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Carnets de voyage, 1897/Douai (1864)

Librairie Hachette et Cie (p. 155-158).
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1864


DOUAI


On est bien ici. Au matin, une lumière joyeuse entre par les trois grandes fenêtres de la chambre. Les longs toits bruns, les cheminées de briques tranchent l’air limpide et l’azur pâle du ciel matinal. Tout est propre et gai, et tout est tranquille. Des petites filles en bas blancs bien tirés traversent la place au bras de leur bonne : une mère en conduit quatre ; on dirait une bonne poule contente de sa jolie couvée. Un âne passe pacifiquement, traînant les légumes et sa maîtresse aussi rosée que les légumes. Un hussard ramène son cheval. De braves ouvriers avancent, fumant une longue pipe. La place est large, aérée, propre, sans poussière, ni tumulte, ni mauvaise odeur. Ah ! comme on se repose de Paris !

Et surtout, comme on rêve naturellement au bonheur calme ! Avoir une maison à soi, tout entière en briques vernies… Les fenêtres seraient larges, on verrait des peupliers dans le lointain, et tout auprès serait un canal avec des bords bien sablés où l’on se promènerait tous les soirs à cinq heures. Une femme blanche et fraîche, point maigre, avec une figure ronde et placide, s’épanouissant naturellement comme une tulipe dans un vase rempli de bonne terre et ne s’ennuyant jamais. Des domestiques feraient leur service sans se presser, ponctuellement, chaque chose à la même heure ; on ne les gronderait pas, ils ne songeraient pas à voler, ils mangeraient amplement, ils se coucheraient à neuf heures, ils ne seraient pas mécontents d’être domestiques. Le maître aussi se coucherait à neuf heures, il mettrait tous les matins une chemise blanche, il aurait une petite voiture peinte en vert, une cave sablée pleine de vieux vins de Bordeaux ; il inviterait ses amis ; la nappe, le linge seraient d’une blancheur admirable : des verres artistement travaillés, transparents, avec des pattes fines et des moulures, des porcelaines aux doux reflets, des faïences luisantes égaieraient la table. On n’aurait pas besoin d’esprit, le dîner serait si bon qu’il suffirait de le manger pour être content. Les enfants, des fillettes rondes avec des joues roses et de grands yeux riants, candides, viendraient embrasser les parents au dessert. On leur donnerait un morceau de sucre trempé dans le café ou dans le petit verre de curaçao de Hollande ; elles riraient avec une franche voix éclatante et pourtant auraient l’air un peu honteux en posant le morceau de sucre entre leurs lèvres rouges ! Comme on serait heureux d’être heureux !

Auprès de la Scarpe est une levée de terre pour défendre les champs contre l’inondation. De là, on voit toute la campagne, jaune de moissons qu’on fauche, tachée de bouquets d’arbres ; çà et là le toit rouge d’une maison, la longue raie noire des amas de houille. Toutes les têtes d’arbres, les cultures lointaines nagent dans une brume pâle pénétrée par les rayons du soleil. Cela fait comme un vêtement moelleux, aérien, délicat, autour de tous les êtres. Ainsi protégés, ils s’épanouissent avec des tissus plus mous et plus frêles et semblent nager dans un bien-être éternel. Rien ne peut exprimer l’allure paisible, la tranquillité voluptueuse des peupliers étalés par groupes jusqu’au bout de l’horizon, dans l’air libre. Les feuilles ne remuent pas, elles ont l’air de dormir.