Charlot s’amuse/Chapitre XV

XV



La colère succéda aux larmes, la révolte à l’anéantissement. L’amour blessé s’était tû dans sa stupéfaction, l’égoïsme avait désespéré, l’orgueil le dernier parla : on ne traitait pas ainsi un homme ; à bien compter, Fanny lui devait tout et, si elle avait cessé de l’aimer, elle pouvait le quitter d’autre sorte. Il allait la rechercher. Elle avait dû éprouver la nostalgie de la boue où il l’avait prise ; sûrement il la retrouverait à la Boule Noire ou à l’Élysée-Montmartre.

Il y alla. Comme il en revenait, un soir sans l’avoir aperçue, le portier lui remit une lettre. Elle lui écrivait quelques lignes seulement, avec des ratures, des hésitations, des phrases inachevées ; il ne fallait pas qu’il lui en voulût, mais c’était plus fort quelle. Elle l’aimait bien, seulement, il lui fallait une autre vie… Elle avait essayé de lutter, ç’avait été inutile : elle s’ennuyait…

Alors, il eut des regrets douloureusement amers. Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Même pour une femme sensuelle, l’amour n’est pas tout. Il aurait dû la distraire, la promener. À peine étaient-ils sortis dix fois ensemble dans ces dix mois. Encore un coup, il était puni par sa faute. Éternellement, il serait maladroit et bête. Il s’arrachait les cheveux, furieux contre lui-même. Puis, de nouveau, il songea à la retrouver : il lui proposerait une autre vie, il la prierait de faire ses conditions. Au fond, il se reprochait de ne pas l’avoir épousée, cela lui aurait donné des droits.

Et il recommença ses recherches, du Château-Rouge à la Reine-Blanche, fouillant tous les endroits où il espérait la revoir. Enfin, un soir, il l’aperçut, sous un bosquet, lampant du vin à la française avec un jeune homme à cravate rose, joli et bien peigné. Charlot s’avança sans se faire voir et reconnut l’ancien amant de Fanny, celui dont elle avait toujours conservé le portrait. Sans doute, il était sorti depuis peu de Mazas, et elle était allée s’entendre avec lui, dans une des promenades qu’elle avait faites, ces temps derniers, toute seule. Un instant, il songea à se montrer, mais sa lâcheté ordinaire l’emporta ; ce grand vaurien le rouerait de coups. Il s’en alla la mort dans l’âme et, dès lors, il vécut désespéré davantage, ayant pour exagérer son chagrin le regret de n’avoir pas été plus courageux. Peut-être aurait-il été le plus fort dans la lutte et, l’aurait-elle suivi.

Bientôt, cependant, il ne prononça plus le nom de sa maîtresse, songeant toujours à elle, sans doute, mais comme à un état meilleur disparu, et sans qu’il y eût quelque chose de précis dans ses souvenirs. C’était la femme, qu’il regrettait, non plus Fanny. Et il ne songeait pas à s’étonner de ce phénomène. La disparition lente de son amour et le vague de ses aspirations actuelles semblaient naturels à l’éclosion de son égoïsme. Puis, il n’avait plus, à vrai dire, le temps d’analyser les transformations psychiques qui se passaient en lui, repris de la monomanie érotique et de la préoccupation uniquement sensuelle qui l’absorbaient avant qu’il rencontrât sa maîtresse.

Sa vie s’écoulait dans un martyre de toute les heures, avec la fixité obsédante de cette idée qu’il était seul, en tête-à-tête avec sa névrose, et qu’il était condamné désormais, inéluctablement. Il avait repris tout de suite ses habitudes pernicieuses, mais il y cédait sans lutte, avec dégoût. Et il souffrait plus qu’au temps où il résistait à leur appel, car il n’avait plus l’espérance de les voir s’éteindre, espérance qu’il avait souvent cru perdre, mais qu’il avait toujours senti revivre en lui, inconsciente, parfois, comme le cri instinctif de son être qui ne voulait pas mourir et se révoltait contre la cachexie envahissante. Maintenant, il avait beau fouiller au plus profond de lui-même : il ne sentait plus surnager cet espoir qui avait été sa vitalité et il ne trouvait qu’une lassitude morne. Aussi lui arrivait-il de regretter les plus mauvaises heures du passé. Jadis, il se voyait devenir fou ; à cette heure, il n’était que malade. Les dix mois de collage avec Fanny avaient, comme certains remèdes interrompus trop tôt, amélioré seulement quelques symptômes et modifié les autres. Ainsi, son ardeur génésique restait la même, exaspérée davantage, au contraire, et plus exigeante, mais il n’avait plus les hallucinations et le délire qui, autrefois l’avaient poussé au crime. Sa monomanie était tranquille. Cette longue possession d’une femme avait comme anesthésié son cerveau détraqué, tout en laissant subsister la surexcitation sensuelle. Sa volonté, à présent, dominait l’entraînement jadis irrésistible de sa chair, lorsqu’il songeait à assouvir par un viol la passion qui grondait en lui. Il se rappelait avoir été affaissé ainsi, une heure après son attentat sur Marguerite, dans la période de collapsus qui lui avait rendu sa raison. Et il ne songeait même plus à secouer la passivité maladive qui l’enchaînait résigné à son boulet. Non, il n’aurait pas fait un pas pour essayer de se guérir, convaincu à cette heure de son impuissance, ou pour chercher une autre maîtresse. On ne trouvait pas deux fois de suite bonheur pareil à celui qu’il avait eu et les loteries n’avaient pas l’habitude d’enrichir les mêmes joueurs. Un découragement alourdissait sa timidité ancienne. Puis, quelle femme voudrait se charger de l’enfant qu’il avait là ?

Deux ou trois fois, il retourna rue d’Aboukir, ou ramassa des filles sur les trottoirs, mais il y renonça vite. Ces femelles l’écœuraient avec leurs caresses banales et froides, et il éprouvait près d’elles moins de plaisir que dans ses solitaires abandons. Un jour, il songea à revoir Marguerite. Pour jeune qu’elle fût, et quoi qu’il risquât, cela vaudrait mieux que de rester seul ; mais sa mère, la blanchisseuse, venait de mourir, et la jeune fille fut emmenée en province par ses grands-parents.

Seul, il faudrait qu’il vécût seul. Il éprouva de telles révoltes contre la destinée, une telle exaspération contre la vie, en même temps qu’un tel dégoût de lui-même, qu’il tomba malade. Il eût une fièvre cérébrale, et pendant qu’une voisine se chargeait du bébé, on le porta à l’hôpital. Il y guérit.

La mort ne voulait pas de lui. Il n’y avait donc qu’à attendre, à lui préparer le terrain par une désorganisation plus savamment étudiée. Il résolut de vivre, comme si Fanny était toujours là et de ne plus s’abandonner aux coups de sa névrose que la nuit, et en se donnant l’illusion de la possession qui l’avait ravi jadis. Ses tortures physiques et morales s’accrurent et sa mélancolie augmenta de l’horreur qu’il s’inspirait à lui-même. Sa monomanie changea de direction, il rêva d’en finir par le suicide.

À ce moment, il rencontra par hasard le vieux Rémy. Il l’aborda dans la rue, se fit reconnaître, et, pendant quelques jours, les visites du brave homme lui furent une consolation distrayante. Ils parlaient du père Duclos, de sa mort dans l’égout, s’attendrissant tous deux à ce souvenir ; mais, un soir, Charlot raconta sa visite à la Salpétrière et comment il avait retrouvé sa mère. Le contre-maître lâcha quelques jurons, puis, impuissant à se contenir, il laissa parler sa vieille rancune, sans rien préciser du passé au « petit », lui marquant seulement son indignation de l’entendre parler sans haine de son abandon, et ne reconnaissant pas le sang du gazier dans ce garçon pâle et moutonnier au pardon trop facile. Le jeune homme approuvait au fond l’ouvrier, et se sentait repris de colère contre la misérable à qui il devait tous ses malheurs, mais il venait de lire les Trois Mousquetaires, et il se cabra, cherchant une pose à la Mordaunt, des effets d’yeux et de voix :

— N’importe ! c’était ma mère !…

Rémy haussa les épaules et ne revint plus. Cette rupture sembla à Charlot le dernier coup.

Maintenant, il n’avait plus qu’une pensée : en finir. Il vivait avec la confuse espérance qu’une aggravation allait se produire qui terminerait son supplice. Il relisait de petits volumes de vulgarisation prétendue médicale, et il voyait à toutes les pages des histoires de jeunes gens que sa maladie avait emportés. Pourquoi résistait-il, lui ? Mais ces morts hideuses bien vite l’effrayèrent ; il rêvait un achèvement moins répugnant, un épuisement lent, une déperdition continue et croissante de ses forces, au bout desquels, un matin, il expirerait sans souffrir, ainsi qu’une plante à bout de sève ou qu’une lampe n’ayant plus d’huile. Il voulait s’éteindre et non agoniser dans des horreurs. C’est alors qu’un lamentable espoir lui vint. Il trouva une brochure « à l’usage des pères de famille », dont l’auteur concluait en affirmant que le vice solitaire, quand il ne menait pas à une mort affreuse, conduisait inévitablement à la folie ou au suicide. Il rumina cette phrase plusieurs fois.

Fou, il ne le deviendrait jamais. Lors du viol de Marguerite, il commençait à l’être, mais sa cohabitation de dix mois avec Fanny avait changé le cours de son mal. Restait le suicide. Il s’expliquait à présent ses mélancolies dernières, ses souhaits vagues de se débarrasser de la vie. C’était cela. Rémy, au cours d’une de leurs conversations, lui avait d’ailleurs appris que le gazier avait songé à se pendre en découvrant la conduite de sa femme, et qu’il l’aurait fait tôt ou tard sans sa naissance à lui, Charlot. Et le malheureux songeait encore à ce qu’avait dit le professeur Charcot en montrant la veuve. Le savant expliquait par l’hérédité l’hystérie incurable du sujet : « Le père de cette malade, disait-il, était alcoolique, et sa mère s’était volontairement noyée, après une attaque d’épilepsie… »

Donc, fatalement, il se suiciderait à son tour. Et, dans son ignorance des lois scientifiques, n’ayant sur l’hérédité que de vagues notions, il ancrait dans sa tête, peu à peu, l’idée qu’il devait finir comme sa grand’mère. Mais alors, puisqu’il fallait qu’un jour il en vint là, qu’attendait-il ? de souffrir davantage ? d’être irrésistiblement poussé par sa névrose ? Ce serait horrible, il ne pourrait choisir son genre de mort et il se manquerait peut-être, comme les gens dont il voyait chaque matin l’histoire dans les faits-divers de son journal. Il valait mieux se décider tout de suite, prendre toutes ses précautions et entrer dans la mort sans douleur, comme dans un sommeil.

Alors, il consulta le calendrier ; ce serait pour le 13 juillet, la veille de la fête nationale. À partir de ce moment, il ne vécut plus que comme une machine, ne pensant plus et s’abrutissant dans un apaisement mental d’une grande douceur.

Le 13 juillet arriva. Le choix de Charlot était fait depuis longtemps ; il se noierait au pied de l’écluse, dans le canal. La Seine l’apeurait avec son courant. Il préférait ce coin aimé, dont l’eau dormante et les pierres moussues lui étaient familières. Son enfance s’était écoulée à côté. Il y serait, pour mourir, à égale distance des trois endroits où s’était en grande partie passée sa vie ; il pourrait même les regarder une dernière fois avant de fermer les yeux. C’étaient, d’abord, la vieille maison noire où il était né, où il avait souffert, où il avait vu sa mère se prostituer, et où enfin il avait connu les plus lamentables désespoirs, et, avec Fanny, les plus délicieuses ivresses ; puis, son magasin, là-bas à l’angle de la rue des Vinaigriers, l’étroit bureau où sa névrose avait grandi sans camaraderie consolante pour arrêter son exacerbation, sans qu’un souvenir heureux y accrochât son souvenir à cette heure : enfin, rue des Récollets, en face de l’hôpital dont il apercevait les têtes de marronniers surgissant par-dessus les tas de bois du Grand I vert, l’école des frères où une inconsciente dépravation s’était pour toujours infiltrée en lui.

Le matin, il alla à son travail comme d’habitude ; seulement, il demanda à son patron l’argent de sa quinzaine. Il voulait payer quelques petites dettes, son traiteur et la vieille femme qui, le jour, gardait son enfant. Il voulait aussi se griser légèrement, afin de ne pas manquer de cœur à la dernière minute. Et, toute la journée, il ne cessa d'offrir aux camionneurs de la maison des tournées chez le marchand de vin. Les ouvriers, surpris de ce laisser-aller du commis auquel, d’habitude, ils reprochaient son orgueil, ne voulaient point être en reste avec lui et commandaient d’incessants petits verres. Charlot ne prenait que de l’eau-de-vie et une chaleur lui resserrait l’estomac ; cependant il avait les tempes toujours froides : l’ivresse se refusait. Il ne voulut ni déjeuner, ni dîner, les noyés qui ont le ventre plein étant, croyait-il, plus horribles que les autres, lorsqu’on les sortait de l’eau. À six heures, avant de quitter le magasin, il alla revoir le cabinet obscur où, d’ordinaire, il s’enfermait le jour, pour céder à ses crises, et il s’y abandonna une dernière fois. Les spasmes furent longs à venir et son plaisir étrangement douloureux amena à peine un sourire à ses lèvres. Alors, il descendit acheter un litre de rhum, et il partit, sans retourner la tête.

Il faisait une belle soirée, lourde encore de la chaleur du jour. Une foule hâtive, dans le brouhaha de la sortie des ateliers, se pressait vers la rue Grange-aux-Belles, et malgré les pi-ouit des gamins, les coups de sifflet des apprentis s’appelant pour rentrer ensemble, malgré le roulement des camions, on entendait les cris stridents des martinets dont les bandes tournoyaient balayant le ciel d’arabesques. Arrivé au pont mobile jeté sur le canal, le courant humain que dégorgeaient les quais, la rue de Lancry et la rue des Vinaigriers, ralentissait son allure pour laisser passer les fiacres et les voitures à bras, qui, à la file, lentement, s’engageaient sur le parquet ferré et sonore, vibrant sous les pas des chevaux.

Charlot s’arrêta là une minute, comme ému par ce tableau faubourien. Il écoutait les lazzis des moutards et, au passage, il saluait les brassées de drapeaux que des ouvrières portaient en riant, enveloppant leur joie gamine dans la grisante envolée des grands plis tricolores claquant au vent tout autour d’elles. Une claire flambée de lumière, plus rouge de minute en minute, illuminait dans une tonalité vigoureuse ce coin de Paris mis en joie par la fête du lendemain. Le soleil se couchait. Le ciel semblait saigner au-dessus de la Villette et le canal filant au loin, entre les quais déjà presque obscurs sous l’ombre des maisons, faisait comme une coulée d’or en fusion, au milieu de laquelle les chalands et les péniches tremblottaient, pareils à de noires épaves qu’aurait agitées un roulis. À droite, au contraire, le ciel s’éteignait dans une nuance de lilas tendre, vaporeuse, et, sur ce fond clair, les hautes cheminées d’usines se profilaient, nettes et rigides, semblables à des couleuvrines roses braquées sur les nuages. Leur couronne ordinaire de fumée était tombée. Les fabriques étaient silencieuses. Seul, un remorqueur amarré à quai, non loin de l’écluse, crachait à coups secs sa vapeur et renâclait, haletant, comme époumoné de fatigue, et impatient de vider ses chaudières pour jouir, lui aussi, du repos.

À côté du pont mobile, au sommet de la passerelle cintrée dont le demi-cercle japonise ce quartier populaire et permet aux piétons de franchir le canal sans attendre que les bateaux aient passé et que le pont soit remis en place, des passants s’arrêtaient. Charlot y monta, et, longuement, s’oublia à contempler de cette hauteur les choses qu’il ne devait plus revoir, les quais pavoisés déjà, la file des mâts vénitiens et les chaînes de verdure se prolongeant bien loin, jusqu’à la Bastille, en deux lignes interminables, se rapprochant toujours, et qui, plus près, sur le boulevard Richard-Lenoir, finissaient en pointe, s’accolant dans le confus entassement d’un arc de triomphe aux contours indécis. À côté de lui, des gens s’exclamaient devant ce merveilleux coup-d’œil sur l’horizon enrubanné, et riaient, pris d’un bonheur d’enfant à ce papillotement à perte de vue allumant des flammes aux fenêtres, dans une cascade de drapeaux qui dévalait des toits aux boutiques et pareille à une neige de bleu, de blanc, de rouge, se noyait dans les guirlandes banderolées coulant sur le quai, entre les arbres et les mâts, comme un ruisseau collecteur charriant incessamment un moutonnement de flots tricolores. Et dans cette débauche de tons pourpres et indigo, dans cette orgie de flocons d’étamine pavoisant Paris, on eût dit, du haut de la passerelle, qu’un pinceau monstrueux et invisible promenait partout une aspersion de couleurs puisées dans vingt godets dont les gouttes éclatantes criblaient la ville de taches splendides, arlequinant l’espace, ainsi qu’un écolier barbouille, en un gâchis ruisselant, une aquarelle mal réussie.

Charlot avait cru s’indigner devant cette joie franche, saine et naïve qui montait autour de lui, et voilà qu’il la goûtait comme un bercement exquis à son hébétude. Il avait lu dans ses romans que les désespérés meurent en crachant une malédiction contre la société marâtre, contre l’indiflérence des hommes, et voilà que, lui, il ne se sentait pas même une amertume contre cette foule joyeuse au milieu de laquelle il était seul et qui le coudoyait sans se douter qu’il allait mourir. Il n'avait pas la force d’imiter ces héros et d’en vouloir à ce bonheur universel. Il restait accoudé sur le garde-fou, emplissant ses yeux de lumière et de couleurs, et sa somnolence n’avait plus une pensée.

D’autres passants s’arrêtaient maintenant, sur les marches de la passerelle, et formaient sur ce cerceau une longue grappe d’hommes et de femmes qui se découpaient en noir sur le ciel. Le vent agitait les robes, les fichus, les bourgerons bleus et faisait onduler entre les barres de la rampe tout un pavois plus clair, comme si le pont eût voulu réunir là, dans un vivant trait-d’union, les décorations de chaque quai. Perdues entre les curieux, des apprenties mettaient dans cette réjouissance populaire la griserie folle d’enfants que soûle, à l’avance, dans une orgie de bruit et de gambades, la perspective d’une fête. D’aucunes ne pouvant voir, s’amusaient à cracher dans le canal, et Charlot s’oubliait encore à regarder ces gamines se faufiler entre les jambes des spectateurs, et à entendre leurs éclats de rire, lorsqu’elles avaient fait dans l’eau noire de grands ronds dont les cercles s’élargissaient concentriques, s’effaçant lentement sous la lourdeur huileuse qui dormait à la bouche de l’égout.

Brusquement, il pensa que ce serait l’une d’elles, peut-être, qui, en jouant, le lendemain, aux bords de l’écluse, s’écrierait soudain, l’œil dilaté de peur : « Un noyé !… » Car, il serait un trouble-fête ; on le repêcherait pendant que tout serait danse et joie, là autour dans les cabarets et les bals établis en plein air. Il y aurait des femmes nerveuses que sa vue rendrait malades ; mais il s’en foutait. Il consentait bien, dans sa lassitude, à ne maudire personne, mais comme il ne devait non plus rien à personne, il lui plaisait justement de s’en aller au milieu de cette fête universelle, dont, seul et misérable, il n’aurait pas sa part.

Cependant, la nuit tombait de la pâleur ; à présent uniforme du ciel. Les couleurs vives s’éteignaient peu à peu, et l’on ne devinait plus les drapeaux que par le frisson courant sur les façades. Un à un, les réverbères s’allumaient.

Charlot se disposait à partir quand il rencontra la bonne femme qui soignait son enfant. Il l’appela et lui paya ce qu’il lui devait ; même, il ajouta cinq francs à la petite somme : « Tenez, la mère, voilà de quoi faire la noce demain » ; et il se sauva sans écouter les remercîments de la vieille. Il était heureux de l’avoir ainsi trouvée ; cela lui évitait de rentrer chez lui, de revoir la petite chambre où il avait tant souffert, où il avait été si heureux. Et il alla s’asseoir un peu au-dessous de l’écluse, à l’endroit qu’il avait choisi pour mourir.

À présent, il faisait complètement nuit et les bords du canal étaient déserts. Seuls, quelques passants en retard franchissaient l’étroite passerelle que formait le sommet des portes massives, endiguant l’eau du côté de la Villette. Sur la berge du quai de Jemmapes, il n’y avait de vivant qu’une petite construction en briques sur les murs de laquelle des lettres blanches se détachaient dans l’ombre : Secours aux noyés ; bientôt, la lumière s’y éteignit, et, partout, ce fut du noir. La lune se levait immense et rouge, mais les toits la cachaient et on ne la devinait qu’à la confuse aurore qui osait le ciel du côté de l’hôpital Saint-Louis. Et dans cette ombre, l’eau dormait pareille à une laque et reflétait à peine les étoiles naissantes. Elle léchait le sommet de l’écluse, mais, plus bas, par les fentes des portes mal jointes, deux gros jets jaillissaient et retombaient avec un clapotis monotone, à la base du barrage, sur les dalles, qui les renvoyaient en contre-bas, dans le creux. Jusqu’aux secondes portes, c’était là un bassin étroit et sombre, semblant à peine assez large pour contenir deux chalands accolés. Il n’y avait que quelques mètres d’eau et les pierres des parois habituellement recouvertes surgissaient vertes et moussues avec une viscosité luisante qui blanchissait la profondeur noire du trou.

Charlot s’était assis au bord, les pieds dans le vide. Il rêvait, songeant parfois à s’élancer tout de suite, puis reculant en entendant les planches du barrage résonner sous un pas tardif. Il attendrait. Rien ne le pressait : l’eau, sous la pluie des jets qui échappaient des portes du haut, n’en serait que plus profonde.

De temps à autre, il buvait un coup de rhum à même sa bouteille et la brûlure du liquide râpant sa langue et son gosier lui semblait stimuler sa pensée paresseuse. Cependant, il s’étonnait de ne se sentir ni tristesse, ni faiblesse, et il avait une colère inavouée de trouver aussi banal que le reste son acheminement vers la mort. Puis, il pensa à ce qu’il éprouverait tout à l’heure. Souffrirait-il ? Non. Ce serait une rapide angoisse, comme le jour où, à l’école, en sautant au cheval fondu, il était tombé sur la poitrine. Pendant de longues secondes, il avait haleté, ne trouvant plus son souffle, brisé par l’inutile contraction de ses poumons. Ce serait sans doute la même chose, mais l’eau lui remplirait immédiatement la gorge et il ne souffrirait plus. Il mettrait d’ailleurs dans sa poche deux moellons pris à côté, au tas accumulé pour les réparations du barrage ; du premier coup, il coulerait.

Cependant, il avait — toujours pour faire comme les héros de ses livres — cherché à repasser sa vie, mais ses souvenirs s’étaient dérobés, et, devant ses yeux, deux figures passaient seulement dont le rapprochement lui soufflait une intime indignation, celles de Mlle de Closberry et de Fanny. Il se demandait si, dans la mort, il reverrait la première, s’irritant de ce que son souvenir, en ce moment suprême, ne l’attendrît pas davantage. C’est le rhum ! pensa-t-il. Et, toujours, il revenait à ces idées d’une réunion après la mort et d’une survie dont on avait bercé son enfance. Des doutes le reprenaient. Ce n’était pas possible, ce serait trop beau ainsi. Ce devait être au contraire un anéantissement complet, une destruction totale. Après tout, cela valait mieux ; il était tellement enguignonné que, dans l’autre monde, il serait peut-être encore malheureux ! Seulement, il regrettait que les légendes ne fussent point vraies ; il lui aurait été doux de se réveiller une fois par an, et, pendant une heure, d’avoir conscience de son repos, de sa névrose enfin annihilée.

Onze heures sonnèrent à Saint-Laurent. Déjà ! murmura-t-il avec un frisson. Une sueur mouilla ses tempes et toute la révolte instinctive de son être passa dans une subite chair de poule. Il avala un autre grand coup, vidant à moitié la bouteille, et, aussitôt une chaleur entra en lui, qui fit battre plus violemment ses artères. Il se pencha, regarda l’eau, étonné de ne plus entendre, au pied des portes, sur les pierres, sa chanson monotone. Elle tombait toujours du même jet, avec les mêmes éclaboussures, le même clapotis et, dans son ressaut, plus bas, le même gargouillement. Comment ne l’entendait-il plus ? Était-ce l’habitude ? et introduisant ses petits doigts dans ses oreilles, il se secoua d’un mouvement agacé. Alors, de nouveau, le murmure de l’eau frappa son tympan ; c’était son sang qui bourdonnait et lui oblitérait l’ouïe.

À ce moment, dans le grand silence de ce coin de quartier solitaire et désert, des cris d’enfant partirent d’une des maisons du bord du quai. Cela le fit songer à son fils. Il l’avait oublié. Et, brusquement, il pensa qu’il était coupable de l’abandonner seul dans la vie. L’idée lui venait que le petit avait sans doute hérité de son mal compliqué de celui de Fanny. Pourquoi le laissait-il vivre ? C’était peut-être un crime que de le tuer, mais ne serait-ce pas un crime plus atroce que lui léguer l’existence horrible et les tortures par lesquelles il avait lui-même passé ? D’abord, il se moquait un peu de ce qu’on dirait ! La loi et les préjugés ne sont point faits pour celui qui meurt…

Charlot se leva, il allait chercher le moutard ; mais à peine debout, il s’aperçut que le rhum avait opéré ; il chancelait. L’ivresse s’était infiltrée en lui sans que, dans son immobilité, il la sentit monter à son cerveau. Titubant, il traversa le quai, monta dans sa chambre et prit l’enfant dans ses bras, sans le réveiller. À la porte, entre deux hoquets, il eut un éclat de rire, comme si sa raison lui revenait, à présent qu’il ne voyait plus le canal. Il n’avait qu’à rester là, qu’à se jeter sur son lit ; la tentation s’était envolée ; une fois endormi il n’y penserait plus ; mais, en se retournant, il éprouva un tel serrement de cœur devant les murailles nues que sa lâcheté s’en alla.

Derrière la porte, était un jupon sale que Fanny avait laissé accroché à un clou et qu’il n’avait jamais osé toucher. Il le prit et l’embrassa avec rage. Cette percale qui conservait de fortes odeurs de femme raffolait, il redescendit.

Cette fois, il alla s’asseoir sur l’autre berge, celle du quai Valmy, afin d’être en face de sa maison. Il but une dernière lampée, puis, encore une fois, il regarda le trou où il allait mourir. La lune s’était élevée dans le ciel, et, dans le creux du bassin, elle mettait à présent un grand rectangle lumineusement irradié, qui avait la longueur de l’écluse, mais que l’ombre d’une des parois rétrécissait. Une charogne y tournait lentement dans le lent mouvement rotatoire qui naissait sous le jet des portes. Il chercha à savoir ce que c’était, chien ou chat ; toutefois, il n’eut pas un dégoût, fît l’odeur respirée dans le jupon lui revenant nette et troublante, il voulut, avant de mourir, goûter encore, dans un suprême avachissement, la douceur des solitaires caresses, mais il s’épuisa en vains efforts : l’alcool avait éteint ses sens.

— Merde ! jura-t-il, furieux de cette dernière désillusion et de cette subite impuissance. Et las d’attendre, exaspéré, il mit deux moellons dans ses poches et lia aux chevilles avec son mouchoir ses pieds qui pendaient sur l’abîme. Puis, il considéra l’enfant, toujours endormi sur sa poitrine :

— Pauvre gosse ! tu ne te réveilleras pas…

Alors, il ferma les yeux et, tout en restant assis, il rampa sur ses cuisses, arriva jusqu’au bout, fit un dernier effort et tomba perpendiculairement, comme un pavé. Cela fit pouf et l’eau s’ouvrit avec de grandes jaillissures.

Maintenant, on n’entendait plus rien que le pis régulier du barrage s’égouttant en chantant sur les dalles. La surface du canal n’avait plus que la vibration circulaire qu’y faisait lentement la cascade. Seulement, au bord du rectangle étroit et bleuté, où se baignait la lune, on voyait par instants disparaître dans l’ombre, puis revenir dans la laiteuse clarté, quelque chose de blanc et quelque chose de noir qui tournaient lentement. Et c’étaient l’enfant, surnageant, soutenu par ses langes, et la charogne roidie, qui se poursuivaient ainsi, dans une ronde incessante et monotone, sans pouvoir jamais s’atteindre.


FIN