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Charlot s’amuse/Chapitre III


III



Depuis la veille, on avait rapporté le corps du gazier à son domicile. Comment l’avait-on retrouvé ? Un hasard. La mère Duclos disait : un miracle.

Ç’avait été par tout le quartier un grand émoi, et, une heure avant l’enterrement, la longue cour de la cité ouvrière était pleine de groupes qui s’entretenaient du « malheur ». Les rassemblements commençaient sous la voûte de la porte cochère, à la fenêtre du concierge, se continuant jusqu’à l’étroite allée du logement de la victime, et, dans cette foule curieuse ou émue, les commentaires allaient leur train. Çà et là, on discutait.

— Il n’avait que quarante ans, je vous dis ! clamait une voisine.

On retournait jusqu’à la porte et, lentement, on déchiffrait, en épelant, la lettre de faire part qui trouait de sa blancheur, rehaussée par les encadrements noirs, la poussière verdâtre des carreaux de la loge.

— Si jeune ! faisaient les femmes en essuyant cette larme furtive que, dans les phalanstères du Paris misérable, le pauvre trouve toujours pour le malheur d’un des siens.

Ou bien, c’étaient des détails lugubrement horribles que les commères se communiquaient à l’oreille :

— Il n’était que temps qu’on le repêchât. Les rats avaient commencé à lui dévorer la figure !…

Une autre reprenait :

— Vous savez, il n’est que temps aussi qu’on l’enterre !…

Les femmes frissonnaient, se recroquevillant sous leurs châles, mais bientôt, elles se rapprochaient du logis mortuaire, avec cette atroce curiosité du faible pour ce qui lui fait peur.

À la porte de l’humble logement, installée sur le palier, la veuve recevait les voisines. Il était dix heures du matin, mais elle était déjà allumée et son œil gris, luisant d’ivresse, dévisageait tout le monde au tournant de l’escalier. Elle semblait guetter quelqu’un, — Rémy, évidemment, impatiente et craignant à la fois de le voir arriver.

— Un homme celui-là, pensait-elle. Tout de même, il l’avait arrangée proprement : son œil poché en portait les marques. Mais quoi ? c’était un mâle après tout, un vrai. Elle l’aimait, à présent, furieuse, comme une bête. Pourquoi l’avait-il battue ?…

L’ignoble femelle, à ce souvenir, avait comme un sourire d’orgueil. La femme réapparaissait en elle : il ne l’avait battue qu’après !… Après !… Ah ! si elle l’avait connu plus tôt, alors qu’elle était encore jeune et belle !

Et prise de regrets, l’œil humide, en proie à l’émotion facile de l’ivrogne, elle lâchait ses visiteuses et courait se regarder dans le miroir, à l’encoignure de l’alcôve. Pour mieux se voir, elle s’appuyait sur le lit où, rigide, le cadavre reposait enveloppé déjà de son linceul, et le poids de la misérable faisait se dessiner sous le drap blanc les formes anguleuses du corps.

Vieille ! elle était vieille ! pourtant son sang bouillait, comme réchauffé par l’approche hâtive de cet âge critique dont elle avait eu tant peur !

— Elle était vieille ! Et pour cela Rémy l’avait frappée et repoussée avec dégoût ! C’était donc fini ? les hommes ne voudraient plus d’elle ?

Une colère lui venait qui se fondait en larmes, lorsque ses yeux rencontraient le crucifix immobile sur la poitrine du mort…

Certainement, les apprentis du teinturier avaient dû la débiner pour que Rémy l’eût traitée de la sorte. Ils avaient raconté qu’elle tombait du « haut-mal », pendant ses crises d’amour, quelle attirait les jeunes gens dans sa cuisine, et que, dans ses accès, elle les égratignait : des inventions de Parisiens, tout cela ! Elle ne se souvenait pas d’abord ; elle était comme toutes les femmes, un peu chatouilleuse peut-être, aimante à coup sûr. On ne l’avait jamais comprise…

Là-dessus, mais ronchonnant plus bas, comme par un reste de pudeur, elle se remémorait son mariage, sa vie entière. Est-ce que c’était sa faute, après tout ? Ce n’était pas un homme, ce Duclos ! Elle l’avait aimé pourtant : il était gentil, le gringalet ; mais voilà, il la voulait pour lui tout seul, et s’était fâché. Ils auraient pu être si heureux !… Puis, c’était l’enfant qui était venu, le petit Charlot. Cette couche l’avait mise à bas. Elle n’avait que trente-cinq ans et elle grisonnait déjà, toute ridée. Tout de même, elle l’aurait adoré, le pauvre p’tit gars. Dame ! il n’avait point demandé à venir, ce cabillaud ! Pourquoi que son père l’avait accaparé ? Une femme est jalouse même de son fruit, et, depuis qu’il avait un gosse, Duclos l’abandonnait, elle, tout à fait, sans plus jamais un mot, sans plus jamais une caresse…

Avec çà, elle l’enviait son diable d’homme : au moins il avait fini de souffrir !

Elle soulevait alors le drap qui couvrait le gazier, et le regardait, s’abîmant dans une contemplation vague. Son ivresse hébétée lui enlevait toute horreur de cette face pâle, aux yeux convulsés dans les inexprimables angoisses d’une douloureuse agonie, et qui, malgré les lavages à l’eau tiède, portait encore, sur les tempes, à la naissance des cheveux mal séchés, les souillures de son séjour dans la boue grasse de l’égout.

Elle pleurait, toute secouée de sanglots, la tête perdue, s’imaginant mal cette séparation pour toujours qui allait se faire. Son cerveau se débattait comme dans un brouillard, et elle ne savait plus si sa douleur lui venait de la mort de son mari ou des insultes de son amant.

Et toujours, la Bretonne sentait son désespoir grandir, à revoir dans la glace son visage ravagé, ses traits tirés, ses yeux rouges et son corsage aplati dont le bas se perdait avant la bordure dédorée du cadre, comme noyé par les pâles reflets du linceul qui dessinait sous ses plis roides, atrocement immobiles, la tête et la poitrine du cadavre.

Fini, c’était fini ! tout ! et, s’arrachant au lit funèbre, elle tordait ses cheveux gris, coupant ses cris de hoquets, horrible et belle, tragiquement ridicule, navrante, à faire taire le dégoût.

— Allons, mère Duclos ! du courage… Faut se faire une raison, pardi !

Les voisines entraient, la prenaient sous le bras, et l’une d’elles lui versait un petit verre de vulnéraire ou d’arquebuse, tandis que les autres aspergeaient le mort d’eau bénite, avec de longs signes de croix malhabiles.

Tout à coup, des cris partirent de la cour et firent retourner les visiteuses. La veuve elle-même s’approcha de la croisée pour voir. C’étaient les croque-morts qui apportaient la bière. Devant eux, le père Rosier, le vieux concierge, écartait la marmaille en la menaçant de coups de fouet. Il avait levé le coude depuis le matin et sa manie de savetier habitué des réunions publiques, qui le poussait à prononcer des speechs tous les jours, se réveillait. Il faisait des phrases, cherchant des mots qui pussent en imposer à la blague des gamins.

— Voyons ! voyons ! pas tant d’agglo…mération ! bramait-il en faisant claquer son fouet.

Oubliant l’enterrement, on riait, mais la mère Duclos n’entendait plus rien : elle regardait cette caisse en bois blanc qu’on portait chez elle, et, le cognac aidant, un grand frisson la secouait, l’apeurant d’une instinctive répulsion.

— J’ai les jambes comme du coton !… balbutia-t-elle.

Une voisine l’emmena.

Elle était maintenant plus tranquille ; les coups de marteau clouant le couvercle de la bière avaient cessé, et elle attendait, somnolente, qu’on vînt la prévenir pour suivre le corbillard. Près d’elle, Charlot, les yeux rouges encore, se tenait coi sur une chaise, ne pensant plus, en considérant la robe noire de sa mère, à aligner sur la table ses petits soldats de carton. Il songeait, et son regard précoce avait, par instants, l’au-delà des enfants qui veulent comprendre un mystère. Son papa était mort ; il avait pleuré à le voir tout blanc, ne bougeant plus sur son grand lit ; mais qu’est-ce qu’on allait en faire à cette heure ? le porter comme les autres, là-bas, dans le grand trou, à Saint-Ouen ?… Et après ?

Ce « et après » lui revenait toujours dans une incessante et triste interrogation, comme si le gamin, se refusant à la réalité poignante, eût mendié une réponse qui lui rendît l’espoir dont, depuis deux jours, on l’avait déshabitué avec une rudoyante pitié. Il s’agitait sur sa chaise, son petit cœur se crevant à voir sa mère en pleurs. On parlait bas autour de lui, et, pris d’impatience dans cette immobilité silencieuse dont il n’avait point l’habitude, il descendit dans la cour, fermant les yeux et grelottant de peur pour passer devant la porte du logement paternel, où maintenant trônait pour lui cette chose effrayante, ce mystérieux inconnu : la mort.

Personne ne fit attention à l’enfant, pas même ses camarades. Seul, le père Rosier l’invectiva, — par habitude.

Tout le monde à présent levait la tête vers le deuxième étage. Les ouvriers avaient déserté leur séchoir et, au premier rang de la foule, regardaient les fenêtres de Duclos. Quelques-uns faisaient de grands gestes, tous parlaient à la fois, les derniers venus s’enquérant de ce qu’on attendait là, le nez en l’air, et surpris du retard apporté à l’enterrement. De l’étroite allée des Duclos, des bordées de jurons sortaient à tout instant, avec un martèlement de talons ferrés sur les marches et un bruit de chocs lourds contre les barreaux de la rampe.

Le concierge ne cessait d’entrer et de sortir, tenant les curieux à distance de la porte, criant et tempêtant comme un homme aux cent coups. Parfois, d’un geste de colère, il faisait le simulacre de s’arracher les cheveux, n’empoignant que sa vieille casquette râpée qu’il pétrissait d’un air tragique, en discourant toujours. Ces nom-de-Dieu là ! mais ils allaient lui démolir son escalier ! Il ne passerait jamais, leur sacré diable de cercueil ! Avait-on idée aussi d’être grand comme ça ! C’était pas un homme, ce Duclos : c’était un gendarme ! Et d’un lourd ! elle avait au moins un mètre quatre-vingt-dix, sa redingote sans manches !…

Et il s’engouffrait, furieux, dans l’étroite allée. De la cour, on l’entendait empoigner les employés des pompes funèbres :

— Assez que je vous dis, les croque-morts ! Assez !… Vous allez me défoncer le palier… Y ne passera pas ! Vous n’allez pas me démolir mon immeuble avec votre cadavre ?… Mais c’est qu’ils ne finiront pas, ces salopiauds-là ! Y vont me faire attraper par le propriétaire ! Oh ! là !…

Il redescendait, égosillé, n’en pouvant plus, pleurant de rage. Les locataires, oubliant le mort, s’amusaient tout leur soûl, et, des quatre coins de la cité, les quolibets pleuvaient sur le concierge, avec une longue traînée de rires.

Charlot, assis dans un coin, écoutait, pâle et les dents serrées. Une indignation confuse le faisait trembler. Il aurait voulu être grand, être fort, pour assommer le pipelet qui insultait le corps de son papa et pour imposer silence à ces sans-cœur qui riaient ; à ces teinturiers, venus là comme au spectacle, heureux de voler un moment au patron, et qui se dandinaient, indifférents, les poings sur la hanche, montrant leurs bras nus teints en violet ou en vermillon, et remuant sur les pavés leurs gros sabots multicolores.

Cependant, le père Rosier, exaspéré, achevait de mettre en loques sa casquette, lorsque deux hommes entrèrent dans la cour. Il poussa à leur vue un grognement de joie, courut à eux, les salua servilement, et, sans les laisser parler, cachant mal son impatience sous une obséquieuse politesse, il les conduisit jusqu’à l’entrée de l’allée. Les lazzis s’étaient tus ; les spectateurs, reconnaissant le régisseur de la cité et l’architecte, écoutaient silencieusement les verbeuses explications que donnait le concierge. Quand il eut fini ses plaintes, les deux hommes pénétrèrent dans la maison. Sur le seuil, dans une pose triomphale, le cerbère empêchait qu on les suivît :

— Quand je vous le disais ! Hein ? Nous allons bien voir ! criait-il en se frottant les mains.

Bientôt, le régisseur et son compagnon reparurent et renvoyèrent chercher des cordes : le cercueil ne pouvait décidément pas sortir par le palier et l’escalier trop étroits ; on allait le descendre par la fenêtre.

La nouvelle se répandit dans la foule, qui aussitôt grossit. De toutes parts, des têtes apparurent aux croisées et ce fut le long de la cour une grande rumeur. Quelques femmes s’indignaient, mais la plupart des assistants, sans se l’avouer, sentaient leur vieille badauderie parisienne s’émouvoir, impatients et curieux de jouir de ce spectacle imprévu et gratuit. Les apprentis se disputaient déjà les meilleures places pour ne rien perdre de la funèbre opération, et, juchés sur les châssis du teinturier, tambourinaient des pieds et des mains l’air des Lampions, comme au poulailler de l’Ambigu. Aux fenêtres, les voisines, dans les logements qui faisaient face à celui des Duclos, se pressaient avides, s’encaquant sur la balustrade pour faire place à des invitées de leurs amies. Seul et assis au bord du trottoir, Charlot pleurait, pris de l’envie folle de s’enfuir et, malgré lui, restant aussi, voulant voir.

De longues minutes s’écoulèrent en préparatifs. Les cordes étaient ou trop courtes ou trop minces, et le père Rosier ne cessait de courir, affairé. Puis, ce fut le rebord aigu de l’entablement de la croisée qu’on dut garnir pour que les câbles ne s’y limassent pas trop par le frottement. Enfin, ce furent les amarres d’attache qu’il fallut solidement fixer.

L’impatience grandissait dans le public. Seuls, au-dessous du logement de la veuve, les intimes gardaient, soit en souvenir, de leur liaison avec le défunt, soit dans la gêne de leurs vêtements de deuil, le décorum grave qui sied à des gens venus pour assister à une cérémonie funèbre. Les autres spectateurs, plus à l’aise, n’avaient pas la même attitude digne ; les gamins surtout. À chaque fois que de l’intérieur de la chambre mortuaire, un des croque-morts surgissait, se penchant à la croisée pour arranger les cordes, un hurrah saluait son chapeau pisseux, sa redingote râpée et la plaque professionnelle qui, sur sa poitrine, accrochait les rayons de soleil dans son éblouissant ovale en tôle.

Soudain, un frémissement courut dans la foule, et le silence se fit aussitôt.

— Le voilà…

Le cercueil apparaissait maintenant, appuyé sur la barre d’appui, le haut reposant encore sur le parquet de la chambre ; presque debout et nu. Dans l’aveuglante lumière, le bois blanchissait et les veines pâles du sapin le marbraient de filets roses. Lentement, les deux ouvriers l’entouraient de cordes, le retournant pour le ficeler, comme font les layetiers d’une caisse, s’assurant en tirant chacun à soi que l’amarre ne glisserait pas sur les planches polies et que les nœuds ne céderaient point sous le poids. Alors, se penchant vers la cour, ils crièrent gare, invitant posément du geste les spectateurs à s’écarter, puis, d’un vigoureux effort, ils soulevèrent la bière, et la mirent en équilibre sur la balustrade. Derrière eux, des voisins s’arc-boutaient retenant les câbles.

— Attention à le filer en douceur ! leur dit un des employés en se retournant… Allez ! hop ! allez-y…

Les hommes lâchèrent un peu de corde, tranquillement, sans secousses, comme des matelots descendant une embarcation de ses palans. Le cercueil bascula, suspendu en l’air, oscilla, tournant à demi, et, d’un de ses angles, érafla la muraille. Une pluie de plâtre tomba.

— Empoignez la ficelle maintenant ! cria le croque-mort.

Le père Rosier se précipita, heureux de participer à cette opération dont l’étrangeté l’amusait. Campé sur ses jambes maigres, dans une pose d’athlète, le nez en l’air, il saisit la corde attachée à la bière. Il n’y avait pas danger avec lui qu’elle dégradât encore, en ballottant, les murs de son immeuble !

Et la descente commença, très lente. Le funèbre colis se balançait avec des secousses régulières, penchant de côté et d’autre, très loin de la maison parfois, tant le portier tirait fort.

La foule était muette. Prises d’angoisse, quelques femmes haletaient, tremblant de voir les amarres se rompre. Une vieille, les yeux écarquillés, se signait continuellement d’un geste machinal. On n’entendait, dans le grand calme de la cour, que l’asthmatique respiration d’une machine dont le tuyau d’échappement, sur le toit des Duclos, crachait à petits coups sa vapeur.

Le cercueil cependant n’était plus qu’à quelques mètres du sol, quand le concierge interpella les employés des pompes funèbres. Ça n’allait pas à son gré ; on aurait dû s’y prendre d’autre sorte. Et renforçant comme d’habitude son discours d’une mimique expressive, il voulut roidir encore la corde qu’il avait à la main pour montrer comment on aurait dû opérer. Sous sa traction, la bière vacilla et, dans un brusque sursaut, se renversant, plongea une minute la tête en bas.

Un « ha ! » d’indignation et de terreur courut dans la foule. Le père Rosier se méprit d’abord à ce cri, puis, s’apercevant du changement de position de la bière, il imputa sa propre maladresse aux croque-morts :

— Attention là-haut, vous autres ! Vous allez donner un coup de sang au camarade en le tenant les pieds en l’air !

Un nouveau murmure courut parmi les spectateurs, menaçant cette fois. Les plus gouailleurs d’entre les apprentis étaient le plus indignés, blessés dans ce respect inné et profond qu’à Paris le peuple professe pour ses morts. Charlot s’était avancé, pâle à faire peur, et comme grandi par la colère. Il saisit le portier par la manche et, bégayant, hors de lui, refoulant des larmes de rage :

— Vieille crapule !

Rosier n’osa pas répondre. Les paroles de l’enfant avaient trouvé un écho. Énergique, une clameur de réprobation s’élevait. Avec un juron étouffé, il repoussa le gamin, tirant encore machinalement sur sa corde, sans savoir ce qu’il faisait. En haut, on s’était arrêté de filer le câbleau pour entendre. Le cercueil, ramené pour un instant à l’immobilité eut, sous cette nouvelle et brusque secousse, un plus violent écart. Alors, l’horreur, tout d’un coup, ramena le silence. Comme si les planches s’étaient soudain disjointes, la bière laissait échapper des nuages de sciure de bois. À chacune de ses oscillations décroissantes, de grosses gouttes de liquide s’échappaient d’un angle de la boîte, et leur lourde pluie, avec d’atroces émanations, gâchait dans la poussière et la sciure, sur le pavé de la cour, un purulent mortier.

Rosier poussa un cri, un seul, un hurlement plutôt. Il avait reçu directement sur le visage les premières gouttes, en même temps que la sciure de bois, lui emplissant les yeux, l’aveuglait. Hagard, chancelant, mais cloué sur place par une angoisse inouïe et un inexprimable dégoût, il n’eut qu’un geste, lançant la corde loin de lui. Le cercueil bascula encore, reprit son horizontalité et l’épouvantable écoulement cessa immédiatement. Mais, pour revenir à la perpendiculaire, le sinistre fardeau dut décrire deux ou trois embardées, heurtant les murs, rejeté en arrière par la violence des chocs et, à chaque heurt, crevant, avec un grand fracas de vitres, une des fenêtres du premier.

À bout de forces, Charlot s’était laissé tomber défaillant et se sentant pris d’une crise nerveuse qui le secouait en lui tordant les membres. Dans une fatale hérédité, la folie épileptique dont était morte sa grand-mère semblait alors envahir son cerveau, tout d’un coup, comme si, latente jusque-là, elle éclatait en furieuse tempête, à cette heure ; provoquée par les cruelles émotions sous lesquelles l’enfant succombait depuis deux jours, et qui, maintenant, débordaient.

Autour de lui, les femmes s’empressaient, compatissantes. On lui jetait de l’eau au visage, on tapotait le creux de ses mains, on lui faisait respirer du vinaigre. Il rouvrit les yeux et la crise enrayée se fondit dans une explosion de sanglots.

À quelques pas, un autre groupe, impitoyable celui-là, railleur même, entourait le portier. La mère Rosier, prévenue, arriva enfin et, en un clin d’œil, tout en l’accablant d’injures, débarbouilla le misérable dont les jambes flageolaient et qui bégayait, livide encore d’horreur.

Cependant, les croque-morts continuaient leur besogne. Un voisin avait remplacé le concierge, et, sans nouvel accident, doucement, le cercueil avait été descendu. Il reposait à présent sur le corbillard, et Rémy qui, depuis un moment, attendait sur le trottoir devant la porte, n’osant entrer, arrangeait les plis du drap et les couronnes d’immortelles apportées par l’équipe.

Peu à peu, après plusieurs allées et venues de l’officier-pleureur qui courait du char au logement de Duclos, le convoi se forma. Au bout de cinq minutes, il se mettait en marche, remontant le quai, lentement, à cause de la pente.

Immédiatement derrière le corbillard, la veuve conduisait le deuil, ayant à son côté un parent éloigné de son mari et tenant Charlot par la main.

Rémy et les autres ouvriers venaient de suite après, et la Bretonne, à sentir le contre-maître sur ses talons, oubliait tout, l’œil soudain sec, et relevait la tête, se dandinant dans ses vêtements de deuil et jouant de la croupe, prise du désir fou d’être aimée encore par cet homme.

Tout le long du chemin, puis au cimetière pendant la dernière cérémonie, elle n’eut pas d’autre pensée. Le regard atone, elle vit descendre le cercueil dans la fosse sans sortir de son impassibilité, et le bruit des pelletées de terre martelant de roulements sourds les planches du cercueil ne la réveilla pas, ne lui rappelant que sa lutte avec Rémy dans l’ombre, l’autre nuit, lorsque le poing du mâle s’abattait sur elle, faisant sonner sa chair nue.

Quand ce fut fini, quand, au sortir du funèbre enclos, on se sépara, il fallut qu’une des voisines venues jusque là lui prit le bras pour l’emmener. Elle mourait d’envie de suivre les hommes, les camarades de son mari, afin de se retrouver avec Rémy ; mais ils la saluaient à la grille, gauchement, avec une brève et banale consolation, et couraient chez un marchand de vin en face, où, suivant l’habitude populaire, ils se faisaient servir du pain et du fromage, buvant de nombreux litres, tout en parlant du défunt, chacun voulait l’avoir mieux connu que les autres, ou racontant à sa façon comment il avait péri.

Quand Rémy passa devant elle, le dernier, elle lui tendit la main, les yeux baissés, mais lui coulant un regard tendre à travers ses cils et ne pouvant se décider à lâcher le compagnon. Une joie lui venait à entendre le contre-maître balbutier, pris d’embarras. Il semblait à la veuve qu’il avait rougi, et, incapable de comprendre la honte qui faisait trembler la voix de l’ouvrier, elle ne songeait plus qu’à se préparer les moyens de le revoir.

— Monsieur Rémy, dit-elle, vous devriez bien garder Charlot avec vous. Il ne cesse pas de pleurer, le pauvre, et ça va être pis à la maison. Consolez-le un peu… Il faut le distraire, moi je ne pourrai pas, vous comprenez ?

Et elle eut un sanglot hypocrite, en feignant de s’essuyer les yeux.

— Voulez-vous ? dites ?… Vous me le ramènerez en rentrant…

Rémy hésita une seconde, mais l’enfant saisit sa grosse main, heureux de se retrouver avec son vieil ami, et le brave homme finit par consentir.

Tout de suite, il s’éloigna avec le gamin, sans se retourner, devinant que la veuve le suivait du regard. Il sentait revenir sa colère. Avant d’entrer chez le marchand de vin, il souleva de terre le gamin et, furieusement, l’embrassa sans mot dire, se soulageant avec cette grosse caresse. Puis, quand il fut installé avec l’équipe, au milieu des ouvriers qui adoraient le petit, il continua à le dorloter. Charlot, presque consolé dans cette atmosphère de tendresse, se serrait contre lui, souriant déjà, tandis qu’une dernière larme tombait sur son assiette.

On bourra le gosse de biscuits ; mais le contre-maître empêcha qu’on lui fit boire du vin pur et qu’on reparlât de la mort de Duclos, et tout le jour il eût pour le petit les prévenances affectueuses d’un père. Le soir, quand on rentra à Paris, il ne voulut pas aller jusqu’à la maison de Charlot ; il avait peur de se retrouver en face de la mère. Au coin du quai, il quitta l’orphelin, après l’avoir embrassé plusieurs fois, et partit le cœur gros, non sans l’avoir suivi des yeux jusqu’à la porte.

Quand la veuve vit l’enfant rentrer seul, elle éclata comme une furie et le roua de coups.

— Demain, je te mettrai chez les frères ! cria-t-elle, furieuse de ce qu’il n’eût pas forcé Rémy d’entrer.

Et, pour noyer son désespoir, elle acheva de vider le litre de cognac entamé le matin par les croque-morts ; ensuite, elle eut une dispute ignoble avec les concierges. Deux heures durant, tous trois s’invectivèrent, les insultes ordurières remplissant l’escalier et réveillant les étages.

Charlot s’était couché, navré d’entendre encore reprocher à sa mère, avec des mots atroces, des choses hideuses qu’il ne comprenait pas, mais dont il devinait l’horreur. Quand elle revint, il feignit de dormir pour éviter d’être de nouveau battu.

Jusqu’à minuit, la veuve fit du tapage, ne s’arrêtant de crier et de bouleverser son misérable mobilier que pour boire à même la bouteille. Puis, elle se déshabilla, et, en chemise, descendit appeler le gardien de nuit de la teinturerie qui veillait au rez-de-chaussée, près de la machine. L’homme monta, hésitant à céder aux provocations de la mégère, dans cette chambre qui sentait encore le mort, et n’acceptant que de boire une goutte avec elle.

Alors, prise d’une bestiale et lubrique folie, elle enleva son dernier vêtement, inventant d’érotiques caresses pour éveiller les sens de son amant. Hors de lui, le chauffeur s’abandonna enfin, et tous deux, jusqu’à l’aube, se vautrèrent, perdus dans une obscénité crapuleuse.

Charlot, retenant son souffle, regardait, avec un effarement inouï, sa mère se prostituer, tremblant lorsque, pâmée sous les caresses de l’homme, elle se tordait dans une sorte de crise hystérique, convulsée, roidie, hurlante, martelant le bois du lit avec sa tête à coups précipités et ne revenant à elle, ayant encore de l’écume aux lèvres, que sous la meurtrissure de brutalités innommables.

Lassé, l’enfant s’endormit enfin ; mais son court sommeil fut plein de hideux cauchemars. Son père rentrait tel qu’on l’avait enveloppé dans son linceul. Oh ! comme il était heureux, le gamin, de se jeter dans les bras de son papa ! Tout à coup, comme il allait l’embrasser, il se reculait, glacé d’horreur, lui voyant un visage verdi que trouaient deux yeux glauques, et sentant de sa barbe mouillée suinter cette purulence épouvantable dont le matin il avait vu quelques gouttes tomber des fentes du cercueil. Puis, tandis qu’il voulait crier, la gorge sèche et une sueur froide sur le front, la vision maudite disparaissait. C’était Rémy, le cimetière, le père Rosier et les ouvriers de l’équipe, la salle du marchand de vin, qu’il revoyait confusément. Et toujours, toujours, dans ces tableaux mobiles, sa mère repassait. Il la retrouvait partout, et toute nue, secouée par le rire, tordue dans une attitude étrange. En face d’elle, le chauffeur, également déshabillé, faisant des gestes impossibles.

Et l’enfant dans ce cauchemar, s’efforçait de comprendre le hideux inconnu, comme il l’avait fait avant de s’endormir.

La fièvre brûlait son sang ; il frissonnait et ses mains s’agitaient, machinales. Il rêvait maintenant qu’il imitait le chauffeur. Il haletait de fatigue ; un sifflement sortait d’entre ses lèvres serrées et sèches. Soudain, son souffle s’accéléra ; il soupirait. Dans sa tête, quelque chose vibrait, et rigide, immobile, épuisé, il sentit naître en lui, profondément, une sensation nouvelle et mystérieuse, d’une infinie douceur.