Cent Proverbes/50

H. Fournier Éditeur (p. 204).

— Je vais vous le dire, interrompit-il ; nous avons un proverbe infaillible : Donna che ride, borsa che piange. Vous avez gagné trois mille ducats la semaine dernière ; vous avez soupé deux fois avec cette petite danseuse ; elle rit au nez de tous ceux qui la regardent ; gageons que les deux tiers de votre gain sont déjà mangés.

— Voilà, répondis-je, une conjecture fort indiscrète. Pour en revenir à Gritti…

— N’achevez pas ; je vais encore vous dire comment vont les choses de ce côté. Vous avez sa note en poche ; j’ai celle de Velo dans ce secrétaire ; nous les comparerons si vous voulez, et je parie votre jabot de point d’Alençon contre cette bague en brillants, que la différence en moins du côté de Gritti ne va pas à plus de dix sequins. Je parie encore que, nonobstant cette différence en moins, il gagne six fois plus que son confrère, plus habile, plus riche et plus renommé que lui. Je parie, sans l’avoir vu, que tout ce qui est chez moi damas de Lyon, chez vous est taffetas de Vicence ; que vous avez des cristaux de pacotille aux pendeloques de vos lustres, des bronzes mal dorés à vos girandoles, des marbres défectueux sur vos cheminées. Maintenant, autre différence : vous espériez peut-être quelque rabais et quelque crédit. Velo prend mes billets à trois mois, et je lui ai fait subir, suivant l’usage du beau monde qu’il sert, une diminution notable ; votre maraud de Gritti veut, j’en suis sûr, être payé séance tenante, et, quand vous lui avez parlé d’une estimation, il vous a menacé d’un procès.

J’étais atterré ; car, de point en point, le chevalier avait deviné juste.