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Charlot s’amuse/Chapitre X


X



Depuis trois mois, Duclos était soldat. Ce n’était plus le même homme, et, dans les rares moments qu’il pouvait donner à la réflexion, il éprouvait un abasourdissement brisé. Les premiers jours, il avait cru à un mauvais rêve : cela n’était pas possible.

L’été finissait ; il n’y avait pas d’exercice l’après-midi, à cause de la chaleur, et, la théorie achevée, les recrues s’endormaient ou jouaient. Écrasé de la fatigue du matin, Charlot faisait la sieste. Lorsqu’il se réveillait, il avait un étonnement douloureux, une sensation de cauchemar, à découvrir la chambrée avec ses murs blanchis à la chaux, sa double rangée de couchettes, ses planches à bagages couvertes d’effets et de sacs, symétriquement espacés et disposés. Ahuri, il se frottait les yeux. Souvent alors, le cœur trop gros, il se retournait, la tête sur l’oreiller, pour pleurer sans être vu. Puis, c’étaient d’autres souffrances, de petites misères que faisaient grosses son inexpérience de grand bêta, ses habitudes d’enfant gâté, amolli par le confort et les caresses autant que par son mal. Dans ce régiment, où s’agitaient plus de deux milliers d’hommes, dans cette compagnie d’engagés volontaires incessamment grossie par des arrivées, au milieu de cette chambrée où, dans une étroite promiscuité, trente-deux conscrits vivaient côte à côte, il se sentait aussi seul qu’à Saint-Dié, avec la gêne en plus. Bientôt, cependant, il n’eut plus même le temps de se désoler. Levé à l’aube, il n’avait pas, jusqu’au retour de la manœuvre du soir, qu’on faisait après la soupe, une seule minute à lui. En rentrant, il ne tenait pas debout ; ses jambes flageolaient, et de douloureuses palpitations rendaient sa respiration anxieuse. Il avait alors à panser son épaule, meurtrie à travers la chemise et la vareuse par le poids de son chassepot, le passager regret d’avoir orgueilleusement insisté pour être accepté lors de l’examen du médecin major, le lendemain de son débarquement à Toulon. À présent, il était trop tard. Pour rien au monde, il n’aurait consenti à retourner à la visite. Il avait une terreur folle des punitions, et redoutait son caporal et tous ses chefs, plus qu’il n’avait craint jamais Hilarion et Isidore. Et, la paupière appesantie, les membres roides, il graissait son fusil au plus vite pour aller, tout poussiéreux encore, se jeter sur son lit. Il reposait là, avec accablement, d’un sommeil d’ivrogne, lourd et sans rêves. Un coup brusque sur l’épaule l’éveillait en sursaut,

— L’appel ! nom de Dieu !…

Il se levait, et, tout ensommeillé encore, il retapait la couverture, puis, immobile au pied de sa couchette, il attendait, roide comme un piquet, dans l’attitude réglementaire, l’œil mort, et bâillant avec fureur. Tout à coup, une sonnerie de clairon, étrangement claire dans le silence soudain de la caserne et de la cour, commençait. Machinalement, Charlot plaquait des paroles sur les notes sèches et vibrantes qui résonnaient dans sa tête : « C’était avec Lucien… cien ! C’était avec Lucien… cien !… cien !… cien ! » Le cien traînait, s’alanguissant avec la plainte prolongée et mélancoliquement fignolée du cuivre, dans le « coup de langue » terminant la sonnerie. L’officier et le sous-officier de semaine entraient ; le caporal de chambrée, debout au milieu de la pièce, faisait l’appel, et Charlot, nommé le premier, se rendormait encore sous la pluie des « Présents ! » qui déroulait trente-deux intonations différentes, allant du glapissement au bourdon, et, décroissante, gagnait les salles voisines, semblant y éveiller un écho.

Enfin, l’appel fini, la caserne un instant morte ressuscitait avec un immense brouhaha. Des piétinements secouaient les plafonds, et, des cinq étages, les troupiers se précipitaient, dévalant par les escaliers sonores, et couraient aux vespasiennes. Duclos était déjà entre ses draps. Sa couverture montée jusqu’au menton, il se replongeait dans le sommeil, bienheureusement. Il n’entendait presque jamais sonner l’extinction des feux, puis, à dix heures, la fermeture des cantines. Il se ruait tout de suite au repos, à l’anéantissement, bercé par un interminable conte de chambrée que quelque vieux soldat entamait, s’assurant de l’attention de ses auditeurs par des « Cric ! » auxquels répondaient des « Crac ! » de plus en plus rares.

Le bon sommeil ! comme Charlot aurait voulu qu’il durât vingt-quatre heures ! Ne plus penser, s’annihiler, oublier la monotonie cruellement désespérante de son existence ! Il ne rêvait plus, ne songeant même pas à ses anciennes pratiques, se sentant sans forces et sans désirs, ou, s’il avait parfois un fugitif ressouvenir de ses débilitantes habitudes, l’oubliant aussitôt et se disant : « Je suis une brute heureuse. » Car la fatigue avait eu enfin raison de son mal et paralysait, dans une anesthésie de ses sens rebelles aux caresses, son imagination elle-même.

Peu à peu, il se fit à son métier. Inconsciemment, il jouissait de son retour à la santé et de la renaissance de ses forces. Un jour, il reçut de l’abbé Choisel cinq francs en timbres poste, et, les ayant vendus le dimanche suivant, il alla à la cantine se gorger de gros vin et de figues avec ses deux camarades de lit. Cela lui valut deux amitiés solides. Il rentra, en chantonnant, un peu gris, et, dès lors, devint un troupier véritable. Il ne sortait que rarement et n’était jamais encore descendu en ville, ne trouvant pas le courage de faire les quelques kilomètres qui l’en séparaient. Il préférait remonter le boulevard de l’Eygoutier, qui longeait les casernes jusqu’au polygone. Là, il gagnait le bord de la mer et se couchait dans le varech. Avec des étonnements sans fin, il admirait la rade, éprouvant un incessant bonheur à perdre ses regards sur l’eau bleue. Ses surprises d’enfant, devant les Vosges, n’étaient rien auprès de celles qui l’hébétaient en face de cette mer, et surtout de ses navires. Il avait une affection ravie pour les cuirassés de l’escadre, et généralement pour toute embarcation. Même il s’y mêlait un respect confus, qui naissait de ses craintes. Les premières fois, il n’avait point osé se baigner, et il avait, de bonne foi, admiré les canotiers du régiment, quand il les avait vus, semblables à des matelots, courbés sur leurs avirons, et faisant voler la baleinière du colonel, ou allant, avec leur grand canot, chercher le pain du régiment à l’Arsenal. Ses deux amis, deux braves paysans qui n’avaient jamais d’argent, l’accompagnaient et partageaient ses étonnements naïfs.

Les réservistes arrivèrent, mais il était acclimaté maintenant et il ne souffrit pas des grandes marches. Il était heureux, au contraire, de partir à l’aube, le pain bouclé sur le sac, le pantalon rentré dans les guêtres, et de gagner les champs dans la prime fraîcheur du matin. Il était du premier bataillon, derrière la musique, et il retrouvait ses joies de gamin à entendre les ronflements de la grosse caisse et les borborygmes des trombones. Le « dzim, boum, boum ! » du départ lui faisait sauter le cœur. Il allait, marquant le pas, dodelinant de la tête, l’air content, riant à voir s’entr’ouvrir les fenêtres des maisons encore silencieuses et des têtes de femmes, en bonnet de nuit, s’y encadrer une minute. Le pont-levis dépassé, c’était bientôt la campagne.

— Pas de route ! commandait le chef de bataillon.

On mettait l’arme à la bretelle, les rangs s’espaçaient irrégulièrement, et les files se dédoublaient, par les sentiers rocailleux, entre les vignes. Mais le soleil montait implacablement. Le mont Faron, vers lequel on se dirigeait, s’éloignait toujours, s’enlevant, étonnamment clair avec ses flancs arides, sur le bleu cru du ciel. Une farineuse poussière montait en nuages sous les pieds des soldats, poudrant à blanc les uniformes. Les bidons, à chaque instant allégés, sonnaient le creux, en tintant contre les poignées des sabres. Alors, le colonel Ligier se retournait et, donnant de l’éperon à son arabe, courait le long des flancs de la colonne jusqu’à l’arrière-garde.

— Eh bien ! on ne chante donc pas, les enfants ?…

Soudain, Charlot se sentait du cœur au ventre. Il partait, avec les autres, à plein gosier :

Où est Thomas ?

Formidable, une clameur courait de la dernière compagnie à la première :

Il est en bas !…

Et le refrain, repris en chœur, montait dans l’air, roulant par les vignes. Puis c’était :

Meunier, tu dors !
Ton moulin va trop vite…

Ou encore :

Le marsouin sur terre et sur l’onde
Se fout bien des quatr’z éléments !

Et tout le répertoire naïf ou grivois que chantait le régiment depuis des années. Sous le rythme des joyeux couplets, on se redressait, le sac et le fusil semblant moins lourds. Parfois, par dessus la haie d’une bastide, une tête de paysan surgissait, étonnée, avec de gros yeux ronds. Et Charlot lui criait plus fort que les autres :

L’as paga loü capeou ?

Il riait, heureux, sans savoir pourquoi.

Quand les réservistes partirent, son éducation militaire était terminée. Il quitta la compagnie des recrues et « passa au bataillon », dans une compagnie de vieux soldats. Ce furent de nouvelles habitudes à prendre.

Un jour, son sergent-major et son fourrier rappelèrent. Ils avaient entendu dire qu’il calligraphiait en véritable élève des frères, et, tout de suite, ils lui donnèrent du travail.

Docile et plein de zèle, il s’en acquitta si bien que les deux sous-officiers ne lui permirent plus de quitter la chambre de détail. On l’exempta de tous les exercices et de toutes les corvées ; il montait seulement sa garde à son tour. Il eut dès lors du temps à lui, de longues heures à perdre en flânerie, sa besogne quotidienne de comptable terminée.

Cette liberté le gêna d’abord et pesa presque autant sur ses épaules que sa fatigue des premiers jours. En vain il essaya de l’employer à lire ; les romans que le fourrier apportait du cabinet de lecture l’ennuyaient, parlant tous de l’amour et de la femme. Et las, accablé de son désœuvrement, il passait à la fenêtre les journées pendant lesquelles il était seul.

À travers le grillage étroit, il découvrait, de son cinquième étage, le petit arsenal avec ses hangars, ses chantiers de bois et ses cales de navires en construction. À côté du Foudroyant, d’où montait la chanson continue des maillets des calfats, il apercevait un lambeau de la rade semblable à un pan de lustrine bleue étendu à sécher. Derrière, le grand arsenal et la ville étageaient dans le soleil, jusqu’au pied des montagnes, un amas confus de toits gris et rouges, qu’étoilait çà et là l’irradiation d’une vitre ou d’un carré d’ardoises. Plus haut, il y avait des taches vertes irrégulières, clairsemées. Les cabanons accrochés aux flancs des hauteurs y marquetaient de teintes vives les oliviers et les vignes, pareils parfois à des mausolées blancs avec leur ceinture de cyprès et d’eucalyptus. Au-dessus, sur la montagne toute nue, grimpait un manteau pelé, couleur d’ocre, avec, par places, la grisaille des rochers. À la crête, les forts profilaient comme leurs arêtes sévères sur le ciel. Charlot tournait le cou et suivait la ligne, tantôt largement ondulée, tantôt sèchement horizontale qui rasait les cimes, s’élevant, comme en un cap plus haut et plus aigu, sur le Faron, et s’éteignant, en un détour, sur les croupes puissantes du Coudon, qui, vu du Mourillon, apparaissait assombri et comme abandonné du soleil.

Bientôt, cette vue ne lui dit plus rien, l’emplissant même d’un profond ennui. Il en connaissait les moindres détails, il en avait fouillé les moindres replis. Et alors il retomba dans le rêve.

Un jour, une tentation lancinante l’envahit, Il ressentit comme des piqûres d’aiguille sur le front avec une affre pesante. Ce fut spontané, irréfléchi, machinal, instinctif. Il revint à lui, sur le lit de son sergent-major, tressaillant encore à la douceur mourante et spasmodique des caresses retrouvées, de la volupté ancienne reconquise. Hagard, il s’imaginait mal comment il était venu là depuis la fenêtre, comment cela s’était fait. Ses oreilles bourdonnaient, son cœur battait de grands coups anxieux dans sa poitrine et, haletant, les yeux papillotant, il s’étonnait de l’obscurité brusquement venue dans la chambre.

Peu à peu, les grondements de son sang s’apaisèrent et son souffle se refit régulier. Il avait rêvé pour sûr : il faisait jour. Titubant, il sauta à bas du lit et courut à la fenêtre, soulagé à revoir le tableau accoutumé et, en bas, la chaussée blanche et les broussailles vertes que, rapetissés par la hauteur, les dômes des platanes entassaient en rond au bord du trottoir. Il voulait s’imaginer qu’il n’avait point quitté cette croisée, discutant avec lui-même, et accumulant ces raisonnements illogiques et obstinés de l’ivrogne, qui se tenant encore debout, lutte avec son ivresse et, se sentant vaincu, s’entête à la nier.

Tout à coup, il eut la nette perception de sa rechute. D’abord, il en fut abasourdi, mais son cerveau, comme trop étroit pour deux idées, ne parvint à émettre qu’un sentiment de peur ; Charlot venait de voir la porte ouverte : on aurait pu le surprendre. Cette crainte lui amena de la sueur au front, et, sur le moment, il ne songea point aux conséquences de son nouvel abandon, tout entier seulement au danger qu’il venait de courir.

Quand le fourrier rentra, le malheureux commençait à peine à se rassurer, et le sous-officier lui ayant donné du travail, il se mit à remplir des états imprimés, et à écrire avec rage, précipitant sa besogne pour ne plus penser à rien. Cependant, la nuit venue, il ne put dormir et, assiégé de réflexions douloureuses, il se rendit compte de sa déchéance nouvelle, navré tout de suite, mais déjà sans forces contre les nouvelles attaques de sa névrose et n’osant se permettre à lui-même de réagir énergiquement. Même, il sentait, insensiblement, le remords de sa faute se fondre en un regret inavoué de n’avoir pas savouré longuement ce plaisir, dont il avait été sevré depuis trois mois, et d’être retombé inconsciemment, ainsi que dans un rêve, dont au réveil on pleure le rapide et passager bonheur.

Il se contint pourtant ce soir-là ; il appela le sommeil à son aide, se récitant des pages de théorie et d’anciennes leçons apprises par cœur au collège, forçant son esprit à une gymnastique de mnémotechnie pour reconstituer l’emploi détaillé de sa journée, ou bien comptant mentalement de 1 à 1,000, et voulant à tout prix chasser les troublantes pensées, s’endormir. Une céphalalgie enserrait son crâne d’une fiévreuse cuisson. Enfin, il ferma les yeux.

Le lendemain, la tête lourde, il se leva le dernier. Une paresse le tint longtemps cloué sur son banc, le nez sur un registre, le regard perdu. Il alla se laver seulement à neuf heures. Pressés par l’approche de l’appel, les troupiers se battaient pour arriver aux lavabos dans la cour ; il dut attendre. Mais à voir les torses nus des camarades, les chairs blanches et vigoureuses qui luisaient sous le pis des robinets, il revint à ses rêves, et remonta la bouche sèche, l’œil noyé. Aussi bien, pourquoi résistait-il davantage ? Depuis trois mois, il s était refait ; ce n’étaient pas deux défaillances en vingt-quatre heures, avec les économies qu’il avait réalisées, qui le remettraient à bas, comme à Saint-Dié. Il se hâta de s’enfermer, profitant de la solitude que l’appel et le défilé de la garde mettaient dans les chambres. Et, dès lors, ce fut fini.

Implacable, la plaie s’était rouverte, et la rechute de Charlot était d’autant plus violente, d’autant plus rapide, que sa convalescence avait été plus pénible et plus lente. De nouveau, il s’affaissa. La chose eut lieu presque sans lutte. Les premiers jours, il comptait ses accès, se marquant une limite, et se disant qu’à telle date il reprendrait sa vie des trois derniers mois, mais, bientôt, il s’abandonna sans songer, et ne voulant plus se rendre compte de l’étendue de sa déchéance, comme hors d’état désormais de réfléchir. La réapparition des symptômes extérieurs, dont la constatation le désolait jadis, le laissa presque indifférent.

Son fatalisme, irraisonné maintenant, devenait, en effet, chaque jour plus fort, et semblait être la traduction psychique de l’exaltation de son organisme. Son inertie accroissait l’irrésistibilité de ce nouvel entraînement et le rendait presque continuel.

Le malheureux ne vivait plus. Il se laissait aller, apathique, épuisé, sans plus même un regard sur son passé, sans plus même un de ces regrets, qui, à Saint-Dié, soutenaient sa vie, tout en la désolant. Ainsi qu’une machine, il accomplissait sa besogne quotidienne, insouciant de tout, pourvu qu’il pût, sa tâche faite, retrouver sa démoralisante solitude. Cependant ce ne lui était pas toujours facile de s’isoler, dans cette caserne vivante où grouillait la population d’une ville, et les bords de la mer, en cette saison et aux heures auxquelles il était libre, n’étaient pas assez déserts pour qu’il osât s’y risquer. Il errait alors l’air en peine, ahuri comme un chien égaré, et ne retrouvait son pâle sourire d’anémique qu’en se mettant au lit, le soir venu.

Aussi bénissait-il ses jours de garde, et, volontiers, la nuit, montait-il faction double. Il aimait les postes éloignés, réputés les plus tristes. Accoté contre sa guérite, pelotonné dans son caban, il aimait à laisser couler les heures, et à ne s’apercevoir de la fuite du temps qu’au passage des rondes. Il retrouvait là les torpeurs exquises qui l’enserraient tout petit, quand, sur les genoux d’Origène, il contemplait l’illumination du ciel. Mais son bonheur actuel lui paraissait puiser dans sa solitude une plus douce saveur. Puis, il était autrement splendide et troublant qu’à la rue des Récollets, le cadre qui, maintenant, abritait ses molles songeries. Et dans l’attendrissement maladif de son cerveau déséquilibré, cédant à un besoin vague d’idéalité, fruit de son éducation première et de ses romanesques lectures, le jeune maniaque l’admirait comme l’eût fait un noctambule romantique et sain. Son détraquement, par l’état d’hyperesthésie même auquel il avait conduit sa sensibilité nerveuse, le rendant merveilleusement impressionnable, il tombait dans de réelles et longues extases.

D’ordinaire, c’était à la Chaîne-Castigneau, à l’entrée de la darse, qu’il aimait à veiller. Derrière lui, l’Arsenal s’étendait silencieux, et, de sa place, il n’apercevait que la silhouette des navires désarmés, qui, rangés comme des chevaux à l’écurie, le long des quais, lui semblaient monstrueusement grandir dans le noir.

Un chenal percé dans le rempart faisait communiquer avec la mer le bassin où ces vaisseaux dormaient amarrés aux canons-bornes. Au bord étaient les postes des soldats et des marins vétérans. Charlot se tenait un peu plus loin, de façon à découvrir la rade, tout en surveillant l’arrivée des rondes de l’autre côté du chenal. Souvent, le matelot chargé de passer celles-ci d’une rive à l’autre, essayait de lier conversation avec lui, mais il ne répondait pas, préférant contempler l’eau.

Elle clapotait à ses pieds contre les pierres avec un bruit monotone de rires qu’on étouffe. Des phosphorescences y couraient, dont les éclipses soudaines et les subites aurores allaient du quai jusqu’aux flancs du bac. Plus loin, dans le bassin, elle était noire comme de l’encre, et criblée d’étoiles, si calme que le saut d’un poisson y faisait, à perte de vue, un bouleversement circulaire dans l’élargissement duquel l’ombre semblait lutter pour rendre définitif et total le partiel et passager engloutissement des étoiles.

Mais, avec un tremblotement, les astres finissaient par resurgir tous, plus clairs qu’avant leur chute. Charlot les saluait, puis, son regard gagnait le large. Là, il se fixait, au milieu des bâtiments espacés de l’escadre, sur une nappe pareille à du mercure, où la lune concentrait sa lumière, dans un éblouissement froid. Et, tout autour, sombre, étaient les cuirassés, sombre les flots, sombre plus loin les côtes, les forts, les batteries ; au-dessus, le ciel lui-même était moins clair, et il semblait que toute lueur eût disparu sous l’irradiation blanche et triste de ce vif-argent nageant sur la mer et frémissant avec les vagues que ne pouvait étouffer son glacis.

Le jeune homme éprouvait à le contempler un trouble indéfinissable. Ému, comme tous les faibles devant ce qui est grand, il avait la brusque perception des profondeurs glauques que recouvrait ce manteau de lune, et il s’y perdait en esprit, délicieusement, dans la maladive jouissance de la solitude et du silence. Mais soudain, du pont d’un des cuirassés, un tintement montait qui se répercutait de navire en navire, et, mélancolique, une voix criait dans la nuit : « Bon quart, bâbord ! » Comme le son de la cloche, le cri se répétait d’un bord à l’autre, avec des modulations longuement tristes et différemment étranges. Puis, le silence recommençait, et Charlot pour ne pas le troubler, évitait de crier « au large ! » lorsqu’un canot de pêcheur venait sans bruit traîner ses filets dans les eaux de l’Arsenal.

Cependant la lune descendait dans le ciel, faisant plus intense, derrière elle, l’illumination cuivrée des étoiles. Entre les navires, ce n’était plus une ronde nappe de mercure, mais un large sillon qui rampait comme un serpent, se tordant à chaque ride de la mer. La blanche coulée, filait, s’éparpillant pareille à une queue de comète qu’aurait dévorée l’eau. Et les cuirassés se profilaient maintenant, distincts, avec leurs mâts courts et roides et la trame ténue de leurs cordages qui tissait des toiles d’araignées dans un coin du ciel. Les feux de position apparaissaient immobiles, et leur fixité, sous la décroissante promenade des astres, était d’un agacement endormant et doux.

Charlot y cédait une minute et ce court abandon de sa volonté suffisait. Quand il relevait la tête, il ne songeait plus qu’à s’associer à cette poésie nocturne que son éducation sentimentale l’invitait à goûter. Redevenant le petit détraqué, il écoutait parler sa névrose, car la douceur des crises méditerranéennes, si elle rafraîchissait son front de ses senteurs alcalines, réveillait en même temps ses ignobles désirs. Nul ne le voyait : que la lune. Et, sous l’œil complaisant de « Phœbé », le factionnaire latiniste, l’œil alangui, et murmurant quelque classique distique, défaisait son caban et appuyait son fusil contre sa guérite. Nul ne le voyait. Dans une hébétude radieuse, il consommait son immonde sacrifice, avec un bonheur qu’il n’éprouvait que là, comme s’il avait possédé la nuit, la mer et la laiteuse clarté du ciel. Sa tendresse expirante courait sur les flots. Il mendiait une caresse des choses, et pâle, palpitant, il lui semblait que sa cervelle se fondait peu à peu, dans une fuite délicieusement lente.

Les réveils étaient terribles. Quand on relevait le poste, il ne pouvait qu’à grand peine suivre à la caserne ses camarades.

Ceux-ci le surprirent un jour, en faction, et l’accablèrent de quolibets. L’histoire fît le tour du régiment, et la soldatesque sen amusa fort. Charlot, qui jadis serait mort de honte sous de pareilles railleries, le prit philosophiquement. Lorsque, le matin, son camarade de lit le voyant se lever péniblement, les reins cassés, les jambes molles et les yeux cernés, lui criait : « Il a plu cette nuit ? », il répondait avec un sourire indifférent.

Cependant peu à peu son état s’aggravait : ses chefs s’inquiétèrent. L’un deux, son lieutenant, crut trouver un remède : au lieu d’envoyer le misérable à la visite, il le recommanda à deux troupiers et lui remit quelque argent. Le soir même, Charlot, entraîné par ses compagnons, pénétrait dans le Chapeau-Rouge, qui est à Toulon le quartier des filles.

À la première prostituée qu’il avait vue, dépoitraillée et cynique, au seuil d’un bouge, le jeune homme avait voulu rebrousser chemin ; mais les deux soldats le retinrent par les bras et lui firent parcourir, ruelle par ruelle, le faubourg entier. Charlot était écœuré, ses répugnances croissaient à chaque pas, et toute son horreur maladive de la femelle se réveillait, plus violemment, comme justifiée cette fois par les tableaux de débauche ignoble qu’il découvrait autour de lui. Alors, pour lui donner du courage, ses amis le firent entrer dans les buvettes. Sur leur invitation, il vidait petits verres sur petits verres, mais, seule, sa démarche s’alourdissait et ses yeux conservaient leur fixité surprise. Dans les caboulots même, du reste, son dégoût éclatait. Accoudé sur le comptoir de sapin recouvert de fer-blanc, il regardait les gens aller et venir dans la petite boutique, et le rideau d’indienne qui masquait la porte s’ouvrir et retomber sans relâche. C’étaient des filles qui accouraient en fumant, pour prendre un verre d’anisette et racoler des clients. Au moment de payer, elles se troussaient et tiraient de l’argent de leurs bas. Plus souvent, c’étaient des couples qui, débraillés encore, venaient, avant de se séparer, trinquer à leurs passagères amours. Puis, dans les coins, des marchés se concluaient. Il y avait des discussions, d’âpres marchandages. De petits soldats, tentés, comptaient leur monnaie, proposaient des prix. Et le tapage ne discontinuait pas, dans l’odeur amère de l’absinthe, dans la fumée opaque tombant du plafond, au milieu d’un mélange criard d’uniformes et de jupons, d’épaulettes rouges et jaunes, de pompons verts, de plumets tapageurs et de cols bleus. Des sabres ne cessaient d’égratigner les dalles et de sonner en cognant les murs. Parfois, une bande d’Italiens entrait en hurlant une chanson de leur pays, et des bottes dans lesquelles s’enfonçait le pantalon de velours on voyait surgir le manche de corne des couteaux. Ou bien, encore, c’étaient des matelots qui se ruaient au comptoir, bousculaient tout le monde, et insistaient pour vendre au patron quelque enseigne de sage-femme ou de limonadier qu’ils avaient décrochée en route.

Et Charlot, ahuri, fermait à demi les yeux, en se cramponnant au bras d’un de ses compagnons, et traînait de débit en débit l’affreuse vision de cette foule en rut, et surtout de ces tétines, de ces cuisses grasses et de toutes ces chairs de femmes qui, de tous côtés, accrochant son regard, le hantaient désespérément.

Quand ses amis le crurent suffisamment gris, quand eux-mêmes marchèrent moins droit et ne répondirent plus aux appels ou aux injures des prostituées que d’une voix pâteuse, ils entrèrent dans une maison. À la porte, il y eut lutte. Le conscrit ne voulait pas les suivre, mais ils l’empoignèrent :

— Faut que tu y passes ! C’est l’ordre du lieutenant !…

Puis, ils le poussèrent au milieu d’un salon où une douzaine de filles demi-nues sommeillaient, en attendant des pratiques :

— Ohé ! les colombes !… Voyez-vous ce particulier-là !… Eh bien, il l’a encore !…

Et ce fut un grand tumulte.