Cent Proverbes/5

H. Fournier Éditeur (p. 25-32).

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ZÉPHIRINE
À QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON


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Qu’on se représente le salon de madame la marquise de M… (nous pourrions aussi bien dire la duchesse) ; tous ses amis s’y trouvent réunis. La soirée a un but sérieux. Il ne s’agit cependant ni de tirer une loterie, ni d’organiser une souscription en faveur de quelque œuvre pieuse, ni même de danser la polka ; la question à l’ordre du jour est le choix du proverbe à jouer pour la fête de la maîtresse de la maison.

Comme il arrive toujours en pareil cas, après avoir été aussi ardente que possible, la discussion se traînait péniblement au milieu de l’indifférence générale, et menaçait même de s’éteindre, lorsqu’une voix, partie d’un des angles du salon, s’écria tout à coup : — Si je vous contais une histoire ?

— Une histoire de revenants ? demanda une jeune dame blonde, qui avait proposé pour sujet de proverbe :

qui aime bien, tard oublie.

— Les revenants sont passés de mode ; mais il s’agit d’une histoire d’amour, ce qui vaut bien tous les spectres d’Anna Radcliffe.

Nous dirons tout de suite au lecteur impatient de connaître celui qui va lui raconter une histoire d’amour, qu’il se nomme D…, qu’il est notaire à la résidence de C…, âgé de trente-quatre à quarante ans, portant des lunettes, et renommé pour son esprit dans tous les châteaux de l’arrondissement d’A…

D… prit place devant la cheminée, et, le coude renversé, la jambe droite posée sur la gauche, la botte en pointe, il commença ainsi :

— Vous vous étonnez sans doute, Messieurs et Mesdames, qu’un garçon aussi bien tourné que moi, jouissant de toutes ses facultés et d’une étude bien achalandée, soit resté célibataire. Ne vous hâtez pas de me juger ; n’allez pas croire que je sois resté constamment insensible aux traits de Cupidon. Mon cœur de notaire a battu, trop battu même ; et l’amour, qui depuis Troie a perdu tant de choses, a été la cause de ma ruine, je veux dire de mon célibat. Je vais vous révéler ce mystère ; écoutez la confession d’un enfant du siècle.

Dans les premières années qui suivirent la révolution de juillet, mon père m’avait placé chez un notaire de ses amis. J’avais un cœur de vingt ans, un habit de vingt ans, en un mot toutes les passions et tous les charmes de la jeunesse. Mes larmes coulent rien qu’en songeant à ce temps heureux où l’âme chasse aux papillons, où l’on est blond, où l’on est habillé en drap bleu-barbeau.

Pénétré des devoirs qu’impose la cléricature, je n’avais encore gravé dans mon cœur que quelques articles du Code de procédure civile, lorsqu’un matin, en m’asseyant devant mon bureau, je vis sur la grande place, en face de la fenêtre de l’étude, une image dont le souvenir gracieux me poursuit encore. C’était une toile de plusieurs pieds de haut, représentant une femme sauvage avalant des cailloux et des lames de sabre ; je la vis, et soudain j’en devins amoureux.

— De la femme sauvage ? demanda la marquise.

— De Zéphyrine, de l’adorable Zéphyrine ! Elle se tenait debout montrant la toile avec sa baguette. Immobile contre la vitre, je l’admirais accueillant les amateurs avec un irrésistible sourire, et recevant les gros sous de sa main blanche et agile. Je la vois encore, le bras arrondi sur la hanche, la taille cambrée, l’œil noir, le teint nuancé de rose, la narine mobile, le nez vif et droit, son jupon bleu chamarré de paillettes laissant voir ses jambes mignonnes, auxquelles s’attachaient deux pieds de fée. Je vous épargne l’ennui de mes premières émotions ; je ne vous dis ni mes regards ardents, ni mes soupirs de flamme, ni mes lettres frénétiques…

— Vous écrivîtes à Zéphyrine ?

— Je lui écrivis, et je me rappelle encore ma première lettre :

« Vierge de mes songes, je t’ai vue, et je t’ai aimée ; te voir et te le dire, voilà ma seule ambition. Tu es belle comme Vénus, et modeste comme Minerve. La rosée que l’Aurore dépose au sein des fleurs est moins pure que toi. Âme de mon âme, tu tiens ma vie entre tes mains ; aime-moi, si tu ne veux voir mourir à tes pieds celui que tu peux faire le plus heureux ou le plus malheureux des mortels. »

Après une correspondance des plus orageuses, elle me répondit qu’elle m’aimait, en post-scriptum. Je baisai et rebaisai cent fois le bas de sa lettre, et je me mis à marcher à grands pas dans ma chambre, cherchant les moyens de me réunir pour jamais à celle que j’adorais, et de l’arracher à un métier qui n’était pas fait pour elle.

Non ; m’écriais-je dans mon enthousiasme, tu n’es point née pour vivre avec des saltimbanques qui abuseront tôt ou tard de ton innocence, pour te faire avaler des cailloux et des lames de sabre ! Je saurai soustraire ton palais à cette ignominieuse extrémité ; ta voix, qui s’enroue à vanter les superbes qualités de la femme sauvage, ne devrait murmurer que des paroles d’amour ; ta main, si fine et si petite, ne devrait tenir d’autre baguette que celle d’une fée ; je te rendrai au monde dont tu feras le plus bel ornement ; avant un mois, je veux que tu danses dans les salons de la préfecture !

J’en étais là de ce monologue, quand j’entendis ma porte s’ouvrir doucement, et je reçus dans mes bras Zéphyrine palpitante.

Avec quel plaisir je la regardais ! Avec quelle anxiété je suivais sur ses traits la trace des émotions que devait faire naître dans son âme une situation si nouvelle ! Je voulus lui prendre la main, elle me repoussa d’un air plein de dignité.

— Monsieur, me dit-elle, ne me faites pas repentir de ma confiance ; je ne suis point ce que vous croyez. Je m’appelle Zéphyrine de Valcour ; mon père, officier supérieur de la garde, mort en juillet….

— Ô Zéphyrine ! m’écriai-je hors de moi-même, mes pressentiments ne m’ont point trompé ; tu n’es pas née saltimbanque ; mais hélas ! quelle distance nous sépare ! Le fatal préjugé de la noblesse…

— Ne m’empêchera pas de vous donner ma main si vous vous en montrez digne. Il faut me soustraire aux persécutions d’un homme qui, après avoir juré à mon père mourant de veiller sur moi, m’exploite indignement, et veut me forcer à épouser son paillasse Cabochard, dit l’incomparable Mexicain.

— Je te sauverai, Zéphyrine, je t’enlèverai à ces misérables. Je vais tout préparer pour notre fuite ; en attendant, cette chambre te servira d’asile ; je t’y laisse sous la sauvegarde de l’honneur et de l’amour.

J’ai oublié de vous dire que mon patron était maire de la ville. Comme j’allais chercher dans mon bureau quelques centaines de francs, fruit de mes économies de jeune homme, il me fit entrer dans son cabinet, et, me montrant un homme d’assez mauvaise mine qui se tenait debout à son côté, il me dit d’un ton brusque et menaçant :

— C’est donc vous qui voulez réduire à la misère ce digne Bilboquet qui fait depuis trente ans les délices de notre ville, en lui enlevant une artiste qui n’a pas sa pareille pour le saut périlleux ? Je vous somme, au nom de la loi et de la morale, de déclarer où vous l’avez cachée.

— C’est aussi au nom de la morale et de la loi, répondis-je avec une indignation contenue, que je vous somme de faire arrêter le susdit Bilboquet, coupable de suppression d’état à l’égard de mademoiselle Zéphyrine de Valcour, fille de M. le comte de Valcour, officier supérieur de la garde, mort à Paris en 1830, victime de son dévouement à la monarchie.

Bilboquet haussa les épaules, et me toisa dédaigneusement.

— Connu ! connu ! s’écria-t-il ; c’est la troisième fois que Zéphyrine s’amuse ainsi aux dépens des âmes sensibles qui ont comme vous vingt ans et un habit bleu-barbeau. Elle éprouve de temps en temps le besoin de me quitter ; mais elle revient toujours au bercail : je suis si bon pour mes pensionnaires ! Rendez-moi Zéphyrine, jeune imprudent ; la représentation va commencer, et il faut bien que quelqu’un crie : Prenez vos billets !

— Tu mens, tu n’es qu’un vil imposteur ! Je demande justice pour mademoiselle de Valcour.

— Voilà, reprit Bilboquet, des papiers qui constatent que mademoiselle de Valcour est sortie de l’hospice des Enfants-Trouvés. Je voulais les faire légaliser par M. le maire, afin de procéder tout de suite au mariage de mademoiselle Zéphyrine, saltimbanque, avec M. Cabochard, paillasse. Pourvu qu’il ignore l’escapade de sa prétendue ! L’incomparable Mexicain serait capable de n’en plus vouloir ; et vous êtes trop généreux, jeune homme, pour compromettre une faible femme.

Âmes sensibles, cœurs qui avez aimé, vous comprendrez mon désespoir ! Je voulus me tuer après avoir plongé un poignard dans le sein de la perfide ; mais elle disparut le jour même. J’ai eu plus tard la consolation d’apprendre que je n’avais pas nui à son avenir. Zéphyrine devint madame Cabochard.

Ce qu’il y avait de plus terrible dans ma situation, c’est que je ne trouvais personne à qui confier mes chagrins ; tout le monde riait en voyant ma physionomie de douloureuse résignation.

Mon patron s’était hâté de raconter mon aventure à mes collègues de l’étude, elle avait couru tout le pays ; j’étais devenu un héros à dix lieues à la ronde : si bien que, quelque temps après, lorsque mon père songea à me marier, je me hasardais difficilement à me montrer en plein jour dans les rues.

Ma prétendue était jolie, ses parents bien disposés en ma faveur. Je fis ma première visite ; à peine m’étais-je approché de mademoiselle Henriette pour lui adresser un compliment, qu’elle se leva, mit sa main sur sa bouche, et disparut en poussant un éclat de rire étouffé : le souvenir de ma déplorable passion avait produit son effet. Je l’entendis ensuite dans la chambre voisine rire tout à son aise ; sa mère me dit qu’elle était sujette à ces accès, qui devenaient plus rares de jour en jour, et que le mariage devait faire disparaître.

— En fîtes-vous l’essai ? demanda la maîtresse de la maison.

— Non vraiment. Depuis, je n’ai plus voulu me marier.

— Eh bien ! dit un des assistants, vous venez, sans vous en douter, de nous donner le sujet du proverbe que nous cherchions tout à l’heure.

— Voyons le titre.

à quelque chose malheur est bon.


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