Chez les heureux du monde/1

La Revue de Paris (p. 222-236).
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CHEZ

LES HEUREUX DU MONDE[1]


I


Selden s’arrêta surpris. Dans la bousculade de l’après-midi, à la Grande Station Centrale, ses yeux venaient de rencontrer le visage reposant de miss Lily Bart.

C’était un lundi, au début de septembre : le jeune avocat retournait à sa besogne après une rapide fugue à la campagne ; mais que pouvait faire miss Bart en ville, à cette époque de l’année ? Si elle avait eu l’air de prendre un train, il aurait pu en déduire qu’il l’avait surprise à son passage entre deux des maisons de campagne qui se disputaient sa présence après la fin de la saison de Newport ; mais son apparence indécise le rendait perplexe. Elle se tenait en dehors de la foule, qu’elle laissait s’écouler vers le quai ou vers la rue, avec une mine irrésolue qui — Selden le soupçonnait — pouvait masquer un projet très défini. Tout de suite il lui vint à l’esprit qu’elle attendait quelqu’un ; pourtant il ne se rendait pas bien compte pourquoi cette idée l’avait saisi. Il n’y avait rien de changé en Lily Bart ; mais quoi ! il ne la revoyait jamais sans un petit sursaut d’intérêt : elle avait le don de toujours susciter la réflexion ; ses actes les plus simples semblaient le résultat d’intentions qui allaient loin.

Un mouvement de curiosité le fit se détourner du chemin qui menait à la sortie ; il dépassa miss Bart en flânant. Il savait que si elle ne désirait pas être vue, elle trouverait moyen de l’éviter ; et la pensée de mettre son habileté à l’épreuve le divertissait.

— Monsieur Selden !… quel heureux hasard !

Elle vint au-devant de lui, souriante, presque empressée, résolue à l’arrêter. Une ou deux personnes, en les frôlant, s’attardèrent à regarder : car la tournure de miss Bart était capable de retenir même le voyageur de banlieue se précipitant vers son dernier train.

Selden ne l’avait jamais vue plus rayonnante. Sa tête animée, se détachant sur les tons obscurs de la foule, était plus en relief que dans une salle de bal : sous le chapeau sombre et le voile, elle retrouvait le teint de jeune fille, pur et lisse, qu’elle commençait à perdre après onze années de veilles et de danse ininterrompue… Y avait-il vraiment onze années, Selden en était à se le demander, et avait-elle vraiment atteint le vingt-neuvième jour de naissance que ses rivales lui prêtaient ?

— Quelle chance ! — reprit-elle. — Comme c’est gentil à vous de venir à mon secours !

Il répondit joyeusement qu’il n’avait pas été mis au monde pour autre chose, et lui demanda quel genre de secours il pouvait lui apporter.

— Oh ! tout ce que vous voudrez… jusqu’à vous asseoir sur un banc et bavarder avec moi… On « cause » bien un cotillon : pourquoi ne pas « causer » l’intervalle de deux trains ? Il ne fait pas plus chaud ici que dans les salons de Mrs. Van Osburgh… et les femmes n’y sont guère plus laides.

Elle s’interrompit en riant, expliqua qu’elle arrivait de Tuxedo, qu’elle allait chez les Gus Trenor, à Bellomont, et qu’elle avait manqué le train de trois heures quinze pour Rhinebeck.

— Et il n’y en a pas d’autre avant cinq heures et demie. (Elle consulta la petite montre en pierreries cachée dans ses dentelles.) Juste deux heures à attendre. Et je ne sais que devenir. Ma femme de chambre est arrivée ce matin pour faire des courses et devait partir à une heure pour Bellomont ; la maison de ma tante est fermée et je ne connais pas une âme en ville. (Elle jeta sur la gare un coup d’œil plaintif.) Après tout, il fait plus chaud que chez Mrs. Van Osburgh. Si vous avez du temps à perdre, emmenez-moi donc quelque part respirer un peu.

Il déclara qu’il était entièrement à sa disposition : l’aventure lui paraissait plaisante. Comme spectateur il avait toujours apprécié Lily Bart. Et son genre de vie le tenait si éloigné du cercle où elle se mouvait que cela l’amusait d’être entraîné pour un instant dans l’intimité subite que sa proposition impliquait.

— Allons-nous chez Sherry prendre une tasse de thé ?

Elle eut un sourire d’assentiment, puis elle fit une légère grimace :

— Tant de gens viennent en ville, le lundi !… on est sûr de rencontrer une quantité de raseurs… Je suis vieille comme les rues, c’est vrai, et cela ne devrait pas tirer à conséquence ; mais si, moi, je suis assez vieille, vous ne l’êtes pas, — objecta-t-elle gaiement. — Je meurs d’envie de prendre du thé… mais n’y a-t-il pas un endroit plus tranquille ?

Il lui rendit son sourire qui se posait sur lui allègrement. Ses réserves l’intéressaient presque autant que ses imprudences : il était si persuadé que les unes et les autres faisaient partie d’un même plan soigneusement élaboré ! En jugeant miss Bart, il avait toujours eu recours à l’argument des causes finales.

— Les ressources de New-York sont assez maigres ! dit-il. Mais je vais d’abord chercher un hansom, puis nous inventerons quelque chose.

Il la conduisit à travers la foule des petites gens de retour de congé ; ils dépassèrent des filles au teint blême, coiffées de chapeaux absurdes, et des femmes à poitrines plates qui se battaient avec des paquets et des éventails en feuille de palmier. Était-il possible qu’elle fût de la même race ? L’apparence terne et mal dégrossie de cette moyenne humanité féminine fit sentir à Selden quel haut échelon elle occupait dans l’échelle des êtres.

Une courte averse avait refroidi l’atmosphère, et la fraîcheur des nuages était encore suspendue sur la rue humide.

— C’est délicieux ! Marchons un peu, — dit-elle en sortant de la gare.

Ils tournèrent dans l’avenue Madison et flânèrent en se dirigeant vers le nord. Comme elle allait à ses côtés, d’un pas léger et allongé, Selden devint conscient du plaisir sensuel que lui donnaient son voisinage, le modelé de sa petite oreille, la sinueuse vague montante de ses cheveux — l’art ajoutait-il tant soit peu à leur éclat ? — et la ligne épaisse des cils noirs et droits. Tout en elle était à la fois vigoureux et exquis, à la fois fort et fin. Il avait l’intuition confuse qu’elle avait dû coûter beaucoup à créer, qu’un grand nombre d’êtres incolores et laids avaient de quelque mystérieuse façon été sacrifiés à la produire. Il n’ignorait pas que les qualités par où elle se distinguait de la masse de son sexe étaient surtout de surface : — comme si un émail rare et délicat avait été appliqué sur une argile commune… Et pourtant l’image ne le satisfaisait pas, car une substance grossière ne supporte pas un haut degré de fini : ne se pouvait-il faire que la matière fût précieuse, mais que les circonstances lui eussent donné une forme futile ?

Quant il en fut arrivé à ce point dans ses réflexions, le soleil reparut, et l’ombrelle ouverte vint contrarier son plaisir. Un moment après, miss Bart s’arrêta en soupirant.

— Ah ! Dieu, que j’ai chaud et que j’ai soif ! Quel endroit hideux que New-York ! (Elle parcourut d’un regard désespéré la chaussée lugubre.) D’autres villes revêtent leurs plus beaux habits en été, mais New-York a l’air assise en manches de chemise. (Ses yeux errèrent au fond d’une rue latérale.) Quelqu’un a eu la charité de planter quelques arbres de ce côté : allons à l’ombre.

— Je suis content que ma rue ait votre approbation ! — dit Selden quand ils eurent tourné le coin.

— Votre rue ?… Vous demeurez ici ?

Elle regarda avec intérêt le devant des maisons neuves, en brique et pierre à chaux, décorées de motifs fantasques pour obéir au goût américain de la nouveauté, mais fraîches et accueillantes avec leurs stores et leurs jardinières fleuries.

— Ah ! oui… c’est cela : le Benedick… Quelle charmante construction ! Je ne crois pas l’avoir encore vue. (Elle examinait la maison de rapport qui, de l’autre côté de la rue, élevait son porche de marbre et sa façade pseudo-xviiie siècle.) Quelles sont vos fenêtres ? Celles avec les stores baissés ?

— Au dernier étage, oui.

— Et ce gentil petit balcon est à vous ? Comme il doit faire frais là-haut !

Il hésita, un instant :

— Venez-y voir ! — suggéra-t-il. — Je puis vous donner une tasse de thé en un rien de temps… et vous ne rencontrerez pas de raseurs.

Son visage se colora, — elle n’avait pas encore perdu l’art de rougir au bon moment, — mais elle accepta la proposition aussi légèrement qu’elle était faite.

— Pourquoi pas ? C’est trop tentant… je cours le risque ! déclara-t-elle.

— Oh ! je ne suis pas dangereux, — fit-il sur le même ton.

À la vérité, elle ne lui avait jamais tant plu qu’en cette minute. Il savait qu’elle avait accepté sans arrière-pensée : il n’avait pas la prétention d’entrer en ligne de compte dans ses calculs ; il y avait pour lui une surprise bienfaisante, ou presque, dans la spontanéité de son consentement.

Sur le seuil, il s’arrêta, un instant, cherchant sa clef.

— Il n’y a personne ici, mais j’ai un domestique qui est censé venir le matin, et il se peut qu’il ait sorti ce qu’il faut pour le thé et qu’il se soit procuré quelque gâteau.

Il l’introduisit dans une antichambre étroite, ornée de vieilles gravures. Elle remarqua les lettres et les cartes entassées sur la table, parmi les gants et les cannes. Puis elle se trouva dans une petite bibliothèque, sombre mais riante, avec ses murs tapissés de livres, une carpette orientale, aux nuances agréablement passées, un bureau encombré, et, comme il l’avait prédit, un plateau à thé sur une table basse, auprès de la fenêtre… Une brise s’était levée, agitant les rideaux de mousseline ; elle apportait de la jardinière posée sur le balcon une fraîche senteur de réséda et de pétunia.

Lily se laissa choir avec un soupir dans un des fauteuils de cuir usé.

— Quel délice d’avoir un endroit comme cela tout à soi ! Quelle lamentable chose que d’être une femme !

Elle s’abandonnait à toutes les voluptés du spleen.

Selden farfouillait dans une armoire, à la recherche du gâteau.

— On trouve cependant des femmes, — dit-il, — qui ont adopté le régime privilégié du petit appartement.

— Oui, des gouvernantes… ou des veuves. Mais pas des jeunes filles… pas de pauvres misérables jeunes filles à marier !

— Moi, je connais même une jeune fille qui a un petit appartement.

Elle sursauta :

— Vrai ?

— Mais oui ! — répliqua-t-il, sortant de l’armoire avec le gâteau en question.

— Oh ! je sais… vous voulez dire Gerty Farish. (Elle eut un sourire peu bienveillant.) Mais j’ai dit : « à marier… » Et puis elle vit dans un horrible petit trou, elle n’a pas de femme de chambre, et elle mange des choses si étranges ! Sa cuisinière lave le linge, et la nourriture a le goût de savon… Je détesterais cela, vous savez.

— Vous ne devriez pas dîner avec elle les jours de blanchissage, — dit Selden, découpant le gâteau.

Et de rire, tous les deux. Il s’agenouilla près de la table et alluma la lampe sous la bouilloire, tandis qu’elle mettait dans la petite théière en faïence verte la dose de thé nécessaire. Il observait sa main, polie comme un morceau de vieil ivoire, avec ses ongles roses et frêles, et le bracelet de saphir qui lui glissait sur le poignet : il sentit combien il était ironique de lui suggérer, à elle, une vie comme celle que sa cousine, à lui, Gertrude Farish, avait choisie. Elle était si évidemment la victime de la civilisation qui l’avait produite que les anneaux de son bracelet avaient l’air de menottes l’enchaînant à son destin.

Elle parut lire sa pensée :

— C’est très vilain à moi d’avoir ainsi parlé de Gerty. — dit-elle avec une componction charmante. — J’ai oublié qu’elle était votre cousine. Mais, vous savez, nous sommes si différentes !… elle aime à être bonne, et moi, j’aime à être heureuse… Et puis, elle est libre et je ne le suis pas… Si je l’étais, je ne dis pas que je ne parviendrais pas à être heureuse même dans son petit appartement. Cela doit être une joie sans mélange que de disposer ses meubles selon son goût, et de donner toutes les horreurs au chiffonnier. Si je pouvais seulement refaire le salon de ma tante, je suis sûre que je serais une meilleure femme.

— Est-il vraiment si mal, ce salon ? — demanda Selden d’un ton compatissant.

Elle lui sourit par-dessus la théière, qu’elle tenait levée, prête à être remplie.

— Cela prouve que vous y venez rarement… Pourquoi ne venez-vous pas plus souvent ?

— Quand je viens, ce n’est pas pour regarder les meubles de Mrs. Peniston.

— Allons donc ! — fit-elle. — Vous ne venez jamais… et pourtant, quand nous nous rencontrons, nous nous entendons si bien !

— Peut-être, — s’empressa-t-il de riposter, — est-ce la raison. Je crains de ne pas avoir de crème… accepterez-vous une tranche de citron, à la place ?

— Je le préfère. (Elle attendit jusqu’à ce qu’il eût coupé le citron et qu’il en eût déposé une mince rondelle dans sa tasse.) Mais ce n’est pas la vraie raison, — insista-t-elle.

— La raison de quoi ?

— De ce que vous ne venez jamais. (Elle se pencha en avant, avec une ombre de perplexité dans ses yeux d’enchanteresse.) Je voudrais tant savoir, je voudrais tant vous comprendre !… Naturellement, je sais qu’il y a des hommes à qui je ne plais pas… cela se voit tout de suite. Et il y en a d’autres qui ont peur de moi : ils s’imaginent que je désire les épouser. (Elle lui sourit franchement.) Mais je ne crois pas vous déplaire… et vous ne pouvez pas vous imaginer que je désire vous épouser.

— Non… cela, je vous en absous !

— Eh bien, alors ?…

Il avait porté sa tasse près de la cheminée ; il se tenait appuyé au manteau, et regardait miss Bart avec un air de nonchalance amusée. La provocation qu’il y avait dans les yeux de la jeune fille accrut son amusement : il n’aurait pas supposé qu’elle gaspillerait sa poudre en l’honneur d’un si mince gibier, mais peut-être n’était-ce pour elle qu’un exercice d’entraînement ; peut-être aussi une personne de son espèce ne pouvait-elle parler d’autre chose que d’elle-même. En tout cas, elle était étonnamment jolie, il l’avait invitée à prendre le thé : il devait se montrer à la hauteur de la situation.

— Eh bien, alors, — hasarda-t-il, — peut-être est-ce là, justement, la raison.

— Quoi ?

— Le fait que vous ne désirez pas m’épouser… Peut-être ne vois-je pas là un si grand encouragement à vous rendre visite.

Il sentit un léger frisson dans le dos après avoir risqué cette phrase ; mais le rire de miss Bart le rassura.

— Cher monsieur Selden, voilà qui n’est pas digne de vous. C’est stupide à vous de me faire la cour, et cela ne vous ressemble pas d’être stupide.

Elle se pencha en arrière, buvant son thé à petites gorgées, d’un air si merveilleusement méditatif que, s’ils s’étaient trouvés dans le salon de sa tante, il aurait presque essayé de donner un démenti à son raisonnement.

— Ne voyez-vous pas, — continua-t-elle, — qu’il y a assez d’hommes pour me dire des choses agréables, et que ce qu’il me faudrait, c’est un ami qui n’aurait pas peur de m’en dire de désagréables quand j’en ai besoin ? J’ai songé parfois que vous pourriez être cet ami… je ne sais pas pourquoi, si ce n’est que vous n’êtes ni un fat ni un goujat, et qu’avec vous il ne me serait nécessaire ni de poser ni d’être sur mes gardes.

Sa voix était devenue sérieuse et, de son fauteuil, elle le dévisageait avec la gravité inquiète d’un enfant.

— Vous ne savez pas combien j’ai besoin d’un pareil ami, — dit-elle. — Ma tante possède bien une collection de maximes exemplaires, mais qui toutes correspondent aux mœurs d’il y a cinquante ans. Je sens toujours que les mettre en pratique supposerait que l’on porte de l’organdi et des manches à gigot. Quant aux autres femmes, mes meilleures amies… eh bien, elles se servent de moi ou elles me débinent ; mais tout ce qui peut m’arriver leur est bien indifférent. On m’a trop vue : les gens se fatiguent de moi ; ils commencent à dire que je devrais me marier.

Il y eut un moment de silence, durant lequel Selden prépara une ou deux répliques susceptibles d’ajouter une saveur momentanée à la situation ; mais il leur préféra cette simple phrase :

— Eh bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas ?

Elle rougit et se mit à rire.

— Ah ! je vois qu’en fin de compte vous êtes un véritable ami : voilà précisément une des choses désagréables que je réclamais.

— Cela n’était pas dit avec l’intention d’être désagréable, — répliqua-t-il amicalement. — Le mariage n’est-il pas votre vocation ? n’est-ce pas pour cela qu’on vous élève toutes ?

Elle soupira :

— Je le suppose. Qu’y a-t-il d’autre ?

— En effet !… Et alors, pourquoi ne pas faire le plongeon et en finir ?

Elle haussa les épaules :

— Vous parlez comme si je devais épouser le premier homme qui se présentât.

— Je ne voulais pas dire que vous en fussiez là. Il doit exister quelqu’un avec les qualités requises.

Elle secoua la tête avec lassitude :

— J’ai repoussé une ou deux bonnes occasions, à mes débuts… J’ai idée que c’est le cas de toutes les jeunes filles… Et vous n’ignorez pas que je suis très pauvre, et horriblement dispendieuse. J’ai besoin de beaucoup d’argent.

Selden s’était retourné pour prendre sur la cheminée une boîte de cigarettes.

— Qu’est devenu Dillworth ? — demanda-t-il.

— Oh ! sa mère a pris peur… Elle craignait que je ne fisse remonter tous les bijoux de famille. Elle voulait que je promisse de ne pas toucher au salon.

— Et c’est pour cela même que vous vous mariez !

— En effet !… Aussi elle a expédié son fils aux Indes.

— Pas de chance !… Mais vous pouvez trouver mieux que Dillworth.

Il lui tendit la boîte : elle prit trois ou quatre cigarettes, en mit une entre ses lèvres et glissa les autres dans un petit étui d’or qui était attaché à sa longue chaîne de perles.

— Ai-je le temps ?… Une bouffée, alors.

Elle se pencha en avant et alluma sa cigarette à celle de Selden. Pendant ces quelques secondes, il observa, avec un plaisir tout impersonnel, combien également les cils noirs étaient plantés dans les paupières d’un blanc uni, et comme l’ombre mauve sous les yeux se perdait dans la pâleur mate de la joue.

Elle commença à errer à travers la chambre, examinant entre deux bouffées les rayons de la bibliothèque. Certains volumes avaient les tons mûrs du vieux maroquin et des fers choisis : elle les caressait voluptueusement du regard, non pas avec l’appréciation du connaisseur, mais avec la jouissance que lui procuraient les nuances et les surfaces harmonieuses, — un de ses modes de sensibilité les plus profonds. — Tout à coup son expression se modifia : la satisfaction d’un moment faisait place à des réflexions plus positives. Elle se tourna vers Selden et lui posa une question :

— Vous collectionnez, n’est-ce pas ?… vous vous y connaissez en premières éditions et autres choses ?

— Autant que le peut un homme qui n’a pas d’argent à dépenser. De temps en temps, j’attrape quelque chose en bouquinant, et j’assiste en spectateur aux ventes importantes.

Elle interrogeait de nouveau les rayons, mais ses yeux maintenant les parcouraient sans attention, et il vit qu’une nouvelle idée la préoccupait.

— Et les Americana[2]…, en faites-vous collection ?

Selden ouvrit de grands yeux et se mit à rire.

— Non, cela sort plutôt de mon domaine… Voyez-vous, je ne suis pas vraiment collectionneur : j’aime tout simplement à avoir de bonnes éditions des livres qui me sont chers.

Elle fit une légère grimace :

— Et les Americana sont horriblement ennuyeux, je suppose !

— Je le croirais volontiers… excepté pour les historiens. Mais le collectionneur-né estime un objet pour sa rareté. Je ne suppose pas que les acheteurs d’Americana passent la nuit à les lire… Le vieux Jefferson Gryce ne le faisait certainement pas.

Elle écoutait avec une attention vive.

— Et pourtant ils atteignent des prix fabuleux, n’est-ce pas ? Cela semble si bizarre de payer très cher un vilain livre, mal imprimé, qu’on ne lira jamais !… Et j’imagine que la plupart des possesseurs d’Americana ne sont pas non plus des historiens ?

— Non : très peu d’historiens sont en mesure de les acheter. Ils sont obligés d’avoir recours aux exemplaires des bibliothèques publiques ou des collections privées. Il semble bien que la rareté seule attire la moyenne des collectionneurs.

Il s’était assis sur un bras du fauteuil auprès duquel elle se tenait debout, et elle continuait à le questionner, lui demandant quels étaient les volumes les plus rares, si la collection Jefferson Gryce était réellement considérée comme la plus belle du monde, et quel était le plus gros prix qu’eût jamais atteint un volume isolé.

C’était si agréable d’être là, de la regarder tandis qu’elle prenait un livre, puis un autre, faisait voltiger les pages entre ses doigts, son profil penché se détachant sur le fond riche des vieilles reliures, qu’il continua de parler sans s’étonner de l’intérêt qu’elle manifestait subitement pour un sujet si peu suggestif. Mais il ne pouvait jamais rester longtemps avec elle sans chercher à découvrir un motif de ses actes, et, comme elle replaçait une première édition de La Bruyère et s’éloignait de la bibliothèque, il commença à se demander où elle voulait en venir.

La question qu’elle fit ensuite n’était pas de nature à l’éclairer. Elle s’arrêta devant lui avec un sourire qui semblait à la fois l’admettre en son intimité et lui rappeler les restrictions nécessaires.

— Est-ce que cela ne vous ennuie jamais, — demanda-t-elle soudain, — de ne pas être assez riche pour acheter tous les livres que vous voulez ?

Il suivait son regard qui faisait le tour de la pièce, du mobilier usé, des tentures passées.

— À qui le dites-vous !… Me prenez-vous pour un anachorète ?

— Et d’avoir à travailler… est-ce que cela vous ennuie ?

— Oh ! le travail en soi, n’a rien de fâcheux… J’aime assez le droit.

— Non… mais les attaches, la routine… est-ce que vous ne sentez jamais le désir de vous en aller, de voir des pays nouveaux, des gens nouveaux ?

— Si, terriblement… surtout au printemps quand je vois tous mes amis s’embarquer.

Elle eut un murmure de commisération.

— Mais cela vous ennuie-t-il assez… pour que le mariage vous paraisse une solution ?

Selden éclata de rire.

— À Dieu ne plaise ! — déclara-t-il.

Elle se leva en soupirant et jeta sa cigarette dans le foyer.

— Ah ! voilà la différence… une jeune fille y est forcée, un homme peut, si cela lui convient. (Elle l’examinait d’un œil critique.) Votre jaquette est un peu râpée… mais qui donc y prend garde ? Cela n’empêche pas les gens de vous inviter à dîner. Si, moi, j’avais une robe fanée, personne ne me voudrait : une femme est invitée autant pour sa toilette que pour elle-même. La toilette est le fond du tableau, le cadre, si vous voulez : elle ne détermine pas le succès, mais elle y contribue. Qui voudrait d’une femme pas élégante ? On attend de nous que nous soyons jolies et bien habillées jusqu’à la fin… et si nous ne pouvons y parvenir toute seule, il nous faut monter une association à deux.

Selden l’observait avec amusement : malgré la supplication de ses beaux yeux, il était impossible d’envisager au point de vue sentimental le cas de miss Bart.

— Eh bien, mais… il doit y avoir une masse de capitaux en quête d’un pareil placement. Peut-être votre destin vous attend-il ce soir chez les Trenor.

Elle répondit à son regard par une interrogation :

— Je pensais que vous iriez peut-être… oh ! pas à ce titre ! Mais il y aura un tas de vos amis… Gwen Van Osburgh, les Wetherall, lady Cressida Raith… et les George Dorset.

Elle s’était arrêtée, un instant, avant ce dernier nom ; elle lança entre ses cils un coup d’œil inquisiteur, mais il demeura imperturbable.

— Mrs. Trenor m’avait invité, mais je ne puis m’absenter avant la fin de la semaine, et ces grandes réunions m’assomment.

— Ah ! moi aussi, — s’écria-t-elle.

— Alors, pourquoi y allez-vous ?

— Cela fait partie du métier… l’oubliez-vous ? Et puis, si je n’y allais pas, il me faudrait faire le bésigue de ma tante, à Richfield Springs.

— Presque aussi ennuyeux que d’épouser Dillworth !

Et tous deux se mirent à rire de bon cœur, tout au plaisir de leur intimité soudaine.

Elle regarda la pendule :

— Mon Dieu ! il faut que je parte. Il est cinq heures passées.

Elle s’arrêta devant la cheminée, et s’examina dans la glace tandis qu’elle ajustait son voile. La pose mettait en valeur la ligne allongée de ses hanches fines, qui donnait une sorte de grâce sauvage à sa silhouette, — comme d’une dryade captive apprivoisée à la vie conventionnelle des salons ; et Selden songeait que c’était la même pointe de liberté sylvestre qui prêtait tant de saveur à tout ce qu’elle avait d’artificiel.

Il la suivit jusqu’à l’antichambre ; mais sur le seuil elle lui tendit la main en geste d’adieu.

— J’ai passé une heure charmante ; et maintenant vous serez obligé de me rendre ma visite.

— Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne à la gare ?

— Non, disons-nous au revoir ici, je vous prie.

Elle laissa sa main, un instant, dans celle de Selden et lui adressa un adorable sourire.

— Au revoir, alors… Et bonne chance, à Bellomont ! — dit-il en ouvrant la porte.

Elle s’arrêta, un moment, sur le palier et regarda tout autour d’elle. Il y avait mille à parier contre un qu’elle ne rencontrerait personne, mais on ne savait jamais, et elle expiait toujours ses rares inconséquences par un violent retour de prudence. Il n’y avait personne en vue toutefois, rien qu’une femme de ménage qui récurait l’escalier. Sa forte personne et les ustensiles qui l’environnaient occupaient tant de place que Lily, pour la dépasser, dut rassembler ses jupes et frôler le mur. Cependant la femme interrompit son ouvrage et leva les yeux avec curiosité, appuyant ses poings rougis sur le torchon mouillé qu’elle venait de tirer du seau. Elle avait un visage large et blafard, légèrement marqué de petite vérole et des cheveux clairsemés, couleur de paille, au travers desquels son crâne luisait désagréablement.

— Je vous demande pardon, — dit Lily, avec l’intention de marquer par sa politesse le sans-gêne de l’autre.

La femme, sans répondre, poussa le seau de côté et continua de fixer les yeux sur miss Bart qui passa dans un froufrou de dessous soyeux. Lily se sentit rougir sous ce regard. Que supposait cette créature ? Ne pouvait-on jamais faire la chose la plus simple, la plus innocente, sans s’exposer à quelque odieuse conjecture ? À mi-chemin de l’étage suivant, elle sourit de penser qu’une femme de ménage suffisait pour la démonter à ce point. La pauvre femme était probablement éblouie par une apparition si insolite… Mais de telles apparitions étaient-elles vraiment insolites dans l’escalier de Selden ?… Miss Bart ignorait le code moral qui régit les garçonnières, et de nouveau elle rougit en songeant que peut-être l’insistance de ce regard signifiait un éveil confus d’images antérieures. Mais elle écarta cette idée en souriant de ses propres craintes, et descendit rapidement, se demandant si elle trouverait un fiacre avant la Cinquième Avenue.

Elle s’arrêta de nouveau sous le porche xviiie siècle, explorant la rue : pas un hansom ! Mais, à peine sur le trottoir, elle se heurta à un petit homme reluisant, gardénia à la boutonnière, qui la salua et s’écria avec surprise :

— Miss Bart ? Eh bien… si je m’attendais !… Voilà une chance !

Et elle perçut entre ses paupières mi-closes une lueur de curiosité amusée.

— Oh ! monsieur Rosedale… comment allez-vous ?

Et, dans la familiarité soudaine du sourire qui parut sur la face de cet homme, elle vit le reflet de la contrariété que sa figure, à elle, n’avait pu celer.

M. Rosedale était là qui la dévisageait d’un œil approbateur. C’était un homme rondelet, au teint rose, le type du juif blond, avec d’élégants habits faits à Londres qui semblaient accrochés sur lui par un tapissier et de petits yeux obliques qui lui donnaient l’air d’estimer les gens comme s’il s’agissait de bric-à-brac. Il interrogea du regard le porche du Benedick.

— Venue en ville pour faire quelques courses, j’imagine ? — dit-il, sur un ton qui avait la privauté d’un contact.

Miss Bart recula légèrement, puis se lança dans des explications précipitées :

— Oui… Je suis venue voir ma couturière. Et je cours prendre le train pour aller chez les Trenor.

— Ah !… votre couturière, ah ! oui — fit-il d’une voix mielleuse. — Je ne savais pas qu’il y eût des couturières au Benedick.

— Au Benedick ? (Elle prit un air gentiment intrigué.) Est-ce le nom de ce bâtiment-là ?

— Oui, c’est son nom : je crois que c’est un vieux mot pour dire « célibataire », n’est-ce pas ? Il se trouve que je suis le propriétaire du bâtiment… voilà comment je le sais.

Son sourire se creusa, et il ajouta, de plus en plus à son aise :

— Mais laissez-moi vous conduire à la gare. Les Trenor sont à Bellomont, naturellement ? Vous avez tout juste le temps d’attraper le train de cinq heures quarante… La couturière vous a fait attendre, je suppose.

Lily se raidit sous la plaisanterie.

— Oh ! merci, — balbutia-t-elle.

Et, à ce moment, elle aperçut un hansom qui descendait l’avenue Madison : elle le héla d’un geste désespéré.

— Vous êtes trop aimable, mais je ne voudrais pour rien au monde vous déranger ! — dit-elle, tendant la main à M. Rosedale.

Et, sans prendre garde à ses protestations, elle sauta dans le véhicule sauveur et jeta, toute hors d’haleine, un ordre au cocher.



  1. All rights of translation reserved.
    L’original a paru sous ce titre : The House of Mirth (la Maison de Liesse), — allusion à cette parole de l’Ecclésiaste : « The heart of the wise is in the house of mourning ; but the heart of fools is in the house of mirth. — Le cœur du sage est dans la maison de deuil ; mais le cœur des insensés est dans la maison de liesse. »
  2. On appelle ainsi les premiers livres imprimés en Amérique.