Chez les heureux du monde/27



XXVII


La bibliothèque était bien telle qu’elle se l’était représentée. Les lampes aux abat-jour verts formaient de paisibles cercles de lumière dans l’obscurité qui s’amassait ; un petit feu flambait dans l’âtre, et, tout auprès, le fauteuil de Selden avait été poussé de côté quand il s’était levé pour la recevoir.

Il avait réprimé son premier mouvement de surprise, et restait là, debout, silencieux, attendant qu’elle parlât, tandis qu’elle s’arrêtait sur le seuil, assaillie par un flot de souvenirs.

La scène n’avait pas changé : elle reconnaissait le rayon où il avait pris son La Bruyère, et le bras usé du fauteuil contre lequel il s’était appuyé pendant qu’elle examinait le précieux volume. Mais alors l’ample lumière de septembre emplissait la pièce et la reliait au monde extérieur ; aujourd’hui les lampes voilées et le foyer la détachaient des ténèbres qui s’épaississaient dans la rue, et lui donnaient une apparence plus douce d’intimité.

Lily peu à peu se rendit compte de la surprise qu’il y avait sous le silence de Selden ; elle se tourna vers lui, et, simplement :

— Je suis venue vous dire que je regrettais la manière dont nous nous sommes quittés… la réponse que je vous ai faite, ce jour-là, chez Mrs. Hatch.

Les mots affluaient spontanément à ses lèvres. Même en montant l’escalier, elle n’avait pas songé à préparer un prétexte pour justifier sa visite ; mais, en ce moment, elle éprouvait un désir intense de dissiper le nuage de malentendu qui s’était élevé entre eux.

Selden lui rendit son regard avec un sourire :

— Moi aussi, j’ai regretté que nous nous fussions quittés de cette manière ; mais je ne suis pas sûr de ne pas m’être attiré cela… Heureusement, j’avais prévu le risque que je courais…

— De sorte que cela vous était vraiment égal ? — interrompit-elle, par un éclair de son ancienne ironie.

— De sorte que j’étais prêt à en subir les conséquences, — corrigea-t-il avec bonne humeur. — Mais nous parlerons de tout cela plus tard. Venez vous asseoir près du feu. Je puis vous recommander ce fauteuil, si vous voulez bien que je vous mette un coussin dans le dos.

Pendant qu’il parlait, elle s’était avancée lentement jusqu’au milieu de la pièce, et s’était arrêtée près du bureau, où la lampe, l’éclairant de bas en haut, jetait des ombres exagérées sur la pâleur de sa figure délicatement creusée.

— Vous avez l’air fatiguée… asseyez-vous, je vous en prie, — répéta-t-il avec douceur.

Elle ne parut pas entendre sa requête.

— Je voulais vous faire savoir que j’ai quitté Mrs. Hatch immédiatement après vous avoir vu… — dit-elle, comme si elle continuait sa confession.

— Oui, oui, je sais, — acquiesça-t-il, avec un peu d’embarras.

— … et que je l’ai fait parce que vous m’aviez dit de le faire. Avant votre visite, j’avais déjà commencé à voir qu’il me serait impossible de rester avec elle… pour les raisons que vous m’avez données… mais je ne voulais pas l’admettre… je ne voulais pas vous laisser voir que je comprenais ce que signifiaient vos paroles.

— Ah ! ah ! oui… j’aurais pu m’en remettre à vous du soin de trouver une porte de sortie… ne m’accablez pas sous le remords d’avoir fait l’officieux.

Le ton léger de Selden, où, si ses nerfs avaient été plus d’aplomb, elle aurait reconnu l’effort qu’il faisait pour franchir un pas difficile, jurait avec son passionné désir, à elle, d’être comprise. Dans l’étrange état d’extra-lucidité qui lui donnait le sentiment d’être déjà au cœur de la place, il lui semblait incroyable qu’on pût estimer nécessaire de s’attarder dans les faubourgs des conventions et les jeux de mots évasifs.

— Non, ce n’était pas cela… Je n’ai pas été ingrate, — reprit-elle.

Mais le pouvoir de s’exprimer lui manqua tout à coup ; elle eut un tremblement dans la gorge, et deux larmes grossirent et tombèrent lentement de ses yeux.

Selden s’avança et lui prit la main :

— Vous êtes très fatiguée. Pourquoi ne vous asseyez-vous pas et ne me laissez-vous pas vous installer confortablement ?

Il l’entraîna vers le fauteuil voisin du feu, et plaça un coussin derrière ses épaules.

— Et maintenant permettez-moi de vous faire du thé : vous savez, mon hospitalité peut toujours aller jusque-là !…

Elle secoua la tête, et deux autres larmes coulèrent. Mais elle ne pleurait pas facilement, et la longue habitude de se maîtriser reprit le dessus, quoiqu’elle fût encore trop tremblante pour parler.

— Vous savez, il ne me faut que cinq minutes pour faire bouillir l’eau, — continua Selden, qui lui parlait comme à un enfant affligé.

Ces mots ranimèrent en elle la vision de cette autre après-midi où ils avaient causés tous deux par-dessus la table à thé, où ils avaient devisé plaisamment de son avenir. Il y avait des moments où ce jour-là lui semblait plus éloigné que tout autre événement de sa vie ; et pourtant elle pouvait toujours le revivre jusqu’en ses moindres détails.

Elle fit un geste de refus :

— Non : je bois trop de thé. Je préfère rester là, bien tranquille… Il faut que je m’en aille dans un moment, — ajouta-t-elle, à bâtons rompus.

Selden se tenait toujours debout près d’elle, appuyé à la cheminée. La contrainte commençait à se faire sentir plus distinctement sous l’aisance amicale de ses manières. Les préoccupations personnelles de Lily ne lui avaient pas permis tout d’abord de s’en apercevoir ; mais maintenant que sa conscience déployait une fois de plus ses vives antennes, elle reconnut que sa présence devenait un embarras pour lui. Une situation de ce genre ne peut se sauver que par une prompte explosion de sentiments ; et, du côté de Selden, l’impulsion déterminante faisait encore défaut.

Cette découverte ne troubla pas Lily comme elle aurait pu faire autrefois : elle avait dépassé cette zone de réciprocité, propre aux gens bien élevés, où toute démonstration doit être scrupuleusement proportionnée à l’émotion qu’elle provoque et où la générosité du sentiment est le seul faste que l’on condamne. Mais la sensation d’isolement lui revint avec une force redoublée quand elle se vit à jamais rejetée de l’être intime de Selden. Elle était venue le trouver sans projet bien défini ; le seul désir de le revoir l’avait conduite ; mais l’espoir secret qu’elle avait apporté avec elle se révéla dans l’instant même où il agonisait.

— Il faut que je m’en aille, — répéta-t-elle, en faisant un mouvement pour se lever de son fauteuil. — Mais il se peut que je ne vous revoie pas de longtemps, et je voulais vous assurer que je n’ai jamais oublié les choses que vous m’avez dites à Bellomont, et que parfois… dans les moments où je semblais le moins m’en souvenir… elles m’ont aidée, m’ont gardée de certaines erreurs… elles m’ont empêchée de devenir réellement ce que beaucoup de gens m’ont cru devenue.

Elle avait beau s’efforcer de mettre quelque ordre dans ses pensées, les mots se refusaient à venir plus précis ; pourtant elle sentait qu’elle ne pouvait le quitter sans essayer de lui faire comprendre que, dans l’apparente ruine de sa vie, elle s’était sauvée tout entière.

Tandis qu’elle parlait, un changement s’était fait dans la physionomie de Selden. À son air surveillé avait succédé une expression encore dépourvue d’émotion personnelle, mais qui témoignait d’une douce compréhension.

— Je suis content que vous m’affirmiez cela ; mais, en réalité, rien de ce que je vous ai dit n’y a rien fait… Vous-même, vous seule, y avez pu faire quelque chose ; vous seule, le pourrez toujours… Et, puisqu’il en est ainsi, que vous importe ce que pensent les autres ? Vous êtes bien sûre, n’est-ce pas, que vos amis vous comprendront toujours.

— Ah ! ne me dites pas cela… Ne me dites pas que vos paroles n’y ont rien fait. Il me semble que vous me rejetez, que vous m’abandonnez, seule, toute seule avec les autres.

Elle s’était levée et se tenait devant lui, complètement dominée, une fois de plus, par les nécessités pressantes du moment. La répugnance qu’elle soupçonnait chez lui tout à l’heure, elle n’en avait plus l’idée ; qu’il le voulût ou non, il lui faudrait la voir, une bonne fois, telle qu’elle était, avant qu’elle partît.

Sa voix avait repris de la force, et elle le regarda gravement dans les yeux en continuant :

— Une fois… deux fois… vous m’avez offert une chance de m’évader de ma vie, et je l’ai refusée… refusée, parce que j’étais lâche. Ensuite j’ai vu mon erreur… j’ai vu que je ne pourrais jamais être heureuse avec ce qui m’avait satisfaite auparavant. Mais il était trop tard : vous m’aviez jugée… j’ai compris. Il était trop tard pour le bonheur… mais pas trop tard pour trouver une aide dans la pensée même de ce que j’avais manqué… C’est de cette pensée seule que j’ai vécu : ne me l’ôtez pas maintenant !… Même dans mes pires moments, cette pensée a été comme une petite lumière au milieu des ténèbres. Il y a des femmes qui sont assez fortes pour valoir quelque chose par elles-mêmes ; moi, j’avais besoin d’être soutenue par votre foi en moi. Sans vous, j’aurais peut-être pu résister à une grande tentation, mais les petites m’auraient abattue… Et puis je me rappelais… je me rappelais que vous m’aviez dit qu’une pareille vie ne pourrait jamais me satisfaire ; et je ne m’avouais pas sans honte qu’elle me satisfaisait… Voilà ce que vous avez fait pour moi… voilà ce dont je voulais vous remercier. Je voulais vous dire que je n’ai jamais oublié, et que j’ai essayé… essayé de toutes mes forces…

Elle s’interrompit brusquement. Ses pleurs coulaient de nouveau, et, en tirant son mouchoir, ses doigts touchèrent le paquet dissimulé dans les plis de son corsage. Une vive rougeur l’envahit, et les mots expirèrent sur ses lèvres. Puis elle leva les yeux sur ceux de Selden et poursuivit d’une voix altérée :

— J’ai essayé de toutes mes forces… mais la vie est difficile, et je suis un être absolument inutile. On peut à peine dire que j’aie une existence indépendante. Je n’étais tout juste qu’une vis ou un écrou dans la grande machine que j’appelais l’existence, et, quand je suis tombée de là, j’ai découvert que je n’étais d’aucun usage, nulle part ailleurs. Que faire lorsqu’on s’aperçoit qu’on ne peut s’adapter qu’à un seul trou ? Il faut ou bien y retourner, ou bien être jeté au rebut… et vous ne savez pas combien c’est dur !…

Ses lèvres esquissèrent un sourire : — elle était distraite par le souvenir capricieux des confidences qu’elle lui avait faites, deux années plus tôt, dans cette même pièce. Alors elle se proposait d’épouser Percy Gryce : quel était son plan aujourd’hui ?

Le sang avait paru sous la peau brune de Selden, mais son émotion ne se manifesta que par un redoublement de sérieux.

— Vous avez quelque chose à me dire… Vous voulez vous marier ? — dit-il brusquement.

Les yeux de Lily ne se troublèrent point, mais un regard d’étonnement, comme si elle se surprenait à s’interroger elle-même, se forma lentement dans leurs profondeurs. À la lumière de la question posée par Selden, elle s’était arrêtée pour se demander si sa décision avait été vraiment prise avant qu’elle entrât dans cette pièce.

— Vous m’avez toujours dit qu’il me faudrait en venir là tôt ou tard ! — fit-elle avec un faible sourire.

— Et vous en êtes là maintenant ?

— Il me faudra y venir bientôt. Mais il y a quelque chose d’autre que je dois faire d’abord. (Elle s’arrêta de nouveau, essayant de communiquer à sa voix la fermeté du sourire qu’elle avait retrouvé.) Il y a quelqu’un à qui il faut que je dise adieu. Oh ! pas à vous… nous sommes sûrs de nous revoir… mais à la Lily Bart que vous avez connue. Je l’ai gardée avec moi tout ce temps, mais maintenant nous allons nous séparer… et je vous l’ai ramenée, je vais la laisser ici… Quand je m’en irai, tout à l’heure, elle ne s’en ira pas avec moi. J’aimerai à penser qu’elle est restée avec vous : elle ne vous gênera pas, elle ne prendra pas de place.

Elle s’approcha de lui, et lui tendit la main, toujours souriante :

— Voulez-vous lui permettre de rester avec vous ? — demanda-t-elle.

Il saisit sa main, et elle sentit vibrer dans celle de Selden le sentiment qui n’était pas encore monté à ses lèvres.

— Lily… ne puis-je vous aider ? — s’écria-t-il.

Elle le regarda doucement :

— Vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit un jour ? que vous ne pouviez m’aider qu’en m’aimant ? Eh bien… vous m’avez aimée, un moment, et cela m’a aidé. Cela m’a toujours aidée. Mais ce moment est passé… C’est moi qui l’ai laissé passer. Et il faut continuer à vivre. Adieu.

Elle posa son autre main sur la sienne, et ils se regardèrent l’un l’autre avec une sorte de solennité, comme s’ils se trouvaient en présence de la mort. Quelque chose, en vérité, gisait mort entre eux : l’amour qu’elle avait tué en lui et qu’elle ne pouvait plus rappeler à la vie. Mais quelque chose vivait entre eux, et s’élançait en elle comme une flamme impérissable : c’était l’amour que l’amour de cet homme avait éveillé, la passion de son âme, à elle, pour la sienne, à lui.

À la lumière de cette flamme, tout le reste périssait et se détachait d’elle. Elle comprenait maintenant qu’elle ne pouvait pas s’en aller et laisser son ancien « moi » avec lui : ce « moi » en vérité devait continuer de vivre en compagnie de Selden, mais il devait continuer de lui appartenir, à elle.

Selden avait gardé sa main et continuait de scruter son visage avec un étrange pressentiment. Les circonstances extérieures s’étaient évanouies pour lui comme pour elle : il se sentait seulement en présence d’une de ces rares minutes qui soulèvent leurs voiles au passage.

— Lily, — dit-il à voix basse, — il ne faut pas parler ainsi. Je ne puis vous laisser partir sans savoir ce que vous avez l’intention de faire. Les choses peuvent changer… mais elles ne meurent pas. Vous ne pouvez jamais disparaître de ma vie.

Elle répondit à son regard avec des yeux illuminés.

— Non, — dit-elle, — je le vois maintenant. Soyons toujours amis. Alors je me sentirai en sûreté, quoi qu’il arrive…

— « Quoi qu’il arrive » ?… Que voulez-vous dire ? que va-t-il arriver ?

Elle se retourna lentement et marcha vers le foyer.

— Rien, pour l’instant… si ce n’est que j’ai très froid, et qu’avant de m’en aller je vous serai obligée de ranimer le feu.

Elle s’agenouilla sur le tapis, devant le foyer, tendant ses mains vers la braise. Étonné par le changement soudain de sa voix, il rassembla machinalement une poignée de bois dans le panier et la jeta sur le feu. Ce faisant, il remarqua la maigreur de ses mains contre la lueur montante des flammes. Il vit aussi, sous les lignes lâches de sa robe, comme les courbes de sa taille avaient fondu, comme les angles saillaient ; il se rappela longtemps, par la suite, comme les jeux rougeâtres de la flamme aiguisaient la dépression de ses narines, approfondissaient le noir des ombres qui des pommettes gagnaient les yeux. Elle resta là, agenouillée, quelques moments, en silence ; — un silence qu’il n’osait rompre. — Quand elle se leva, il crut voir qu’elle retirait quelque chose de son corsage et qu’elle le laissait tomber dans le feu ; mais à peine s’il remarqua le geste alors. Ses facultés semblaient en léthargie, et il tâtonnait encore à la recherche du mot qui romprait le sortilège.

Elle alla vers lui et posa les mains sur ses épaules.

— Adieu, — dit-elle.

Et, comme il se penchait vers elle, elle effleura de ses lèvres le front de Selden.