Charlot s’amuse/Chapitre XIV

XIV



Ce fut un collage, une association infâme et douce de deux vices et de deux affections. Également détraqués, l’un par son mal héréditaire, l’autre par six ans de prostitution qui n’avaient qu’excité son étrange utéromanie, ils s’aimèrent éperdûment, mêlant dans un continuel contact leurs dissemblables névroses.

Charlot s’étonnait cependant de ne pas éprouver la félicité qu’il s’était promise pour le jour où il aurait une maîtresse. Ce n’était pas qu’il ne fût heureux, mais ce remède qu’il avait cru souverainement efficace : la possession d’une femme, lui avait apporté la guérison, non le repos. En vérité, son bonheur avait été si brusque et si complet qu’il avait causé en tout son être une troublante révolution. Même il eut, les premiers jours, une sorte de folie post-connubiale entrecoupée d’accès semblables à des congestions épileptiformes. Et dans la renaissance de son intelligence dont l’acuité se débattait contre ses préoccupations sexuelles à présent moins impérieuses, il se rendait nettement compte qu’imparfait serait son rétablissement. Il aurait fallu que Fanny fût, ou réellement une fille, c’est-à-dire une machine, ou bien une femme ordinaire, relativement honnête et de sens rassis. Or, elle n’était ni l’une, ni l’autre. Elle n’avait jamais été qu’une prostituée malgré elle, et n’avait pu dans l’écœurement de son métier puiser ce mépris résigné de l’homme et cette anesthésie spéciale qui, seuls, en permettent la pratique. Dépravée de bonne heure, c’est la loi qui l’avait jetée au vice, mais le vice n’avait que passagèrement éteint ses instincts érotomanes, ou, plutôt, les avait transformés en une nymphomanie qui, exaspérée par le séjour de la malheureuse à l’hôpital et à Saint-Lazare, et par l’absence de son amant, la tenait maintenant encore.

Il en résultait qu’à son reconnaissant amour pour Charlot, dont elle adorait le parler correct, les habitudes aristocratiques, toute une élévation de goûts et d’habitudes qui semblaient à la pauvre fille le summum de la distinction, il se mêlait une ardeur sensuelle jamais assouvie. Lorsqu’elle le voyait, le matin, blême et éreinté, elle éprouvait le besoin de s’excuser et disait qu’il fallait cela pour le guérir et empêcher une rechute. Encore ces réflexions étaient-elles rares. Penser lui était, au début, comme une fatigue, et elle vivait toute en instincts, dans l’éveil continuel de ses sens, grâce à son travail à la machine à coudre, dont le mouvement lui procurait un voluptueux et intime frottement.

Son amant ravi, n’osait regretter qu’elle ne fût pas autre, et l’aimait follement. Il s’était fait son esclave, s’ingéniant à lui plaire et à lui rendre douce cette cohabitation qui était pour lui le bonheur. À le voir toujours ainsi plein d’affectueuses prévenances et de débordante tendresse, elle avait souvent des heures d’attendrissement qu’il partageait, invinciblement gagné par ses larmes. Et c’étaient alors des baisers chastes qui les unissaient dans la confession de leur passé et dans un besoin d’épanchement plein de douceur. Mais, bientôt, leur maladive passion les reprenait et les rejetait, haletants de fièvre, aux bras l’un de l’autre. Ils inventaient de nouveaux plaisirs, pris d’une rage de luxure, affamés de jouissances, et chacun sentait sa volupté s’augmenter de celle de son conjoint.

Charlot était comme affolé. Le jour, à son bureau, il ne pouvait travailler, s’il se mettait à songer à sa maîtresse. Souvent, il demandait à s’absenter une demi-heure, et courait jusque chez lui éteindre ses rêves dans de la réalité.

Docile, Fanny se prêtait à ses subits caprices, elle abandonnait son travail et se jetait dans les bras de son « petit homme ». Bientôt, elle se pâmait. Elle avait le spasme cynique et des attitudes passionnelles qui ravissaient son amant. Il la serrait à l’étouffer, la regardant frissonner de plaisir, guettant les soupirs entrecoupés et singultueux qui s’échappaient de ses lèvres et soulevaient ses deux seins. Elle se roidissait ; aussitôt il précipitait ses caresses, jusqu’à ce qu’elle eût le globe de l’œil porté en haut ; et il riait, pris d’une extase délirante, à la voir se tordre, le cou et le tronc renversés en arrière, avec des mouvements cloniques et convulsifs du bassin, et une contraction involontaire des membres. Alors, il l’embrassait sur les lèvres, l’achevant. Elle avait un subit tressaillement très long, une spasmodique agitation de tout son système musculaire, et poussait des cris étouffés. Puis, venait une pâmoison à laquelle succédaient une résolution et une langueur de tout son organisme, dans la mollesse d’un ensommeillement très doux.

Cependant, après un mois de cette liaison, il se fit en Charlot comme un apaisement. Sa dépravation génésique peu à peu satisfaite ne l’amena plus à rêver brusquement, en plein travail, de voir sa maîtresse demi-nue dans un accès d’érotique folie. La poussée de ses désirs restait toujours vigoureuse, mais elle devenait saine, régulière, naturelle, et il aurait été semblable à tous les hommes de son âge, sans la fréquence et l’emportement de ses crises d’amour.

Malgré leur nombre pourtant, et leur furie, il sentait une amélioration naître en lui. Ses jambes se raffermissaient, ses joues moins creuses se recoloraient, son œil redevenait brillant et clair, le travail enfin lui était facile. Sa vie d’antan et ses habitudes solitaires lui semblaient un mauvais rêve.

Les mois passèrent sans lui apporter de lassitude. Il adorait toujours Fanny, s’imaginant être marié et la traitant avec la même tendresse. C’était une lune de miel sans fin. La nuit, il retrouvait à la serrer sur sa poitrine ses ardeurs folles des premiers jours, et de son mal ancien, il ne conservait qu’un rut vigoureux, insatiable. Aussi restait-il au fond, anémique et faible, ne s’en apercevant pas d’ailleurs, et tout à la joie de son intelligence revenue et de ses aberrations mentales envolées.

Fanny semblait continuer à l’aimer, mais seules ses caresses avaient conservé intact leur premier enthousiasme. Une tristesse vague la prenait lorsque son amant était absent, et elle avait dans sa solitude la pesante sensation d’un ennui qui ne finirait point. Deux ou trois fois, elle sortit et revint tard. Charlot, tout en larmes et pris de peur, l’attendait anxieusement à la fenêtre, mais il ne la gronda pas, et elle en eut comme du dépit. Son ancien amant la battait ; or, elle avait au fond l’inavoué regret de cette brutalité qui faisait plus doux ensuite les baisers, et qui relevait de brouilles et de réconciliations joyeuses la monotonie de la passion satisfaite. Elle aimait toujours sans doute le jeune homme, rivée à lui d’ailleurs par les exigences de sa chair, qui n’avait jamais été pareillement contentée, et indifférente à la pauvreté de son ménage ; mais elle s’ennuyait dans la banalité de cette existence calme pour laquelle elle n était pas faite, et dont le vice l’avait déshabituée. Confusément, elle avait la nostalgie du monde interlope qu’elle avait si longtemps fréquenté, des bals du boulevard extérieur, des noces grossières. Elle aurait voulu retourner à l’Élysée Montmartre, mais non pas seule, avec lui, sans qu’ils se trompassent l’un et l’autre, pour le plaisir simplement de revoir le quartier, la salle, le jardin et les anciennes camarades, que son départ avait dû intriguer. La continuelle soumission de Charlot, ses prévenances finissaient par l’agacer. Elle l’aurait souhaité moins doux, moins timide, pour tout dire, moins bête. Et, s’impatientant, un jour, elle lui reprocha de n’être homme que la nuit. Il crut à une plaisanterie, sachant bien d’ailleurs, puisqu’elle entamait ce chapitre, qu’il réparait, la nuit, son insuffisance du jour. Aussi riait-il, s’imaginant une mauvaise humeur passagère.

Justement, quelques jours après, elle lui annonça qu’elle était enceinte, et, naïf, il attribua à son état cette froideur, qui maintenant la tenait immobile et silencieuse, des heures durant, sur une chaise. Quant à l’idée d’être père, elle ne lui inspira ni joie, ni regret. Il avait, à l’endroit de l’enfant qui allait naître, une indifférence profonde qui le surprenait. Parfois, même, il s’indignait contre son peu d’enthousiasme. Ce n’était pas ainsi qu’on se conduisait. Il avait raté une scène souvent lue dans ses romans, un moment d’émotion classique et bien portée. Après coup, il se représenta Fanny, l’attendant un soir, à sa rentrée du bureau et l’embrassant, ayant de douces larmes dans les yeux. Elle lui apprenait la bonne nouvelle : « Mon ami… je vais être mère !… » Ils pleuraient de joie tous deux, et il courait acheter un berceau chez le marchand du coin de la rue Grange-aux-Belles. Mais, pas du tout, les choses ne s’étaient point passées de la sorte. À son retour, un soir, il l’avait trouvée l’air revêche et colère, assise dans la chambre obscure. Le fourneau n’était pas même allumé, et il n’y avait rien de prêt pour le repas. Affectueusement, il l’avait interrogée :

— Qu’y a-t-il donc, ma poulette ? Es-tu malade ?…

Elle ne voulait pas répondre et grommelait, semblant retenir ses sanglots. Enfin elle avait éclaté :

— Il y a, nom de Dieu ! que je n’ai plus mes règles !…

Tout d’abord, il n’avait pas compris, et il était allé chercher de la charcuterie pour dîner : mais à son retour, Fanny avait été plus précise et, le lendemain, elle était allée consulter une sage-femme qui avait confirmé ses craintes.

Dès lors, la vie était devenue toute autre. La fille se désolait, avec une continuelle révolte contre cette maternité qu’elle regardait comme un châtiment, et dont elle ne pouvait se décider à prendre son parti, écoulant sa colère rageuse en des récriminations quotidiennes. Il aurait fallu qu’au premier jour, Charlot, usant, de l’influence qu’il avait sur elle, lui fit entendre raison et la raccommodât avec l’idée d’avoir un enfant, dont la venue ne fanerait pas, comme elle en avait peur, sa beauté de fille grasse. Mais il n’eût que des banalités à lui dire, se sentant gêné, lui-même dans son égoïsme, et devinant que son amour allait souffrir de cette grossesse. Fanny n’était pas au fond mauvaise, elle se serait résignée, et bien vite elle aurait aimé son enfant, si son amant s’était réjoui d’être père ; mais, en le voyant, au contraire accueillir avec indifférence la nouvelle, elle s’imagina qu’il était mécontent et qu’il craignait de la voir s’enlaidir. Puis, elle eut peur qu’il l’a trompât et sa mauvaise humeur s’en accrut.

Pourtant, pour être moins calme que jadis, le ménage conserva quelque temps encore toutes les apparences du bonheur. La nuit, Charlot oubliait les scènes que Fanny lui avait faites durant le jour, et celle-ci, elle-même, s’amollissant sous ses caresses, redevenait l’amoureuse maîtresse des premiers temps. Mais un moment arriva où elle se refusa aux poursuites de son amant, sur les conseils de la sage-femme. Il bouda, pris d’une rage d’enfant gâté sevré brusquement. Après tant de mois de bonheur ininterrompu, cette subite continence qu’on lui imposait lui faisait l’effet d’un intolérable supplice, d’une lancinante cruauté, et il se figurait souffrir plus encore qu’aux jours où il avait perdu jusqu’à l’espoir de trouver jamais une femme.

Brusquement, il remaigrit et devint maussade. Fanny, devinant son désespoir, voulut alors s’offrir. Il refusa. Ce n’était plus bouderie — il lui avait pardonné deux heures après son refus, — mais dégoût. Ses désirs mouraient à présent auprès d’elle, à la regarder le ventre ballonné, allant d’une démarche lourde avec des dandinements de cane. En vain, essayait-il de se surmonter : ses vains efforts ne faisaient qu’exaspérer ses répugnances pour cette grossesse qui jaunissait Fanny, lui marbrait le visage de plaques livides, lui pinçait les narines et lui creusait les yeux. Il trouvait que la voix elle-même de sa maîtresse changeait, et, s’étudiant, il se raccrochait à son affection pour elle, afin de lui cacher les écœurements maladifs dont il était saisi à la voir souiller le lit, ou, à table, se lever brusquement, prise de nausées, et se tenant aux murs, pour aller vomir, sans avoir jamais le temps d’atteindre la porte.

Et il se gourmandait, s’accusant d’être égoïste. Alors il s’ingéniait à prouver à Fanny qu’il l’aimait toujours, voulant s’excuser tacitement d’une répulsion qu’elle ne lui reprochait pas, mais dont, seul avec lui-même, il sentait toute l’injustice, toute la cruelle absurdité. C’étaient des prévenances délicates, des cadeaux, des surprises. Il se priva d’acheter des vêtements, dont il avait le plus pressant besoin, pour pouvoir lui offrir des colifichets. Elle le remerciait pourtant à peine, avec cet air détaché de tout et l’indifférence égoïste des malades, se plaignant qu’il la laissât trop seule, et se faisant plus impérieuse, plus exigeante, à mesure qu’elle le voyait plus doux et plus soumis.

Sorti de la petite chambre où, maintenant, elle restait couchée tout le jour, Charlot avait de grandes colères. Après les trois premiers jours de jeûne, il était retombé, sans y penser, dans ses anciennes habitudes, et furieux de cette rechute qu’il pressentait devoir durer quelque temps encore après l’accouchement, il comptait impatiemment les jours, et maudissait la venue de cet enfant qui suspendait ses plaisirs et le rejetait dans son mal.

Accoutumé par sa vie solitaire autant que par son éducation religioso-philosophique à se livrer à d’apparentes études de ce qui se passait en lui, il continuait à analyser ses sentiments avec cette manie de raisonnement et cette logique inconsistante, incomplète, qui, le laissant constamment à côté de la vérité, l’avaient toujours amené, depuis sa sortie du collége, à se voir meilleur ou pire qu’il n’était. Déséquilibré au moral, alors même que, physiquement, il avait trouvé la guérison, le malheureux était resté incapable de résolution énergique et sans suite dans les idées. La pusillanimité spéciale qui, à quinze ans, l’avait envahi, subsistait, prenant diverses formes, suivant les circonstances. Ses lectures mal digérées aidant, il avait peur à présent de lui-même, surpris du retour de son mal et retrouvant, devant les conséquences de cette rechute, son douloureux étonnement des premiers jours. Et il continuait à monologuer mentalement le pauvre détraqué, s’accablant d’injures sur ce qu’il n’avait plus la force de surmonter sa passion génésiaque et de patienter dans une continence reposante, d’autant plus supportable que, à l’encontre de l’année passée, à pareille époque, il pouvait, en se l’imposant, lui assigner une fin, s’endormir dans la certitude de trouver, à un jour donné, un corps jeune et bien fait à couvrir de caresses. Tous les matins, après une nuit rendue intolérable à ses désirs par le voisinage de Fanny, qui, sans se douter de la torture de son amant à la vue de ses épaules et de sa gorge nue, le contraignait à un chaste repos, il se levait en se promettant de tenir bon le reste du jour dans sa solitude insurveillée. Il regardait dans le calendrier où sa maîtresse, supputant comme lui les jours, avait, en riant, marqué d’une grosse croix rouge l’époque à laquelle, débarrassée de son bébé et remise en état, elle pourrait à nouveau recevoir ses caresses. Il comptait, et cela la mettait de belle humeur. Encore tant de jours ? Mon Dieu ! que c’était long ! Puis, l’ayant embrassée, il filait, se répétant en route, comme les enfants qui ont peur d’oublier une commission : « Je ne céderai pas… Je ne céderai pas !… »

Et il cédait, cependant, invinciblement, après une lutte douloureuse durant laquelle il s’agitait sur sa chaise de cuir, angoissé de palpitations et voyant dans un brouillard les chiffres de ses registres danser des sarabandes, et les deux colonnes Doit et Avoir se déplacer pour confondre leurs traits roses et bleus dans un papillotement enchevêtré. Tout à coup, vaincu, il courait s’enfermer, et si, par hasard, il survenait quelqu’un ou quelque chose, à temps pour l’empêcher de faillir une fois de plus, il remerciait Dieu en lui-même, du fond du cœur, repris d’un religieux enthousiasme pour le doigt de la Providence brandi si bien à propos.

Car il ballottait, toujours, des croyances de son enfance au doute que lui avait inculqué Lucien, quand celui-ci, sorti de rhétorique, s’était émancipé ; même, par instants, sur une lecture ou une conversation, il en arrivait à la négation absolue. Ce n’était pas d’ailleurs un de ses moindres sujets de tristesse que la constatation de son incertitude. Sans qu’il fût jaloux, il déplorait, depuis sa rencontre de l’année précédente avec le docteur Jolly, la faiblesse de sa volonté et l’émoussement de son intelligence, navré de se voir impuissant à tout, et découragé par ses infructueux essais de travail. Il n’était bon à rien, sa raison était abolie, ses facultés obnubilées, et, en se faisant ces douloureux aveux, il pleurait, saisi de honte. Il s’en était consolé depuis quelques mois, et, à vrai dire, il n’y pensait plus, tout entier à la satisfaction enfin atteinte de sa chair, mais, à présent, cela lui revenait dans révocation de sa misère, au cours de la revue qu’il passait de ses infirmités. Aussi, pourquoi cette malchance ? Pourquoi la fatalité ne l’avait-elle pas laissé s’endormir dans son bonheur abruti ? La bête qui était en lui, exigeante et féroce, semblait domptée, et sa boulimie génésique, contentée, il était, grâce à l’apaisement de ses sens, un homme comme tous les autres. Se fût-il aperçu alors qu’il était totalement idiot et hors d’état d’accomplir sa besogne, il ne se serait pas plaint ; il aurait pris un métier de manœuvre, et sans récriminer, dans la consolation d’avoir Fanny ! Mais voilà, ça n’avait pu durer, et cette grossesse l’avait rejeté à son vice, irrésistiblement. C’était aisé de dire qu’il s’agissait d’un moment à passer, que la bonne vie d’autrefois allait reprendre… Est-ce que sa passion pouvait attendre ? Est-ce qu’il pouvait commander au mal qui le secouait, l’affamant de bestiale jouissance, plus fort chaque jour ?…

Et ces réflexions se terminaient par un accès de colère dont la révolte le soulageait. Plus calme, il se trouvait injuste. Parfois, il riait de lui-même.

Enfin, Fanny accoucha. L’opération fut laborieuse, compliquée, et la malheureuse, après avoir souffert le martyre, manqua mourir d’une péritonite. Charlot ne l’avait pas quittée une minute, lui tenant la main et, tout en la consolant, souffrant lui-même mille morts. S’il allait la perdre ? Cette pensée l’affolait ; il haletait, une sueur au front, et il s’irritait du calme de la sage-femme. Avec cela, il avait devant cette maternité sanglante, devant les malpropretés répugnantes et sublimes de cette vie expulsant d’elle une autre vie, devant tout ce travail de nature cruel et doux, une horreur confuse, où passait tout le mépris sacré pour « l’être impur », pour la femme, qu’il avait inconsciemment puisé auprès des prêtres. C’était écœurant cette entrée dans l’existence, c’était laid et sale, et il n’était point surprenant qu’après un tel début, la vie n’eût à son tour que laideurs et saletés.

Il fut huit jours avant d’embrasser son enfant. Ce petit être rougeaud, pareil à une écrevisse mal cuite, lui faisait l’effet d’un rat écorché, et il avait un immense agacement à l’entendre crier, la nuit, des heures entières.

Fanny se rétablissait lentement, elle était triste et répondait à peine aux questions de Charlot. D’autres fois, au contraire, elle avait de brusques élans de tendresse que suivait le lendemain une nouvelle crise de maussaderie. Elle est fantasque, pensait-il, sans attacher d’autre importance à ce changement de caractère, qu’il attribuait à l’accouchement. Le moment vint enfin, où, guérie tout à fait, elle s’abandonna de nouveau à ses caresses. Charlot éprouva une joie délirante et, toute la nuit, il n’entendit point, dans l’ivresse de son bonheur reconquis, l’enfant qui, oublié dans son berceau, geignait parce que son biberon était vide. Au matin, il ne put qu’à grand’peine se décider à aller à son magasin. Lorsqu’il revint pour déjeuner, à onze heures, ce fut Fanny elle-même qui l’invita à rester, et à oublier leurs chagrins passés dans une journée entière de plaisir. Et, jusqu’à la nuit, ils se vautrèrent, lui pareil à un satyre, elle toujours inassouvie, et, en même temps, plus tendre, plus câline, ne cessant d’embrasser son amant avec les étreintes qu’on a pour les êtres aimés qu’on ne reverra plus. Quand vint l’obscurité, ils s’endormirent, courbaturés d’amour. À l’aube, Charlot s’éveilla secoué par un cauchemar, et, tout à coup, il eut un grand cri. La place de Fanny à ses côtés était vide ; il était seul. Il se leva, chancelant, ayant le soudain pressentiment d’un malheur, mais luttant encore, ne voulant pas croire. Bientôt, il n’eut plus de doute : elle était partie. Et partie pour ne pas revenir. Sa petite malle n’était plus là, et, dans la chambre, il y avait le désordre d’une fuite précipitée, des cordes, des chiffons traînant à terre, un désarroi, un pêle-mêle de déménagement pressé.

Partie ! Il n’avait pas la force de se demander pourquoi, de chercher à s’expliquer cette chose, de courir pour la retrouver. Il restait debout, immobile, l’œil égaré devant le trou noir du placard où elle mettait sa malle, et il se perdait dans ce vide, désespérément. Partie ! Il ne pouvait, dans son hébêtement, que mâchonner ces deux syllabes.

À présent, il se rappelait ses caresses passionnées de la veille, ses baisers sans fin. Elle était déjà décidée à le fuir, mais elle voulait lui laisser la douceur de cette nuit et de cette journée d’amour, puis, quand elle l’avait vu endormi, elle s’était sauvée sans bruit comme une voleuse. Oui, comme une voleuse, car c’était son bonheur, sa santé quelle emportait avec elle, et cette caresse dernière, ces suprêmes enlacements qui avaient été ses adieux, au lieu de laisser la tendresse d’un souvenir à son amant, allaient le hanter désormais et mettre du piment sur sa plaie vive !

Puis, il revécut en cinq minutes, heure par heure, spasme par spasme, cette après-midi de la veille, cette orgie dans laquelle s’était noyée sa chair, cette fête radieuse de ses sens. Il se cramponnait à ce souvenir, à cette évocation. Cela la lui rendait et il devinait que ce serait fini lorsqu’il serait au bout du rêve.

Soudain, l’enfant réveillé se mit à brailler, et Charlot sursauta, comme réveillé, lui aussi. Le petit était donc là ? Il n’y avait pas pensé tout d’abord… C’était ce quelle lui laissait !…

Il ricanait, refoulant ses larmes, en allant et venant par la chambre, à grands pas. Mais bientôt un agacement le saisit à entendre les hurlements que poussait le baby, et, dans une rage exaspérée, il lança au berceau un coup de pied qui l’envoya à l’autre bout de la chambre. Le biberon tomba, se brisant en morceaux, et le bébé, comme effrayé, se tut. Alors, Charlot se jeta sur son lit et, la tête dans l’oreiller, pleura éperdûment, sans plus un cri, sans plus un mouvement, avec une prostration de tout son corps, et des sanglots d’enfant, pressés et courts, qui n’en finissaient pas.