Charlot s’amuse/Chapitre XIII

XIII



Il reprit sa vie, ses promenades. L’exacerbation de son mal couvait maintenant en dedans, et sa folie génésiaque, dévoyée du crime par l’insuccès de sa première tentative, ne rêvait que des bestialités confuses, d’un sadisme grossièrement hors nature, mais où n’éclatait plus la furie de voir couler du sang. C’était un délire tranquille, des hallucinations vagues entrecoupées de syncopes, des défaillances en pleine rue, au cours desquelles il monologuait. Deux ou trois fois, il eut des crises hystériformes qui le jetèrent, écumant, pantelant, les yeux hors des orbites, au bord d’un trottoir. Des gardiens de la paix le ramassaient. Une de ces attaques le saisit au magasin. De ce jour, son patron, pris de pitié, cessa de le rallier, et voyant dans ces accès non l’efïet mais la cause des habitudes vicieuses de son employé, l’augmenta de cinquante francs par mois, s’ingéniant à lui rendre l’existence plus douce.

Charlot s’était lassé des étalages de photographies ; il fréquentait les musées, les concerts en plein air, et, dans le détraquement de son système nerveux, qui superactivait tous ses sens en confondant leur sensibilité, il éprouvait les mêmes troubles sensoriaux à l’audition d’une valse lente et langoureuse, qu’au Louvre devant l’Endymion caressé par la Lune, du grand Salon carré. Depuis la période de collapsus qui avait succédé à son crime, il avait aussi l’amour des parfums. Avec la gratification que lui donna le marchand de fer lors de son inventaire, il acheta vingt sortes d’essences et un peignoir de femme, brodé fausses dentelles dans lesquelles couraient des rubans. Les dimanches, lorsque la pluie l’empêchait de sortir, il passait ce vêtement sur son corps nu, après s’être couvert de poudre de riz et s’être versé un flacon d’eau de Lubin dans les cheveux ; et, assis devant sa glace, il restait tout l’après-midi à lire les œuvres de M. Octave Feuillet. Il rêvait d’amour platonique, de petits oiseaux chantant dans le bleu, de jeunes filles pâles, les yeux au ciel, prêchant leurs fiancés comme Sibylle. À cinq heures, il posait son livre, écœuré par l’odeur des plombs et des lieux d’aisances qui, le soir, après les journées chaudes, rendait inhabitable son taudis. Alors, il s’habillait et allait aux Buttes-Chaumont. La nuit, ses habitudes onanistiques le rempoignaient et il ne pouvait s’endormir qu’après leur avoir obéi.

Deux dimanches de suite, il se rendit à la messe, et même, à une fête, il communia. Mais il se lassa vite de l’église, comme de tout. La tendresse consolante qu’il cherchait sous les voûtes ne venait pas, le prêtre lui rappelait Hilarion, les dévotes étaient laides, et, désillusionné, il eut encore des négations banales, sans bases, comme ses crédulités. Il se soulageait à traiter le curé de vieux farceur.

Il en arrivait dans son enuui maladif à maudire Paris. C’était là cette ville de toutes les distractions ? Alors, il songea qu’il n’en connaissait qu’une infime partie, et il acheta, dans un bureau d’omnibus, un petit guide à l’usage des étrangers. La première vignette du livre le frappa : le Jardin des Plantes. Il était inexcusable, lui Parisien, d’ignorer cette merveilleuse promenade, dont il avait tant entendu parler. Et il y alla tous les dimanches, pris d’une passion pour les animaux, guettant leur coït avec une curiosité obscène, mais jouissant surtout à voir les singes se livrer à d’immondes pratiques, et, sur ce spectacle d’animaux corrompus comme lui, philosophant à perdre de vue.

Un matin, comme il attendait qu’on ouvrit leur rotonde, une main lui frappa sur l’épaule. Il se retourna brusquement et reconnut le jeune docteur Jolly. D’abord, sous le regard de son ancien condisciple, il eut une rougeur, devinant bien que son ami s’apercevait de son état et allait lui faire des reproches, mais la joie l’emporta vite sur la honte et fut si expansive que le jeune médecin, touché, eut à peine le courage de le gronder. Charlot, ému de la sympathie affectueuse de ces reproches, prit le bras du docteur et, tout en marchant, lui raconta sa vie durant ces derniers mois, se retenant à grand’peine de pleurer. Il commençait l’histoire de Marguerite, quand son camarade arrêta sa confession. Ils étaient devant l’hôpital de la Salpétrière et le marin avait à y entrer pour entendre le cours du professeur Charcot, mais il ne voulait pas abandonner pour cela son pauvre Duclos : il avait heureusement deux cartes, il allait ramener avec lui. Bien qu’il ne fût que pour quelques jours à Paris, il le soignerait, il l’aiderait d’abord, après le cours il l’emmenait déjeuner.

Charlot, inondé de bonheur, l’œil rayonnant, ne put que balbutier un remerciement en serrant la main du brave garçon que le hasard remettait sur sa route et à qui il devait déjà sa position. C’est en bénissant les singes, à son amour desquels il devait cette rencontre, qu’il pénétra dans l’hôpital, en montrant sa carte au gardien. Où allait-il ? il ne savait, et ne songeait qu’à son heureuse chance, en traversant sans les voir les enfilées interminables des cours et des jardins.

Enfin, son compagnon lui dit : « Nous y sommes ! » et le poussa dans un petit escalier de bois au bout duquel s’ouvrait une salle étroite, très longue, remplie de gradins, couverts de bancs et de chaises, qui descendaient jusqu’à une estrade, pareille à une scène de café-concert. Les deux amis s’assirent. Charlot, distrait, regardait vaguement la foule d’étudiants qui déjà s’étageait dans la salle, l’emplissant d’un bourdonnement de conversations. Et complaisamment, le docteur Jolly lui expliqua les appareils qu’on voyait sur l’estrade, les figures peintes sur des châssis qui pivotaient sur des pieds mobiles, et, tout au bout, contre le mur, semblable à la toile de fond d’un théâtre, un immense tableau représentant Esquirol au milieu des folles. Charlot écoutait mal, tout à la contemplation de quelques jeunes femmes d’une laideur intelligente qui, à côté de lui, lisaient gravement leur cahier de notes et repassaient la leçon du dimanche précédent, le crayon déjà à la main.

Cependant, la scène se peuplait. Les élèves du maître s’asseyaient sur les côtés, et le préparateur allait et venait, disposant tout, faisant voler son tablier à chacune de ses enjambées, avec l’air affairé d’un régisseur. Brusquement, le professeur entra et tout le monde se leva en applaudissant. Charlot le dévorait du regard, se rappelant à présent ce qu’il avait lu dans les journaux sur ce savant, à l’époque où la presse commençait à faire sa réputation. Il examinait le docteur avec cette curiosité respectueuse du provincial pour toutes les notoriétés, lui trouvant un masque empâté de premier consul, et l’aspect bonhomme, malgré la profondeur calme de son regard et le développement de son front de penseur. Et, naïvement, il s’étonnait de ce que cet homme célèbre portât un col à la Garnier-Pagès, eût la face rasée, et laissât ses cheveux tomber en boucles sur ses épaules. La gloire pour Charlot devait être d’autre apparence, moins bourgeoisement habillée surtout. Il aurait voulu voir le docteur Charcot costumé comme Esquirol, là-bas derrière, sur la toile de fond. Mais le maître se leva :

— Messieurs…

Le geste était théâtral, d’une largeur sobre ; la voix portait, claire et distincte. Duclos, content, se rassit, et écouta, l’air attentif. À un moment, il s’étonna. En accompagnant son ami Jolly, il avait cru s’ennuyer, entendre parler de choses auxquelles il ne comprendrait rien, et voilà que cette leçon l’intéressait. Au passage, il cherchait l’étymologie des mots techniques, ne voulant rien perdre, comprenant tout. Et, dans les pauses que faisait le professeur pour montrer du doigt, sur les tableaux, certaines figures, il se demandait si, à voir continuellement de près les horreurs maladives dont il parlait, ce médecin ne finissait pas par avoir pour la femme le dégoût dont il avait été possédé lui-même.

Mais le maître avait fini la rapide révision de son dernier cours ; il abordait maintenant les paraplégies consécutives à l’hystérie, et il allait plus lentement, expliquant son sujet en détails. On avait fait entrer une malade, une femme pâle que deux infirmières soutenaient pour la conduire dans un fauteuil, devant le public, au milieu de l’estrade, et Charlot regardait avec surprise cette misérable qui, l’air indifférent, se retroussait pour permettre au docteur de montrer le tremblotement nerveux de sa jambe gauche.

Après celle-là, une douzaine d’autres vinrent, l’une après l’autre, s’asseoir sur la scène, toutes présentant des cas différents, curieusement bizarres. La dernière avait un bandeau sur la figure ; à peine lui voyait-on un œil. Elle semblait vieille et jouait avec sa tabatière, tout en dandinant ses épaules. Charlot, écœuré, la regarda à peine, et se mit à écouter la biographie de la malheureuse, que faisait le professeur : elle était à la Salpétrière depuis sept ans. La police l’avait ramassée un jour aux Champs-Élysées, sur un banc, et on n’avait pu savoir son nom véritable que longtemps après, car elle n’avouait au début qu’une partie de son histoire. Elle était un exemple des troubles morbides que transmet l’hérédité, son père étant mort du delirium tremens, et sa mère, qui était épileptique, s’étant volontairement noyée à l’hospice. Son cas était très curieux. Lorsqu’après la crise de la ménopause, elle s’était décidée à parler, on avait pu reconstituer sa vie. À dix-huit ans, elle était nymphomane et n’avait jamais pu se guérir. Avec l’âge, elle était devenue alcoolique, et l’hystérie avait remplacé la nymphomanie, pour faire place à son tour, après la ménopause, à une paraplégie remarquable…

Et le docteur lui ayant dit de se retrousser, la malade releva ses jupes très haut, en riant idiotement. À présent, on voyait ses chairs flasques et livides jusqu’à son ventre ridé.

Cependant le professeur poursuivait ses expériences, démontrant l’insensibilité de la jambe droite, puis, à l’aide d’un aimant, la transférant à l’autre, à volonté. Quand ce fut fini, il lui ordonna de rabaisser sa robe. Elle ne bougeait pas, mais on l’entendait rire. Alors une infirmière s’approcha, et, d’un geste brusque, lui fit lâcher ses cotillons qui lui couvraient la tête. Le bandeau mal attaché vint avec, découvrant brusquement le visage.

Et, tout à coup, dans la salle, on entendit un grand cri qui fit retourner tout le monde : Charlot venait de reconnaître sa mère.

Sa mère ! C’était sa mère, cette vieille ignoble, atroce, dont le professeur avait dit les débordements, la nymphomanie éhontée, puis l’hystérie et l’alcoolisme ! C’était sa mère, cette misérable dont l’âge critique avait à peine éteint les sens, et qui, le nez encore barbouillé de tabac, riait tout heureuse de montrer ses nudités horribles à une assemblée de jeunes hommes ! Il sanglotait.

Le docteur Jolly l’avait pris sous le bras et l’emmenait à travers les curieux, voulant éviter une enquête qui eût fait découvrir le prêt de la carte à un étranger, et répondant à tous les étudiants qui l’interrogeaient, que son compagnon, fils d’une épileptique, s’était trouvé mal en entendant le professeur parler d’hérédité.

Une fois dans la cour, il respira, puis, sur le boulevard de l’Hôpital, il appela un fiacre et conduisit Charlot au restaurant, le consolant en route, le remontant, avec une sollicitude où se mêlait autant de camaraderie d’ancien condisciple que de curiosité de savant pour un cas remarquable. Peu à peu, sous les caresses des bonnes paroles, Charlot cessa de pleurer. Après tout, de quoi s’émouvait-il ? Cette conférence clinique ne lui avait rien appris de nouveau sur sa mère. Elle lui avait au contraire expliqué sa brusque disparition de l’orphelinat de Passy et pourquoi la police n’avait pu la retrouver. S’il n’avait pas été brusquement surpris, il serait resté indifférent. Il en vint à se trouver bête, il s’excusa auprès de son compagnon, puis il déjeuna avec appétit, se forçant à boire.

Pendant les trois jours que son ami resta à Paris, il ne pensa plus à cet incident. La vie lui semblait charmante. Le docteur, voulant l’arracher à son vice, s’ingéniait à l’amuser de toutes façons, lui enseignant la débauche à bon marché, la façon d’accoster les femmes. Tout à sa cure, le médecin, sans même y penser, se faisait le professeur d’un enseignement ignoble, et montrait à son élève comment il fallait s’y prendre pour faire connaissance avec les ouvrières rentrant seules au logis, lui recommandant celles qui n’étaient ni assez jeunes, ni assez jolies pour être suivies des calicots bellâtres ou des vieux dépravés. Il souhaitait de voir le jeune homme se lier avec une de ces pauvres filles auxquelles le mariage est interdit et qui, vivant dans le luxe tout le jour, s’ennuient à mort, le soir, auprès de leurs parents ouvriers, même quand l’éveil seul de leurs sens ne leur fait point rêver la rencontre d’un homme, la possibilité d’un amour tendre, comme ceux des feuilletons du Petit Journal, mais avec, en plus, les chaudes et troublantes caresses dont la corruption de l’atelier les entretient tout le jour.

En accompagnant le médecin à la gare, Charlot lui avait sincèrement promis de renoncer à ses habitudes. Calmé par trois nuits passées avec des filles, il se croyait capable de se surmonter, et, repris d’espérance, il essaya de mettre en pratique les conseils de son ami. Il suivait les ouvrières qui regagnaient les quartiers populaires, s’attachant avec une résignation de chien battu, à celles qui s’en allaient, seules, sans attirer les regards, aux laiderons, aux vieilles filles. Mais il n’osait les accoster. Ce devait être terrible de les aborder à brûle-pourpoint ! Il arpentait les rues, une sueur au front, se donnant jusqu’au prochain carrefour pour se décider, puis, lâchement, avec la rancœur de sa bêtise ancienne et la colère de sa nouvelle maladresse, il s’arrêtait au bord du trottoir : brusquement, l’inconnue était entrée dans une allée, sous une porte, et il n’entendait maintenant plus rien, pas même le vacarme des voitures, dans le silence de mort que faisait en lui la disparition du bruit des petits talons de l’ouvrière, sonnant tout à l’heure à coups secs sur le pavé. Et il recommençait sa chasse, s’efforçant de se persuader qu’il était prêt à aborder la femme, lorsqu’elle avait disparu.

Enfin, il se risqua un soir, et, balbutiant, il adressa la parole à une ouvrière qu’il suivait depuis trois quarts d’heure. Elle se retourna, l’examina d’un rapide coup d’œil, et, dans un éclat de rire, lui cria :

— Eh ! va donc, pané !

Il était tombé sur un loustic d’atelier, sur une fille grêlée et maigre, mais si drôle qu’elle ne manquait jamais d’amants. Puisque d’autres l’entretenaient, pourquoi se serait-elle privée de railler ce pauvre diable, qui n’était pas même joli garçon ?

Le docteur Jolly ne savait pas, lui, provincial, que, comme celle des grisettes, la race des ouvrières prenant un amant « pour savoir ce que c’est » a disparu. Cet amant, on le trouve parmi le personnel masculin du magasin, parmi les voisins de table, à la crêmerie où l’on déjeune, et, quelques jours après, on le lâche. En tout cas, dans la rue, on n’écoute, que l’homme respectable, c’est-à-dire cossu, les vieux de préférence, ceux, en un mot, en qui on espère trouver le monsieur généreux dont les légendes de l’atelier entretiennent continuellement les nouvelles venues.

Charlot apprit confusément tout cela, mais à ses dépens. Il n’avait pas attendu son insuccès, d’ailleurs, pour retourner à ses habitudes et, pendant vingt-quatre heures à peine, il avait tenu le serment fait à son ami.

À présent, le soir, il rôdait le long des boulevards extérieurs, de la Villette au quartier Rochechouard. Il n’espérait plus rien, et sa profonde désespérance était si intimement enracinée qu’il n’avait plus la force de se plaindre, repris de ses théories de fataliste et traînant son boulet avec une résignation passive et morne, dans la conviction qu’il en serait ainsi toujours, éternellement, et que rien ne lui réussirait jamais, jusqu’à ce qu’il crevât, épuisé et vidé, au coin d’une borne ou dans son lit. Et il se vidait, à furieux coups, trouvant que le mal n’allait plus assez vite.

Il aimait le boulevard extérieur, à cause de ses arbres et de l’étroite promenade qu’ils allongeaient en une allée sablonneuse faisant deux chaussées, à cause de ses bancs surtout. Il s’intéressait à sa population spéciale, à ses typiques promeneurs, ouvriers en famille, se reposant là, dans la recherche d’une improbable fraîcheur, et marmots vautrés dans le sable. Plus tard, quand ces braves gens rentraient chez eux, il observait les filles montant leur quart, ou les ivrognes battant les murs, et il s’amusait bêtement de tout, comme les enfants : du passage des tramways cornant leur trompe, ou des cochers à la queue-leu-leu, s’endormant sur leur siège et réveillés par une engueulade du sergent de ville ou du gardien de la station. Mais, surtout, Charlot adorait s’asseoir au-dessus du tunnel du chemin de fer de l’Est ou de celui du Nord. Devant lui, là, il n’avait plus au moins la sempiternelle clôture des bâtisses, masquant l’horizon et faisant du boulevard un boyau. À l’endroit où la voie passait sous la chaussée, c’était par dessus le garde-fou en tôle bordant le trottoir, un grand vide en éventail dans lequel le regard se perdait. Au bout, il découvrait l’illumination flambante de Paris qui mettait dans le ciel la pâleur rose d’une pointe d’aube. Plus près, en bas, c’était un fourmillement de becs de gaz, de feux rouges et verts, de signaux de toutes sortes qui éclairait l’entrecroisement embrouillé des rails, dont l’écheveau luisant allait s’élargissant vers la gare. Et il avait une hébétude d’une immense douceur à sentir, dans l’écrasante inertie de son repos, une vie spéciale, étrangement fiévreuse, monter à lui de ces routes de fer, avec les roulements sonores, les bruits métalliques longuement réguliers des plaques tournantes, heurtant, à chaque wagon, leur fonte contre l’arrêt du buttoir, et à entendre les coups de sifflet, stridents ou prolongés en glapissement, que poussait, dans d’incessants va-et-vient, une armée de locomotives. Il les aimait aussi, les noires machines, dont les cercles cuivrés s’allumaient par éclairs sous le gaz. Il se les imaginait vivantes et monstrueuses, à les voir semer derrière elles un crottin de braises rouges, qui lentement s’éteignaient, ou, lorsqu’elles venaient dans sa direction, à chercher un regard dans leurs gros yeux rouges, d’une aveuglante fixité sous leurs paupières de laiton, toujours ouvertes. Il les suivait longtemps, par esprit, dans leur course sur l’acier miroitant et poli des rails ; puis, dans la décroissance triste du vacarme de leur fuite, il se perdait à considérer les lourdes volutes de fumée blanche qui sortaient longtemps encore, presque à ses pieds, de la gueule du tunnel, et montaient, toutes droites, en des entassements croulants. Le toit de la gare dépassé, il ne les voyait plus, confondues sur le ciel clair, et il abaissait les yeux pour en retrouver les derniers flocons accrochés comme de la ouate entre les fils télégraphiques.

Un soir, comme il se levait du banc d’où il venait, pendant de longues heures, de contempler la gare du Nord, Charlot vit une femme accourir à lui. Elle lui prit le bras, l’entraînant, si haletante que, d’abord, elle ne put parler. Stupéfait, il marchait vite, poussé, traîné par elle, muet, lui aussi, de surprise. Au premier bec de gaz sous lequel ils passèrent, il vit qu elle était jolie, et cela lui mit une joie dans l’âme, sans qu’il sût pourquoi. Il voulut s’arrêter, mais elle le tira :

— Non… de grâce… emmenez-moi… les agents me courent après…

Alors, il comprit. Il se retourna et vit sur l’autre trottoir, presque à sa hauteur, des femmes qui fuyaient, éperdues, avec de grands cris et un fla fla de jupons sonnant sur leurs talons. Derrière, une bande de drôles se ruait. Quelques-uns allaient passer près de lui. Et il se rappela ce qu’il avait lu, les coups de filet donnés par les agents des mœurs, la chasse infâme racontée tout au long par des feuilles policières dont cette ignominie amusait les lecteurs, bourgeois vertueux et femmes honnêtes ; mais, en même temps, il se souvint des trucs de troupier qu’il avait employés autrefois pour dépister un adjudant et dont le meilleur consistait à ne pas fuir le sous-officier, mais à le croiser, au contraire, avec un salut qui éteignait ses soupçons.

— N’ayez pas peur, dit-il à la femme et, rebroussant chemin, allant lentement, il dépassa les chasseurs, puis le groupe des argousins qui attendaient leurs camarades en gardant cinq ou six filles. Ceux-ci dévisagèrent bien le couple, mais Charlot les regardait si tranquillement en s’appuyant sur son parapluie, qu’ils ne reconnurent pas la femme, la prenant pour une habituée du bal de l’Élysée Montmartre ayant ses papiers en règle et qui rentrait ayant « fait » un bon jeune homme à l’air naïf. Quelques pas plus loin, Charlot fit prendre à sa compagne une rue de traverse. Elle était en sûreté maintenant : ils pouvaient causer ; cependant, elle tremblait encore et elle ne consentit à s’arrêter que boulevard Denain, devant la gare du Nord, à la terrasse d’une brasserie flamande.

Charlot avait heureusement quelque argent, il commanda deux bocks, et alors la malheureuse lui dit son histoire. Histoire banale, vulgaire, mais qui intéressa comme un roman le malheureux pour qui Paris et ses mystères étaient encore un inconnu insondé. Elle s’appelait Fanny Méjean, et était fille de braves gens. Son père était chauffeur à la raffinerie Lebaudy, à la Villette, sa mère matelassière dans le même quartier. À seize ans, elle avait été séduite. De fait, elle n’accusait pas trop son premier amant. Elle s’était quasiment offerte. Elle aimait l’homme. C’était dans son sang, et les torgnoles que lui avait administrées son père n’avaient pu la guérir de sa passion. Elle avait fui la maison paternelle et roulé un peu partout, descendant de collage en collage jusqu’à une misère noire qui l’avait fait rouler, peu à peu, dans la boue. Ce n’était cependant pas entièrement sa faute. Si son premier homme avait été honnête, elle serait encore avec lui, mais il l’avait dépravée à plaisir, et devenu agent des mœurs, l’avait fait mettre en carte pour vivre à ses dépens, sans souci.

Elle racontait cela, tranquillement, d’une voix traînarde, avec des mots crus, des détails cyniques, comme ne comprenant pas l’horreur de ce qu’elle disait. Et Charlot regardait son front bas, ses pommettes saillantes, ses petits yeux ; et dans sa beauté inintelligente et vulgaire, il retrouvait confusément, dans une répulsion instinctive contre ce souvenir, quelque chose des traits de sa mère avec cette apathie abrutie du regard qu’il lui avait vue, l’autre jour, à la Salpétrière. En même temps, une colère lui venait contre la société qui permettait de telles horreurs : cette fille élevée au hasard dans les exemples mauvais, tandis que ses parents s’échinaient loin d’elle au travail, cette corruption la prenant dans la rue et à seize ans la livrant, détraquée déjà, au premier venu, puis, cette police abusant de la malheureuse sans défense, vivant d’elle comme d’une chose, la parquant dans le vice et lui interdisant tout retour à un état meilleur.

C’est avec une résignation bête qu’elle disait ses misères, n’ayant plus qu’un regard moutonnier et morne, perdu dans le vague, en parlant de ses premières révoltes. Au moins, elle n’aurait pas voulu exercer son métier dans le quartier de ses parents, mais la préfecture n’y avait pas consenti. On lui avait fixé et son trottoir, et ses heures. Continuellement, c’étaient des contraventions, des terreurs, des poursuites. Même chez elle, on la persécutait.

Il fallait qu’elle fût dans ses meubles, elle ne pouvait se mettre à la croisée, sortir quand il lui plaisait, recevoir une amie ; un inspecteur dont elle avait refusé d’être la maîtresse ne lui laissait pas une heure de repos. Il voulait la faire entrer en maison. Puis, elle s’était résignée, la rébellion ne menant qu’au Grand Hôtel de St-Lazare. Elle avait fait sa paix avec les agents, se livrant à tous ceux qui la voulaient, et elle aurait été heureuse, si le chef qui commandait l’expédition de ce soir ne lui avait demandé de l’argent.

À présent, elle ne savait où aller. Elle n’avait plus le sou et son hôtel était surveillé sans doute. Son amant de cœur était à Mazas pour plusieurs mois. Il ne lui restait qu’à se foutre à l’eau. Elle pleurait.

Charlot lui prit le bras, la consola. Son attendrissement l’emportait sur le dégoût. Cette femme était comme lui un paria. Elle était avec cela jolie, et un désir lui venait de la regarder en pleine lumière. Il lui offrit de l’emmener et elle consentit, avec une joie qui lui mit une flamme dans les yeux et, pour un instant, la fit belle.

Une heure après, ils étaient au quai de Jemmapes. Tout d’abord, elle se livra avec froideur, semblant payer en caresses machinales l’hospitalité que le jeune homme lui offrait et le service qu’il lui avait rendu. Mais, bien vite, elle s’étonna, se sentant frissonner sous cette étreinte passionnée qui ne se lassait pas, toujours plus violente.

Et brusquement, elle adora l’homme qui la tenait ainsi, le mangeant de baisers, lorsque, brisé, il s’abattit à côté d’elle sur l’oreiller, lui racontant à son tour sa vie, son long martyre, sa longue appétence de la passion et l’écrasement de sa félicité présente. Elle n’avait jamais été aimée de la sorte, et, dans son cœur de femme, une pitié s’éveillait pour ce misérable à qui elle apportait le bonheur et la guérison. Tous deux étaient les victimes d’une inexorable fatalité et mis au ban de la vie sociale, mais elle trouvait qu’il était encore, lui, le plus à plaindre, n’ayant jamais été aimé. Une tendresse d’une maternité vague se mêlait à la lascivité de ses caresses. Ardemment, rageusement, elle lui rendait ses baisers, et tous deux s’acharnaient, avides, insatiables, dans la folie de leur chair et la fête de leur cœur, comme s’ils avaient voulu, l’un et l’autre, se payer en d’inoubliables extases des tortures anciennes, et noyer dans une nuit d’ivresse le douloureux souvenir de leur passé.