Chez les heureux du monde/8

La Revue de Paris (p. 513-527).
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VIII


Le premier chèque de mille dollars que Lily reçut avec un griffonnage barbouillé de Gus Trenor raffermit sa confiance en elle-même exactement dans la mesure où il effaçait ses dettes.

La transaction s’était justifiée par ses résultats : Lily voyait maintenant combien il eût été absurde de négliger, par des scrupules de pur instinct, ce moyen facile d’apaiser ses créanciers. Lily se sentait réellement vertueuse tandis qu’elle distribuait cette somme en acomptes à ses fournisseurs, et le fait qu’une nouvelle commande accompagnait chaque paiement ne diminuait pas la conscience qu’elle avait de son désintéressement. Combien de femmes, à sa place, auraient commandé sans rien payer !

Toute inquiétude avait disparu devant cette constatation qu’il fallait peu de chose pour maintenir Trenor en bonne humeur. Écouter ses histoires, recevoir ses confidences et rire de ses facéties, voilà pour le moment tout ce qu’on semblait exiger d’elle, et son hôtesse regardait ces attentions d’un œil si satisfait que cela leur enlevait toute espèce d’ambiguïté. Évidemment, Mrs. Trenor considérait que l’intimité croissante de Lily avec son mari n’était qu’une manière indirecte de reconnaître sa bonté, à elle.

— Je suis si contente que Gus et vous soyez devenus si grands amis ! — disait-elle sur un ton d’approbation. — C’est trop gentil à vous d’être si aimable avec lui, et de bien vouloir supporter ses ennuyeuses histoires. Je les connais : il m’a fallu les entendre toutes, quand nous étions fiancés ; je suis sûre que ce sont les mêmes qu’il raconte encore aujourd’hui… Et me voilà dispensée de toujours inviter Carry Fisher pour le distraire !… C’est un vrai vautour que cette femme, vous savez ; et elle n’a pas le moindre sens moral. Elle oblige Gus, sans cesse, à faire des spéculations pour elle, et je suis convaincue qu’elle ne paye jamais quand elle perd.

Miss Bart avait le droit de frissonner en entendant ces choses, sans avoir l’embarras de se les appliquer à elle-même. À coup sûr, sa position était toute différente. Il ne pouvait pas être question pour elle de ne pas payer en cas de perte, puisque Trenor lui avait affirmé qu’elle était certaine de ne pas perdre. En lui envoyant le chèque, il lui avait expliqué qu’il avait gagné pour elle cinq mille dollars grâce au « tuyau » de Rosedale, et qu’il en avait remis quatre mille dans la même affaire, parce qu’on prévoyait de nouveau une « forte hausse » : elle en conclut donc que c’était maintenant avec son argent, à elle, qu’il spéculait, et que par conséquent elle ne lui devait rien de plus que la reconnaissance qu’on attache à un menu service de ce genre. Elle supposait vaguement que, pour se procurer la somme primitive, il avait emprunté sur ses titres ; mais c’était là un point où sa curiosité ne s’attardait pas. Elle se concentrait, pour le moment, sur la date probable de la prochaine « forte hausse… ».


La nouvelle de cet événement lui parvint quelques semaines plus tard, à l’occasion du mariage de Jack Stepney avec miss Van Osburgh. On avait demandé à miss Bart, cousine du fiancé, d’être demoiselle d’honneur ; mais elle avait décliné cette offre sous le prétexte que, comme elle était beaucoup plus grande que les autres jeunes filles du groupe, sa présence en détruirait la symétrie. La véritable raison, c’était qu’elle avait joué ce rôle trop souvent ; elle entendait bien ne plus figurer dans cette sorte de cérémonie que comme personnage principal. Elle n’ignorait pas les plaisanteries faites aux dépens des jeunes personnes trop longtemps exposées aux regards du public, et elle s’était juré d’éviter ces prétentions à la trop grande jeunesse qui pourraient induire les gens à la croire plus âgée qu’elle n’était réellement.

Le mariage Van Osburgh fut célébré dans l’église du village proche de la propriété paternelle, sur l’Hudson. Ce fut le « mariage à la campagne, sans cérémonie », où les invités sont amenés par trains spéciaux et d’où les hordes des non-invités sont écartées par l’intervention de la police. Tandis que ces rites champêtres étaient célébrés dans une église bondée de gens élégants et festonnée d’orchidées, les représentants de la presse se frayaient un chemin, le carnet à la main, à travers le labyrinthe des cadeaux, et l’agent d’un syndicat cinématographique dressait son appareil à la porte du lieu saint. C’était le genre de scène où Lily s’était souvent imaginée elle-même jouant le premier rôle, et le fait qu’elle n’était une fois de plus qu’une spectatrice sans importance, et non la figure mystiquement voilée qui centralisait l’attention, fortifia sa résolution d’assumer cet emploi avant la fin de l’année. Elle avait beau être délivrée de ses tracas immédiats, elle n’était pas aveugle, elle savait qu’ils pouvaient revenir : ce répit ne faisait que lui donner assez de ressort pour triompher encore de ses doutes, et pour reprendre confiance dans sa beauté, dans son pouvoir, dans l’ensemble des capacités qui l’appelait à une destinée brillante. Comment une personne consciente de pareilles aptitudes à maîtriser la vie et à en jouir, serait-elle condamnée à un perpétuel insuccès ? Ses erreurs semblaient facilement réparables, à la lumière de son assurance retrouvée.

La découverte, dans un banc voisin, du profil sérieux de M. Percy Gryce et de sa barbe soignée donnait encore plus d’à-propos à ces réflexions. Il y avait quelque chose de presque nuptial dans son aspect : son large gardénia blanc avait un air de symbole qui parut de bon augure à Lily. Après tout, vu dans une pareille assemblée, il n’était pas trop ridicule : un critique bienveillant aurait pu qualifier sa lourdeur de gravité, et il était à son avantage en cette attitude passive et distraite qui fait ressortir les bizarreries des gens agités. Elle se figurait qu’il était de ceux dont les idées sentimentales sont éveillées par l’imagerie conventionnelle d’un mariage, et elle se vit déjà, dans les serres discrètes de la maison Van Osburgh, jouant avec art sur une sensibilité ainsi préparée pour son toucher. D’ailleurs, quand elle regardait les femmes autour d’elle, et qu’elle se rappelait l’image que son miroir lui avait laissée, il ne semblait pas qu’il y eût besoin d’une habileté bien grande pour réparer sa « gaffe » et ramener M. Gryce à ses pieds.

La vue de la tête brune de Selden dans un banc presque en face d’elle dérangea pour un moment l’équilibre de sa sérénité. Leurs yeux se croisèrent et le sang lui monta aux joues ; mais bientôt ce fut un mouvement contraire, et comme une vague de résistance et de retraite. Elle ne désirait pas le revoir : non qu’elle redoutât son influence, mais sa présence avait toujours pour résultat de déprécier ses aspirations, de déplacer l’axe de son univers. De plus, il était le rappel vivant de la plus grande faute de sa carrière, et le fait qu’il en était la cause n’adoucissait pas les sentiments de Lily à son égard. Elle pouvait encore imaginer un mode idéal d’existence, où par-dessus tout le reste qui s’y trouvait accumulé, l’intimité avec Selden serait le dernier mot du luxe ; mais, dans le monde tel qu’il était, un semblable privilège coûterait probablement plus qu’il ne valait…

— Lily, ma chère, je ne vous ai jamais vue aussi jolie ! On dirait qu’il vient de vous arriver quelque chose de délicieux !

La jeune fille qui formulait ainsi son admiration pour sa brillante amie ne suggérait pas, dans sa propre personne, la possibilité d’aventures aussi heureuses. Miss Gertrude Farish était le véritable type de la médiocrité sans effet. Sans doute il y avait dans le regard ouvert et franc, dans la fraîcheur du sourire, des qualités compensatrices, mais c’étaient des qualités que seul l’observateur sympathique pouvait apercevoir avant de remarquer que ses yeux étaient d’un gris ordinaire et que ses lèvres n’avaient pas de courbes obsédantes. L’opinion de Lily sur elle oscillait entre la pitié pour sa destinée restreinte et l’impatience pour la façon joyeuse dont elle l’acceptait. Aux yeux de miss Bart, comme aux yeux de sa mère, se résigner à la médiocrité était un signe évident de bêtise ; et il y avait des moments où, consciente du don qu’elle possédait de paraître et d’être exactement ce que réclamait l’occasion, elle avait presque le sentiment que c’était par choix que d’autres jeunes filles étaient laides et inférieures. Certainement personne n’était obligé de confesser la résignation à son sort au point où la confessaient, par sa couleur destinée à « faire de l’usage », la robe de Gerty Farish, et l’air abattu de son chapeau : il est presque aussi sot de laisser deviner par vos vêtements que vous vous savez laide que de proclamer par eux que vous vous croyez belle.

Sans doute, comme la destinée de Gerty était d’être pauvre et médiocre, elle agissait sagement en s’occupant de philanthropie et de concerts symphoniques ; mais il y avait quelque chose d’irritant dans sa présomption que l’existence n’offrait pas de plaisirs plus élevés, et que la vie resserrée dans un petit appartement pouvait être aussi intéressante, aussi passionnante qu’ici, dans toutes les splendeurs de la maison Van Osburgh. Aujourd’hui toutefois, le gazouillement de ses enthousiasmes n’agaçait pas Lily : Gerty semblait seulement mettre en relief tout ce que Lily avait d’exceptionnel et donner plus d’ampleur à son plan d’existence.

— Allons jeter un coup d’œil sur les cadeaux, avant que tout le monde quitte la salle à manger ! — proposa miss Farish, en glissant son bras sous celui de son amie.

C’était un des traits de son caractère que de prendre un intérêt tout sentimental et dépourvu d’envie à tous les détails d’un mariage : elle était de ces personnes qui ont toujours leur mouchoir à la main durant l’office, et qui s’en vont serrant un morceau du gâteau de mariage soigneusement empaqueté.

— On a bien fait les choses, n’est-ce pas ? — poursuivit-elle, comme elles entraient dans le salon éloigné où s’étalait le butin nuptial de miss Van Osburgh. — J’ai toujours dit que personne ne fait mieux les choses que ma cousine Grace ! Avez-vous jamais goûté rien de plus exquis que cette mousse de langouste avec la sauce au champagne ?… J’étais décidée depuis des semaines à ne pas manquer ce mariage, et voyez comme cela s’est arrangé ! Quand Lawrence Selden a su que je venais, il a insisté pour venir me prendre lui-même et me conduire en voiture à la gare, et, ce soir, au retour, je dois dîner avec lui chez Sherry. Je suis aussi agitée que si je me mariais moi-même.

Lily sourit : elle savait que Selden avait toujours été plein d’attentions pour sa pauvre cousine, et elle s’était quelquefois demandé pourquoi il gaspillait tant de temps d’une façon si peu rémunératrice ; mais aujourd’hui cette idée lui causait un vague plaisir.

— Le voyez-vous souvent ? — demanda-t-elle.

— Oui ; il a la bonté de venir me faire une petite visite le dimanche. Nous allons quelquefois au théâtre ensemble ; mais, dans ces derniers temps, je ne l’ai guère vu. Il n’a pas l’air bien, il semble nerveux et troublé… Le cher garçon ! Je voudrais tant lui voir épouser quelque gentille jeune fille !… Je le lui ai dit aujourd’hui, mais il m’a répondu qu’il ne tenait pas aux vraiment gentilles et que les autres ne tenaient pas à lui… Mais il plaisantait, bien entendu !… Il ne pourrait pas épouser une jeune fille qui ne fût pas tout à fait comme il faut… Oh ! ma chère, avez-vous jamais vu d’aussi belles perles ?

Elles s’étaient arrêtées devant la table où les bijoux de la mariée étaient exposés, et le cœur de Lily palpita d’envie à la vue de la lumière qui se réfractait à leur surface, la lueur laiteuse de perles parfaitement appariées, feu des rubis rehaussé par le velours sur lequel ils se détachaient, intenses rayons bleus des saphirs dont la clarté était avivée par les diamants qui les sertissaient : toutes ces nuances précieuses gagnaient en éclat et en profondeur par l’art infiniment varié des montures. L’ardeur des pierres réchauffait les veines de Lily comme un vin généreux. Plus complètement qu’aucune autre manifestation de la richesse, elles symbolisaient la vie vers laquelle elle aspirait le plus, la vie d’isolement dédaigneux et raffiné où chaque détail aurait le fini d’un joyau, et dont l’ensemble serait l’harmonieuse monture de sa beauté rare, merveilleux joyau elle-même.

— Oh ! Lily, regardez donc cette pendeloque en diamant… elle est grande comme une assiette ! Qui peut bien l’avoir donnée ? (Miss Farish pencha sa myopie sur la carte posée auprès de la pendeloque.) « Monsieur Simon Rosedale… » Quoi ! cet affreux bonhomme ? C’est vrai… je me rappelle, c’est un ami de Jack, et je suppose que ma cousine Grace a été forcée de l’inviter aujourd’hui ; mais cela doit lui être plutôt désagréable d’avoir à permettre que Gwen accepte un pareil présent de ce monsieur.

Lily sourit : elle avait des doutes sur la répugnance de Mrs. Van Osburgh, mais elle savait que c’était l’habitude de miss Farish d’attribuer ses propres délicatesses de sentiment aux personnes qui devaient en être le moins encombrées.

— Bah ! si Gwen ne se soucie pas qu’on le lui voie porter, elle pourra toujours le changer pour autre chose, — remarqua-t-elle.

— Ah ! voici quelque chose de bien plus joli ! — continua miss Farish. — Regardez, je vous en prie, ce ravissant saphir blanc… Je suis sûre que la personne qui l’a choisi a dû se donner beaucoup de mal. Qui est-ce ?… Percy Gryce ? Oh ! alors, cela ne m’étonne pas ! (Elle eut un sourire significatif en replaçant la carte.) Naturellement, vous avez entendu dire qu’il est tout à fait sous le charme d’Evie Van Osburgh ? Ma cousine Grace est enchantée : c’est un vrai roman ! Il l’a rencontrée pour la première fois chez les George Dorset, il y a seulement six semaines, et c’est le meilleur mariage que pouvait faire cette chère Evie. Oh ! je ne veux pas dire à cause de l’argent, — elle en a bien assez par elle-même, — mais c’est une fille tranquille, casanière, et il paraît qu’il a exactement les mêmes goûts : ils sont tout à fait assortis.

Lily regardait distraitement le saphir blanc sur sa couche de velours. Evie Van Osburgh et Percy Gryce ? Les deux noms résonnaient avec un bruit moqueur dans son cerveau. Evie Van Osburgh ? La plus jeune, la plus boulotte, la plus sotte des quatre filles, sottes et boulottes, que Mrs. Van Osburgh, avec une incomparable astuce, avait casées une à une dans les plus enviables niches !… Ah ! heureuses les jeunes filles qui grandissent sous l’aile d’une mère aimante, — une mère qui sait combiner les occasions sans concéder de faveurs, qui sait profiter de la proximité sans permettre que l’habitude endorme le désir !… La jeune fille la plus maligne peut se tromper quand ses propres intérêts sont en jeu ; à un moment, elle avancera trop ; à un autre, elle reculera trop : il faut la vigilance et la prévoyance infaillibles d’une mère pour déposer ses filles saines et sauves dans les bras de la richesse et des convenances.

La gaieté passagère de Lily sombra sous le sentiment renouvelé de l’échec. La vie était vraiment trop stupide, trop « gaffeuse » ! Pourquoi les millions de Percy Gryce allaient-ils se joindre à une autre grande fortune, pourquoi cette jeune fille maladroite devait-elle être mise en possession de pouvoirs dont elle ne saurait jamais se servir ?

Lily fut tirée de ses méditations par une main qui lui touchait familièrement le bras : elle se retourna et vit à son côté Gus Trenor. Elle eut un frisson de dépit : de quel droit la touchait-il ?… Heureusement, Gerty Farish s’était dirigée vers la table voisine et ils étaient seuls tous les deux.

Trenor, plus gros que jamais dans son étroite redingote, et coloré plus qu’il n’aurait fallu par les libations nuptiales, fixait les yeux sur elle avec une approbation qu’il ne cherchait guère à déguiser.

— Pardieu, Lily, vous êtes vraiment étourdissante !

Il avait pris peu à peu l’habitude de l’appeler par son petit nom, et elle n’avait jamais pu trouver le joint pour l’en corriger. D’ailleurs, dans son clan, tous, hommes et femmes, s’appelaient par leur petit nom ; ce n’était que sur les lèvres de Trenor que cette appellation familière avait pour elle une signification déplaisante.

— Eh bien ! — continua-t-il, toujours jovial et sans percevoir aucunement la contrariété de Lily. — Êtes-vous décidée ?… lequel de ces petits bijoux allez-vous vous commander demain chez Tiffany ?… J’ai un chèque pour vous dans ma poche qui pourra vous mener assez loin !

Lily lui lança un coup d’œil inquiet : il parlait plus haut que d’habitude, et le salon commençait à se remplir. Mais elle s’assura du regard qu’ils étaient encore hors de portée des oreilles, et l’appréhension fit place au plaisir.

— Un autre dividende ? — demanda-t-elle, en souriant et en se rapprochant de lui dans le désir de n’être pas entendue.

— Pas tout à fait : j’ai vendu à la hausse, et je vous ai gagné quatre mille dollars… Pas trop mal pour un début, hein ?… Je suppose que vous allez commencer à vous croire un spéculateur assez habile… Et peut-être penserez-vous aussi que le pauvre vieux Gus n’est pas l’espèce d’âne que certaines gens prétendent.

— Je pense que vous êtes le meilleur des amis ; mais je ne puis vous remercier maintenant comme il faudrait.

Elle plongea ses yeux dans ceux de Trenor, et son regard suppléa la poignée de main qu’il aurait réclamée s’ils avaient été seuls, — et comme Lily était contente qu’ils ne le fussent pas ! — La nouvelle la pénétrait d’une ardeur comparable à celle qui suit la cessation soudaine d’une douleur physique. Le monde n’était pas si stupide ni si « gaffeur », après tout : de temps en temps, la chance visitait même les plus malchanceux. À cette pensée, elle sentit ses esprits renaître : c’était un des traits de son caractère qu’un petit bonheur, si mince qu’il fût, donnait l’essor à toutes ses espérances. Elle réfléchit aussitôt que Percy Gryce n’était pas irrévocablement perdu ; elle sourit en songeant combien ce serait amusant de le reprendre à Evie Van Osburgh. Si elle, Lily, voulait s’en donner la peine, comment une pauvre niaise comme Evie pourrait-elle soutenir la lutte ?… Elle regarda autour d’elle, espérant apercevoir Gryce ; mais ses yeux ne rencontrèrent que la personne luisante de M. Rosedale, qui se glissait à travers la foule avec un air moitié obséquieux, moitié intrus : on aurait dit qu’au moment où sa présence serait remarquée, elle s’enflerait jusqu’à occuper toute la pièce.

Ne désirant pas être la cause de ce miraculeux développement, Lily reporta vivement les yeux sur Trenor, à qui l’expression de sa gratitude ne semblait pas avoir procuré la complète satisfaction qu’elle avait prétendu lui octroyer.

— Au diable les remerciements !… je n’ai pas besoin de remerciements… mais je voudrais bien avoir le moyen de vous dire deux mots de temps en temps ! — grommela-t-il. — Je croyais que vous deviez passer tout l’automne avec nous, et je vous ai à peine entrevue, le mois dernier. Pourquoi ne reviendriez-vous pas à Bellomont ce soir ? Nous sommes tout seuls, et Judy est d’une humeur massacrante. Venez donc remonter un peu un vieux camarade. Si vous dites oui, je vous ramènerai en auto et vous pourrez téléphoner à votre femme de chambre d’apporter vos bagages par le prochain train.

Lily secoua la tête avec un charmant air de regret :

— Je le voudrais… mais c’est tout à fait impossible. Ma tante est rentrée en ville, et il faut que je passe ces premiers jours auprès d’elle.

— Ce qu’il y a de sûr, c’est que depuis que nous sommes copains, je vous vois beaucoup moins que du temps où vous étiez l’amie de Judy ! — poursuivit-il, sans avoir conscience de sa perspicacité.

— Où j’étais l’amie de Judy ?… Ne suis-je plus son amie ?… Vraiment vous dites les choses les plus absurdes !… Si j’étais toujours à Bellomont, vous vous fatigueriez de moi bien plus vite que Judy… Mais venez me voir chez ma tante, la première fois que vous passerez l’après-midi en ville : nous causerons tous les deux bien gentiment, bien tranquillement, et vous me direz comment je dois placer ma petite fortune.

C’était parfaitement vrai que, durant les trois ou quatre dernières semaines, elle était demeurée absente de Bellomont sous le prétexte d’autres visites à la campagne ; mais elle commençait à sentir que l’addition dont elle avait cherché à éviter ainsi le paiement avait produit des intérêts dans l’intervalle.

La perspective de la causerie bien gentille et bien tranquille ne paraissait pas à Trenor aussi satisfaisante qu’elle l’avait espéré. Ses sourcils continuèrent à se froncer, tandis qu’il disait :

— Oh ! je ne vois pas que je puisse vous promettre un nouveau « tuyau » tous les jours. Mais il y a une chose que vous pourriez faire pour moi : c’est d’être tout au moins polie avec Rosedale. Judy a promis de l’inviter à dîner quand nous serions de retour en ville, mais je ne peux pas la décider à l’avoir à Bellomont, et, si vous me permettiez de vous l’amener maintenant, ça changerait bien des choses. Je ne crois pas que deux femmes lui aient adressé la parole, cette après-midi, et je vous assure que cela rapporte d’être convenable avec ce garçon-là.

Miss Bart eut un mouvement d’impatience, mais retint les paroles qui semblaient devoir l’accompagner. Après tout, c’était un moyen facile et inattendu d’acquitter sa dette ; et n’avait-elle pas des raisons personnelles pour désirer se montrer polie avec M. Rosedale ?

— Oh ! certainement, amenez-le-moi, — dit-elle en souriant ; — peut-être obtiendrai-je de lui un « tuyau » pour mon propre compte !

Trenor s’arrêta brusquement et ses yeux se fixèrent sur ceux de Lily avec un regard qui la fit rougir.

— Dites donc, vous savez, n’oubliez pas que c’est le roi des mufles !

Avec un léger rire, elle se tourna vers la porte-fenêtre ouverte auprès d’eux.

La foule avait augmenté dans le salon, et miss Bart éprouva le désir d’un peu d’espace et de fraîcheur. Elle pensa les trouver sur la terrasse, où il n’y avait plus que quelques hommes, attardés avec cigarettes et liqueurs, tandis que des couples épars flânaient à travers la pelouse, vers les plates-bandes diaprées de fleurs automnales.

Au moment où elle sortait, un homme vint vers elle, se détachant du cercle des fumeurs, et elle se trouva face à face avec Selden. Le battement de pouls précipité que son voisinage lui causait toujours s’aggrava d’un léger sentiment de contrainte. Ils ne s’étaient pas revus depuis leur promenade du dimanche après-midi, à Bellomont ; et cet épisode était encore si vivant en elle qu’elle pouvait à peine admettre qu’il lui fût moins présent. Mais l’abord de Selden n’exprima rien de plus que la satisfaction que toute jolie femme s’attend à voir briller dans les yeux d’un homme ; et cette constatation, bien que désagréable pour sa vanité, était rassurante pour ses nerfs. Entre le soulagement d’avoir échappé à Trenor et la vague appréhension de se rencontrer avec Rosedale, c’était un plaisir que de se reposer un moment sur le sentiment de mutuelle et parfaite intelligence que les manières de Lawrence Selden lui donnaient toujours.

— Ça, c’est de la chance ! — dit-il en souriant. — Je me demandais s’il y aurait moyen de vous dire un mot avant que le train spécial nous enlève… Je suis venu avec Gerty Farish, et je lui ai promis de ne pas lui laisser manquer le train, mais je suis sûr qu’elle est encore absorbée dans la contemplation des cadeaux : elle y puise des consolations sentimentales. Elle paraît en considérer le nombre et la valeur comme une preuve de l’affection désintéressée des parties contractantes.

Il n’y avait pas le moindre embarras dans sa voix ; et, tandis qu’il parlait, s’appuyant au montant de la porte-fenêtre et posant les yeux sur elle avec l’air de goûter sa grâce en toute franchise, elle eut un petit frisson de regret à voir qu’il était retourné, sans effort, au point où ils en étaient avant leur dernier entretien. Sa vanité fut piquée, à la vue de cet immuable sourire. Elle aspirait à être pour lui quelque chose de plus qu’un morceau de beauté vivante, une distraction passagère de son œil et de son cerveau ; et cette aspiration se fit jour dans sa réponse :

— Ah ! — dit-elle, — j’envie à Gerty ce pouvoir qu’elle a de revêtir de romanesque tous nos vilains et prosaïques arrangements ! Je ne suis jamais parvenue à reconquérir ma propre estime depuis le jour où vous m’avez montré la pauvreté et l’insignifiance de mes ambitions.

À peine eut-elle prononcé ces paroles qu’elle en vit clairement toute la maladresse. Il semblait que ce fût son destin de toujours apparaître à son désavantage devant Selden.

— Je croyais, au contraire, — répliqua-t-il légèrement, — avoir servi à vous prouver que rien n’était plus important pour vous que ces ambitions-là.

C’était comme si le vif courant de son être avait été subitement arrêté par un obstacle qui la refoulait sur elle-même. Elle le regarda avec découragement, — tel un enfant blessé ou effrayé : — son « moi » réel, que Selden avait la faculté de faire surgir des profondeurs, était si peu accoutumé à marcher seul !

Cet appel désespéré toucha en lui, comme toujours, une fibre secrète. Peu lui eût importé de découvrir que sa présence augmentait l’éclat de la jeune fille : mais ce coup d’œil jeté sur un état d’âme crépusculaire où lui seul avait accès semblait l’isoler, une fois de plus, dans un monde à part avec elle.

— Au moins, vous ne pouvez pas penser de moi plus de mal que vous n’en dites ! — s’écria-t-elle avec un rire tremblant.

Mais, avant qu’il pût répondre, le flux de mutuelle intelligence fut brusquement interrompu entre eux par la réapparition de Gus Trenor qui s’avançait suivi de M. Rosedale.

— Le diable m’emporte, Lily, je croyais que vous m’aviez planté là : Rosedale et moi, nous vous avons cherchée partout.

Sa voix avait un accent de familiarité conjugale : miss Bart crut discerner dans un clignement d’yeux de Rosedale la constatation de ce fait, et cette idée changea l’antipathie qu’elle avait pour lui en une véritable aversion.

Elle répondit à son salut profond par un léger signe de tête, d’autant plus dédaigneux qu’elle sentait Selden surpris de la voir compter Rosedale parmi ses connaissances. Trenor s’était éloigné, et son compagnon restait debout devant miss Bart, alerte et dans l’attente, ses lèvres entr’ouvertes pour sourire de n’importe ce qu’elle dirait : — son dos même avait conscience du privilège d’être vu avec elle.

C’était le moment où il fallait montrer du tact, glisser sur les points dangereux ; mais Selden était toujours appuyé contre la porte-fenêtre, observant la scène avec détachement : sous l’influence de son observation, Lily se sentait impuissante à exercer ses artifices coutumiers. La peur que Selden ne pût soupçonner qu’elle avait une raison pour ménager un homme comme Rosedale arrêtait sur sa bouche les phrases banales de politesse. Rosedale était toujours debout devant elle, dans une attitude expectative, et elle continuait à fixer les yeux, sans rien dire, juste au niveau de son crâne poli. Le regard paracheva ce que le silence impliquait.

Rosedale rougit lentement, se dandina, caressa la grosse perle noire de sa cravate et tortilla nerveusement sa moustache ; puis, toisant miss Bart, il recula, et avec un regard oblique vers Selden :

— Sur mon âme, — dit-il, — je n’ai jamais vu une toilette plus éblouissante. Est-ce la dernière création de la couturière que vous allez voir au Benedick ? En ce cas, je m’étonne que toutes les femmes n’y aillent pas aussi !

Ces paroles se projetèrent nettement contre le silence de Lily, et elle vit dans un éclair que c’était sa faute si elles avaient tant d’accent. Dans une conversation ordinaire elles auraient pu passer inaperçues ; mais après ce silence prolongé elles prenaient une signification spéciale. Elle sentit, sans regarder, que Selden avait aussitôt saisi la chose, et qu’il ne pouvait pas ne pas établir un rapport entre cette allusion et la visite qu’elle lui avait faite. Cette certitude accrut son irritation contre Rosedale, mais elle comprit aussi que c’était le moment où jamais de se le rendre favorable, quelque odieux que ce put être de le faire en présence de Selden.

— Comment savez-vous que les autres femmes ne vont pas chez ma couturière ? — répondit-elle. — Vous voyez que je ne crains pas de donner son adresse à mes amis !

Son regard et son intonation rangeaient si évidemment Rosedale dans ce cercle privilégié que les petits yeux du personnage se plissèrent de gratitude, et qu’un sourire de connaisseur releva sa moustache.

— Par dieu, vous n’avez rien à craindre ! — déclara-t-il. — Vous pourriez leur donner tout le trousseau, et vous gagneriez au petit galop !

— Ah ! c’est gentil ce que vous dites là… Et vous seriez encore plus gentil, si vous vouliez bien m’emmener dans un coin tranquille et m’apporter un verre de limonade ou de quelque autre boisson inoffensive avant que nous nous précipitions tous au train…

Cela dit, elle se retourna, le laissant se pavaner à ses côtés à travers les groupes qui se formaient sur la terrasse, tandis que tous ses nerfs tressaillaient à l’idée de ce que Selden avait dû penser de la scène. Mais, sous la colère qu’elle éprouvait contre la perversité des choses, sous la surface légère de sa conversation avec Rosedale, une troisième préoccupation persistait : elle ne voulait pas s’en aller sans avoir essayé de découvrir la vérité au sujet de Percy Gryce. Des circonstances fortuites, ou peut-être la propre volonté de Percy les avaient tenus à l’écart l’un de l’autre depuis son brusque départ de Bellomont ; mais miss Bart était experte à profiter de l’imprévu, et les désagréables incidents de ces dernières minutes — la révélation à Selden de cette partie de son existence, justement, qu’elle désirait le plus qu’il ignorât — augmentaient son désir de trouver un abri, de se libérer d’éventualités aussi humiliantes. Toute situation un peu définie serait préférable à ce perpétuel assaut des multiples hasards, qui la maintenait dans une posture d’inconfortable qui-vive devant toutes les possibilités de la vie…

À l’intérieur de la maison, il y avait une sensation générale de départ dans l’air, comme d’un auditoire qui se prépare à sortir après que les principaux acteurs ont quitté la scène ; mais parmi les groupes encore présents Lily ne put découvrir ni Gryce ni la plus jeune miss Van Osburgh. Il lui sembla de mauvais augure que tous deux fussent absents ; et elle ravit M. Rosedale en lui proposant de faire un tour jusqu’aux serres, à l’extrémité la plus éloignée de la maison. Il y avait encore juste assez de monde dans la longue enfilade des appartements pour que leur traversée fût remarquée, et Lily avait le sentiment d’être suivie par des regards d’amusement et d’interrogation, qui ricochaient sur son indifférence comme sur le contentement de son acolyte.

Cela lui était bien égal, à ce moment-là, d’être vue en compagnie de Rosedale : toutes ses pensées étaient concentrées sur l’objet de ses recherches. Mais cet objet ne se trouvait nulle part dans les serres, et Lily, oppressée par la soudaine conviction d’un échec, rêvait au moyen de se débarrasser de son compagnon désormais inutile, lorsqu’ils rencontrèrent Mrs. Van Osburgh, rouge et épuisée, mais rayonnant de la conscience du devoir accompli.

Elle les regarda, un instant, avec l’œil bienveillant mais vide de l’hôtesse épuisée à qui ses hôtes apparaissent simplement comme des points tournoyants dans un caléidoscope de fatigue. Puis son attention se fixa tout à coup, et elle s’empara de miss Bart avec un geste confidentiel :

— Ma chère Lily, je n’ai pas eu le temps de vous dire un mot ; et je suppose que vous êtes maintenant tout près de partir. Avez-vous vu Evie ? Elle vous a cherchée partout : elle voulait vous confier son petit secret ; mais vous l’avez sans doute déjà deviné. Les fiançailles ne seront officielles que la semaine prochaine… mais vous êtes si liée avec M. Gryce que tous deux désiraient que vous fussiez la première avertie de leur bonheur.