Cent Proverbes/60

H. Fournier Éditeur (p. 196).

qu’on lui annonçât son déjeuner ou la perte d’une bataille, c’était du même air qu’il recevait la nouvelle.

Versailles était alors le lieu du monde où l’on se donnait le plus de mouvement pour réussir ; les courtisans étaient toujours sur pied, tout prêts à mouler leur physionomie sur le visage du maître, et se pressant le plus possible pour se devancer les uns les autres.

Le duc de P., ainsi s’appelait notre personnage, suivait une méthode contraire. Alors que toute la cour était bouleversée par le changement du ministère ou le renvoi de la favorite, on le voyait toujours calme et serein ; aux nouvelles les plus imprévues il gardait son sang-froid imperturbable ; et lorsque la foule des grands seigneurs se pressait autour du roi, à la veille d’un événement considérable, il s’étendait sur un sofa ou s’en allait dans son carrosse faire un tour à Paris.

Un vieux courtisan avait mal auguré de cette habitude. « Le pauvre duc n’ira pas loin, dit-il quelque temps après la présentation de M. de P. à Versailles ; le moindre cadet lui passera sur le corps. »

Mais au bout de peu d’années il se trouva que le duc de P. avait obtenu en honneurs, en dignités, en faveurs, plus que les plus habiles et les plus persévérants. Il ne demandait rien, et gagnait tout ; on ne le voyait pas solliciter, et il arrivait à des emplois que les plus ambitieux n’osaient espérer.

Cette fortune et cette conduite semblaient inexplicables. Comme on était au temps des Cagliostro et des Saint-Germain, quelques personnes s’avisèrent de croire que le duc de P. avait un anneau constellé ou quelque secret