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Charlot s’amuse/Chapitre IX


IX



L’idylle se terminait sur cette invite : Charlot avait refusé de se laisser convaincre. Lucien avait du reste alors quitté le collège pour aller à Nancy passer son baccalauréat et, pendant son absence, sa victime épuisée et à bout de forces avait dû s’aliter.

C’était, pendant ces cinq années de collège et d’intime camaraderie, la troisième fois qu’il s’abattait ainsi, terrassé par son mal. En dehors de ces grandes crises, dont son incroyable vitalité de Parisien avait jusque-là triomphé, il avait eu vingt attaques moins graves, chaque changement de saison exaspérant son état, et le laissant plus détraqué. Il manqua mourir à ce dernier coup, et lorsqu’il revint à la vie, ce fut au tour de sa protectrice de se mettre au lit.

La pauvre femme se désolait à la fois de voir son protégé si maladif et de renoncer à sa chère espérance : Charlot avait parfois des accès épileptiformes, il ne pourrait jamais être prêtre. C’était là pour la vieille fille un incessant crève-cœur. Depuis deux ans, elle avait dû congédier son beau rêve, mais elle ne s’en consolait pas, et, lorsque au chevet de son fils adoptif, elle veillait, anxieuse et souffrant plus que lui, elle ne parvenait pas toujours à taire sa cruelle désillusion. Alors, Charlot se soulevait sur ses coussins, l’attirait près de lui, l’embrassant avec de câlines caresses ; et, soudain toute heureuse, elle se reprenait à bénir le bon Dieu, Elle ne quittait son « cher petit » que pour courir aux offices, le grondant affectueusement de ce qu’il voulût la retenir, et ne comprenant pas, la pauvre âme, que l’adolescent, conscient de sa faiblesse, souhaitait la garder près de lui pour ne pas risquer de céder aux tentations qui assaillaient sa solitude oisive.

Sa chute, en effet, s’accélérait furieusement, avec une névrose génitale consistant en une répétition singulière et surhumaine de l’acte vital. Chacune des trois maladies qu’il avait faites en marquait les étranges étapes et permettait au malheureux d’en mesurer nettement les ravages. Le brave docteur Joly n’y comprenait rien, parlant vaguement de névrose, de croissance et d’une affection cardiaque que l’épilepsie de la mère aurait sans doute léguée à l’enfant. Aussi l’accablait-il, naïvement, de toniques reconstituants, de ferrugineux, de bromure de potassium et de sirop de pointes d’asperge.

À vrai dire, les ruses du malade rendaient presque concevables l’erreur et l’hésitation du vieux praticien. Charlot se refusait à tout examen, permettant à peine au docteur de l’ausculter, et, sur les conseils de Lucien, dissimulant tous les symptômes qui auraient pu trahir le monstrueux secret de sa perversion génésique. Son camarade lui soufflait d’adroites réponses à toutes les questions, et consultait, pour mieux rendre introuvable au médecin le véritable diagnostic, des ouvrages de vulgarisation médicale qu’il volait dans la bibliothèque de son oncle. Il prit là un opuscule sur les Maladies nerveuses que Charlot dévora en cachette, et grâce auquel il put égarer à coup sûr l’honnête M. Joly, et détourner ses soupçons.

Puis, ces deux collégiens avaient, à l’instar des soldats qui veulent « carotter » une exemption de service, mille recettes que Duclos mettait à profit pour duper le vieillard.

Malgré toutes ces précautions, le malade avait cependant d’insupportables transes. Son linge, ses rêves, ses mensonges en se coupant, tout enfin, pouvait le trahir. Il souffrait encore de ne pouvoir se soigner réellement, et de ne tirer d’une crise dont, avec des soins appropriés, il aurait pu sortir rétabli pour longtemps, qu’un repos juste assez réparateur pour lui rendre les forces nécessaires à une nouvelle chute.

Lorsqu’au cours de ses promenades, et les lettres de son ami relues pour la vingtième fois, ses souvenirs le reportaient aux affres par lesquelles il avait passé au cours de ses maladies, le misérable cessait brusquement de sourire. Ses tours joués au docteur ne l’égayaient plus, et la réalité poignante l’étreignant soudain, il se débattait en vain contre la constatation navrante de son état. Alors, il comparaît à un cancer rongeur le mal qui le minait. Puis, c’était une nouvelle crise de larmes, après laquelle il se levait, cherchant dans une marche éperdue une distraction à la pensée obsédante qui allait le hanter jusqu’au soir. Il marchait plus vite, il courait même, sentant battre à ses flancs sa boîte d’herboriste dont le ballottement sourd fouettait sa course, mais, bien vite, il s’arrêtait époumoné et sans haleine. Et il maudissait sa faiblesse physique, ses jambes trop tôt lasses, son souffle trop tôt haletant. Une rage l’empoignait. La lassitude le rejetait encore sur le sol, et l’idée, l’effroyable idée, revenait dévorante, plus implacablement. Sa fixité l’effrayait par instants, autant que son mal, et c’est avec terreur qu’il s’avouait vaincu par elle, la révolte de sa volonté l’hébétant chaque jour davantage.

Il recommençait alors son douloureux calvaire, le parcourant pas à pas, dans l’analyse cruelle des souffrances anciennes et de la torture présente.

Avec une inexorable précision, il étudiait ce qu’avait fait de lui les phases successives de son intoxication, comme s’il passait en revue, dans un album de famille, la collection de ses portraits à différents âges. Seulement, les épreuves étaient nettes. Le temps, qui pâlit les photographies et jaunit le papier, n’avait respecté dans sa mémoire affaiblie que les souvenirs se rattachant à son aberration maladive. Avec une effrayante exactitude, il les évoquait à lui-même.

Ç’avait été d’abord un changement moral ; son caractère s’était aigri dans une morosité défiante et irascible. Il avait éprouvé de passagères mélancolies et passionnément aimé la solitude. Bientôt, les symptômes avaient paru s’exaspérer, s’acharnant surtout sur son organisme, détraquant son pauvre corps et l’étiolant en pleine croissance. Des palpitations et une anhélation sénile l’avaient saisi.

C’était là comme la première période. Il en regrettait la clémence. Peu à peu, en effet, une consomption l’envahissait plus profondément, se trahissant par des sensations soudaines de froid et de chaud. Ses forces diminuaient et, avec l’altération de la plasticité, l’amaigrissement devenait plus effrayant de jour en jour. Dès cette époque, il constatait d’ailleurs sa déchéance physique ; voulant n’y plus songer, il courait en demander l’oubli à Lucien, et renonçait à consulter son miroir. Mais, auprès de son ami, la pensée de cette déchéance lui revenait encore. Il découvrait, se sentant impropre à tous les jeux, que l’ébranlement de son système nerveux amenait une débilité croissante de ses muscles, atteignant surtout ses reins et ses jambes. Navré, il passait ses récréations sur un banc de la cour. Cependant, le soir venu, et rentré au dortoir, il cédait encore, fatalement. Sa sensibilité générale s’exaltait davantage à la suite de ces continuelles rechutes et, parfois, la nature lassée se refusait à réparer son travail détruit. Alors, Charlot avait de longues insomnies ; puis c’étaient des somnolences, pleines de rêves écrasants et coupées par des réveils en sursaut. Le jour, des éblouissements et des vertiges achevaient de l’éreinter ; il avait l’œil égaré dans une incessante inquiétude.

Les ferrugineux de Mlle de Closberry restaient inutiles ; la chlorose et l’anémie allaient leur chemin, troublant l’une après l’autre toutes les fonctions organiques de cet être devenu leur proie. L’estomac, frappé le premier, avait d’étranges caprices. À certains jours, l’enfant n’entrait que pour la forme au réfectoire. D’autres fois, il dévorait les haricots et les pommes de terre du collège avec un appétit furieux. Sa fringale devenait un véritable pica ; même il dérobait souvent la maigre miche d’un de ses camarades et courait s’enfermer dans les lieux d’aisances pour dévorer ce pain goulûment.

Les mois coulaient dans l’accroissement des ravages du mal. Du côté des phénomènes psychiques, les troubles morbides s’accentuaient plus encore que du côté des fonctions nutritives. Le malheureux se rappelait ses tristesses subites, et comment, avec des remords confus, une pusillanimité lavait pris à quinze ans qui le tenait toujours. Sa propre lâcheté l’écœurait, mais il continuait à se reconstituer le passé, période par période, avec, par instants, l’âcre plaisir de remuer cette boue qui était lui-même.

L’image de Lucien le distrayait d’ailleurs, traversant et retraversant ses souvenirs. Lorsque vers seize ans son innervation génitale s’était à jamais déréglée, c’était à Lucien qu’il était allé se plaindre tout en larmes, et confier à quel point la maladie s’aggravait. Son ami avait souri, l’invitant à une philopodie reposante qui l’épuiserait moins, et lui avait cité Suétone, qu’il appelait le naturaliste de l’histoire, tout fier de ses premières connaissances littéraires et de son bachot conquis à dix-sept ans. La dépravation du jeune lauréat à présent, en effet, ne se manifestait plus que par d’ignobles paradoxes de potache vicieux. Sa passion s’était émoussée, mais sa robuste santé ayant triomphé des précoces débauches, son horreur de la femme s’en allait maintenant à vau-l’eau. À Nancy, il venait d’entr’apercevoir de troublants horizons. Pour s’être frotté à quelques jupes, il avait recouvré les sains désirs qui font l’homme, et, avide de mordre au fruit mystérieux, il prenait en pitié ce qu’il appelait son amourette avec le petit Parisien. Son compagnon, toutefois, ne parvenait pas à s’expliquer ce changement, la vue d’une femme l’apeurant encore dans un dégoût monstrueux et instinctif. Et c’était lui, Charlot, qui répétait alors à son aîné les leçons que celui-ci lui avait adressées jadis. Abêti par sa vie de forçat universitaire autant que par le détraquement de ses sens, il cherchait, à son tour, dans ses classiques des arguments qui pussent lui ramener son ami. Il forçait le jeune bachelier à relire ses propres lettres et l’accablait de tendres reproches, d’objurgations naïves puant le Conciones : n’écrivait-il pas encore, peu de temps avant ses examens, le contraire de ce qu’il disait à présent ? Pourquoi donc lui parlait-il de César l’épileptique, de son oncle Marius, l’alcoolique, et de cette hérédité effrayante qui avait gangrené de vice toute leur descendance d’empereurs ? Oui ou non, Trajan était-il de mœurs tunisiennes ? Et Titus, le doux Tite de Racine ?… Après lui avoir cité l’antiquité, lors de leurs crises de vertuomanie, pour justifier leur amour, son amant allait-il l’abandonner ? Il ne pouvait nier : il devenait comme tous leurs autres camarades, écrivant sur tous les murs le fameux vers latin :

Ardeo quum video barbatum virginis antrum.

Et dessinant sur les marges de ses cahiers des silhouettes de femmes avec des hanches larges, des croupes puissantes et des tétons de nourrices. Pouah !…

Charlot, arrivé à cette page de sa vie, revoyait encore le large rire avec lequel son ami accueillait ses doléances. Bientôt l’ingrat couchait avec les servantes du voisinage, et l’abandonné fréquentait moins son ancien condisciple, ne l’appelant plus que son chaste Harmodius. Ç’avait été au fond pour lui un crève-cœur que cette transformation de leur liaison, mais il avait dissimulé au fuyard, par crainte de lui paraître ridicule, et parce qu’il l’aimait toujours d’une amitié dévote et fervente. Seulement, il avait avec indignation refusé de le suivre dans ses équipées amoureuses, et désormais sacrifié sans lui aux exigences de sa névrose. Enfin, son compagnon ayant atteint ses dix-huit ans, avait quitté Saint-Dié, et, depuis une année, il était au régiment.

Depuis un an déjà, le pauvre désespéré restait seul !… Oh ! cette année, c’était la plus cruelle ! Il avait quitté le collège, et fainéant, il nourrissait son mal dans une oisiveté qui en multipliait les accès…

Ne trouvant plus rien à se remémorer, jusqu’au soir il promenait sa désolation par les champs et par les bois. Il errait au hasard, se fatiguant à plaisir dans l’espoir incertain de se procurer un prompt sommeil, mais sans pouvoir s’empêcher de revivre ces douze derniers mois solitaires et terribles et de sonder les progrès qu’ils avaient fait faire à son intime blessure. La mort lui semblait devoir être au bout de cette étape, et très proche. Il en saluait l’idée ainsi qu’une délivrance, puis, tout à coup, il frissonnait, repris d’une poltronnerie d’enfant et se rappelant une charogne grouillante de vers qu’il avait découverte au bord de l’eau, l’autre été, en allant à la baignade.

Un jour, vers six heures, comme il revenait d’une de ses promenades. Charlot, en arrivant devant la cathédrale, aperçut, au tournant de la rue, un grand rassemblement devant la porte de Mlle de Closberry. Il eut peur, et, malgré lui, ralentit le pas, pris de palpitations brisantes et d’un cruel pressentiment, incapable d’ailleurs de réfléchir. Les jambes molles et soudain plus avachi, plié sous une émotion confuse, il regardait de loin les bonnes des maisons voisines ramassées en tas devant l’entrée. Tout à coup, leurs rangs s’écartèrent et toutes ensemble firent le signe de la croix, en s’agenouillant sur le trottoir. Le jeune homme, le cœur brusquement serré, vit sortir de l’allée Guillaumet, l’enfant de chœur, avec sa robe et sa calotte rouges, qui agitait une sonnette et portait un fanal au bout d’un bâton. Derrière lui, le père Choisel, roide sous son surplis, marchait lentement, avec son éternelle extase dans les yeux, et tenant dévotement des deux mains le Saint-Sacrement contre sa poitrine. Son sacristain lui emboîtait le pas et l’abritait sous un parasol de soie blanche, dont les franges d’or, les broderies et les soutaches mettaient un dais d’étincelles au-dessus du bon Dieu et du bonnet carré du prêtre.

Charlot s’avança, chancelant ; puis, à quelques mètres de la maison, s’arrêta. Une angoisse l’étranglait, lui comprimant la gorge, et, voulant n’avoir pas compris, à demi hébété encore, il contemplait, accoté à la muraille, la lueur blafarde du falot qui vacillait, marquant les dandinements du jeune lévite. Furieusement, il s’accrochait à cette lumière, dans la vague prévision qu’elle partie, et sa raison revenue, il entrerait de plain-pied dans le malheur, dans le deuil.

Guillaumet cependant, pressé de retourner à sa partie de guiche, allait vite, brandissant, comme une trique, le flambeau sacré. La rue traversée, et la sainte troupe sortie de l’ombre des maisons, la pâle lumière, secouée, sembla jaunir davantage dans l’embrasement du soleil couchant. De pourpres reflets d’incendie rasaient les toits et jetaient aux murs d’en face une nappe sanglante. Le prêtre la sentit couler sur son dos. Sa soutane se fit grise d’abord, rousse ensuite, et, au-dessus de sa tête, le dais s’alluma, scintillant comme un cerf-volant doré, avec l'étoilement de ses passementeries, sur la blancheur à présent rosée de la moire. Puis, à l’angle d’un mur, comme une bougie que l’on souffle, tout s’éteignit brusquement.

Alors, Charlot se secoua dans un frisson, avec l’effroi irraisonné qu’arrache aux natures faibles l’inopinée venue de la mort. Il aurait fui peut-être, mais les servantes se relevaient, les genoux meurtris de leur écrasement sur la pierre et secouant leurs tabliers. Elles l’avaient vu :

— Oh ! monsieur Charles ! monsieur Charles !… quel malheur !… La pauvre demoiselle demandait encore après vous à quatre heures…

Sans répondre, il monta l’escalier. Son cœur battait si fort, qu’il lui semblait en entendre l’écho gronder sous les marches. Un grand trouble lui venait avec une furtive rougeur. Il se rappelait, refoulant ses larmes, qu’à quatre heures même, juste au moment où sa bonne maman le demandait, il était au Sapin qui pisse, dans la forêt, en train de souiller bestialement la mousse épaisse et matelassée, dont l’élasticité rendait plus délirant son immonde plaisir. Et, la main sur la rampe de l’escalier, les yeux clignotants, il lui semblait encore entendre l’agaçant et doux gargouillement de l’eau qui, dans l’auge là-bas, tombait du tube rigide, planté à même dans l’écorce de l’arbre. Il revoyait la fontaine feuillue et vivante dont la source incontinente chantait monotone, et, vainement, il se débattait contre cette vision, ainsi que dans un cauchemar.

Cette coïncidence entre son accouplement hideux avec la terre et le suprême appel de sa mère adoptive l’étreignait si poignante, qu’il n’osait ni entrer, ni demander si la pauvre vieille vivait encore. Jamais il ne s’était trouvé aussi vil, aussi lâche, aussi malade, aussi malheureux. Pourquoi n’était-ce pas lui qui était mort ? Et ses vieilles idées de religiosité fataliste et bête le ressaisissaient : le bon Dieu le punissait pour sûr. Chaque fois qu’il cédait à son ignoble passion, il lui arrivait malheur. Il méritait ce coup qui l’assommait et cette douleur encore confuse dont son égoïsme s’effarait déjà. C’était bien fait. S’il avait eu du cœur, il se serait jeté dans le puits, tout de suite.

Une rage le tenait ; il avait cédé cette fois sans s’en apercevoir, malgré lui presque, et après une si longue lutte contre la tentation, que son bonheur avait été dérisoirement court. Et dire qu’il s’était juré la veille de ne pas recommencer avant le vendredi suivant ! On était au mardi. Mon Dieu ! comme il était lâche !

Tout à coup, il se prit à pleurer. Une religieuse, entendant du bruit, ouvrit la porte de la vieille fille, et il entra machinalement, sans savoir ce qu’il faisait, mais soulagé déjà par ses larmes.

— Votre protectrice venait d’expirer quand M. Choisel est enfin venu…

La sœur annonçait tout de suite cette nouvelle au jeune homme, n’ayant dans sa dévotion étroite, en face de ce cadavre à peine refroidi et de ce fils accablé, que le regret de cette fin trop tôt survenue pour l’Église et du bon Dieu dérangé pour rien.

— … Mlle de Closberry était heureusement une sainte, elle avait communié l’avant-veille, et elle était sans doute encore en état de grâce quand l’attaque l’avait abattue…

Charlot n’entendait pas le pieux bavardage de la religieuse. Il s'était abîmé à genoux au pied du lit, la tête perdue dans les draps, brisé de sanglots et, fou de honte, ne voulant plus voir la face pâle de la morte. La vieille avait à présent son ancienne physionomie, la figure sèche et dure qu’il lui avait vue, avant de s’être fait aimer d’elle. Et une désespérance envahissait le misérable, comme s’il avait découvert un reproche suprême, une malédiction inachevée, dans ces traits anguleux et secs, dans ces lèvres pâles et minces, dans ces yeux froids, sans regard, dans tout ce cher visage, désormais sans tendresse et méchamment remodelé par le doigt de la mort.

Pendant huit jours, la douleur de l’orphelin fut navrante. Un effondrement s’était fait en lui. Une semaine après l’enterrement, comme, un matin, il allait partir au cimetière, le père Choisel l’appela au salon. Il y avait là un homme habillé de noir qui feuilletait une serviette remplie de papiers. L’entrevue fut courte. Le curé se taisait, l’œil plus luisant que jamais, laissant parler son compagnon. Abasourdi, Charlot ne comprit pas tout d’abord. On lui lisait un testament. Pourquoi ? Il ne devina la situation que lorsque le prêtre, se levant, lui mit cinquante francs dans la main, en lui donnant l’adresse d’un avoué bien pensant qui l’emploierait dans son étude. On le chassait poliment : Mlle de Closberry était morte sans avoir ajouté un codicille à son testament. L’acte que le jeune homme venait d’entendre était antérieur à son arrivée chez elle.

Soit, en effet, quelle n’eût pas cru à la gravité de sa maladie, soit que les prêtres l’eussent depuis un mois détournée de laisser sa fortune à son fils adoptif, la vieille fille n’avait pas communiqué au notaire la promesse qu’elle avait souvent faite à Charlot d’assurer son avenir.

Chassé ! Il éprouva la sensation d’un coup de massue sur la nuque, et s’en fut titubant, heurtant les meubles. Une heure après, son déménagement était opéré. Quand il se retrouva dans une chambre garnie banale et froide, il eut une crise de violent désespoir. Ce n’était pas, pourtant, qu’il regrettât cette fortune qui lui échappait. Il n’y avait jamais pensé jusque-là, en ignorant même la valeur, et ne sachant pas le prix de l’argent, mais quelque chose était détraqué en lui par sa brusque expulsion. Il lui semblait qu’on renversait tous ses souvenirs, qu’on rendait amères les douceurs de son passé. L’idée qu’il ne reverrait plus la maison familière et le grand jardin qui l’enserrait de verdure lui arrachait des larmes comme s’il y avait laissé quelque chose de son cœur, ce qu’il avait de meilleur en lui, pensait-il.

Il ne sortit pas d’une semaine, tout à son chagrin. Un jour, le désir le prit de visiter la tombe de sa bonne maman et il alla pleurer au cimetière, mais, en revenant, il rencontra un ancien condisciple qui le plaisanta sur son entrée prochaine dans une étude. Charlot rentra aussitôt à l’hôtel et, du coup, sa douleur se fondit en une rageuse colère. La vieille servante de sa protectrice avait répandu son histoire par toute la ville. Son orgueil se cabrait.

Pendant une heure, il blasphéma, accusant tout le monde, montrant le poing au ciel, maudissant la prêtraille et éprouvant une vague jouissance à jurer comme un charretier pour injurier la pieuse clique et le mielleux cafard qui l’avaient dépouillé. Tout à l’heure, il avait vu une cornette à la fenêtre de l’ancienne chambre de Mlle de Closberry. Oh ! les coquins ! Et, se rappelant sa dernière lecture, il commença un monologue désespéré, en arpentant sa chambre comme un ours en cage. De classiques imprécations lui revenaient, avec de grands gestes, souvenir des tragédies jouées au collége les jours de distribution de prix. Tout à coup, il songea qu’il était seul dans sa chambre, à l’abri des surprises, les rideaux clos, la porte fermée au verrou et qu’il avait une glace en face de son lit. Depuis quinze jours, il avait, confiné dans sa douleur, oublié ses obscènes pratiques. Pourquoi se contiendrait-il davantage, maintenant ? En cédant aux suggestions lancinantes de sa névrose, il lui semblait d’ailleurs qu’il allait se venger des sœurs, des prêtres, de l’injustice du sort, de la société tout entière. Lentement, il retira tous ses vêtements, voulant faire durer son plaisir et rendre plus délicieux ce retour à la boue dans laquelle il sombrait. Et quand, avec une maladive admiration de son corps, il eut étalé la maigreur de ses chairs flétries d’adolescent mal éclos, il eut un sourire étrange de maniaque. Un libido féroce le secouait déjà, mais, dans sa ressouvenance rancunière de son orgueil blessé, de sa tendresse à jamais morte, il se roidit, rappelant sa raison, et, avant de se poster devant la glace, il se tourna vers la croisée, s’orientant, cherchant dans quelle direction se trouvait le presbytère. Alors, avec une dernière injure à ses spoliateurs, il eut un geste ignoble. Puis, il s’abandonna, grinçant des dents, l’œil égaré, se tordant dans l’exacerbation aiguë de ses accès en retard.

Une heure après cette crise, il se rendait au Recrutement. Son parti était arrêté : il allait s’engager, quitter l’abominable ville, rejoindre son ami Lucien. En ouvrant la porte du bureau militaire, il souriait, s’étonnant de n’avoir pas pensé à cela plus tôt, ne réfléchissant pas autrement d’ailleurs à la gravité de sa subite détermination. Repris de ses anciennes rêveries, il se voyait déjà en uniforme, menant la vie libre de garnison avec son vieux camarade, s’embarquant, toujours avec lui, pour une colonie lointaine, et, peut-être, au retour, atteignant l’épaulette. Il était incapable, pour l’instant, de songer à autre chose qu’à son voyage, son arrivée et son futur équipement. Sa cervelle de linotte ne sortait pas de ces trois conséquences de la décision qu’il venait de prendre. Au fond, avec cela, peut-être était-il envahi de la griserie du moment ? Les souvenirs de la guerre étaient encore vivants à cette époque où l’on parlait partout, surtout dans l’Est, de la réorganisation de l’armée, des devoirs et de l’avenir réservés aux jeunes. Charlot se remémorait confusément toutes les conversations patriotiques qu’il avait entendues, et un vague enthousiasme, dont il était surpris lui-même, lui soufflait une ardeur belliqueuse, réveillant à cette heure son amour d’enfant pour les troupiers, le tambour et les uniformes voyants.

La réponse du commandant de recrutement jeta un véritable seau d’eau froide sur cette fièvre. Que de formalités, que d’exigences pour accepter un dévouement qui s’offrait ! L’orphelin n’en revenait pas ; à vrai dire, il ne savait rien de la vie. Depuis sa sortie du collège, il avait ainsi, à chaque pas, des étonnements naïfs, et c’est d’un air furieux contre la société et contre lui-même qu’il se heurtait contre les réalités auxquelles l’Énéide ne l’avait qu’insuffisamment préparé : est-ce que l’Église et l’Université lui avaient enseigné la loi, et, avec la loi, les nécessités sociales ? Il fut presque impertinent vis-à-vis de l’officier et se fit répéter plusieurs fois ce qu’il avait à faire. Puis, force lui fut de ronger son frein et d’attendre, en dépensant le moins vite possible les cinquante francs de l’abbé Choisel.

Enfin, au bout de plusieurs jours, il reçut de Paris, avec l’acte de décès de son père, une pièce officielle constatant que sa mère avait disparu depuis six ans, et, dès lors, il n’eut plus que les démarches habituelles à remplir. La visite médicale fut cependant toute une affaire. Le major le trouva anémié et faible de constitution et ne lui signa un certificat d’aptitude qu’à contre-cœur, et vaincu par ses supplications. Le surlendemain matin, après être allé pleurer une dernière fois sur la tombe de sa protectrice, Charlot quittait Saint-Dié.

Il n’avait pas voulu écrire à Lucien pour lui annoncer son engagement. Ce serait une surprise, une vraie surprise qu’il lui ferait en débarquant à Toulon et en courant se jeter dans ses bras à l’improviste. Quel bon moment ils passeraient tous deux ! Son cœur bondissait, quand il s’imaginait leur réunion, et sa tête voyageait.

— Toulon !

Enfin ! il pouvait descendre de son wagon, aller retrouver son camarade ! Depuis Marseille, son compartiment était rempli de matelots qui riaient, criaient, chantaient, buvaient, fumaient, chiquaient, crachaient, dansant parfois sur les banquettes aux sons aigus d’un biniou, et un insurmontable dégoût le saisissait au contact de ces joyeux gars. Ils avaient « du vent dans leur toile » et, tout en complotant de ne pas regagner la Division avant le lendemain matin, ils énuméraient les joyeuses gouges du Chapeau-Rouge et de la rue de l’Arme-Dieu qu’ils iraient voir, chacun vantant sa femelle avec d’obscènes détails et de cyniques descriptions. Plus violente, l’horreur que Charlot avait pour la femme se réveillait à ces discours. Il se dégagea de l’étreinte d’un gabier qui voulait à toute force lui offrir un verre en sortant de la gare, et il courut jusqu’à la grille. Là, il rencontra un soldat et lui demanda son chemin, se rengorgeant pour lui apprendre son engagement. Le troupier, flairant une aubaine, le mena au Bureau des Revues faire viser sa feuille de route, et, de là, à la caserne. En chemin, le conscrit ne vit rien de la ville et du port. Il marchait vite, forçant son guide à accélérer le pas, impatient d’arriver au Mourillon et de trouver Lucien. Tout à cette préoccupation, il n’aperçut pas davantage le grand bâtiment dans lequel il entra. Il n’entendit pas non plus les exclamations dont les hommes de garde, assis devant la porte, l’accueillirent :

— Tiens, encore un bleu !

Son ami, il lui fallait son ami ! Un troupier complaisant voulut bien aller le chercher à sa compagnie. Cinq minutes après, il revenait seul.

— Parti !

— Comment, parti ?…

Charlot tremblait, tout pâle, et s’appuyait au mur.

— Parfaitement, mon vieux, répondit le soldat. Il a permuté, la semaine dernière, avec un de ses copains de la 12me qui avait peur d’aller en Cochinchine. À c’t’heure, il est en route à bord de la Creuse. Si vous voulez le rattraper, faut vous presser, car la gabare file bon train !

Le malheureux n’entendait point les lazzis de l’homme. Ses jambes flageolaient. Il s’échoua sur un banc du corps de garde et resta là, morne, les bras ballants, le regard perdu dans le vide. Il ne se rappelait pas avoir encore autant souffert. Non, pas même en apprenant la mort de Mlle de Closberry, il n’avait éprouvé pareil coup ! Cette désillusion l’assommait ; sans la présence des soldats, il aurait pleuré : il se sentait faible comme un enfant. Mais, devant ses futurs camarades, il lui fallait se roidir, et, dans cette tension de tout son être, son égoïsme se réveillait, surnageant seul du milieu de ses sentiments contenus. Une sensation de froid lui glissait sur les épaules, le faisant frissonner. Il regarda alors la grande cour sablée et plantée de platanes. Malgré sou ensoleillement inouï, malgré le vert des feuilles, malgré le va-et-vient de fourmilière qui la rayait en tous sens, elle lui sembla atrocement morne, implacablement solitaire et triste. Et tristes aussi d’une tristesse navrante en sa monotonie, lui apparurent les bâtiments blancs régulièrement percés de fenêtres égales. Un sentiment de faiblesse et d’isolement tombait sur lui de leur alignement sévère. Brusquement, il se souvint qu’étant gamin, à Paris, il était allé, avec son père, voir un voisin détenu à Mazas. Il avait, ce jour-là, devant la prison blanche et rébarbative, éprouvé la même sensation glacée. Et il se rappelait avoir alors empoigné plus fort la main de son père en se serrant contre lui, dans une involontaire et peureuse répulsion. Quelle main serrerait-il maintenant ? Il était seul.

Ce Lucien, comme il le haïssait ! Le misérable avait eu le cœur de partir sans lui dire un seul mot, sans lui envoyer l’adieu banal qu’il avait, lui, Charlot, adressé, en quittant Saint-Dié, aux plus indifférents de ses anciens condisciples ! Et il avait aimé ce lâche, ce traître ! Et tout à l’heure, dans le train, il ne tenait plus en place dans sa soif de le voir, dans son désir d’arriver plus vite ! Il poussait le wagon avec ses pieds, l’imbécile ! Il maudissait les pauvres mathurins qui, dans leurs ébats de joyeux drilles, le distrayaient de ses pensées de bonheur ! Ô buse et triple buse ! Est-ce que quelqu’un était bon, brave, honnête ? Est-ce que ça existait, l’amitié, le dévouement et le reste ? Ceux qui en étaient capables, comme son père et sa protectrice, mouraient. Pour les autres seulement la vie s’ouvrait souriante, toute large… Et l’on verrait que cette canaille de Leroy reviendrait bien portant de cette Cochinchine, où tant de braves gens laissaient leurs os !… Parbleu ! oui, il reviendrait, faraud, avec des galons, sans doute, et il se vanterait de son voyage, et il le raconterait à son ancien camarade… Ah ! mais non, qu’il ne lui parlât plus, s’il se retrouvait sur sa route, ou sinon il lui casserait la gueule !…

Il jurait à présent, s’excitant à envisager, sous toutes ses faces, la conduite de son ami. Sa douleur se faisait colère et il serrait les poings.

Le sergent de garde vint le tirer de ses sombres réflexions :

— Qu’est-ce que c’est que ce pierrot qui clampine encore au poste de police ? Veux-tu me foutre le camp ?… Allez ! hop ! un homme !… Conduisez-moi ce particulier au bureau du gros-major…

Charlot se releva et suivit un planton. À la porte du cabinet de l’officier, il s’arrêta pour s’essuyer les yeux, car brusquement les larmes lui venaient dans la confuse révélation de sa vie désormais à vau-l’eau et de sa liberté enterrée : il était encore en pékin et on l’injuriait déjà !