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Charlot s’amuse/Chapitre XII


XII



Chose étrange : Charlot, qui jamais n’avait pu se vaincre et dont l’éréthisme sensuel était d’une irrésistibilité farouche, sembla se rasséréner dès qu’il se fût décidé à se fixer à Paris. Il s’avouait des pressentiments, se répétant que dans la grande ville où grouille le vice à bon marché, il trouverait facilement une maîtresse. Et, dans le souvenir des désillusions passées, il s’efforçait à ne pas songer à ce quelle pourrait être. Ce serait une femme, murmurait-il en riant à lui-même, et, pour l’instant ne demandant rien de plus, il bannissait tout rêve l’ayant pour objet. Il renonça à ses solitaires pratiques pendant dix jours, jusqu’au moment de son départ. Aussi, le voyage lui fut-il un enchantement : il marchait à la guérison.

Une heure après son arrivée à la gare, il était installé quai de Jemmapes, à côté de l’ancien logement de ses parents. L’abbé Choisel, à la nouvelle de sa mise en réforme, lui avait adressé cent cinquante francs, tout en lui déclarant que désormais il n’eût plus aucun subside à attendre de lui. En vingt-quatre heures, avec cette somme, Charlot eut acheté un lit, une table, deux chaises et quelques ustensiles. Restait un emploi à trouver. Il alla distribuer les lettres de recommandation que lui avait données M. Jolly et ne tarda pas à obtenir, chez un marchand de fer de la rue des Vinaigriers, une place de comptable aux appointements de cent vingt-cinq francs par mois. C’était peu de chose, mais il avait une belle confiance dans l’avenir. Une maison de vente par abonnement lui avait cédé des vêtements et du linge qu’il payait cinq francs par semaine : il était heureux.

Les premiers jours, la nouveauté de son existence l’empêcha de songer. Il avait à se mettre au courant de sa besogne ; sorti de son magasin et son repas terminé, il bornait ses promenades aux bords du canal. Au quai de Jemmapes, le teinturier seul sétait souvenu de l’avoir vu tout gamin. Le ménage Rozier était mort ; des Auvergnats hargneux et taciturnes les remplaçaient. Charlot, dans la grande cité ouvrière, s’ennuya vite, se sentant déclassé du reste, et blessé dans ce que son éducation à Saint-Dié avait mis d’aristocratique en ses goûts. Il regrettait d’être venu là et n’osait se l’avouer. Bientôt, il quitta sa chambre à l’aube et n’y rentra qu’à dix heures le soir, pour dormir. Au fond, il avait cru que tout ce coin de quartier ferait lever en lui un monde de souvenirs et il avait une incessante et naïve surprise à constater sa propre indifférence devant les tableaux qu’il s’était si souvent rappelés en imagination. Tout cela était sale et laid. Les bords du canal fangeux et mal pavés l’écœuraient. Même, devant l’eau noire qui dormait au-dessus de l’écluse, il avait le passager regret de la rade de Toulon et de ses flots bleus couleur du ciel. La rue des Récollets et l’école des frères ne lui donnèrent pas la moindre émotion. Il en fut mécontent ; cette première désillusion l’effrayait et lui semblait menacer tous ses rêves. Un instant, il s’accusa d’insensibilité, mettant cette absence d’émotion sur le compte de son détraquement.

Justement, ses désirs se réveillaient avec l’exaspération de leurs six jours de repos. Il était temps qu’il leur trouvât un écoulement. Il chercha, mais, en attendant, il se laissa retomber aux déplorables pratiques auxquelles il devait sa libération, et si bien convaincu de son impuissance depuis son séjour à l’hôpital, qu’il obéissait docilement aux incitations de sa névrose, à quelque heure qu’il les sentît se manifester.

Il sortait à présent de son magasin le plus tôt qu’il le pouvait, mangeant à peine le soir, pour avoir en poche quelque argent. Puis, il courait les rues, guettant une occasion, un hasard, il ne savait trop quoi lui-même. Il remontait d’abord la rue des Vinaigriers. C’était l’heure de la sortie des ateliers ; les trottoirs et la chaussée regorgeaient de monde.

Il allait lentement, dévisageant les ouvrières avec des regards luisants qui les faisaient rire, mais aucune ne répondait à son muet appel et il atteignait le boulevard Magenta, tout en pestant contre sa maladresse ou son peu de chance. Parfois, il tremblait qu’un homme s’aperçût de ses préoccupations sexuelles et lui cherchât querelle. Il était toujours lâche ; ses désirs étaient d’ailleurs d’une instantanéité si violente que la crainte d’être trahi par sa démarche, autant que par ses regards, mettait en lui une lourde gêne.

Il gagnait ainsi la place du Château-d’Eau, se traînant de banc en banc et se frottait à toutes les jupes, avec des essais timides de conversations, des propos banals et bêtes auxquels les inconnues, après un rapide examen de leur interlocuteur, ne répondaient qu’à demi-mot. L’heure s’écoulait et il se décidait à rentrer chez lui, mais une fois dans sa chambre, il avait de furieux accès de désespoir. Cette vie-là ne pouvait durer ; si ça allait être connu à Toulon, mieux valait qu’il se cassât la tête tout de suite. Et chaque fois, son accès se terminait par une crise de larmes, dont l’attendrissement se fondait en d’étranges et cruelles voluptés, chaque jour plus raffinées, et plus longuement poursuivies.

Les premiers jours, il s’était abandonné sans crainte, avec cette réflexion que, sans doute, c’était la dernière fois, et qu’il trouverait une maîtresse le lendemain. Il avait besoin de se donner cette excuse à lui-même, car les dernières paroles des médecins de l’hôpital Saint-Mandrier lui résonnaient encore aux oreilles : c’était la mort à brève échéance, s’il ne se guérissait pas. On lui avait conseillé aussi de se marier. Et, plein d’amertume, il se rappelait cette prédiction et ces conseils, en constatant l’impossibilité de trouver une femme qui voulut de lui. Il se reprochait continuellement sa timidité. Sans doute, il fallait être plus hardi et ne pas se rebuter. Pourquoi rougissait-il aux premiers mots qu’il adressait aux promeneuses ?

Comme à Saint-Dié, comme à Toulon, il éprouvait un incessant écrasement et se sentait seul dans la foule. Il lui semblait que s’il avait connu quelqu’un, il aurait été plus audacieux, plus habile. Un camarade de son âge lui aurait été d’un grand service, pensait-il, et aurait fait son éducation, mais par malheur il ne connaissait personne ; il était le seul employé du marchand de fer. Alors, il songea aux filles qui font le trottoir. Le manque d’argent l’en avait éloigné jusque-là, mais le jour où il toucherait ses premiers appointements, il se risquerait. Il avait justement remarqué une petite femme brune, assez jolie, qui, tous les soirs, stationnait au carrefour de la rue de Lancry, de la rue des Marais et du boulevard Magenta. Il commencerait par elle.

Le soir même où il fut payé, il se fit accoster et la suivit, croyant se rendre à quelque hôtel. La fille l’emmena rue des Marais, et le poussa dans un couloir sale, au bout duquel elle ouvrit un ignoble cabinet que lui louait un marchand de vin. Elle cogna contre la cloison et un garçon apporta une chopine de vin rouge et deux verres ; on trinqua. Charlot, pris de dégoût, regardait la pièce nue dont les murs suintaient, et où, pour tous meubles, il n’apercevait qu’un atroce canapé recouvert d’un cuir gras, une table, un chandelier, une terrine. Il paya la femme, ferma les yeux pour recevoir ses ignobles caresses et s’enfuit avant qu’elle se fût relevée. En chemin, sa rageuse colère s’exhala par des cris qui faisaient retourner les passants. Semblable à un ivrogne, il frappait à grands coups de poing les devantures sonores, et jouissait à meurtrir ses mains sur les ferrures des volets. Le guignon ne l’abandonnerait donc jamais ? Mais qu’était-ce donc que la vie et qu’avait-il fait pour souffrir de la sorte ? Il venait de dépenser presque tout ce dont il pouvait disposer pour un mois, et, en échange de cette somme qui représentait mille privations, il n’avait même pas obtenu deux minutes de plaisir ! C’était une fatalité. Il y avait quelqu’un dont la volonté s’opposait à ce qu’il sortit de ce vice solitaire au bout duquel l’attendait la mort. Il était maudit !

Et repris de la religiosité vague de son enfance, il songea brusquement à attendrir cette Providence dont les coups le poursuivaient inexorablement. Il courut jusqu’à l’église, mais en vain il heurta les portes. Comme un boutiquier las de sa journée, la Providence avait fermé son magasin de consolations. Charlot, à ce dernier coup, eut à peine la force de blasphémer ; il rentra chez lui et se jeta dans son immonde plaisir avec une rage érotique où la colère le disputait à la lubricité inassouvie. Le lendemain, il ne put bouger et garda le lit deux jours. Quand, épuisé, il se releva, quant il vit dans son miroir ses traits ravagés, il eut peur et, pendant une semaine, il se drogua consciencieusement, avec une crédulité aveugle et puérile dans tous les médicaments dont il entendait parler. Puis, il retomba encore. Il songea qu’il serait peut-être plus heureux ailleurs que rue des Marais. Dès qu’il eut quelque argent, il se rendit rue de la Lune, mais il en revint malade. De nouveau, il dut avoir recours au pharmacien et il ne se guérit qu’à force d’opiat.

Cependant, le mois de continence, auquel l’avait forcé son mal, l’avait rétabli, en contraignant son système nerveux à un repos réparateur, et il se félicitait déjà de ce commencement de retour à la santé, quand, aux dernières pilules, ses sens se réveillèrent plus impérieux. Cette fois, il écarta avec horreur la pensée d’un nouvel amour de hasard. Il avait visité, à la Ruche du Château-d’Eau, un musée médical, « visible pour les hommes seulement », et il en était sorti terrifié et bénissant le bon Dieu qui l’en avait tenu quitte avec une uréthrite bénigne. Il s’imaginait bien que, dans une maison publique, il ne courait pas autant de dangers ; mais comment y entrer seul ? Il n’oserait jamais. Plusieurs jours de suite, il rôda rue d’Aboukir, faisant les cent pas devant les bouges à gros numéros, et pris d’une timidité respectueuse devant le tambour des portes, pareilles à celles des églises. Enfin, désespérant de trouver assez de courage, il se grisa un soir et pénétra dans une des maisons. Son ivresse s’envola vite. Le « salon » à son entrée s’était soudain illuminé, et vingt femmes abandonnant leur dîner accouraient, la bouche encore grasse. Charlot les contemplait avec hébétement. Il ne retrouvait pas cette familiarité qui, au Chapeau-Rouge, à Toulon, jetait les filles aux bras des soldats dès leur arrivée ; c’était, au contraire, une froideur correcte. Ces dames s’étaient assises comme pour une réception familiale et se taisaient, se bornant à se laisser voir. Seulement, elles étaient moins vêtues encore que les Toulonnaises, ne sortant pas de chez elles comme celles-ci pour aller rouler les cafés du quartier. Elles n’avaient qu’un peignoir de gaze transparente, fendu du col au pied et ne tenant à leurs corps que par les manches. Et elles s’offraient du geste seulement, se faisant valoir en des poses étudiées. Dans un coin de la pièce, l’une d’elles, une négresse, hideuse, obèse, énorme, étalait dans un fauteuil une avalanche de chair grisâtre, tout en achevant de mastiquer un croûton de pain avec un bruit agaçant de mâchoires.

— Allons ! monsieur, fit la sous-maîtresse, vieille femme très digne et très polie, faites votre choix !…

Charlot choisit une grosse fille blonde, celle dont la poitrine lui parut la plus ferme, puis, ayant payé, il monta au deuxième étage avec sa compagne. Il exultait, l’œil luisant, la lèvre humide. Dans la chambre, la femme le cajola. Elle serait bien gentille, elle aurait toutes les complaisances, mais il fallait qu’il fût généreux. Hors de lui déjà, il lui donna ce quelle demanda, ne voulant pas songer qu’il n’aurait point de quoi manger le lendemain, et tout au bonheur de l’heure présente. Mais ce bonheur fut dérisoirement court. Et, cinq minutes après, il se retrouva dans la rue.

Pourtant, il n’eut point de colère. Naïf, il s’imaginait avoir mal choisi. Une autre fois, il serait plus heureux. Il emportait en attendant le charme troublant, la vision exquise de ces vingt femmes nues, splendides sous la clarté chaude du gaz, avec des fleurs et des rubans dans les cheveux, et exhalant des parfums autour d’elles. C’est ainsi qu’il s’était toujours représenté l’intérieur d’un sérail. Maintenant, pour peupler la solitude de ses rêves, il évoquerait ce capiteux souvenir. Le soir même, ne pouvant dormir, il s’abandonna à la tentation, et, les yeux fermés, tandis que ses mains s’égaraient à la recherche de molles caresses, plus lentes, il revit les pensionnaires de la rue d’Aboukir ; il se pâmait sous leurs baisers, tandis que la négresse lui éventait le front…

Et il retourna à ce qu’il appelait en souriant son harem. Il vivait de pain sec, il empruntait. Même, dans son aberration, il chercha, mais sans y parvenir, à voler son patron. Bientôt, à bout de ressources, il dut renoncer à ses visites au bouge. Il avait vendu le peu qu’il possédait, ne gardant que son lit, sa table et les vêtements indispensables. Son marchand d’habits n’étant plus payé, avait fait pratiquer une saisie-arrêt sur ses maigres appointements. Ce fut une misère noire, horrible. Maintenant, il allait sale et crasseux, sans honte, insensible à la faim et au froid, n’ayant dans sa maladive dépravation qu’une idée fixe, qu’une préoccupation sensuelle prolongée, incessante : la femme.

Cet état obnubila vite le peu d’intelligence qui lui restait. Il dépérissait de toutes façons, et, au cours de son continuel satyriasis, ses divers sens étaient atteints, les uns après les autres. Quand il travaillait le soir chez le marchand de fer, il portait de grosses lunettes bleues, comme un vieillard, sa rétine impressionnable étant blessée par la clarté mobile et crue du gaz. Le bruit des rails de fer et des plaques de tôle jetés dans les sous-sols du magasin lui meurtrissait le tympan et lui causait de cuisantes migraines. D’ailleurs, il ne se soignait plus, se jugeant perdu, et, sous l’accablement d’un découragement infini, se laissant vivre avec une morne indifférence.

Son mal s’accéléra avec le retour du printemps. Des accès de dépression alternaient avec des accès d’agitation. Tantôt, il se livrait au vice avec hébétude, machinalement, tantôt avec d’ingénieux raffinements longuement calculés. Il restait des semaines entières sans sortir, si ce n’est pour aller de sa chambre au magasin avec la passivité d’un automate ; puis, quinze jours durant, il était pris d’une soif de promenades. À six heures, en quittant son bureau, il allait courir Paris jusqu’à minuit, et, le dimanche, dès l’aube, il errait par les rues. Confusément, il nourrissait l’espoir d’un hasard qui le sauverait, de quelque chose d’extraordinaire qui surgirait sur sa route.

Du reste, il éprouvait, à certains moments, la nécessité de fuir à tout prix sa chambre et la populeuse cité du quai de Jemmapes. Là, parfois, en effet, des conceptions délirantes l’empoignaient dans la solitude nue de ses quatre murs. Les cris des femmes et des enfants sautant à la corde dans la cour, par les beaux soirs, l’exaspéraient. Il avait des hallucinations dont le réveil lui laissait la crainte vague d’un malheur. Des cauchemars sadiques le tourmentaient à présent, et son imagination tournait comme un cheval de manège dans la poursuite de plaisirs hors nature. Il rêvait de boire du sang dans des baisers, d’assaisonner ses plaisirs de crimes. D’autres fois, il se tordait sous l’instantanéité irrésistible et monstrueuse du désir de commettre quelque acte ignoble devant tout le monde. Il courait se plonger la tête dans l’eau, ou bien il se jetait contre les murs pour ne pas céder à son besoin fou d’ouvrir la fenêtre toute grande, et de s’y livrer à une immonde exhibition devant les fillettes qui jouaient au-dessous.

C’est durant ces périodes d’excitation qu’il sentait, dans un reste de raison, la nécessité de fuir. C’est alors surtout qu’il battait les pavés, voulait hâter par une écrasante fatigue le retour de la période d’affaissement qui lui rendrait le sommeil et retarderait l’éclat qu’il pressentait. Il lui arriva de dire tristement à son patron :

— Je suis candidat à la folie…

Le marchand de fer haussa les épaules. Il avait remarqué les allures louches de son commis, les longues absences qu’il faisait subitement au cours de son travail et l’incurvation significative de sa taille.

— C’est la faute à la veuve Poignet ! répondit-il avec un gros rire.

Et Charlot se mit à rire aussi, lâchement.

Les railleries de son maître le trouvaient à présent insensible. Après avoir fait quelques pas dans la rue, il les oubliait, soudain distrait par un embarras de voitures, ou par un cercle de gamins ricanant autour de deux chiens accolés, l’air très bête, sous une porte cochère. Il ne pensait plus à rien, marchant vite, par habitude, jusqu’au boulevard Saint-Martin. Là, il ralentissait le pas s’arrêtant aux devantures, ou regardait passer les femmes.

Sa promenade le conduisait jusqu’au passage Jouffroy, et il s’arrêtait longuement à son extrémité devant les vitrines remplies de photographies d’actrices. Il les connaissait toutes, mais ne se lassait jamais de les revoir, se gorgeant de la vue des cuisses et des poitrines qui, sur les grandes cartes-album, semblaient vivantes. Devant cet étal de chair, il haletait, plus pâle en dévorant ces nudités que les vieux qui se pressaient à ses côtés, également avides de voir.

Dans le tas, deux femmes attiraient surtout ses regards, et celles-là étaient ses maîtresses favorites. Il y avait d’abord la grosse Haimey, du Skating, une forte fille dont la gorge énorme débordait ignoblement, et dont les gros yeux de veau semblaient contempler le ciel, dans une extase pâmée. Puis, c’était Marrhy, de l’Alcazar, moins opulente de corsage que sa voisine, mais plus éhontée encore. Elle se penchait en agitant son éventail et ses seins sortaient du corset pareils à des gourdes. Elle retroussait en même temps sa robe à la hauteur de ses cuisses, montrant un morceau de peau au-dessus de ses bas rayés, et elle riait d’un rire idiot de pierreuse qui vient de « faire » un promeneur à l’angle d’un trottoir. Comme mû par un instinct, c’est à ces deux femelles, dont une promiscuité bizarre exposait les portraits à côté de ceux des reines de l’art, actrices de l’Opéra, du Français et des scènes où le talent passe avant ce que recouvre le maillot, c’est à ces deux gourgandines de beuglant que Charlot rêvait le plus. C’est elles qu’il venait saluer et c’est à elles que s’adressaient, la nuit, les sanglots d’amour qui, peu à peu, le tuaient.

Mais voilà qu’on éteignait le gaz : les vieux remontaient et accostaient les dernières jeunes filles qui rentraient des ateliers, le nez en l’air, se dandinant effrontément. Charlot, les jambes cassées de sa longue station devant la vitrine, et l’œil rempli de formes blanches qui dansaient, traversait la rue Grange-Batelière et enfilait le passage Verdeau. Là, c’étaient les parfumeuses ou la libraire qu’il guettait tapies dans leur boutique obscure et faisant des signes aux passants bien mis. Elles lui semblaient désirables dans ce noir, avec leurs yeux qui luisaient et l’éblouissement éternel de leur sourire.

D’autres soirs, il allait rue Vivienne ; il y avait là d’autres marchands de photographies, qui vendaient surtout des reproductions des tableaux de nu du dernier Salon. Même il, aurait préféré ces nudités-lâ, que rendaient plus capiteuses la discrétion savante du peintre et une disposition artistique inconnue aux photographes de Skating, s’il n’avait pas, avant tout, cherché des apparences de réalité pour colorer ses rêves. Plus loin, dans les bâtiments qui flanquaient la bibliothèque nationale, d’autres vitrines l’attiraient encore, plus étranges celles-là, et dont les scandaleuses exhibitions arrêtaient des groupes serrés de passants. Les femmes dont les photographies s’y étalaient avaient posé avec un loup de velours, mais ce masque constituait à peu près leur seul costume, et renversées dans des attitudes lascives, ou retroussées devant des glaces qui réfléchissaient ce que leur posture ne laissait qu’imparfaitement deviner, elles s’offraient impudemment, comme des filles soumises dans le salon d’une maison de tolérance. Au premier rang des curieux, des enfants, la pupille dilatée, les dévoraient du regard, et le groupe des passants grossissait, sans que les premiers venus songeassent à s’arracher à la contemplation de cette chair. Les gens étaient silencieux, mais ils avaient les lèvres tirées, les joues pâles et les yeux comme des braises. Charlot les devinait en rut comme lui.

Il connaissait tous les magasins de ce genre dans le centre de Paris, du Palais-Royal aux Passages, et il les visitait l’un après l’autre, guettant les nouveautés, les reprises, les changements de tableaux.

Et ainsi, tout le long de sa route, il emmagasinait des désirs.

Il était tard quand il regagnait son quartier, avide d’être seul, marchant vite. Aux jours de fortune, il allait prendre l’omnibus à la Madeleine, pour trouver une voiture vide, car un de ses bonheurs était de se mettre tout au fond, à l’intérieur, le nez contre la vitre et, jusqu’à la station du Château-d’Eau, de voir dans un trot régulièrement rythmé les croupes larges et grasses des chevaux s’élever et s’abaisser avec un dandinement. D’inavouables envies lui venaient dans cette contemplation. Ahuri, il quittait l’omnibus, et jusqu’à sa porte, il rêvassait encore, cherchant quel mode d’onanisme il emploierait ce soir-là, s’arrêtant sous les becs de gaz pour tenir conseil avec lui-même, puis courant, comme s’il avait eu quelque amoureux rendez-vous.

Peu à peu, dans le détraquement blasé de son cerveau, il sentit devenir plus fréquentes les monstrueuses tentations qui l’assaillaient depuis quelques mois. Le jour, à son bureau, il pleurait, prévoyant un malheur, un crime, et ayant encore dans le dos le frisson d’affriolante horreur que lui avait causé la lecture du compte rendu du procès Menesclou. S’il allait finir comme ce Menesclou !… Il se secouait, la gorge étreinte par une subite angoisse, mais, la nuit venue, dans la solitude de sa chambre, il se mettait sur son séant, réveillé en sursaut par un effrayant cauchemar, et il songeait dans l’ombre, des heures entières. Sa folie génésiaque rêvait toujours du sang, et il avait, quand le jour revenait, des étonnements douloureux à se rappeler avec quel sang-froid terrible il avait projeté un ignoble crime et longuement choisi sa victime parmi les fillettes de la maison. Il courait alors se mettre la tête sous le robinet de la fontaine dans la cour, voulant chasser ce qu’il appelait un mauvais rêve. Au fond, il sentait que sa résistance était inutile. La tentation se faisait à présent atrocement régulière, l’assaillant aux mêmes heures, quoi qu’il fit et où qu’il fût.

Une après-midi enfin, elle le chassa du bureau avec une impulsion irrésistible. Il prit dans un tiroir le canif dont il taillait ses crayons et il rentra chez lui prétextant une indisposition. Il voulait courir, mais un priapisme cruel le força à s’arrêter, et il alla lentement, rasant les maisons, la bouche sèche, l’œil mort, voyant rouge en dedans, mais l’air placide. Même il ricanait en approchant de la maison, et en saluant les voisines qu’il rencontra sur le quai, il s’imaginait ce que serait leur stupéfaction tout à l’heure.

— Les imbéciles, pensait-il, qui ne se doutent point de ce que je vais faire !

Et, serrant le manche de son canif, il entra.

Tout de suite, il eut une désillusion. La cour était vide, les fillettes qui y jouaient d’ordinaire étaient absentes. Une rage empoigna le misérable Cependant, il se composa un visage et, l’air naturel, en prenant sa clé, il demanda au concierge où étaient les enfants. L’Auvergnat répondit qu’une de leurs petites camarades d’école était morte et qu elles étaient à l’enterrement ; mais comme Charlot remontait chez lui, les dents serrées, il rencontra, devant sa porte, la fille de sa voisine la blanchisseuse, une gamine de quatorze ans. Elle était trop grande, trop femme ; il n’avait point songé à elle. Il s’effaça pour la laisser descendre.

— Pardon, m’sieu ! fit-elle, et elle s’en alla lentement, le frôlant de ses jupes, et lui coulant au passage un regard vicieux de fille précoce.

Il la suivit des yeux, soudain remué, puis, brusquement, il la rappela :

— Marguerite ! viens donc, que je te donne une image.

Elle remonta bien vite et entra.

— Tes parents ne sont pas là ? lui demanda-t-il, en lui prenant la main.

— Non ! répondit-elle, maman est au lavoir et papa est en train de ramasser sa cuite dans les environs…

Il lui fit poser son panier plein de linge et ferma la porte à double tour. Elle le regardait sans inquiétude, jacassant, heureuse d’être chez un homme, allant de la cheminée à la table et touchant à tout. Alors, brusquement, il l’empoigna et la jeta sur le lit. Elle riait, l’œil allumé, sans résistance, et même se serrant contre lui. Ce rire le déconcertait ; il laissa tomber son canif.

Bientôt, l’enfant cria. Ses cris étaient ceux de la vierge qui devient femme dans une souffrance, mais ils suffirent à effrayer Charlot. Perdant la tête, il prit peur et, laissant la jeune fille sur son lit ensanglanté, il dégringola par les escaliers et s’élança dans la rue.

D’abord, il courut devant lui, tout droit, au hasard. La fatigue le força vite à ralentir le pas, et alors seulement il essaya de réfléchir ; mais il ne put associer deux idées. Un bourdonnement emplissait sa tête d’un vacarme, et il sentait distinctement qu’il devenait fou. Il alla s’asseoir sur un banc du boulevard Richard-Lenoir, regardant sans voir autour de lui. Il faisait un grand soleil très chaud qui lui chauffait le crâne ; il songea qu’il s’était sauvé tête nue. « J’aurais dû prendre mon chapeau ! » murmura-t-il machinalement, en passant la main sur ses cheveux, puis il éclata de rire. Il n’était pas fou, puisqu’il raisonnait et pensait à son chapeau. Et il voulut songer aussi à ce qu’il venait de faire, mais l’idée du chapeau s’était ancrée en son cerveau. On l’arrêterait tête nue ! La perspective de l’arrestation disparaissait devant celle de cette nudité de sa tête, et il ne sortait pas de là, riant toujours d’un rire idiot, et le regard perdu dans le vague. Au bout d’un instant, comme il se sentait grillé, il pensa à se lever, pour aller se mettre à l’ombre, mais ses jambes ankylosées refusèrent de se déployer, et, d’instinct, il se coucha sur le banc, tout de son long, comme les ivrognes, en s’abritant la tête des deux bras. Cependant, ses mâchoires séparées par le rire ne pouvaient plus se refermer et sa langue sèche pendait. Il eut la confuse souvenance d’avoir vu son camarade de lit bâiller ainsi à l’hôpital, où on le soignait pour une hémiplégie survenue à la suite d’un coup de baguette de fusil reçu dans l’œil. Et Charlot faisait d’incroyables efforts pour se rappeler s’il n’avait pas, lui aussi, reçu un coup. Il porta la main à son front, s’attendant, dans la sensation d’une migraine, à trouver une baguette de fusil plantée sous son arcade sourcilière et enfoncée jusqu’au cerveau. Puis, il bégaya : « Je suis saoûl… » ; et il s’endormit sur ce refrain, dans un oubli reposant. Il bavait à présent et la salive qui coulait du coin de sa bouche jusqu’à son cou lui semblait une rafraîchissante caresse sous laquelle sa fièvre s’en allait.

Le malheureux se réveilla au bout de plusieurs heures. Il faisait nuit, et un sergent de ville l’invitait à circuler. La vue de l’uniforme lui donna un saisissement et la raison lui revint tout d’un coup. Il se releva et se reprit à courir, sans entendre le rire de l’agent.

Il pleuvait, il avait froid, mais, le souvenir du viol qu’il avait commis le hantant, il n’osait se mettre à l’abri. L’arrêter ! on allait l’arrêter ! Une terreur l’empoignait qui le faisait claquer des dents, et il courait toujours plus fort.

À l’aube, il était au Point-du-Jour. En passant devant un boulanger, il se sentit pris de fringale à humer le parfum du pain chaud. Il se fouilla il avait quatre sous. Il acheta deux pains au lait et il alla se cacher au Bois de Boulogne.

Au bout de deux jours, il s’étonna de ne voir personne à sa poursuite. Il avait tellement faim qu’il souhaitait lâchement d’être découvert. Puis, il rêva d’aller se livrer lui-même. D’abord, cela lui vaudrait des circonstances atténuantes. Il rentra à Paris, se traînant et s’arrêtant toutes les cinq minutes, tant il était faible. À sa dernière halte, il essaya de se rappeler l’adresse du commissaire de police de son quartier. Sa mémoire oblitérée refusait d’obéir. Enfin, il se souvint, c’était rue Corbeau, tout près du quai de Jemmapes ; il s’y dirigea.

À la porte il eut un frisson. Il apercevait le concierge de sa maison et le père de Marguerite. Sans doute, ils étaient là pour leur plainte ; et voilà qu’ils l’avaient vu : ils allaient lui sauter au collet, lui enlever le mérite de sa reddition. Il demeurait immobile sur le trottoir, le cœur serré par une désespérance. Soudain, l’Auvergnat lui cria :

— Mochieu Duclos, venez-vous prendre un verre ?

Il ne répondit pas et regarda les deux hommes. Mais non, le doute n’était pas permis, ils ne plaisantaient pas : ils ne savaient rien. Et, les yeux hors de la tête, ahuri, il les suivit chez le mastroquet, en face. Les deux amis attendaient un voisin qui faisait dresser un certificat au commissariat et les avait amenés comme témoins.

Charlot rentra avec eux, quai de Jemmapes. Dans l’escalier, il croisa la petite Marguerite, qui lui reprocha de s’être si vite sauvé. Comment diable avait-il pu craindre les révélations de cette gamine précoce et délurée ? La promiscuité hideuse dans laquelle elle était élevée l’avait préparée à tout ; de ce viol, elle ne devait regretter que l’inachèvement.

Et, après le premier soulagement, il eut comme une colère de son impunité il était tellement nul qu’il échappait même au bagne, et que, jusqu’au crime, rien ne lui réussissait !