Cent Proverbes/17

H. Fournier Éditeur (p. 71-78).
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PIERRE QUI ROULE
N’AMASSE PAS MOUSSE.


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Vous est-il arrivé de rencontrer, sur les bords d’une route poudreuse, une claire fontaine ombragée de saules et de peupliers ? L’herbe qui croît à l’entour invite le voyageur fatigué à s’étendre ; le murmure de l’eau l’engage à se désaltérer ; la fraîcheur de l’ombrage lui fait oublier que sa demeure est encore loin, et peut-être qu’il n’a pas de demeure.

La plus riante, la plus fraîche, la plus voluptueuse de ces oasis, s’élève à quelque distance de Séville. Quand vient l’époque des fêtes de la Giralda, qui se célèbrent chaque année dans cette ville, la fontaine del Pueblo est fréquentée par tous les marchands forains, piétons, saltimbanques, pipeurs de dés, étudiants, qui vont chercher fortune, et troubler l’eau des citadins pour y pêcher plus à leur aise.

Arrêtez-vous un moment devant cette champêtre Cour des Miracles ; prêtez l’oreille à la conversation de ces cinq ou six compagnons assis sur l’herbe ; elle doit être intéressante, à en juger par leur costume délabré et par leur physionomie originale.

— Parbleu, camarades, disait l’un des étrangers, puisque l’heure de la sieste est passée, et que par des raisons particulières nous désirons n’entrer dans la ville qu’à la nuit, que chacun de nous raconte aux autres son histoire ; cela nous aidera à passer le temps, et à regarder nos misères d’un œil plus philosophique. Si vous acceptez ma proposition, je donnerai l’exemple.

Celui qui parlait ainsi était un petit vieillard sec et maigre, à l’œil gris, à la physionomie burlesque ; son costume offrait un bizarre mélange de toutes les professions.

Ses compagnons n’étaient pas gens, comme on le verra par la suite, à refuser une telle offre ; on lui donna la parole avec empressement, et il commença en ces termes :

— Tel que vous me voyez, mes chers gentilshommes, je suis un personnage ; j’ai composé trois cents autos sacramentales, sans compter les comedias famosas. Mon nom a dû voler jusqu’à vous. Je suis le célèbre Miguel Zapata !

Il se fit dans l’auditoire un silence qui donnait un démenti formel aux prétentions du narrateur ; mais celui-ci prit ce silence pour un acquiescement, et il continua.

— J’ai toujours eu un penchant décidé pour l’art dramatique ; à seize ans je m’engageai dans une troupe de comédiens qui parcouraient la province. Je débutai dans la capitale de l’Estramadure avec un succès prodigieux ; l’Aragon ne me fut pas moins favorable ; j’étais l’idole du public et le soutien de la troupe.

La femme du directeur avait quelque penchant pour moi, et je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir ; à cette époque, je recevais au moins cinq ou six visites de duègnes par jour, Cependant notre directeur mourut, laissant quelque vingt mille réaux à sa femme ; elle m’offrit alors de me mettre à la tête de sa troupe si je consentais à l’épouser ; j’acceptai par amour de l’art.

Investi des fonctions difficiles et importantes de directeur, je ne bornai pas ma tâche à la mise en scène des pièces, à la distribution des rôles ; je devins auteur moi-même, et j’ose dire que mes ouvrages ne furent pas médiocrement goûtés de la portion intelligente du public. L’autre portion s’obstinait, il est vrai, à les trouver froids et ennuyeux ; mais les suffrages des gens de goût me vengèrent. Cependant, nos recettes baissant, nous résolûmes de nous embarquer pour le Mexique, où l’art dramatique, disait-on, conduisait directement à la fortune.

Pendant la traversée, je fis ample provision de sujets que je comptais traiter selon le goût du Nouveau-Monde. Arrivés à Mexico, nous nous empressâmes d’annoncer nos représentations ; personne n’y vint. Les auto-da-fé et les processions nous faisaient une concurrence trop redoutable ; pour comble de malheur, ma femme me quitta pour suivre un Cacique converti, non sans enlever la caisse.

Depuis cette époque, je n’ai pas cessé un seul instant d’être malheureux ; j’adressai des petits vers aux maîtresses des grands seigneurs, qui ne les lurent pas ; je demandai l’aumône aux prêtres, qui me la refusèrent. Enfin un collecteur du fisc me prit pour domestique, et me ramena en Espagne. Une telle condition n’était pas faite pour moi ; je quittai le service, et je voulus remonter sur les planches ; mais on ne me trouva bon qu’à remplir le vil emploi de bouffon : c’est dans les rôles de gracioso que la vieillesse m’a surpris. Maintenant je ne puis plus trouver d’engagement ; ces oripeaux qui couvrent mon corps, derniers débris de ma garde-robe dramatique, sont tout ce que je possède ; je suis perdu si je ne trouve pas à Séville quelque âme charitable qui prenne pitié de moi. En attendant, je me suis arrêté ici pour faire la sieste, et pour rêver à la meilleure manière de sortir d’embarras.

— Ton histoire est un peu longue, digne Miguel Zapata, et tu aurais pu la résumer d’un seul mot, « comédien ambulant » ; nous aurions parfaitement deviné ton passé, ton présent et ton avenir. Puisqu’il faut, mes chers camarades, que je vous apprenne mon histoire, vous saurez que je me suis beaucoup battu, et que j’ai quelque peu écrit ; mes combats m’ont rapporté des blessures, mes livres m’ont valu la misère. Je suis poëte ; qu’est-il besoin de vous en dire davantage ? Je m’inquiète peu de l’avenir, je prends la vie comme elle est, les hommes comme ils veulent, le temps comme il vient, et je me suis arrêté ici pour faire la sieste en attendant l’heure d’entrer à Séville pour y demander l’aumône à la porte des églises.

La physionomie de l’interlocuteur était remarquable par un certain air de noblesse et de mélancolie ; son regard vif et perçant, sa bouche sardonique, sa parole mordante, annonçaient la supériorité d’une intelligence éprouvée. Soldat et poëte, comme il l’avait dit, il portait un justaucorps de buffle et un manteau d’étudiant, usés par de longs et pénibles services. À ses côtés était étendue une béquille qui lui servait à soutenir son corps affaibli par de nombreuses blessures ; un rouleau de papier sortait de ses poches, et sur les marges déjà jaunies on eût pu lire ce nom : Don Quichotte.

Quand il eut fini, un de ses voisins commença son histoire.

— Je suis né, dit-il, dans la ville d’Ormuz ; dès mon enfance, je désirai voyager sur mer ; c’est ce qui me fit donner le surnom de Syndbad le Marin. J’ai trafiqué avec tous les peuples, j’ai visité des pays inconnus au reste des mortels ; je rentrais dans ma patrie, maître d’une fortune considérable, lorsque le vaisseau qui me portait a fait naufrage en vue des côtes d’Espagne. Je n’ai pu sauver que ma vie ; toutes mes richesses ont été englouties. Je me suis arrêté ici pour faire la sieste, avant de me rendre à Séville et de voir si ses négociants, qui sont renommés par tout le globe, voudraient me placer à la tête d’une nouvelle expédition.

Le tour du plus jeune de la bande était arrivé. On voyait à la coupe de ses habits qu’il avait eu des prétentions à l’élégance ; la plume de sa toque était flétrie et brisée ; le velours de ses chausses montrait la corde ; il avait été obligé d’envelopper dans des espardilles ses souliers de satin crevés en maints endroits.

— Messieurs, commença-t-il, je suis Italien de naissance, et troubadour de mon métier. J’ai cru qu’avec une jolie figure, un cœur sensible, des talents, il était aisé de faire fortune. J’ai mis tout cela au service des femmes ; les unes ont aimé mes chansons, les autres ma jeunesse ; celles-ci m’accueillaient parce que je leur apprenais à danser, celles-là parce que je leur enseignais les belles manières ; je trompais les maris, et j’étais trompé à mon tour. L’Allemagne, l’Angleterre, la France, ont vu mes triomphes éphémères ; maintenant la fleur de ma jeunesse commence à se flétrir ; je suis connu, c’est-à-dire usé ; les châteaux se ferment devant moi. Il me restait à visiter l’Espagne ; c’est ce que je fais en ce moment. Je me suis arrêté ici pour faire la sieste et réparer un peu le désordre de ma toilette avant de gagner Séville, où j’espère trouver une femme qui m’aimera ; car on dit que les Espagnoles ont le cœur tendre.

Un cinquième compagnon allait prendre la parole, lorsqu’un inconnu, qui s’était approché de la fontaine sans que personne fit attention à lui, arrêta le narrateur à son début.

L’étranger s’appuyait sur un bâton long et noueux ; sa barbe descendait sur sa poitrine ; une espèce de caftan flottait sur ses épaules ; son front sillonné de rides se cachait sous un bonnet fourré ; des bottes de cuir flexible étaient fixées à ses jambes par des bandelettes rouges. Cet accoutrememnt fantastique donnait à l’homme qui le portait un aspect puissant et singulier qu’augmentait encore l’éclat bizarre de ses yeux. Tous les assistants le regardèrent avec étonnement.

Il commença par demander pardon à la société d’oser ainsi se mêler à la conversation ; il reprit ensuite :

— Comédiens, troubadours, négociants, poêtes, vous avez cherché la gloire, la fortune, l’amour ; vous n’avez rencontré que la misère : ceci prouve que pour être heureux il faut n’avoir point de désirs. Le ciel vous donnera peut-être un jour d’atteindre le but que vous avez poursuivi ; seul je vois toujours ma prière repoussée, et pourtant je ne demande que le repos !

Je suis le plus malheureux de tous ceux qui cherchent sur la terre ; permettez-moi à ce titre de vous offrir mes petits services. Voici cinq sous que je prie chacun de vous d’accepter ; si je pouvais m’arrêter plus d’un quart d’heure au même endroit, je vous donnerais davantage ; mais il y a longtemps que je parle, et il faut que je vous quitte sans délai.

Il s’éloigna en même temps, et au bout de quelques minutes on le vit disparaître à l’horizon.

— Miséricorde ! s’écria Miguel Zapata, ne touchez pas à ces cinq sous ; nous venons de voir le Juif Errant.

— Pour moi, je les accepte, reprit l’homme au manuscrit ; si c’est là le Juif Errant, il faut convenir que Dieu a bien fait de l’empêcher de s’arrêter plus d’un quart d’heure au même endroit, car c’est un métaphysicien bien ennuyeux. Puisque vous avez voyagé en France, ajouta-t-il en s’adressant à Joconde, vous devez avoir retenu un proverbe qui définit mieux notre situation que toutes les tirades de maître Ahasvérus.

— C’est vrai, répondit tristement le troubadour :


pierre qui roule n’amasse pas mousse.
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