Cent Proverbes/3

H. Fournier Éditeur (p. 17-24).

Grandville Cent Proverbes page23 (cropped)-1.png


DERRIÈRE LA CROIX
SOUVENT SE TIENT LE DIABLE


----


Étienne Galabert venait de passer de sa chambre à coucher dans la salle à manger, où une espèce de gouvernante disposait un plateau à thé sur un petit guéridon.

— Madame Gauthier, dit-il tout à coup, voilà trois jours que je suis resté à la chasse, vous devez avoir reçu des lettres pour moi ?

— Des lettres, non ; mais une lettre, oui ; elle vous attend depuis hier ou avant-hier. La voilà.

Étienne Galabert brisa le cachet, et lut rapidement cette lettre en murmurant quelques paroles à demi-voix.

— Quoi ! de mon vieil ami Jacques Maubertin !… « Quand on a traduit Virgile sur les mêmes bancs à Sainte-Barbe, on ne saurait se marier sans… » Il se marie ! lui ! il m’invite à l’assister en qualité de témoin ! Ah ! mon Dieu ! Madame Gauthier, vite mon habit le plus noir, ma cravate la plus blanche, mon gilet le plus beau, mes gants les plus jaunes, mon chapeau le plus neuf… Je ne déjeune pas.

Étienne Galabert s’habilla à la hâte, descendit l’escalier, sauta dans un cabriolet de place, et cria au cocher, en lui glissant une pièce de cent sous dans la main : Rue de Provence, 40 !

Au bout d’un quart d’heure, Galabert s’arrêtait devant une maison de belle apparence, et bientôt il entrait dans un appartement coquet, au premier sans entresol.

— Tu te maries ! s’écria Étienne aussitôt qu’il aperçut son ami. Bien sûr tu te maries, toi ? Toi qui, comme moi, remerciais chaque jour Dieu de t’avoir conservé célibataire en te faisant naître rentier ?

— Je me marie, et tu ferais comme moi s’il pouvait y avoir deux Rosine dans le monde, répondit Jacques.

— Ah ! elle s’appelle Rosine ?

— Rosine de Fernange. Quelle femme, mon ami ! Elle a toutes les grâces, comme elle a toutes les vertus de son sexe.

— C’est-à-dire que tu en es amoureux ?

— Je lui rends justice… D’ailleurs tu la verras.

— Où donc as-tu rencontré cette merveille ?

— Ici, rue de Provence, 40, au premier. Ah ! Étienne, que tu l’aurais adorée si tu l’avais vue comme moi ! Chaque jour Rosine allait à la messe de Notre-Dame-de-Lorette, sa paroisse ; jamais on ne la surprenait au bal, au concert, au théâtre ; sa charité soulageait les malheureux dans l’ombre ; nulle visite chez elle. Ah ! que de peine j’ai eue à me faire admettre dans son délicieux petit ermitage ! Si je n’avais pas eu de cheveux gris, peut-être n’y serais-je jamais parvenu.

— Voyez pourtant à quoi tient le bonheur ! En voilà un qui était suspendu à une nuance ! s’écria Galabert.

— Quel langage ! Ah ! mon cher Étienne, tu ne sais donc plus honorer la vertu ?

— Pardonne-moi, mon cher Maubertin, j’oublie toujours qu’un témoin doit être sérieux quand même ; mais la gravité ne tardera sans doute pas à venir, j’ai déjà l’habit de l’emploi. Cependant permets-moi encore une question ; tu m’as dit le nom et les vertus de ta prétendue, mais tu ne m’as rien dit de son état social. Qui est-elle ? fille ou veuve, riche ou pauvre ?

— Madame de Fernange est veuve d’un lieutenant général mort en Afrique.

— Mon ami, ne te semble-t-il pas que l’Afrique tue trop d’officiers-généraux ? Les veuves de la jeune armée se multiplient à faire peur.

— Madame de Fernange a du bien du côté de sa mère, une terre en Bourbonnais, où sa famille était fort considérée.

— Noblesse d’épée sans doute ? reprit Étienne avec un sourire que ne vit pas Jacques Maubertin.

— Noblesse de robe, répondit sérieusement le prétendu. Mais suis-moi, et je te présenterai à ma Rosine.

— Va donc, Almaviva.

Madame Rosine de Fernange se tenait dans un boudoir gris-perle rehaussé d’or ; c’était une femme blonde, frêle, délicate ; ses cheveux bouclés à l’anglaise descendaient jusque sur sa poitrine ; et ses yeux bleus, le plus souvent baissés vers la terre, ne se relevaient que pour regarder le ciel ; mais elle avait le nez pointu et les lèvres minces. Elle accueillit Étienne Galabert avec un sourire charmant, et un instant son regard glissa sur le visage du célibataire avec la rapidité d’un éclair. Bientôt Jacques Mauberun se retira, voulant, disait-il, leur laisser toute liberté de faire connaissance.

Madame de Fernange, bien que modeste et toute pleine de timidité, avait l’esprit alerte et la parole facile. La conversation fut promptement engagée entre elle et Étienne Galabert. En deux heures, cette conversation fit le tour du monde ; de la Madeleine à la Bastille il n’y avait qu’une réplique, et l’on se promena au travers de Paris à vol de parole.

Mais, quoi qu’il dît, et de quelque formule qu’il se servît, au premier mot qui ne sentait pas l’orthodoxie, madame Rosine de Fernange ramenait Étienne Galabert au sentier de la vertu. Quand le célibataire se cabrait sous les admonestations de la jeune veuve, elle lui prenait la main avec un sourire mignard ; le célibataire se penchait et baisait cette main qu’on lui abandonnait un instant.

— Oh ! je vous convertirai, lui disait-on.

Dans ces moments-là, quand il sentait sous ses lèvres la peau fine et lustrée de la jeune prude, Étienne Galabert n’était pas loin d’être touché par la grâce. Cependant Jacques Maubertin rentra, et le célibataire prit congé de madame de Fernange.

— Eh bien ! qu’en dis-tu ? s’écria le prétendu quand ils furent seuls.

— Je dis que ta Rosine est une rosière. À un château elle préfère une chaumière ; à un hôtel, une maisonnette ; à une calèche, la promenade au fond des bois, à pied, mais à deux.

— Oui, quand le second est moi, son futur mari. Oh ! je n’ignore rien ; je sais que madame de Fernange préfère à un bal le coin du feu ; à un manteau de velours, un châle de laine ; à des laquais poudrés, une bonne en socques ; aux vaudevilles de MM. Duvert et Lausanne, les homélies de M. l’abbé Combalot ; aux plaisirs des eaux, les soins de son ménage. Bref, elle a les grâces d’une païenne, unies à l’âme d’une abbesse.

— Diable ! que de vertus chez une femme si jeune et si jolie !

— Et cet ange va m’appartenir, à moi, qui ai quarante ans déjà et seulement quarante mille livres de rentes avec. Mais, mon ami, si nous trouvons une autre Rosine, celle-là sera pour toi.

— Merci, mon cher ; j’ai failli me marier il y a dix ans, et j’ai rompu les négociations, tout simplement parce que ma femme avait trop de qualités. Or, ta fiancée en a deux fois davantage ; c’est quatre fois plus qu’il n’en faut.

Le lendemain, Étienne retourna chez madame de Fernange, et le contrat fut signé le soir même. Jacques se demandait si Dieu, voulant faire un miracle en sa faveur, n’avait pas logé le paradis rue de Provence.

Deux jours après, Étienne Galabert s’absenta pour un voyage. À son retour à Paris, vers la fin de l’hiver, il n’eut rien de plus pressé que de se rendre chez Jacques Maubertin.

Aussitôt qu’il l’aperçut, Jacques Maubertin lui tendit la main. Hélas ! que le pauvre homme était changé ! La pâleur s’étendait sur ses joues ; un cercle bleuâtre entourait ses paupières ; un triste sourire errait sur ses lèvres.

— Es-tu malade ? s’écria Étienne.

— Non ; mais je suis marié, répondit Jacques.

— Quoi ! ton archange ?…

— Est un démon.

— Écoute, mon ami Jacques ; je crois que tu exagères encore ; si je ne crois pas aux séraphins, je ne crois pas non plus aux diables. Je veux bien supposer, puisque tu l’exiges, que ta femme n’est pas la Sainte-Vierge ; mais encore permets-moi de n’être pas convaincu que ce soit Lucifer.

— C’est au moins son cousin, Astaroth ou Belzébuth.

— Quoi ! l’héritière d’une famille de noblesse de robe du Bourbonnais !

— Belle noblesse, ma foi ! Pour rendre service à leurs amis, son père et sa mère aunaient du calicot dans un faubourg de Moulins.

— La veuve d’un lieutenant-général !

— Lieutenant, oui ; mais général, non.

— Une femme qui a des goûts si modestes !

— Regarde : elle marche sur l’aubusson, s’assied sur le velours, se couche dans la batiste.

— Elle qui ne voulait qu’un pauvre châle de laine !

— Pourvu que cette laine vînt de Cachemire.

— Tu la calomnies ! Elle a horreur du vaudeville et tient le mélodrame en abomination !

— Oui ; mais elle a sa loge aux Italiens et une autre à l’Opéra.

— Elle adorait le coin du feu !

— Elle le chérit encore, quand il y a cinq cents personnes à l’entour.

— Et sa passion pour les chaumières et les maisonnettes ?

— Elle la nourrit toujours ; ses albums en sont pleins, chaumières à l’aquarelle et maisonnettes à la sepia.

— Une Rosine qui ne voulait vivre que pour ses enfants !

— Elle n’en a pas.

— Une dévote qui préfère une bonne en socques à des laquais en poudre !

— Aussi n’a-t-elle que des grooms ou des chasseurs.

— Une veuve qui faisait fi des eaux !

— Elle ne compte pas en prendre ; mais elle est très résolue à y aller. La vertu propose, et la névrose dispose.

— Elle qui ne comprenait pas qu’on pût user d’une calèche !

— Sans doute, et c’est pourquoi elle a pris un coupé. Tiens, mon ami, regarde.

En ce moment, les roues d’un brillant équipage ébranlèrent les pavés de la cour. Madame Maubertin descendit gaiement appuyée sur le bras d’un jeune homme ganté et verni comme une gravure de mode.

Étienne interrogea du regard son ami Jacques.

— Oh ! c’est un cousin… Je l’ai à peine vu… Noblesse d’épée, celle-là ; il est, je crois, officier de spahis à Constantine.

Tout en parlant, Jacques s’approcha d’une magnifique jardinière qui arrondissait sa gerbe de fleurs dans une embrasure de fenêtre ; d’une main impatiente il voulut arracher une rose, mais une épine lui déchira le doigt.

— Oh ! dit-il en retirant sa main rougie de gouttes de sang.

— C’est un symbole, mon ami, lui dit Étienne ; si derrière la fleur se tient l’épine,

derrière la croix souvent se tient le diable.
Grandville Cent Proverbes page23 (cropped)-2.png