Charlot s’amuse/Chapitre IV


IV



La veuve Duclos avait tenu parole. Aussi bien, il l’embêtait, maintenant, ce gamin, toujours pendu à ses jupes, pâle, silencieux, mais dont le regard noir la mettait à l’inquisition, à certaines heures. Il n’était plus le même depuis la mort de son père, ne quittant pas la maison, immobile sur sa chaise, perdu dans de longues songeries. Avec cela, il dépérissait, s’anémiant davantage chaque jour, les traits tirés, les lèvres blanches et un grand cercle de bistre autour des yeux.

Justement, elle avait trouvé pour elle, grâce au curé de Saint-Laurent, une place excellente, comme cuisinière dans un orphelinat catholique qu’on venait de créer à Passy. Elle devait y entrer le premier mai ; elle s’occupa immédiatement de se débarrasser de l’enfant.

Ce ne fut pas chose facile. L’école Saint-Barnabé, cette ruche immense que les frères ignorantins avaient récemment fondée hors de Paris, était à ce moment le foyer d’une épidémie de variole, dont l’intensité avait nécessité le licenciement des maîtres et des pensionnaires. Anne s’exaspérait, se voyant déjà contrainte de garder son fils, mais la bienveillante intervention du clergé de Saint-Laurent lui vint derechef en aide, et Charlot, contre l’usage, fut accepté comme interne par les frères de la rue des Récollets jusqu’à la réouverture de l’école même. Il serait seul à manger et à coucher dans l’établissement, mais cet internat devait être court, l’épidémie paraissant décroître.

Donc, un matin, la veuve habilla le petit, fit un paquet de ses nippes d’enfant et le conduisit à ses nouveaux maîtres.

Le gamin semblait indifférent, comme instinctivement persuadé que, pour lui, aucune existence ne serait plus misérable que celle qu’il menait quai de Jemmapes, chez sa maman. Sa petite figure blême avait une expression souffreteuse, mais résignée, comme si le crêpe de sa casquette et le deuil de ses vêtements avaient déteint sur tout son être. S’il avait pu parler sans crainte de nouveaux coups, il se serait plaint seulement de ce qu’on ne le menât pas assez loin. La rue des Récollets n’était qu’à deux pas du quai de Jemmapes ; le canal franchi, on y était. Il reverrait là ses camarades, ses ennemis. On lui parlerait encore des soulographies de sa mère et, sous les insultes répétées, il lui faudrait encore, et toujours, se battre. Combien il aurait mieux aimé aller de suite à Saint-Barnabé ! C’est loin, d’abord, très loin, au delà des Vanves ; il n’y aurait été connu de personne. Et, pour se consoler, il se répétait, tout en marchant, que dans quelques mois, quelques semaines peut-être, on l’y enverrait. Il se voyait déjà avec l’uniforme de la maison, la blouse grise, le ceinturon verni et le képi à lisérés d’or, marchant au milieu de sa division, les jours de promenade, sous la direction de frères tout noirs, mais rieurs et bons enfants.

Même, il précisait sa rêverie, vivant une vie nouvelle, tout en suivant machinalement sa mère. Il était avec ses nouveaux condisciples, un jeudi, et il passait là sur le quai, devant son ancien logis, au retour d’une excursion dans les champs. Ses camarades de jadis accouraient sur le seuil de leur porte, et lui, tout fier, il les dévisageait au passage, heureux de leurs regards d’envie.

Allons ! as-tu fini d’admirer le bout de tes souliers ? s’écria sa mère, en lui secouant le bras.

Il redressa la tête, comme éveillé en sursaut. Ils étaient arrivés devant l’école, et la veuve tirait la sonnette.

Un grand froid maintenant secouait Charlot à voir les bâtiments sombres. Apeuré, il se retourna. De l’autre côté de la chaussée était l’hôpital Saint-Martin, et il se prit à regarder consciencieusement les grands murs sévères que dépassaient les têtes des marronniers, comme s’il avait voulu, avant de quitter la rue, faire provision d’impressions et graver dans sa tête la physionomie des choses. Longuement, il contempla une voiture d’ambulance arrêtée devant l’hôpital. L’œil agrandi, il détaillait les costumes des conducteurs du train juchés sur leurs mulets. Il s’intéressait à voir un dragon, pâle, la tête enveloppée de linges, descendre de la voiture, tandis que le brigadier d’escorte mettait pied à terre et, le bras passé dans la bride de son cheval, tendait le billet d’admission au portier-consigne, un gros vieux décoré qui fumait devant la porte entr’ouverte. Le dragon pénétra dans l’hôpital, et avant que le concierge eût refermé, Charlot découvrit un grand jardin ; mais sa mère le tirait par la manche, il fallait entrer à l’école. Il obéit et, docilement, la’suivit, poursuivi jusqu’au bout du couloir par le roulement de la voiture d’ambulance qui repartait vers le faubourg avec un tintamarre de ferrailles et un cliquetis de sabres.

L’enfant était attendu. Là veuve le présenta au frère Hilarion, le directeur, un gros homme qui hocha deux ou trois fois la tête, pinça le menton de son nouvel élève, et s’inclina chaque fois que la dévote, soudain mielleuse et toute confite, prononça le nom du curé de Saint-Laurent.

— Soyez tranquille madame, nous aurons soin du jeune homme et nous le préparerons à sa première communion, de façon à lui faire regagner le temps qu’il a perdu.

Et il accompagna la mère Duclos jusqu’à la porte, après qu’elle eut couvert Charlot de larmes et de baisers qu’elle prodiguait, non par hypocrisie et mue par la présence du frère, mais parce qu’à frôler une soutane, elle se sentait envahie d’une tendresse vague, dont l’énervement pleurard était pour son organisme détraqué comme une sensuelle jouissance, plus raffinée, plus rare et qui la rajeunissait.

L’enfant recevait ses caresses froidement, sans mot dire, un pli amèrement boudeur pinçant sa bouche et vieillissant sa physionomie gamine dans une expression revêche qu’amollissait seul son regard clair, un regard d’homme, pensif et doux. Il n’eut un tressaillement qu’en entendant la veuve, décidément empoignée, lui murmurer entre deux baisers humides et chauds, l’appellation câline, naïve, enfantine, rustique, souvenir de son enfance à elle, qu’il lui avait déjà entendu balbutier, comme le dernier mot auquel se raccrochât son esprit, lorsque pâmée l’autre nuit et délirante, elle berçait sur sa poitrine nue la tête avachie du chauffeur. Et comme la Bretonne s’éloignait enfin, se tamponnant les yeux de son mouchoir roulé en boule, Charlot, dans une involontaire évocation et les joues en feu tout à coup, revit la scène mystérieuse qui avait suivi son retour de l’enterrement, l’orgie, ses monstrueux détails, ce qu’il ne comprenait pas encore tout à fait, et ce qu’il démêlait confusément déjà.

Alors, un instant, il oublia l’abandon lâche et cruel, la vengeance calculée et méchante, qui le jetaient chez des étrangers, au lendemain de la mort de son père, le sevrant de l’affection après laquelle battait son jeune cœur endolori. Il n’apercevait plus le frère Hilarion. Debout, l’œil perdu sur la porte par laquelle la veuve s’en était allée, le petit misérable songeait, sa tristesse se fondant dans un nouvel accès plus vif de curiosité maladive, et sa mémoire ne gardant comme écho des dernières paroles de sa mère que l’application tendre dont, sans y prendre garde, elle caressait à la fois ses amants et son fils.

— Venez, mon ami ! dit enfin le frère.

Charlot releva la tête, étonné d’abord, puis, sans une observation, suivit son nouveau maître, se sentant, avec la mobilité de son âge, à demi consolé déjà par la perspective d’une promenade à travers la maison. Même, il se surprit à sourire, s’amusant à dévisager son guide en dessous, cherchant ses ridicules en véritable gamin de Paris, mais repris peu à peu de tristesse à traverser les classes silencieuses, les grands corridors froids et sévères, et à monter les escaliers roides et poussiéreux.

Puis, c’était partout une odeur de renfermé dont la moisissure le serrait à la gorge affadissante, et complétant par une constriction de ses narines révoltées l’impression générale que lui causait ce grand bâtiment vide, avec ses murailles blanchies à la chaux, dont le nu sévère agaçait son regard, dont l’épaisseur lui semblait écraser ses épaules.

Il fut bientôt installé. Le frère l’introduisit dans un petit cabinet vitré dont la fenêtre en tabatière donnait sur la rue et dans lequel on ne pouvait pénétrer sans passer par le dortoir des maîtres. Il y avait dans ce réduit un lit de fer, une chaise et une table sur laquelle était une statuette en plâtre de la Vierge. Les murs étaient tapissés d’images pieuses et, à la tête du lit, un bénitier énorme plaquait un ange échevelé dont les pieds et les ailes trempaient dans l’eau d’une grande coquille à valve rose.

Charlot ne remarqua pas tout cela, à première vue ; il venait de s’apercevoir que le frère Hilarion participait comme producteur à cette odeur écœurante qui remplissait la maison, et cette découverte l’étonnait, lui inspirant peut-être plus de curiosité encore que de dégoût. Alors, tandis que son guide s’assurait si le bénitier était rempli, il se pencha contre lui. Quand il se releva, il avait compris : c’était cette soutane, dont les cheveux plats balayaient le collet gras, couvrant l’étoffe pisseuse de pellicules, qui exhalait cette odeur rancie, indéfinissable, où se mêlaient il ne savait quels relents de drap mouillé, de pommade rance et de violentes senteurs masculines. Et l’enfant, dans un mouvement d’instinctive répulsion, s’écarta du frère que, pour toujours, il venait de prendre en horreur. Hilarion ne s’en aperçut pas. Il s’assit et mit Charlot entre ses genoux, l’interrogeant sur ce qu’il savait de catéchisme et, parfois, lui tapotant les joues de ses grosses mains froides. L’interrogatoire achevé, il l’attira contre sa poitrine et goulûment l’embrassa, ses yeux gris mi-clos, cherchant pour coller ses lèvres lippues le bourrelet de chair grasse et fine que l’enfant avait au cou, à l’ouverture du col, lorsqu’il dérobait la tête. Ses mains palpaient le corps du gamin, dans une caresse lente, méthodique, sûre d’elle-même, n’allant point jusqu’aux attouchements défendus, se bornant à une reconnaissance experte, calme comme un essai. Duclos n’en éprouva ni trouble, ni déplaisir. Les caresses du supérieur lui semblèrent naturelles, un peu trop prolongées peut-être, et il n’eut, en les recevant, qu’un frisson répulsif à voir le teint bilieux du directeur et les mille boutons qui pointillaient son visage. Frère Hilarion sembla deviner ses sentiments. La flamme qui avait un instant allumé son regard s’éteignit et il écarta doucement son nouvel élève, tout en fixant, surpris, les yeux battus et la pupille noyée de l’enfant. Et Charlot s’échappa, avide d’air pur.

Au bout de huit jours, il était fait à sa vie nouvelle, connaissant la maison, les maîtres, ses camarades et s’accommodant assez bien des uns et des autres. Ses condisciples, arrivant aux heures de classe et partant aux premiers coups de cloche, n’avaient pu recommencer contre lui la persécution méchante et bête à laquelle ils se livraient, autrefois, quai de Jemmapes, reprochant à Charlot l’inconduite de sa mère et se coalisant lâchement contre la faiblesse du petit abandonné. L’enfant avait, d’ailleurs, trouvé rue des Récollets des protecteurs vigilants et tendres. C’était, d’abord, le directeur, dont il sentait aux heures de récréation, ou pendant le repas, au réfectoire, le regard obstiné peser sur lui. Puis, il y avait frère Eusèbe et frère Origène, dont il suivait les classes tour à tour. Tous deux lui témoignaient une affection spéciale, caressante, sous la douceur réconfortante de laquelle le gamin ému se laissait doucement vivre, sentant peu à peu sa tristesse s’enfuir et l’oubli s’infiltrer en lui. Maintenant, il songeait rarement à son père, chassant de son souvenir les détails de sa mort et de son enterrement, pour ne le revoir qu’aux heures heureuses, lorsque, le dimanche, ils partaient tous deux en promenade, de grand matin. Il avait écrit à sa mère qui n’avait point répondu, et, repris de l’insouciance de son âge, il ne pensait plus aux misères anciennes, tout à ses jeux et à son travail. Car il avait, le petit, une assiduité à l’étude qui faisait la joie de ses maîtres. Son intelligence lente et sa mémoire rebelle servaient souvent mal ses efforts, mais, sa persévérance aidant, il parvenait à triompher des difficultés et apprenait chaque jour quelque chose.

Sa santé se raffermissait en même temps. Le sang revenait à ses joues avec ses yeux, bleus, ses boucles blondes et son teint blanc de fillette ; il faisait, lorsqu’il allait aux offices le dimanche avec les frères, l’admiration des mamans. À l’école, on l’avait baptisé bébé et le directeur et les maîtres eux-mêmes, en manière de jeu, lui donnaient aussi parfois ce petit nom câlin. Il avait lui-même conscience de ce mieux qui se manifestait en lui. L’exercice auquel il se livrait dans la cour, pendant les récréations, et la fatigue corporelle qui le terrassait, le soir, lorsqu’après le dîner, il imitait frère Eusèbe s’élevant au trapèze pendu aux platanes, ou se soulevant au poignet sur les barres parallèles, rendaient son sommeil lourd appesantissant invinciblement ses paupières dès qu’il était au lit. Et il ne rêvait plus, ne cherchant plus à comprendre ce qu’il avait vu faire au chauffeur, et ses mains, trop lasses pour la recherche des inavouables caresses, restaient jusqu’au matin immobiles sur sa couverture, dans un repos réparateur.

C’était le bonheur cela, et le gamin n’avait pas souvenance d’avoir jamais été aussi heureux.

Il était depuis près d’un mois à l’école ; on était aux premiers jours de mai. Dans le jardinet des frères, le printemps s’annonçait par des pousses vigoureuses, la chaleur des beaux jours en retard crevant violemment, comme pour rattraper son avance, les bourgeons des lilas, verdissant les gazons pourprant les corbeilles de géraniums et, dans l’ensoleillement de ce petit coin, où la réverbération des murailles nues des maisons voisines et des toits en zinc couvait une plus lourde atmosphère, mettant comme un furieux besoin de rut.

Un jeudi, après le dîner, pendant que sous couleur de prières, les maîtres faisaient la sieste au dortoir, en attendant l’heure de la promenade, frère Eusèbe appela Charlot.

— Bébé ! viens répéter ton catéchisme.

L’enfant, tout rouge d’avoir joué au soleil, à travers la cour, fit la moue, alla chercher son livre et s’assit à l’ombre à côté du frère, sur les marches du perron.

Couramment, il récita les premières pages, puis ralentit son débit, chantant, s’endormant grisé de chaleur. De fines gouttelettes de sueur brillaient sur son front à la naissance des cheveux. L’homme cependant l’avait pris à la taille, l’approchant peu à peu contre lui, et l’écoutait, les yeux à demi fermés, un halètement oppressé soulevant sous sa soutane débraillée sa forte poitrine campagnarde.

Charlot, envahi d’une torpeur molle, psalmodiait à présent sa récitation, ne songeant pas dans sa lassitude somnolente à rire, comme à l’ordinaire, des cheveux plats, du front étroit, des yeux vairons, des boucles d’oreille en or, et des oreilles velues du frère. Au-dessus des géraniums, de grosses mouches tournoyaient, ronflant dans le soleil.

Eusèbe, pâle, les dents serrées, attirait le gamin plus fort contre lui. Brusquement, l’homme lui faisait mal, l’enfant eut un cri révolté. Alors, le frère le lâcha pour le ressaisir aux poignets. L’ignorantin était livide, ses prunelles luisaient et un tremblottement plus violent secouait, sur sa poitrine, les bords déboutonnés de sa soutane :

— Tu ne sais pas ton catéchisme !

— Mais, si cher frère…

— Tu mens ! tu oses mentir, quand tu te prépares à ta première communion ! À genoux !

Charlot, surpris de cette explosion de colère inattendue, obéit, mais en se roidissant sous la main de son maître, avec cette révolte inconsciente que toute injustice inspire à l’enfant. Jamais, il n’avait vu frère Eusèbe dans un pareil état. L’homme bégayait, les yeux hors de la tête, comme pris soudainement d’une sorte de folie.

— Maintenant, comme pénitence, tu vas faire une croix avec ta langue sur le pavé !

Le pauvre petit regarda la marche de grès sur laquelle son maître le courbait et, en la voyant couverte de tous les détritus poussiéreux ramassés par la cour et le jardin, qui s’étaient accumulés là, chacun frottant ses semelles, sur cette pierre avant d’entrer dans le vestibule, il eut un hoquet de dégoût, un instinctif mouvement en arrière. Le frère se mit alors en devoir de le faire obéir. L’enfant ferma les yeux, s’attendant à une correction épouvantable et, résolument, pris à son tour de rage, s’écria, indigné :

— Non ! non ! non ! jamais ! je ne veux pas !

— Ah ! tu ne veux pas, mauvais chrétien ! Nous allons voir !

Et frère Eusèbe empoigna Charlot sous son bras et l’emporta comme un paquet. Arrivé au premier étage, il ouvrit la porte du parloir, et jeta son fardeau sur le sol.

Le gamin frissonnait, ne reconnaissant pas cette pièce où il n’était pas encore venu et où le demi-jour filtrant à travers les volets clos permettait à peine de distinguer la couleur des meubles. Dans l’effroi d’un châtiment inconnu, ses cheveux se hérissaient, et il claquait les dents, n’osant bouger. L’homme ferma la porte à clef, donna un peu de lumière et s’assit sur un fauteuil.

— Ôte ton pantalon !

Charlot obéit, tout pâle, et sentant ses jambes flageoler sous lui. Alors, le frère Eusèbe le reprit. Les joues du misérable tremblaient, sa respiration sifflait et son regard brillait d’une flamme étrange. Lentement, il promena ses mains sur les nudités de cette chair d’enfant ; mais, comme Bébé frissonnait plus fort, la chair de poule bleuissant sa peau de gros grains, l’homme sentit, comme dans un désappointement, sa colère renaître. Brusquement, il saisit sa victime par le cou, et la courba à genoux devant lui, lui maintenant violemment la tête entre ses jambes ; puis, sortant un martinet de sa poche, il se prit à fesser avec rage cette blancheur qui l’affolait, frappant toujours plus fort, scandant l’envolée de son bras d’un han entrecoupé et ne cessant de se repaître de la vue de son horrible besogne que pour en contempler l’image réfléchie par la grande glace du parloir.

Aux premiers coups, Charlot avait hurlé de douleur, mais ses cris s’étaient vite éteints ; le frère le serrait plus fort entre ses jambes, l’étranglant d’une étouffante et brutale pression des genoux. Et, pantelant, violet, les yeux hors des orbites, écumant, tirant la langue, le petit martyr, sous le cinglement de l’atroce souffrance, roidissait tout son être et vibrait chaque fois que le martinet s’abattait, lui meurtrissant la chair.

Fatigué, le bras de frère Eusèbe rythmait plus lentement ses coups. L’homme, la face injectée de sang, voyait trouble, visant mal, frappant à côté parfois. Soudain, les fines lanières de cuir tombèrent trop bas, entre les cuisses. La douleur, cette fois, fut si violemment lancinante, si atrocement cuisante que Charlot crut s’évanouir, mais la sensation se faisant plus aiguë, il ne songea plus qu’à s’échapper et à se venger. Avec une force inouïe, d’un coup sec des épaules, il desserra les jambes de l’ignorantin, et, ivre de fureur, penchant la tête, il lui mordit le mollet à pleines dents. Frère Eusèbe étouffa un cri et se releva, se secouant du geste d’un homme qui sent les crocs d’un chien percer ses vêtements. Charlot épuisé, alla rouler à quatre pas sur le tapis.

Alors, il se fit un silence, l’homme et l’enfant restant en face l’un de l’autre, la bouche sèche, l’œil perdu. Le frère se réveilla le premier au tintement fêlé de la pendule. Un grand frisson le secoua et il se souvint, pris de peur tout à coup à l’idée d’une dénonciation de la victime. Il courut à l’enfant :

— Allons, Bébé, debout et habille-toi !

Charlot obéit. Quand il eut repassé son pantalon, l’ignorantin ouvrit la porte et le poussa dehors, mais sur le palier il lui murmura une dernière menace à l’oreille :

— Tu sais, si tu te plains, tu auras affaire à moi : je recommencerai !

Charlot dévala sans répondre et se sauva au fond du jardin. Les larmes lui venaient maintenant ; sa douleur physique se fondait en une crise de pleurs, et à l’âcre cuisson des sillons qui marbraient sa peau se mêlait je ne sais quelle honte, quelle pudeur féminines au souvenir de sa nudité étalée aux yeux de son maître et polluée par ses attouchements. Vaguement navré, impuissant à se rendre compte de la perversion génésique à laquelle avait cédé le cher frère, il se débattait contre une envahissante anxiété. Il avait déjà vu quelque part ces yeux hébétés, n’ayant de vivant que leur pupille agitée dans une dilatation spasmodique. Où ? Tout à coup, il se souvint. Lorsque le chauffeur à bout de forces s’abattait sur l’oreiller, à côté de sa mère, il avait ces yeux-là. Et dans l’affre d’un pressentiment cruel et confus, l’enfant sentit son cœur se dégonfler plus fort et ses larmes couler plus amères.

Bientôt après, on l’appela pour aller à la promenade. Il se rappela les paroles de son bourreau et, pour qu’on ne vît pas ses yeux rouges, il courut se laver à la fontaine. Puis, il suivit les hommes noirs, la tête basse. Ceux-ci le plaisantaient sur sa mine revêche, riant, avec un air béat et confit, leur rire jaune et étriqué de gens d’église.

On alla ce soir-là aux Buttes-Chaumont, en remontant le faubourg Saint-Martin jusqu’au carrefour de la Villette. Le gamin traînait la jambe suivant les bons frères, titubant sans songer derrière les soutanes roussies, et n’ayant plus que la puérile préoccupation d’éviter par des détours obliques de laisser ses maîtres marcher sur son ombre, qui rampait devant lui sur le trottoir ensoleillé. Arrivé devant la douane, on tourna à droite pour enfiler la rue Puébla, et en voyant décroître, puis virer cette ombre qui distrayait sa mobile imagination d’enfant, Charlot se rappela avec un remords qu’il avait passé sans y prendre garde devant la rue des Écluses-Saint-Martin, à deux pas de l’égout où s’était noyé son père. Un gros chagrin lui revint, bref encore : frère Sulpice et frère Origène lui proposèrent une partie de ballon dans le parc ; il accepta, et, retroussant leur robe, dégingandés, s’amusant plus que lui, les deux jeunes gens se mirent à se poursuivre par les allées et les pelouses, luttant de vitesse avec leur élève et se renvoyant la balle de caoutchouc avec des cris de pensionnaires. Quand ils furent fatigués, on rejoignit le directeur resté sur un banc avec Eusèbe. Il n’y avait plus qu’une place près d’eux, Sulpice la prit et Origène s’assit dans l’herbe avec l’enfant, à quelques pas en arrière.

Ils causèrent longuement. L’homme disait au gamin les choses de la campagne, passionnant la curiosité ignorante du petit faubourien avec mille détails sur la vie des champs. Origène était un grand garçon de vingt-deux ans, au teint blafard, au regard terne et languissant. Il avait la voix voilée, les reins déprimés, l’air apathique, les traits tirés, les lèvres exsangues. Sa paupière supérieure, ordinairement appesantie et retombant sur le globe oculaire, laissait voir, lorsqu’elle se relevait, un œil large et bleu dont la douceur rêveuse cachait l’inintelligence. Sa paupière inférieure était entourée d’une zone bleuâtre qui se dégradait vers les joues en une teinte bistre. Les hanches molles, il courait les coudes en arrière comme une fille. Le directeur le tutoyait lorsqu’ils étaient seuls.

— Et bien ! tu ne dis plus rien, Bébé ? fit-il, quand il fut fatigué de parler de son village.

Charlot ne répondit pas, prêt à pleurer maintenant. Depuis qu’il était assis, sa douleur renaissait, cuisante, comme avivée par la fraîcheur de l’herbe qui pénétrait jusqu’à sa peau à travers le mince coutil de ses vêtements. Bientôt, dans l’attendrissement que lui soufflaient et sa souffrance et la sympathie tendre instinctivement devinée chez le frère, il raconta ses misères et son supplice d’après le dîner, se dégonflant le cœur tout d’un coup. Il s’était couché de côté, soulagé d’avouer son secret et de ne plus écraser sa chair enflammée contre le sol. Son compagnon, comme gagné par l’exemple, s’était étendu près de lui, se vautrant, et, avec sa soutane noire étalée dans le vert, semblable à un grillon énorme.

Près d’eux, égratignant le sable de l’allée, avec les roulettes rouillées de ses tuyaux, un jardinier à peau tannée, en chapeau de paille et en lunettes, arrosait la pelouse, et le geste régulier de sa lance promenait une fraîcheur autour de lui. Les gouttelettes d’eau scintillaient, retombant en fine pluie dans un arc-en-ciel fugace. Un grand verdoiement environnait le maître et l’enfant d’une tranquillité caressante où, par instants, courait un frémissement de feuilles. La rue des Récollets était loin à présent, et Paris, loin, bien loin dans l’arrière-plan bleuâtre. Sous l’envolement d’une vapeur dont le chaud brouillard planait comme l’haleine de ses milliers de maisons et de ses deux millions d’hommes, elle apparaissait confusément, la grande ville, se perdant à l’horizon indécis. Et la dominant, superbe et rose, inondée par le soleil qui s’abaissait, le groupe de rochers portant le kiosque se profilait sur le ciel tendre, avec son pavillon et son pont suspendu en fils de fer jeté jusqu’à la seconde butte, comme la trame ténue d’une toile d’araignée. Au-dessous, le lac dormait, minuscule. À cette heure, sous les derniers rayons du jour, baigné de clarté, il perdait son aspect mesquin et ridicule de cuvette. Des saletés ridaient l’eau sans courant que moirait d’un côté l’ombre des roches. Dans un sillage blanc où crevaient des globules, sa surface limoneuse frémissait, fendue par le passage d’une bande de canards qui filaient vers les grottes, poursuivant de leur escorte capricieuse et frétillante deux cygnes indolents et pleins de morgue. Par instants, des cris de gamin coupaient le grand calme du parc, ou le roulement lointain d’un omnibus, et quand les bruits cessaient, on entendait revenir, adouci par l’éloignement, le refrain banal et doux que là-bas, sur la place des Pyrénées, un orgue de Barbarie moulinait, agaçant et monotone.

— Pauvre Bébé ! faisait frère Origène, ne pouvant trouver d’autre mot, la bouche sèche et repris de la dyspnée nerveuse qui le faisait haleter le matin à son réveil. Pauvre Bébé ?

Il fermait les yeux pour voiler son regard, et il interrogeait l’enfant, le forçant à préciser pour lui redire les attouchements d’Eusèbe.

— Pauvre Bébé !

L’ignorantin s’était couché sur le ventre, écrasant le gazon et, pris d’une salacité brutale, rêvant à l’invention de son confrère.

Le directeur cependant s’approchait avec Eusèbe et Sulpice :

— Allons ! debout ! nous partons…

Charlot et son bon ami se levèrent et suivirent la petite troupe. Frère Hilarion, gros, court et apoplectique, marchait rapetissé entre ses deux sous-maîtres. Il discourait :

— Nous l’entendrons prêcher cet hiver… Vous verrez quelle onction ! Il nous faisait pleurer rien qu’en disant : « C’est la grâce que je vous souhaite ! » Il est le grand ami de frère Philippe…

Et le directeur se mit à raconter ses souvenirs de noviciat, s’arrêtant à tout instant pour se remettre au pas de ses compagnons. Son récit le mena jusqu’à l’école. Derrière lui, Charlot considérait machinalement sa démarche hésitante, l’affaissement de son corps et l’incurvation en avant de sa taille. On arriva au logis et l’on entra au réfectoire. Alors frère Origène prit la main du gamin et se courbant vers lui :

— Tout à d’heure, quand Eusèbe dormira, j’irai te porter des compresses… pauvre chéri !

Charlot, tout ému de cette affectueuse prévenance, remercia son grand ami d’un coup d’œil.

— Allons, Bébé, toujours en retard ! fit le directeur. À genoux !

L’enfant, l’air joyeux, s’empressa d’obéir :

Benedicite, Domine

Et, ce soir-là, la prière sembla délicieuse au gamin.

Amen ! fit-il d’une voix triomphante.

La soupe fumait sur la table. Il mangea debout, n’osant pas s’asseoir, à cause de son bobo. Frère Eusèbe l’en plaisanta à mots couverts. À l’autre bout de la salle, Sulpice bredouillait une lecture pieuse, en louchant du côté des assiettes : «… Origène alors embrassait son fils sur le nombril, en adorant le Saint-Esprit. »

Et tout le monde riait en dessous en regardant frère Origène, qui avait avalé déjà son bouillon, et qui dévorait son pain voracement, pris d’un accès de névrose boulimique.

Ce fut lui qui, la bouche encore pleine, récita les Grâces en regardant son cher Bébé.