Chez les heureux du monde/20



XX


Il parut à Lily, quand la porte de Mrs. Peniston se fut refermée sur elle, qu’elle prenait définitivement congé de son existence ancienne. L’avenir s’étendait devant elle, nu et morne, comme la longue solitude de la Cinquième Avenue, et les occasions s’y montraient aussi rares que les cabs, traînant de-ci de-là, en quête de clients qui ne venaient pas. La complète analogie fut pourtant dérangée, comme elle gagnait l’allée latérale, par l’approche rapide d’un hansom qui, à sa vue, stoppa aussitôt.

Au-dessous du toit chargé de bagages, elle aperçut une main qui lui faisait des signaux ; un moment après, Mrs. Fisher, sautant à terre, l’enveloppait d’une étreinte fort démonstrative.

— Comment ! ma chère, vous êtes encore en ville ?… Quand je vous ai vue, l’autre jour, chez Sherry, je n’ai pas eu le temps de vous demander…

Elle s’interrompit, et ajouta, dans une explosion de franchise :

— La vérité, c’est que j’ai été horrible, Lily… et j’ai toujours voulu vous le dire depuis.

— Oh ! — protesta miss Bart en reculant hors de cette embrassade repentante.

Mais Mrs. Fisher continua, avec sa droiture coutumière :

— Écoutez, Lily, ne tournons pas autour du pot : la moitié des ennuis, dans ce monde, viennent de ce qu’on prétend qu’il n’y en a pas. Ce n’est pas ma manière, à moi, et tout ce que je peux dire, c’est que je suis honteuse d’avoir suivi le mouvement des autres femmes… Mais nous reparlerons de tout cela plus tard… Maintenant dites-moi où vous demeurez et quels sont vos plans. Je ne suppose pas que vous habitiez là, avec Grace Stepney ?… Et j’ai idée que vous ne devez pas trop savoir que devenir.

Dans l’humeur présente de Lily, il n’y avait pas moyen de résister à cet appel si sincèrement amical. Elle répondit avec un sourire :

— Je suis un peu perdue, en ce moment, mais Gerty Farish est encore en ville, et elle a la bonté de permettre que je lui tienne compagnie toutes les fois qu’elle a un moment de liberté.

Mrs. Fisher fit une légère grimace

— Hum !… c’est une joie tempérée… Oh ! je sais, Gerty est une perle, et nous vaut toutes ensemble… Mais, à la longue, vous vous êtes habituée à un assaisonnement un peu plus relevé, n’est-ce pas, chère ?… Et d’ailleurs je suppose qu’elle-même partira bientôt… Le premier août, dites-vous ?… Eh bien, voyons, vous ne pouvez passer votre été en ville ; mais de cela aussi nous reparlerons plus tard… En attendant, que diriez-vous de mettre quelques affaires dans une malle et de m’accompagner, ce soir, chez les Sam Gormer ?

Et, comme Lily semblait tout ahurie devant cette proposition subite, elle poursuivit, avec son rire aisé :

— Vous ne les connaissez pas, et ils ne vous connaissent pas ; mais cela n’a aucune espèce d’importance. Ils ont loué la maison des Van Alstyne à Roslyn, et j’ai carte blanche pour y amener mes amis : plus on est de fous, plus on rit !… Ils font vraiment les choses très bien, et il y aura, cette semaine, une série plutôt gaie.

Elle s’interrompit encore, frappée par un changement indéfinissable dans la physionomie de miss Bart.

— Oh ! je ne veux pas dire votre coterie à vous, vous savez : un groupe assez différent, mais très amusant tout de même… Le fait est que les Gormer se sont lancés dans une voie qui leur est propre : ce qu’ils veulent, c’est jouir de l’existence, et en jouir à leur manière. Ils ont essayé de l’autre genre pendant quelques mois, sous mon distingué patronage, et cela marchait étonnamment bien : ils avançaient beaucoup plus vite que les Bry, précisément parce qu’ils n’y tenaient pas autant ; mais, brusquement, ils ont décidé que tout cela les ennuyait, et que ce dont ils avaient besoin, c’était une foule au milieu de laquelle ils pourraient se sentir chez eux… C’est assez original de leur part, ne trouvez-vous pas ?… Mattie Gormer a encore des aspirations : les femmes en ont toujours ; mais elle est d’excellente composition. Et Sam ne veut pas qu’on l’ennuie. Tous deux aiment à être les personnes les plus importantes et les plus en vue, de sorte qu’ils ont inauguré une espèce de représentation continuelle, une sorte de Coney Island [1] mondain, où l’on accueille tous ceux qui font assez de bruit et qui ne se donnent pas des airs… Moi, je dois dire que je trouve cela très amusant : il y a des gens du clan artiste, vous savez, la jolie actrice du moment, et ainsi de suite… Cette semaine, par exemple, ils ont Audrey Anstell, qui a remporté un tel succès, le printemps dernier, dans les Épaules de Paule, et Morpeth… il fait le portrait de Mattie Gormer… et les Dick Bellinger, et Kate Corby… bref, tous ceux qui ont de l’entrain et font du tapage… Allons, ne restez pas là le nez en l’air, ma chère : cela vaudra toujours mieux qu’un dimanche brûlant en ville, et vous trouverez des gens intelligents aussi bien que des gens bruyants : Morpeth, qui admire énormément Mattie, amène toujours un ou deux camarades.

Mrs. Fisher entraîna Lily vers le hansom, avec une autorité amicale :

— Grimpez, c’est cela, vous êtes gentille… Je vais vous conduire à votre hôtel, où vous ferez emballer vos affaires ; puis nous irons prendre le thé, et nos femmes de chambre nous rejoindront à la gare.

Oui, cela valait beaucoup mieux qu’un dimanche brûlant en ville : Lily ne pouvait plus en douter tandis que, se reposant à l’ombre de la véranda feuillue, elle regardait du côté de la mer à travers une pelouse pittoresquement tachetée de dames en robes de dentelle et d’hommes en costumes de tennis.

L’immense maison des Van Alstyne et toutes ses dépendances étaient bondées de gens invités par les Gormer à venir là du samedi au lundi, et qui, à cette heure, par cette radieuse matinée de dimanche, se dispersaient dans le parc, en quête des distractions variées que l’endroit pouvait offrir, — distractions allant des terrains de tennis aux galeries de tir, du bridge et du whisky, pour l’intérieur, aux automobiles et canots à vapeur, pour le dehors. Lily avait la sensation bizarre d’avoir été ramassée dans la foule aussi négligemment qu’un voyageur est cueilli par un train express. La blonde et joyeuse Mrs. Gormer aurait pu figurer le chef de train, assignant avec calme leur place à tous les envahisseurs, tandis que Carry Fisher représentait l’employé qui case leur valise, distribue les tickets pour le wagon-restaurant et annonce l’approche des stations. Le train cependant avait à peine ralenti son allure ; la vie continuait de siffler avec le vacarme assourdissant d’une locomotive, tandis qu’un voyageur au moins avait trouvé un salutaire refuge contre le tumulte de ses propres pensées.

Le milieu des Gormer représentait un faubourg mondain que Lily avait toujours dédaigneusement évité ; mais, maintenant qu’elle s’y trouvait, elle n’y voyait qu’une copie, style flamboyant, de son propre monde, une caricature se rapprochant de l’original comme au théâtre une pièce mondaine se rapproche des mœurs de salon. Les gens qui l’entouraient faisaient les mêmes choses que les Trenor, les Van Osburgh et les Dorset : la différence résidait dans une centaine de nuances d’aspect et de manières, depuis la coupe du gilet de ces messieurs jusqu’à l’inflexion de la voix de ces dames. Tout était d’une clé plus élevée, et il y avait plus de chaque chose : plus de bruit, plus de couleurs, plus de champagne, plus de familiarité, — mais aussi plus de naturel, moins de rivalités, et plus d’aptitude à jouir de tout.

L’arrivée de miss Bart avait été accueillie avec une affabilité dénuée de critique qui tout d’abord irrita son orgueil, puis la ramena au sens aigu de sa propre situation, de la place que pour le moment il lui fallait accepter dans la vie et dont elle devait profiter le mieux possible. Tous ces gens connaissaient son histoire ; sa première longue conversation avec Carry Fisher ne lui avait laissé aucun doute à ce sujet : elle était marquée publiquement comme l’héroïne d’un épisode singulier ; — mais, au lieu de s’écarter d’elle comme l’avaient fait ses amies, ils la recevaient sans examen dans la promiscuité de leur existence facile. Ils avalaient son passé aussi aisément que celui de miss Anstell, et sans faire de différence apparente entre les grosseurs des bouchées : tout ce qu’ils demandaient, c’était, qu’elle contribuât — à sa façon, car ils admettaient la diversité des dons — à l’amusement général autant que cette gracieuse actrice, dont les talents, en dehors de la scène, étaient des plus variés.

Lily sentit tout de suite que la moindre tendance à se montrer hautaine, à établir les différences et les distinctions, serait fatale à son séjour dans le clan des Gormer. Être acceptée dans de telles conditions et dans un tel monde, c’était déjà assez dur pour ce qu’il lui restait de fierté ; elle se rendait compte, avec un frisson de mépris pour elle-même, qu’après tout il serait plus dur encore d’en être exclue. Car, presque aussitôt, elle avait ressenti le charme insidieux de rentrer dans une vie où toutes les difficultés matérielles étaient aplanies. Le passage brusque d’un hôtel étouffant, dans une ville poussiéreuse et déserte, à l’espace et au luxe d’une grande maison de campagne éventée par la brise de mer, avait produit un état de lassitude morale assez agréable après la tension nerveuse et l’inconfort physique de ces dernières semaines. Pour le moment, il fallait s’abandonner au rafraîchissement dont ses sens avaient besoin : après cela, elle examinerait de nouveau sa situation, et prendrait conseil de sa dignité. Le plaisir qu’elle éprouvait de ce cadre était à vrai dire modéré par la déplaisante considération qu’elle acceptait l’hospitalité et recherchait l’approbation de gens qu’elle avait dédaignés dans d’autres conditions. Mais elle devenait moins sensible à ces choses : un dur vernis d’indifférence se formait rapidement sur ses délicatesses et ses susceptibilités, et chaque concession à la nécessité ne faisait que durcir la surface un peu plus.

Le lundi, quand la société se débanda avec de bruyants adieux, le retour en ville donna encore plus de relief aux charmes de l’existence qu’elle quittait. Les autres invités se dispersaient pour reprendre la même vie dans un décor différent : les uns à Newport, d’autres à Bar Harbour, d’autres encore dans la rusticité factice d’un camp aux Adirondack. Même Gerty Farish, qui accueillit le retour de Lily avec une tendre sollicitude, se préparait à rejoindre bientôt la tante auprès de qui elle passait ses étés au bord du lac George : il n’y avait que Lily qui demeurât sans aucun plan ni projet, échouée, par l’effet d’un remous, hors du grand courant de plaisir. Mais Carry Fisher, qui avait insisté pour qu’elle s’installât dans sa propre maison, où elle-même devait percher, un jour ou deux, en allant au camp des Bry, vint à la rescousse avec une suggestion nouvelle :

— Écoutez, Lily, je vais vous dire ce qu’il en est : je voudrais que vous prissiez ma place auprès de Mattie Gormer, cet été. Ils emmènent un groupe d’amis dans l’Alaska, le mois prochain, dans leur wagon particulier, et Mattie, qui est la femme la plus paresseuse du monde, désire que j’aille avec eux pour la soulager de l’ennui de tout organiser ; mais les Bry me réclament aussi… Oh ! oui, nous sommes réconciliés : je ne vous l’avais pas dit ?… et, à parler franchement, quoique je préfère les Gormer, il y a plus de profit pour moi à être avec les Bry… Le fait est qu’ils veulent essayer Newport, cet été, et, si je parviens à leur procurer un succès là… eh bien, eux feront en sorte que ce soit un succès pour moi… (Mrs. Fisher frappa dans ses mains avec enthousiasme.) Savez-vous, Lily ? plus j’y pense, et plus je crois mon idée bonne… aussi bien pour vous que pour moi… Les Gormer sont tous les deux absolument toqués de vous, et ce voyage en Alaska est justement ce que je souhaiterais pour vous dans ce moment-ci.

Miss Bart leva sur elle un regard pénétrant :

— Pour m’écarter du chemin de mes amis, voulez-vous dire ? fit-elle tranquillement.

Et Mrs Fisher répondit, avec un baiser de protestation :

— Pour empêcher qu’ils ne vous voient jusqu’à ce qu’ils reconnaissent combien vous leur manquez.


Miss Bart accompagna les Gormer en Alaska ; et cette expédition, si elle ne produisit pas l’effet escompté par son amie, eut du moins cet avantage négatif de l’arracher au centre brûlant de la critique et de la discussion. Gerty Farish s’était opposée à ce projet avec toute l’énergie de sa nature quelque peu inarticulée. Elle avait même offert de sacrifier sa visite au lac George, et de demeurer en ville avec miss Bart, si celle-ci voulait renoncer au voyage. Mais Lily pouvait déguiser sa réelle répugnance pour le projet sous une raison suffisamment valide :

— Chère innocente, ne voyez-vous pas que Carry a tout à fait raison, et qu’il faut que je reprenne ma vie habituelle, et que je me montre le plus possible avec du monde ? Si mes anciens amis préfèrent ajouter foi à des mensonges en ce qui me concerne, il faut bien que je m’en fasse de nouveaux, voilà tout ; et, vous le savez, les mendiants n’ont pas le choix… Non pas que Mattie Gormer me déplaise ; je l’aime assez, au contraire : elle est bonne, franche et sans prétentions ; et vous supposez bien que je lui suis profondément reconnaissante de m’avoir accueillie à un moment, où, vous avez pu le voir vous-même, ma propre famille s’est unanimement lavée les mains de mon avenir ?

Gerty secoua la tête, sans rien dire, mais nullement convaincue. Elle sentait, non seulement que Lily se dépréciait en profitant d’une intimité qu’elle n’eût jamais cultivée de son plein gré, mais encore qu’en s’abandonnant de nouveau à son ancien mode d’existence elle rejetait la dernière chance qui lui restât de s’en échapper jamais. Gerty n’avait qu’une conception obscure de l’épreuve que Lily avait subie ; mais le résultat en était comme un titre durable à sa pitié, depuis la nuit mémorable où elle avait immolé son espoir secret à l’infortune de son amie. Pour des caractères comme celui de Gerty, un tel sacrifice confère à la personne en faveur de qui on l’a fait une sorte de droit moral : ayant aidé Lily une fois, il lui fallait continuer de l’aider ; et, pour l’aider, elle avait besoin de croire en elle, car la foi est le grand ressort des natures de cet ordre. Mais, même si miss Bart, après avoir repris goût aux agréments de la vie, avait pu retourner à l’aridité de New-York, en août, sans autre adoucissement que la présence de la pauvre Gerty, son expérience mondaine lui eût déconseillé cet acte d’abnégation. Elle savait que Carry Fisher avait raison, qu’une absence opportune serait peut-être le premier pas vers la réhabilitation, et qu’en tout cas s’attarder en ville hors de saison était un fatal aveu de défaite.


De ce voyage tumultueux des Gormer à travers le continent natal elle revint avec une vue modifiée de la situation. L’habitude reprise du luxe — le réveil quotidien avec l’absence de soucis garantie et la présence des aises matérielles — tout cela émoussa graduellement son estime de ces biens-là, et ne la laissa que plus consciente du vide qu’ils ne pouvaient remplir. Le bon naturel sans discernement de Mattie Gormer, et la sociabilité de hasard de ses amis, qui traitaient Lily absolument comme ils se traitaient entre eux, — tous ces indices caractéristiques d’une différence foncière commençaient à user son endurance ; et, plus elle voyait à critiquer dans ses compagnons, moins elle se sentait justifiée de les mettre à profit. Le désir intense de retrouver son ancien milieu devint une idée fixe ; mais ce propos de plus en plus ferme était accompagné de l’inévitable idée que, pour réussir, elle devait imposer de nouvelles concessions à son orgueil. Ces concessions, pour le moment, avaient l’inconvénient de l’obliger à se raccrocher à ses hôtes après leur retour de l’Alaska. Si peu qu’elle fût dans le ton de leur milieu, son incomparable souplesse mondaine, sa longue habitude de s’adapter à autrui sans permettre que sa propre ligne en fût altérée, son habile maniement de tous les instruments polis de son métier, lui avaient conquis une place importante dans la coterie des Gormer. Si leur bruyante hilarité ne pouvait jamais être la sienne, elle donnait une note d’élégance aisée qui avait plus de valeur pour Mattie Gormer que les passages plus tapageurs de l’orchestre. Sam Gormer et ses camarades les plus intimes avaient à vrai dire un peu peur d’elle ; mais la cour de Mattie, et Paul Morpeth en tête, faisaient sentir à Lily qu’ils prisaient en elle les qualités mêmes qui leur manquaient le plus visiblement. Morpeth, dont l’indolence mondaine était aussi grande que l’activité artistique, avait beau s’abandonner au courant facile de l’existence des Gormer, où les petites exigences de la politesse étaient inconnues ou ignorées, et où un homme pouvait oublier une invitation ou s’y rendre en veston d’atelier et en pantoufles, il conservait néanmoins son sentiment des différences, et il était sensible à des grâces qu’il n’avait pas le temps de cultiver. Durant les répétitions des tableaux vivants chez les Bry, il avait été très vivement frappé par les facultés plastiques de Lily : — « Pas la figure : trop maîtresse d’elle-même pour être expressive ; mais le reste !… Dieu, quel modèle elle ferait ! » — et, quoique son horreur du monde dans lequel il l’avait vue fût trop profonde pour qu’il songeât à l’y aller chercher, il appréciait vivement le privilège de l’avoir là, pour la regarder et l’écouter, tandis qu’il flânait dans le salon en désordre de Mattie Gormer.

Lily avait ainsi formé, dans le brouhaha de son entourage, un petit noyau de relations amicales qui sauvait un peu pour elle ce qu’il y avait de trop cynique à demeurer avec les Gormer après leur retour. Elle n’était pas non plus sans de pâles reflets de son propre monde, surtout depuis que la fin de la saison de Newport avait dirigé une fois de plus le courant mondain vers Long-Island. Kate Corby, qui était, par goût, aussi large dans le choix de ses relations que Carry Fisher par nécessité, venait rendre visite de temps en temps aux Gormer, où, après un moment de surprise, elle en vint à considérer presque trop la présence de Lily comme naturelle. Mrs. Fisher, elle aussi, faisait de fréquentes apparitions dans le voisinage, et venait communiquer le résultat de ses expériences et apporter à Lily ce qu’elle appelait le dernier bulletin du bureau météorologique ; et celle-ci, qui n’avait pourtant jamais provoqué ses confidences, pouvait néanmoins causer avec elle plus librement qu’avec Gerty Farish, en présence de laquelle il était impossible d’admettre même l’existence de beaucoup de choses que Mrs. Fisher tenait facilement pour accordées.

Aussi bien Mrs. Fisher n’avait pas de curiosité gênante. Elle ne désirait pas pénétrer trop avant dans la situation de Lily, mais tout simplement l’examiner du dehors, et tirer ses conclusions en conséquence ; et ces conclusions, à la fin d’une causerie confidentielle, elle les résuma pour son amie dans cette remarque succincte :

— Il faut vous marier le plus tôt possible.

Lily fit entendre un faible rire : pour une fois, Mrs. Fisher manquait d’originalité.

— Allez-vous, comme Gerty Farish, me recommander l’infaillible panacée de « l’amour d’un brave homme » ?

— Non… Je ne crois pas que ni l’un ni l’autre de mes candidats répondrait à cette définition, — dit Mrs. Fisher après avoir réfléchi un instant.

— « Ni l’un ni l’autre » !… Y en a-t-il vraiment deux ?

— Je devrais peut-être dire : « un et demi», pour le moment…

Miss Bart s’amusait de plus en plus.

— Toutes choses égales d’ailleurs, je crois que je préférerais un demi-mari… Qui est-ce ?

— Ne jetez pas les hauts cris avant d’avoir entendu mes raisons… George Dorset.

— Oh ! — murmura Lily, d’un ton de reproche.

Mais Mrs. Fisher continua, sans se laisser émouvoir :

— Eh bien, pourquoi pas ? ils ont eu quelques semaines de lune de miel, tout de suite après leur retour d’Europe, mais tout va mal de nouveau. La conduite de Bertha est plus que jamais celle d’une folle, et la crédulité de George est presque épuisée. Ils sont dans leur maison de campagne, près d’ici, vous savez, et j’ai passé la journée de dimanche dernier chez eux. C’était lugubre comme société : personne d’autre que le pauvre Neddy Silverton, qui a l’air d’un galérien… Dire qu’on prétendait que je rendais ce pauvre garçon malheureux !… Et, après déjeuner, George m’a emmenée faire une longue promenade, et m’a dit que cela ne pouvait pas durer…

Miss Bart eut un geste de dénégation :

— Allons donc ! cela durera toujours : Bertha saura toujours comment le faire revenir quand elle aura besoin de lui.

Mrs. Fisher continuait à l’observer d’un regard sondeur :

— Pas s’il a quelqu’un vers qui se tourner ! Oui… voilà la vérité ; le pauvre être ne peut vivre tout seul… Et je me rappelle quel bon garçon c’était, plein de vie et d’enthousiasme.

Elle s’arrêta, puis reprit, détournant son regard de celui de Lily :

— Il ne resterait pas dix minutes avec elle, s’il savait…

— S’il savait ?… — répéta miss Bart.

— Ce que vous, par exemple, devez savoir… avec les occasions que vous avez eues ! — S’il avait la preuve positive, je veux dire…

Lily l’interrompit avec une vive rougeur de mécontentement :

— Je vous en prie, laissons ce sujet, Carry : il m’est trop odieux.

Et, pour distraire l’attention de sa compagne, elle ajouta, essayant de la légèreté :

— Et votre second candidat ? Il ne faudrait pas l’oublier.

Mrs. Fisher fit écho à son rire.

— Je me demande si vous crierez aussi fort… Sim Rosedale !…

Miss Bart ne cria pas : elle demeura silencieuse et regarda pensivement son amie. Cette suggestion, à vrai dire, n’était que l’expression d’une possibilité qui lui était plus d’une fois revenue à l’esprit pendant ces dernières semaines. Au bout d’une minute, elle dit négligemment :

— M. Rosedale veut une femme qui puisse l’établir dans le sein des Van Osburgh et des Trenor.

Mrs. Fisher la rattrapa vivement.

— Et vous, vous le pourriez… avec son argent !… Ne voyez-vous pas comme ce serait bien pour tous les deux ?

— Je ne vois aucun moyen de le lui faire voir ! — répliqua Lily, avec un rire destiné à écarter ce sujet.

Mais, en réalité, elle y songeait longtemps encore après le départ de Mrs. Fisher. Elle avait peu vu Rosedale depuis qu’elle avait été annexée par les Gormer, car il était toujours résolument déterminé à pénétrer dans l’intimité du paradis dont elle était maintenant exclue ; mais, une ou deux fois, n’ayant rien de mieux, il était venu passer le dimanche, et alors il ne lui avait laissé aucun doute sur sa manière d’envisager la situation. Il l’admirait plus que jamais, cela était d’une évidence offensante : car, dans le cercle des Gormer, où il s’épanouissait comme dans son élément natal, il n’y avait pas de conventions embarrassantes pour arrêter la pleine expression de son approbation. Mais c’était dans la qualité de son admiration qu’elle discernait sa subtile estimation du cas qu’elle présentait. Il se plaisait à laisser voir aux Gormer qu’il avait connu « miss Lily » — elle était maintenant « miss Lily » pour lui — avant qu’ils eussent la moindre existence mondaine ; il se plaisait plus particulièrement à faire sentir à Paul Morpeth la distance à laquelle remontait leur intimité. Mais ce n’était là qu’un épisode, il le donnait à entendre, une ride à la surface d’un puissant et rapide courant mondain, l’espèce de détente qu’un homme accaparé par de vastes intérêts et des préoccupations multiples se permet dans ses heures de loisir.

La nécessité d’accepter cette vue de leurs relations passées, et d’y répondre sur ce ton de plaisanterie qui était d’usage parmi ses nouveaux amis, humiliait profondément Lily. Mais moins que jamais elle n’osait se disputer avec Rosedale. Elle soupçonnait que son refus comptait parmi les plus inoubliables des camouflets qu’il eût essuyés, et le fait qu’il savait quelque chose de sa malheureuse transaction avec Trenor, et que sûrement il l’interprétait de la façon la plus basse, semblait la mettre irrémédiablement à sa merci. Pourtant la suggestion de Carry Fisher avait fait vibrer en elle une nouvelle espérance. Quelle que fût son antipathie pour Rosedale, Lily ne le méprisait plus absolument. Car il atteignait peu à peu son objet dans la vie, et, aux yeux de Lily, cela était moins méprisable que de le manquer.

Avec la persévérance lente et inaltérable qu’elle avait toujours sentie en lui, il se frayait un chemin à travers la masse dense des antagonismes mondains. Déjà sa fortune, et l’usage magistral qu’il en faisait, lui donnaient une enviable prédominance dans le monde des affaires, et créaient à Wall Street des obligations que seule la Cinquième Avenue pouvait acquitter. En vertu de ces titres, son nom commençait à figurer dans des comités municipaux et dans des œuvres de charité ; il paraissait dans les banquets offerts à des étrangers de distinction, et sa candidature à un des clubs élégants était discutée avec une opposition faiblissante. On l’avait vu, une ou deux fois, à des dîners chez les Trenor, et il avait appris à parler des grandes « tueries » Van Osburgh avec la note juste de dédain.

Tout ce dont il avait besoin maintenant, c’était une femme dont les accointances lui abrégeraient les dernières et ennuyeuses étapes de son ascension. C’était avec cet objet en vue qu’un an plus tôt il avait fixé ses affections sur miss Bart ; mais, dans l’intervalle, il s’était rapproché du but, tandis qu’elle avait perdu le pouvoir de lui raccourcir le chemin.

Tout cela, elle le vit avec la lucidité qu’elle avait toujours dans ses heures de découragement. C’était le succès qui l’éblouissait ; elle se rendait compte assez nettement des faits dans le crépuscule de la défaite. Et ce crépuscule, comme elle cherchait maintenant à le percer, s’éclairait graduellement d’une faible lueur rassurante. Sous les motifs utilitaires de la cour que lui faisait Rosedale, elle avait clairement senti la chaleur d’une inclination personnelle. Elle ne l’aurait pas détesté si cordialement si elle n’avait pas su qu’il avait l’audace de l’admirer. Mais alors, si la passion persistait, maintenant que l’autre motif avait cessé de la soutenir ?…

Elle n’avait jamais même essayé de lui plaire. Il avait été attiré vers elle en dépit du dédain qu’elle lui montrait. Si maintenant elle se plaisait à exercer un pouvoir qui, même à l’état passif, s’était fait sentir si fortement ?… Si elle se faisait épouser par amour, maintenant qu’il n’avait plus d’autre raison de l’épouser ?



  1. Quelque chose, à New-York, comme une « foire de Neuilly » permanente.