Chez les heureux du monde/28



XXVIII


Dans la rue, les réverbères étaient allumés, mais la pluie avait cessé, il y avait un retour momentané de lumière dans le ciel.

Lily marchait sans avoir connaissance de ce qui l’entourait. Elle foulait l’éther élastique qui émane des instants suprêmes de la vie. Mais, peu à peu, cet éther se dissipa et elle sentit le morne trottoir sous ses pieds. La conscience de sa lassitude lui revint avec une force accumulée ; elle sentit alors qu’elle ne pouvait marcher davantage. Elle avait atteint le coin de la Quarante et unième Rue et de la Cinquième Avenue. Elle se rappela que dans le parc Bryant il y avait des sièges où elle pourrait se reposer.

Ce jardin mélancolique était presque désert lorsqu’elle y entra, et elle s’affaissa sur un banc vide, dans la pleine clarté d’un lampadaire électrique.

La chaleur du feu avait fui de ses veines : elle se dit qu’elle ne devait pas rester longtemps assise, exposée à l’humidité pénétrante qui montait de l’asphalte. Mais toute sa puissance de volonté semblait s’être épuisée dans ce dernier grand effort, et elle était perdue dans la réaction d’indifférence qui suit toute dépense inaccoutumée d’énergie. D’ailleurs, qu’y avait-il pour l’attirer à la maison ? Rien que le silence de sa triste chambre, ce silence nocturne parfois plus cruel que les bruits les plus discordants pour des nerfs fatigués ; ce silence, et la fiole de chloral auprès de son lit. La pensée du chloral était le seul point lumineux de la sombre perspective : Lily se sentait déjà envahie par son influence calmante. Mais elle était troublée à l’idée que cette potion commençait à perdre de son pouvoir : elle n’osait y revenir trop tôt. Le sommeil qu’elle en avait obtenu, ces derniers temps, avait été plus intermittent et moins profond ; il y avait eu des nuits où elle remontait sans cesse à l’état conscient. Si l’effet de la drogue s’atténuait peu à peu, comme il arrive, dit-on, de tous les narcotiques ? Elle se rappelait l’avertissement du pharmacien : ne pas augmenter la dose. Et elle avait déjà entendu dénoncer auparavant l’action capricieuse, impossible à calculer, de cet expédient-là. Elle redoutait à tel point une nuit d’insomnie qu’elle s’attardait encore, dans l’espoir que l’extrême lassitude renforcerait le pouvoir décroissant du chloral.

La nuit était maintenant tout à fait venue, et le grondement des voitures dans la Quarante-deuxième Rue allait expirant. Comme les ténèbres achevaient de s’abattre sur le square, les quelques personnes attardées sur les bancs se levèrent et se dispersèrent ; mais, de temps à autre, une forme errante, se hâtant vers la maison, prenait par la petite allée où Lily était assise, et se profilait un moment toute noire dans le cercle blanchâtre de lumière électrique. Un ou deux de ces passants ralentirent l’allure pour jeter un coup d’œil intrigué sur cette figure solitaire ; mais elle s’apercevait à peine de leur curiosité.

Tout à coup, cependant, elle se rendit compte qu’une de ces ombres passagères demeurait immobile entre son regard et l’asphalte brillant ; et, levant les yeux, elle vit une jeune femme qui se penchait sur elle.

— Pardonnez-moi… êtes-vous malade ?… Quoi ! c’est miss Bart ! — s’écria une voix à demi familière.

Lily regarda : la personne qui parlait était une jeune femme pauvrement vêtue, avec un paquet sous le bras. Son visage avait cet air d’affinement maladif que produisent parfois une mauvaise santé et l’excès de travail ; ce que sa gentillesse gardait d’un peu vulgaire était racheté par la courbe forte et généreuse des lèvres.

— Vous ne vous souvenez pas de moi, — continua-t-elle, tout illuminée par la joie de retrouver Lily. — Mais moi, je vous reconnaîtrais n’importe où : j’ai pensé à vous tant de fois !… Tout le monde, autour de moi, sait votre nom par cœur, je vous en réponds !… J’étais une des jeunes filles du Cercle de miss Farish : vous m’avez aidée à m’en aller à la campagne quand j’étais malade de la poitrine. Je m’appelle Nettie Struther. Je m’appelais Nettie Grane, à cette époque… mais je suppose que vous ne vous souvenez pas de cela non plus.

Si ! Lily commençait à s’en souvenir… L’épisode de Nettie Crane arrachée à temps à la maladie avait été l’un des incidents les plus satisfaisants de ses rapports avec l’œuvre charitable de Gerty. Elle avait donné à la jeune fille le moyen de se rendre à un sanatorium dans les montagnes : ce qui la frappait maintenant avec une ironie particulière, c’est que l’argent qu’elle y avait employé était celui de Gus Trenor.

Elle voulut répondre, assurer la jeune femme qu’elle ne l’avait pas oubliée ; mais sa voix trahit son effort, et elle se sentit sombrer sous une grande vague de faiblesse physique. Nettie Struther poussa un cri de surprise ; elle s’assit et glissa un bras pauvrement vêtu derrière le dos de Lily.

— Eh bien ! eh bien ! miss Bart, vous êtes souffrante… Appuyez-vous sur moi, jusqu’à ce que vous vous sentiez mieux.

Sous la pression du bras qui la soutenait, un peu de force et de couleur semblait revenir à Lily.

— Je ne suis que fatiguée… Ce n’est rien, — parvint-elle à dire, au bout d’un moment.

Puis, comme elle lisait dans les yeux de sa compagne un timide appel :

— J’ai été malheureuse… j’ai eu de grands ennuis.

— Vous, des ennuis ? Je vous voyais toujours là-haut, dans les splendeurs !… Quelquefois, dans mes plus mauvaises passes, quand j’en venais à me demander pourquoi les choses étaient si drôlement arrangées en ce monde, je me souvenais toujours que vous, en tout cas, vous aviez du bon temps, et cela me semblait prouver qu’il y avait une espèce de justice quelque part… Mais il ne faut pas que vous restiez assise ici davantage… il fait horriblement humide. Est-ce que vous ne vous sentez pas assez forte pour marcher un peu, maintenant ? — conclut-elle.

— Si, si !… Il faut que je rentre, — murmura Lily en se levant.

Ses yeux restaient fixés avec étonnement sur la maigre et pauvre figure qui se tenait à son côté. Elle avait connu Nettie Crane comme une des victimes découragées faites par l’excès de travail et par l’anémie des parents : un des résidus de la vie destinés à être balayés prématurément, avec tout le rebut social, ainsi que Lily, une heure plus tôt, le disait dans sa terreur. Mais la frêle enveloppe de Nettie Struther semblait maintenant pleine de vie, d’espoir et d’énergie : quelque sort que l’avenir lui réservât, elle ne se laisserait pas jeter au tas sans lutter.

— Je suis bien contente de vous avoir vue, — reprit Lily, forçant à sourire ses lèvres tremblantes. — Ce sera mon tour de penser à votre bonheur… et le monde me semblera moins injuste, à moi aussi.

— Oh ! mais je ne peux pas vous laisser comme ça… vous n’êtes pas en état de rentrer chez vous toute seule… Et je ne peux pas non plus aller avec vous ! — gémit Nettie Struther en se rappelant soudain quelque chose. — Écoutez, mon mari est de service, ce soir, au tramway… il est wattman… et l’amie avec laquelle je laisse mon bébé doit remonter chez elle à sept heures pour apprêter le souper de son mari, à elle… Je ne vous ai pas dit que j’avais un bébé, non ?… Une petite fille… Elle aura quatre mois après-demain, et, à la voir, vous ne croiriez jamais que j’ai fait un seul jour de maladie… Je donnerais je ne sais quoi pour vous montrer mon bébé, miss Bart, et nous demeurons juste au bout de cette rue… trois pâtés de maisons plus loin…

Elle leva sur Lily des yeux suppliants, et ajouta, dans un élan de courage :

— Pourquoi ne prendrions-nous pas le tramway et ne viendriez-vous pas chez moi pendant que je préparerai le souper de bébé ? Il fait bon et chaud dans notre cuisine : vous pourrez vous reposer là et je vous reconduirai chez vous aussitôt que la petite sera endormie.

Il faisait chaud, en effet, dans la cuisine, qui apparut aux yeux de Lily, quand l’allumette de Nettie Struther eut fait flamber le gaz au-dessus de la table, comme extraordinairement petite et miraculeusement propre. Le feu brillait sous les flancs polis du fourneau, et à côté se trouvait un berceau dans lequel un bébé se tenait sur son séant, avec une anxiété commençante qui luttait pour s’exprimer contre un reste de sommeil encore visible.

Après avoir célébré passionnément sa réunion avec son enfant, et s’être excusée auprès de la petite en un langage connu d’elles seules pour sa rentrée tardive, Nettie la remit dans son berceau et invita timidement miss Bart à prendre le rocking-chair voisin du fourneau.

— Nous avons aussi un salon, — expliqua-t-elle avec une fierté bien excusable, — mais je crois qu’il fait plus chaud ici, et je ne veux pas vous laisser seule pendant que j’apprête le souper de bébé.

Lily l’ayant assurée qu’elle préférait de beaucoup le voisinage amical du feu de la cuisine, Mrs. Struther se mit à préparer un biberon qu’elle appuya tendrement aux lèvres impatientes du bébé ; et, pendant la dégustation qui suivit, elle s’assit toute rayonnante à côté de sa visiteuse.

— Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je vous fasse chauffer une goutte de café, miss Bart ? Il reste encore un peu du lait de bébé, bien frais… Non ?… vous aimez mieux rester tranquille et vous reposer un peu… C’est trop gentil de vous avoir là !… J’y ai si souvent rêvé que je ne peux pas croire que c’est devenu vrai… Combien de fois j’ai dit à George : « Si seulement miss Bart pouvait me voir maintenant !… » et je guettais votre nom dans les journaux, et nous parlions tous les deux de vos faits et gestes, et nous lisions les descriptions de vos toilettes… Je n’ai pas vu votre nom depuis longtemps, pourtant, et je commençais à avoir peur que vous ne soyez malade, et cela me tourmentait tellement que George disait que je finirais par être malade moi-même à force de m’agiter. (À ce souvenir, un sourire se dessina sur ses lèvres.) Mais je ne peux plus me permettre d’être malade, ça c’est sûr : le dernier accès m’a presque achevée. Quand vous m’avez fait partir, la fois que vous savez, je ne pensais guère revenir vivante, et, à vrai dire, je ne m’en souciais guère. Voyez-vous, il n’était question ni de George ni de bébé, dans ce temps-là !

Elle s’arrêta pour rajuster la bouteille à la bouche où paraissaient de petites bulles.

— Mon trésor… ne vous pressez pas tant ! Vous étiez fâchée contre maman qui vous faisait attendre votre souper ?… Marie-Antoinette… c’est le nom que nous lui avons donné… d’après la reine française, dans cette pièce du Garden… J’ai dit à George que l’actrice me faisait penser à vous, et cela m’a fait aimer ce nom-là… Je n’avais jamais eu l’idée que je me marierais, vous savez, et je n’aurais jamais eu le courage de continuer à travailler pour moi toute seule.

Elle s’interrompit de nouveau, puis, encouragée par le regard de Lily, elle poursuivit, tandis qu’une rougeur montait à sa peau anémique :

— Voyez-vous, je n’étais pas seulement malade, quand vous m’avez fait partir… j’étais aussi très malheureuse. J’avais fait la connaissance d’un monsieur là où j’étais employée… Je ne sais si vous vous rappelez que j’étais dactylographe dans une grande maison d’importation… et… voilà… je croyais qu’il m’épouserait : il m’avait fait la cour pendant six mois et il m’avait donné l’anneau de mariage de sa mère. Mais, sans doute, il était trop chic pour moi : il voyageait pour la maison et avait beaucoup vu le monde… Les filles qui travaillent ne sont pas gardées comme vous l’êtes ; elles ne savent pas toujours se garder elles-mêmes. Je ne l’ai pas su… et cela m’a presque tuée quand il est parti et qu’il a cessé de m’écrire… C’est alors que je suis tombée malade : je croyais que c’était la fin de tout. Et c’était bien cela, oui, si vous ne m’aviez pas envoyée là-bas. Mais, quand je me suis trouvée mieux, j’ai repris malgré moi du cœur à vivre. Et puis alors, quand je suis revenue à New-York, George a tourné autour de moi et m’a demandé de l’épouser. Tout d’abord, cela m’a paru impossible, parce que nous avions été élevés ensemble et que je savais qu’il savait mon histoire. Mais, en y réfléchissant, je me dis que c’était cela qui facilitait la chose. Mon histoire, je n’aurais jamais pu la raconter à un autre homme, et je ne me serais jamais mariée sans la raconter ; mais si George tenait assez à moi pour me prendre telle que j’étais, je ne voyais pas pourquoi je ne recommencerais pas ma vie… et je l’ai recommencée.

La force de la victoire émanait d’elle quand, de l’enfant qu’elle tenait sur ses genoux, elle releva vers Lily son visage radieux.

— Mais, mon Dieu, je ne pensais pas me laisser aller à parler ainsi de moi, avec vous qui êtes là comme rendue… Seulement, c’est un tel plaisir de vous avoir, et de vous montrer combien vous m’avez aidée !

Le bébé, repu, s’était affaissé en arrière avec béatitude, et Mrs. Struther se leva doucement pour ranger la bouteille. Puis elle s’arrêta devant miss Bart.

— Je voudrais tant pouvoir vous aider, vous !… mais je suppose qu’il n’y a rien au monde que je puisse faire, — murmura-t-elle d’un air pensif.

Lily, au lieu de répondre, se dressa, souriante, et ouvrit les bras ; et la mère, comprenant le geste, y déposa l’enfant.

Le bébé, se sentant détaché de son ancrage habituel, fit un mouvement instinctif de résistance ; mais l’influence apaisante de la digestion prévalut, et Lily sentit le doux fardeau qui s’abandonnait contre sa poitrine. La confiance de l’enfant, sa sécurité firent tressaillir Lily d’un sentiment de chaleur et de vie nouvelle : elle se pencha pour admirer la tache rosée de la petite figure, la limpidité vide des yeux, les vagues mouvements grimpants des petits doigts qui se fermaient et se rouvraient. Tout d’abord le fardeau qu’elle portait dans ses bras lui sembla aussi léger qu’un nuage rose ou qu’une boule de duvet ; mais, comme elle continuait à le tenir, le poids augmenta, s’enfonça plus profond, et la pénétra d’une étrange faiblesse, comme si l’enfant entrait en elle et devenait une partie d’elle-même.

Elle leva les yeux, et vit le regard de Nettie posé sur elle avec une tendre allégresse.

— Ne serait-ce pas trop beau si, en grandissant, elle devenait comme vous ?… Bien entendu, je sais que c’est impossible… mais les mères rêvent toujours les choses les plus folles pour leurs enfants.

Lily serra la petite, étroitement, une seconde, puis elle la reposa dans les bras de sa mère.

— Oh ! qu’elle ne fasse pas cela !… j’aurais peur de venir la voir trop souvent ! — dit-elle avec un sourire.

Puis, résistant à Mrs. Struther qui lui offrait anxieusement de l’accompagner, et renouvelant sa promesse de revenir bientôt pour faire la connaissance de George et pour voir le bébé dans son bain, elle sortit de la cuisine, et descendit seule l’escalier de la maison.


Une fois dans la rue, elle se rendit compte qu’elle se sentait plus forte et plus heureuse : ce petit épisode lui avait fait du bien. C’était la première fois qu’elle rencontrait un résultat de sa fugitive bienfaisance, et l’étonnement qu’elle éprouva devant la solidarité humaine soulagea son cœur du froid mortel qui l’oppressait.

Ce ne fut qu’en franchissant le seuil de sa porte qu’elle sentit, par réaction, son isolement plus profond. Il était bien plus de sept heures, et la lumière et les odeurs qui venaient du sous-sol prouvaient manifestement que le dîner de la pension avait commencé. Elle s’empressa de gagner sa chambre, alluma le gaz et s’habilla. Elle n’avait pas l’intention de s’écouter plus longtemps, ni de se passer de nourriture parce que l’entourage la lui rendait désagréable. Puisque c’était son destin de vivre dans une pension, il lui fallait apprendre à s’adapter aux conditions de cette existence. Néanmoins, lorsqu’elle descendit dans la chaleur et la clarté de la salle à manger, elle fut bien aise de constater que le repas était presque fini.


Revenue dans sa chambre, elle fut soudain ressaisie d’une activité fiévreuse. Toutes ces dernières semaines, elle avait été trop indolente et trop indifférente pour mettre en ordre ce qui lui appartenait ; mais aujourd’hui elle commença à examiner soigneusement le contenu de ses tiroirs et de son armoire. Il lui restait encore quelques belles robes, — restes de la dernière phase de sa splendeur, sur la Sabrina et à Londres ; — mais, quand elle avait dû se séparer de sa femme de chambre, elle lui avait donné une bonne part de sa défroque. Les robes qui demeuraient, — bien qu’ayant perdu leur fraîcheur, conservaient encore la sûreté de leurs longues lignes, le mouvement et l’ampleur de traits qui sont la marque du grand artiste, et, comme elle les étalait sur le lit, les scènes où elle les avait portées revivaient devant elle. Un souvenir rôdait dans chaque pli : chaque bout de dentelle, chaque lueur de broderie était comme une lettre dans les annales de son passé. Elle fut surprise de sentir combien l’atmosphère de son ancienne vie l’enveloppait. Mais, après tout, n’était-ce pas la vie pour laquelle on l’avait formée ? Toute tendance naissante, en elle, avait été soigneusement dirigée vers ce but, autour duquel on lui avait enseigné à concentrer tout son intérêt, toute son activité. Elle était comme une plante rare qu’on a cultivée pour l’exposer, une plante dont on a supprimé tous les boutons, hormis celui-là dont l’épanouissement doit couronner sa beauté.

Finalement elle tira du fond de sa malle un amas de draperies blanches qui tombèrent sans forme sur son bras. C’était la robe Reynolds qu’elle avait portée, le soir des tableaux vivants, chez les Bry. Il lui avait été impossible de s’en défaire, mais elle ne l’avait jamais revue depuis ce jour-là, et les longs plis flexibles, quand elle les secoua, répandirent une odeur de violette qui lui parut comme un souffle envolé de la fontaine fleurie près de laquelle elle s’était arrêtée avec Lawrence Selden et elle avait renié son destin. Elle replaça les robes, une à une, rentrant avec chacune d’elles quelque rayon de lumière, l’écho de quelque rire, quelque épave errante des plages rosées du plaisir. Elle était encore dans un état d’extrême impressionnabilité : chaque allusion du passé vibrait au long de ses nerfs.

Elle venait de refermer sa malle sur les draperies blanches de la robe Reynolds quand elle entendit frapper à la porte, et le poing rouge de la servante irlandaise lui fourra sous le nez une lettre tardive. S’approchant de la lumière, Lily lut avec surprise l’en-tête imprimé au coin supérieur de l’enveloppe. C’était une lettre d’affaires venant des exécuteurs testamentaires de sa tante : elle se demanda quel incident inattendu leur avait fait rompre le silence avant l’époque fixée.

Elle ouvrit l’enveloppe, et un chèque voltigea sur le parquet. Comme elle se baissait pour le ramasser, le sang lui affleura au visage. Le chèque représentait la totalité du legs de Mrs. Peniston, et la lettre qui l’accompagnait expliquait que les exécuteurs, ayant réglé les affaires pendantes plus tôt qu’ils ne s’y attendaient, avaient décidé d’anticiper sur la date marquée pour le payement des legs.

Lily s’assit devant le pupitre placé au pied de son lit, et, étalant le chèque, elle lut et relut les « dix mille dollars » inscrits là par la main dure d’un homme d’affaires. Dix mois plus tôt, cette somme lui eût représenté les profondeurs de la pénurie ; mais son échelle des valeurs avait changé dans l’intervalle, et maintenant des visions de richesse rôdaient sous chaque trait de la plume. Comme elle continuait à regarder le chèque, elle sentit que l’éclat de ces visions lui montait au cerveau, et, au bout d’un moment, elle souleva le couvercle du pupitre et glissa dedans la formule magique, hors de sa vue. Il était plus facile de penser sans ces cinq chiffres qui vous dansaient devant les yeux ; et Lily avait beaucoup à penser avant de s’endormir.

Elle ouvrit son livre de comptes et son carnet de chèques, et se plongea dans des calculs aussi anxieux que ceux qui avaient prolongé sa veillée à Bellomont, la nuit où elle avait résolu d’épouser Percy Gryce. La pauvreté simplifie la tenue des livres, et sa situation financière était plus facile à établir qu’elle ne l’avait été alors ; mais elle n’avait pas encore appris à gouverner son argent, et durant sa courte phase de luxe, à l’Emporium, elle avait de nouveau glissé à des habitudes d’extravagance qui rompaient encore l’équilibre de son mince budget. Un examen soigneux de son carnet, de son livre et des notes impayées qui étaient là, dans le pupitre, lui apprit que, celles-ci une fois réglées, il lui resterait à peine de quoi vivre pour les trois ou quatre mois suivants ; après, si elle persistait dans son présent mode d’existence, sans gagner aucun argent supplémentaire, il lui faudrait réduire toutes les dépenses accidentelles à zéro. Elle se cacha les yeux en frissonnant : elle se voyait à l’entrée de cette impasse toujours plus étroite où elle avait vu s’engager avec découragement ce misérable paquet miss Silverton.

Ce n’était plus toutefois de la vision de la pauvreté matérielle qu’elle se détournait avec le plus d’effroi. Elle avait le sentiment d’un appauvrissement plus profond, d’un dénûment plus intime, auprès duquel les conditions extérieures devenaient insignifiantes. Certes il était pitoyable d’être pauvre, d’entrevoir un âge mûr médiocre et inquiet, qui menait par degrés, par un lugubre progrès dans l’économie et le sacrifice, jusqu’à l’absorption totale dans la vie monotone et collective d’une pension de famille. Mais il y avait quelque chose de plus pitoyable encore, c’était la solitude qui vous saisit le cœur, la sensation d’être emportée comme une tige déracinée, vagabonde, pour descendre le cours indifférent des années. Voilà le sentiment qui la possédait à cette heure, le sentiment qu’elle était quelque chose d’éphémère et sans racine, un objet tournoyant à la surface vertigineuse de la vie, sans rien à quoi les pauvres petits tentacules de la personnalité se pussent raccrocher avant d’être submergés par le terrible flot. Et, jetant un regard en arrière, elle reconnut qu’en aucun temps elle n’avait eu des relations directes avec la réalité. Ses parents, eux aussi, avaient été des déracinés, ballottés çà et là par tous les souffles de la mode, sans existence personnelle pour s’abriter contre les changements de vent. Elle-même avait grandi sans qu’aucun coin de terre lui fût plus cher qu’un autre : il n’y avait pour elle aucun centre de piétés premières, de traditions graves et aimées, où son cœur pût revenir et d’où il pût tirer de la force pour soi et de la tendresse pour les autres. Sous quelque forme que vive dans notre sang un passé lentement accumulé, — sous l’image concrète de la vieille maison peuplée de souvenirs visuels, ou bien sous la figure de cette maison que ne bâtissent point des bras, mais qu’élève une suite héréditaire de passions et de loyautés, — ce passé a la même vertu d’élargir et d’approfondir l’existence individuelle, de la rattacher par les liens d’une parenté mystérieuse à la somme puissante de l’effort humain.

Une telle vision de solidarité ne s’était encore jamais offerte à Lily. Elle en avait eu un pressentiment dans les mouvements aveugles de son jeune instinct ; mais là contre avaient prévalu les influences dissolvantes de la vie qu’on menait autour d’elle. Tous les hommes et toutes les femmes qu’elle connaissait ressemblaient à des atomes tourbillonnant loin l’un de l’autre dans quelque folle danse centrifuge : sa première échappée de vue sur la continuité de la vie, elle l’avait eue, ce soir même, dans la cuisine de Nettie Struther.

La pauvre petite ouvrière qui avait trouvé la force de rassembler les morceaux de son existence, et de s’en bâtir un abri, semblait à Lily avoir atteint la vérité centrale. Sans doute, c’était une vie assez maigre, sur les confins hideux de la pauvreté, avec une marge étroite pour les possibilités de maladie ou de malchance, mais cette vie avait toute la frêle et audacieuse permanence d’un nid d’oiseau construit au bord d’une falaise, — rien qu’une touffe de feuilles et de paille, mais disposée de telle façon que les êtres qu’on lui confie demeurent en sûreté suspendus au-dessus de l’abîme.

Oui… mais il avait fallu être deux pour bâtir le nid ; il avait fallu la confiance de l’homme aussi bien que le courage de la femme. Lily se rappela les paroles de Nettie : « Je savais qu’il savait mon histoire… » La foi de son mari en elle lui avait rendu possible sa rénovation : il est si facile pour une femme de devenir ce que l’homme qu’elle aime croit qu’elle est !… Eh bien, en deux occasions, Selden avait été prêt à mettre sa foi en Lily Bart ; mais la troisième épreuve avait été au-dessus de son endurance. La qualité même de son amour l’avait rendu plus impossible à ressusciter. Si cela n’avait été qu’un simple instinct du sang, le pouvoir de sa beauté aurait pu le raviver. Mais par le fait que cet amour avait poussé plus profond, qu’il était enchevêtré inextricablement à des habitudes héréditaires de pensée et de sentiment, il était aussi peu susceptible d’une seconde croissance que l’est une plante à racines profondes arrachée du sol. Selden avait donné à Lily ce qu’il avait de meilleur ; mais il était aussi incapable qu’elle de retourner sans nul esprit critique à des façons de sentir antérieures.

Il lui restait, à elle, comme elle le lui avait dit, le souvenir exaltant de la foi qu’il avait eue en elle ; mais elle n’avait pas atteint l’âge où une femme peut vivre de souvenirs. Tandis qu’elle tenait l’enfant de Nettie Struther dans ses bras, les courants de la jeunesse, glacés naguère en elle, avaient dégelé soudain et couru chaudement au long de ses veines : son ancien appétit de vivre l’avait ressaisie, et tout son être revendiquait hautement sa part de bonheur personnel. Oui, c’était encore le bonheur qu’elle voulait, et, pour l’avoir entrevu, elle considérait tout le reste comme sans importance. Elle s’était détachée successivement de toutes les possibilités plus basses, et maintenant rien ne lui restait plus que le vide du renoncement.

Il se faisait tard, et une immense lassitude l’envahit de nouveau. Ce n’était pas la sensation du sommeil prochain, mais une fatigue éveillée, animée, une lucidité blafarde où toutes les possibilités du futur se projetaient en ombres gigantesques. Elle était épouvantée par l’intense clarté de cette vision ; il lui semblait avoir percé le voile miséricordieux qui sépare l’intention de l’acte : elle voyait exactement ce qu’elle ferait dans les longs jours à venir. Le chèque serré dans son pupitre, par exemple, elle entendait bien l’employer à s’acquitter envers Trenor ; mais elle prévoyait qu’une fois le matin venu elle remettrait de le faire, et se laisserait aller peu à peu à supporter cette dette. Cette pensée la terrifia : elle tremblait de tomber de la hauteur où l’avait élevée la dernière minute passée avec Lawrence Selden. Mais comment avoir confiance en elle-même, être sûre de tenir bon ? Elle connaissait la force des instincts adverses, elle sentait les innombrables mains de l’habitude qui la tiraient en arrière, l’entraînant à quelque nouveau compromis avec la destinée. Elle éprouvait un désir intense de prolonger, de perpétuer l’exaltation momentanée de son esprit. Si seulement la vie pouvait finir maintenant, finir sur cette vision tragique et pourtant douce de possibilités perdues, qui lui donnait le sentiment d’une parenté avec tous ceux qui aiment et qui renoncent en ce monde !…

Elle se pencha brusquement, et, sortant le chèque de son pupitre, elle le mit dans une enveloppe où elle écrivit l’adresse de son banquier. Puis elle fit un chèque au nom de Trenor, le mit sans un mot d’explication dans une autre enveloppe où elle écrivit ce même nom, et posa les deux plis, côte à côte, sur le pupitre. Après quoi, elle resta là, classant ses papiers et griffonnant, jusqu’à ce que le silence absolu de la maison l’avertît de l’heure avancée. Dans la rue, le roulement des voitures avait cessé, et le grondement du métropolitain ne traversait qu’à de longs intervalles ce calme profond et comme hors nature. Dans cette mystérieuse et nocturne séparation de tous les signes extérieurs qui manifestent la vie, elle se sentit confrontée plus étrangement avec son destin. Cette sensation fit osciller son cerveau : elle essaya de chasser la conscience en pressant ses mains contre ses yeux. Mais le terrible silence et le vide étaient comme des symboles de son avenir ; il lui semblait que la maison, la rue, le monde, tout était désert, qu’elle seule demeurait douée de sentiment au milieu de l’univers inanimé.

Mais c’était là un état voisin du délire ; elle n’avait jamais été si près d’avoir le vertige qui vous saisit au bord de l’irréel… Le sommeil, voilà ce dont elle avait besoin : elle se souvint qu’elle n’avait pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures. La petite fiole était à son chevet, prête à répandre sur elle son charme magique. Elle se dressa et se déshabilla en hâte, ne souhaitant plus que le contact de l’oreiller. Elle ressentait une fatigue si profonde qu’elle pensait s’endormir tout de suite ; mais, aussitôt qu’elle fut couchée, chacun de ses nerfs entra en jeu pour veiller isolément. C’était comme si un puissant foyer de lumière électrique avait éclaté dans sa tête, et son pauvre petit être angoissé ne pouvait que tressaillir et se tapir sous cette lumière, sans savoir où se réfugier.

Elle ne s’était pas imaginé qu’une pareille multiplication de l’état de veille fût possible : tout son passé reprenait vie sur mille points divers de sa conscience. Quelle drogue pouvait apaiser cette légion de nerfs insurgés ? La sensation d’épuisement eût été douce auprès de ce branle furieux d’activité ; mais la lassitude l’avait fuie, comme si quelque cruel stimulant lui avait été injecté dans les veines.

Elle pouvait encore supporter cela… oui, elle le pouvait… mais quelle force lui resterait, le lendemain ? Toute perspective avait disparu : demain était là sur elle, et talonné déjà par les jours suivants, qui essaimaient autour d’elle comme une foule hurlante. Il lui fallait les repousser pour quelques heures ; il lui fallait prendre un bain d’oubli, si court fût-il. Elle étendit la main, et compta les gouttes qui tombaient dans le verre ; mais, tout en le faisant, elle se disait que ces gouttes seraient sans pouvoir contre la lucidité surnaturelle de son cerveau. Depuis longtemps déjà elle avait augmenté la dose jusqu’à l’extrême limite ; mais, ce soir, elle sentait qu’il fallait l’augmenter encore. Elle savait qu’elle courait un léger risque en agissant de la sorte : elle se rappelait l’avertissement du pharmacien. Si le sommeil finissait par venir, ce serait peut-être un sommeil sans réveil. Mais, après tout, ce n’était qu’une chance sur cent : l’action de la drogue était incalculable, et l’addition de quelques gouttes à la dose régulière ne ferait probablement que lui procurer le repos dont elle avait si désespérément besoin…

À vrai dire, elle ne considéra pas la question de très près : le désir physique de sommeil était le seul phénomène qui durât chez elle. Son esprit se dérobait devant l’éclat de la pensée aussi instinctivement que les yeux se contractent en présence d’une lumière éblouissante : l’obscurité, l’obscurité, voilà ce qu’il lui fallait à tout prix. Elle se souleva dans son lit et avala le contenu du verre ; puis elle souffla la bougie et s’allongea.

Elle ne bougeait pas, guettant avec un plaisir sensuel les premiers effets du soporifique. Elle les connaissait d’avance : la cessation graduelle des battements, la douce approche de l’état passif, comme si au-dessus d’elle une main invisible faisait des passes magiques dans les ténèbres. La lenteur même et l’hésitation de l’effet en accroissaient la fascination : c’était délicieux de se pencher ainsi et de plonger les yeux dans les noirs abîmes de l’inconscient. Ce soir, la drogue semblait agir plus lentement qu’à l’ordinaire : chacune de ces pulsations passionnées dut être calmée à son tour, et le temps fut long avant que Lily les sentît tomber au néant, comme des sentinelles qui s’endorment à leur poste. Mais peu à peu un sentiment de soumission complète s’empara d’elle, et elle se demanda languissamment ce qui avait bien pu l’inquiéter et l’exciter à ce point. Elle voyait maintenant qu’il n’y avait pas de raison pour s’exciter ainsi : elle était revenue à sa vision normale de l’existence. Le lendemain ne serait pas si dur, après tout : elle était sûre qu’elle aurait la force de l’affronter. Elle ne se rappelait pas très bien ce qui l’avait effrayée, dans ce lendemain, mais l’incertitude ne la tourmentait plus. Elle avait été malheureuse, et maintenant elle était heureuse ; elle s’était sentie seule, et maintenant la sensation de solitude s’était évanouie.

Elle remua, une fois, et se tourna sur le côté : alors elle comprit pourquoi elle ne se sentait plus seule. C’était bizarre… mais l’enfant de Nettie Struther était couché sur son bras : elle sentait la pression de la petite tête contre son épaule. Elle ne savait pas comment l’enfant se trouvait là, mais elle n’en était pas autrement surprise ; elle n’éprouvait qu’un doux et pénétrant frémissement de chaleur et de plaisir. Elle prit une position plus commode, pliant son bras pour en faire un oreiller à la rondeur duvetée de cette tête, et retenant sa respiration pour ne pas troubler le sommeil de l’enfant.

Cependant elle songea qu’il y avait quelque chose qu’il fallait qu’elle dît à Selden : elle avait trouvé le mot qui éclaircirait la vie entre eux. Elle essaya de répéter ce mot, qui errait vague et lumineux à la frontière de sa pensée : elle craignait de ne pas s’en souvenir à son réveil… Pourvu qu’elle pût s’en souvenir et le lui dire, elle sentit que tout irait bien…

Peu à peu l’idée du mot s’évanouit, et le sommeil commença de l’envelopper. Elle résista faiblement : ne devait-elle pas rester éveillée à cause du bébé ? Mais ce sentiment lui-même se perdit bientôt dans une sensation confuse d’un assoupissement paisible, à travers quoi, tout à coup, jaillit un sombre éclair de terreur et de solitude.

Elle se dressa de nouveau, toute froide et tremblante du choc : un moment, il lui sembla qu’elle avait lâché l’enfant. Mais non… elle se trompait… la tendre pression du petit corps était encore là, contre elle ; la chaleur recouvrée circula de nouveau dans ses veines, elle y céda, s’y plongea, s’endormit.