ! Il faut leur parler, les distraire, les… conquérir.

Je suis moi-même de cet avis. Machinalement, je fis « oui » de la tête. Saint-Remy ne me demandait rien ; il dut me voir ; il écoutait encore ; il fit « Ah ? » et raccrocha l’appareil en m’annonçant :

— Il paraît qu’ils vont faire une quatrième dévaluation dans cinq jours exactement. Si vous avez de l’argent, achetez des livres ou des dollars. Mais… ce n’est pas un banquier qui est à l’appareil. C’est un journaliste, dont l’idée me paraît excellente. Il a une marotte… qui est la mienne. J’ai peut-être tort… Je crois que dans le pays, et en dehors du pays, il faut multiplier les rapports, aborder les gens, s’expliquer carrément.

— Ah ! c’est ma conviction profonde ! dis-je avec un peu de fièvre. Le premier résultat de la démocratie c’est de faire des envieux. Mais en France, nous avons la chance… que ce soit des envieux cordiaux. Ils hésitent entre l’envie qu’on leur inculque, et la cordialité qui reste un penchant de leur nature. En sorte que si vous passez tout de suite après le démagogue qui les rend envieux, vous pouvez, avec un peu de chaleur et de conviction, en refaire des citoyens cordiaux.

— Parfait ! Parfait ! me dit Saint-Remy. C’est merveilleux comme nous sommes d’accord ! Nous allons faire ensemble un travail excellent. Il faut donc leur parler. Et leur parlant, montrer d’abord que les autres… leur ont mal parlé. Qu’est-ce qu’on leur dit dans le catéchisme révolutionnaire ? Rien que des « vérités » contradictoires, puériles. Par exemple : l’homme est la proie d’instincts immondes… mais en même temps il n’y a qu’un dieu, et c’est lui ! Ou encore : le monde est peuplé de malheureux, bien plus malheureux qu’ils ne se croient malheureux. Il s’agit donc d’abord de leur donner la conscience de leur malheur… ce qui le rendra définitif. Ensuite, de partager les biens des riches… ce qui simplement donnera plus de pauvres. Ne croyez-vous pas qu’on puisse souligner ces simples folies aux hommes les plus simples et les moins fous.

On l’appelait au téléphone.

— Oh !

C’est moi qui sautai. Quelle invention ! Qui pourrait travailler au milieu d’exigences mécaniques de cet ordre ? Quelle conception de la vie !… Mais Saint-Remy se montrait toujours aimable. Il s’entretenait maintenant, sans irritation, avec un imprimeur de Pont-sur-Indre.

— Tout ce que vous m’annoncez de désolant, dit-il, ne me désole pas. Je serai là-bas dans quarante-huit heures, et j’espère ne plus vous y voir désolé. Puisque nous voulons sauver ce pays, c’est que rien n’y marche comme il faut. Ce qui vous arrive d’étrange me paraît ordinaire. Courage ! Et à bientôt !

Il fit encore : « Ah ?… C’est possible… Nous sommes habitués ! »

En remettant l’appareil en place, il me dit qu’un scandale sur le blé éclaterait dans la semaine. Ce qu’on venait de découvrir en Touraine dépassait l’imagination !… Mais… on ne lui avait pas téléphoné pour cela. Il était en train de faire imprimer une petite revue, qui s’appellerait B. B. R. « Bleu, blanc, rouge » et serait comme la voix de la Patrie. Du moins, il l’espérait. Pas de signature. Que le lecteur, si possible, ait l’impression d’entendre la France elle-même parler.

— C’est très beau comme idée, lui dis-je. Mais vous…

Je n’eus pas le temps d’achever : le téléphone ! De désespoir, je pris ma tête dans mes mains. Avec beaucoup de sérénité Saint-Remy parlait déjà. J’entendis : « Oui, monsieur le Président… Certainement, monsieur le Président. » C’est un titre que portent la moitié des Français. Je n’ai pas su qui parlait. Quand Saint-Remy eut terminé, il me dit :

— Il paraît qu’avant quinze jours, les États-Unis seront en guerre avec le Japon. Tant pis !

— Ce n’est pas cela qui détruira les téléphones chez nous, dis-je avec humeur.

— Cette conversation hachée vous horripile ? Allons la finir dehors, me dit Saint-Remy.

Je protestai, m’excusai, mais je crois que c’est lui qui était enchanté de prendre l’air.

— Vous le voyez, me dit-il, sans paraître accablé le moins du monde, j’ai une besogne écrasante, et l’idée de votre collaboration est un baume sur mes plaies. Il faut que j’organise une élite départementale. Il faudrait que j’aille tâter le pouls de l’Allemagne. Il faut que je prépare une revue qui sera une vibration nationale. Et c’est loin d’être tout !… Prenons une voiture. Allons aux Champs-Élysées. Je me plais dans ce décor-là.

Il arrêta un taxi. Comme nous roulions, il parla de la guerre possible. C’est un sujet où la banalité est cruelle. Il me sembla juste et mesuré.

Dès que nous fûmes dans les Champs-Élysées, en marchant vivement, il me dit avec allégresse :

— Je ne peux pas vous énumérer tous mes projets, mais je crois qu’ils ont tous une raison de vivre et d’aboutir. La seule difficulté, c’est l’argent… J’en aurai… J’en ai déjà !

Il tira son portefeuille, sortit un papier qu’il me fit lire.

— Oh ! m’écriai-je, c’est magnifique !

— Soixante-cinq mille en moins de trois semaines !… Et des noms dont vous auriez pu douter… Alors…, fit-il, en s’asseyant à une table de café, et en m’y faisant asseoir, vous pensez… que ceux dont je suis sûr…

De quelle manière prononça-t-il ces mots ? Il arrive au théâtre qu’on est pris tout à coup aux entrailles par un accent plus beau, et comme on est venu pour rencontrer la beauté, spontanément, on applaudit ! Dans la vie, l’exaltation se traduit d’autre manière. On remercie par un élan d’amour, d’amitié, par un don.

Le portefeuille de Saint-Remy fut-il cause que je sortis le mien… et me mis à écrire ?

— Qu’est-ce que vous faites ? me demandat-il.

— Ce que je dois, répondis-je.

Je lui tendis un petit papier qui se trouvait être un chèque.

— Non ? dit Saint-Remy ! Mon ami ! Cher ami ! Ce n’est pas possible !

Je pris l’air avantageux pour dire :

— Pourquoi ne serais-je pas libre de faire les placements que j’aime ?