Carnets de voyage, 1897/La Provence (1864)

Librairie Hachette et Cie (p. 208-211).


LA PROVENCE


J’ai bien vu cette année la Provence dans sa sécheresse, il n’a pas plu depuis quatre mois. C’est une Italie, une sœur de la Grèce, de l’Espagne ; cela s’est vu au XIIe siècle à sa langue, à son génie, à sa littérature. — À Lyon, le contraste commence, avec les teintes vertes, le brouillard, les fleuves gonflés ou abondants, la pluie qui depuis hier noie les rues, les fabriques d’ouvriers sérieux, laborieux, entassés comme à Londres.

Hors de Marseille et de la mer, cette Provence est lugubre à voir ; on dirait d’un pays brûlé, usé, rongé jusqu’à l’os par une civilisation détruite. Point d’arbres, sauf des mûriers espacés, des oliviers souffreteux, parmi des myriades de cailloux et des rocs nus, desséchés, blanchâtres ; parfois un quart de lieue de côte démantelée et stérile ; à l’horizon, des hauteurs dégarnies allongeant les unes au-dessus des autres leurs squelettes de pierre ; l’homme a tout mangé, il ne reste rien de vivant ; de misérables herbes épineuses, de petites broussailles vivaces se blottissent dans les creux, sur les escarpements. La terre elle-même manque, elle a été grattée et ratissée ; les forêts une fois détruites, les rivières sont devenues torrents et l’ont raclée, emportant avec elles tout ce qui alimente la vie. Il ne reste plus que la charpente primitive du sol et le terrible soleil. En avançant au delà de Tarascon, on trouve des lits de rivières sans une goutte d’eau, immenses épanchements de cailloux et de sable au-dessus desquels passe un pont attendant les crues de l’hiver ; puis sur les rives des villes encore à demi romaines, gardant des colonnes, des théâtres, des temples, des cirques, parfois montrant dans leurs vieilles bâtisses féodales des pierres romaines, des sculptures antiques employées comme moellons, sorte d’habit disparate où le vieux manteau d’un peuple détruit fournit un haillon et bouche un trou. — Deux ruines se sont faites ici, celle de la grande Rome et de la jeune Provence.

Mais le ciel reste, et la nuit tout est divin comme aux premiers jours. J’étais seul à dix heures du soir en allant de Marseille à Aix et je voyais, à droite, le ciel et la mer qui se continuaient l’un dans l’autre par un agrandissement extraordinaire de l’un et de l’autre, comme si, le soleil éteint, la terre fût tombée dans un monde sublime et inconnu. — Tout ce grand espace était d’un bleu tendre d’une douceur infinie, comme le velours du lit d’une jeune mariée. La lune montait et son ruissellement faisait sur l’azur une colonne tremblante de lumière. — Ce divin azur s’étendait à perte de vue et la lune, cheminant, le montrait peu à peu reposé, délicieux, comme les rideaux et les profondeurs chastes d’une silencieuse chambre nuptiale. — Là-dessus, il m’est venu des idées folles ; j’ai vu passer dans ma tête une espèce de dialogue comme celui de Lucrèce : la conversation de l’homme avec la nature infinie, le spectacle de tous ces vivants, cité héroïque incessamment assiégée par les éléments bruts, où les combattants à mesure qu’ils tombent sont remplacés, où, sous le soleil pacifique, indifférent, se joue avec des sanglots et des cris d’admiration la tragédie éternelle de la vie. Comme je l’ai eu, ce sentiment, une fois déjà cette année à Florence[1] ! Cette humanité dont nous sommes les fils et qui vit en chacun de nous, est une Niobé dont les enfants tombent incessamment sous les flèches des archers invisibles ; les fils et les filles blessés s’abattent et palpitent ; les plus jeunes cachent leur tête dans la robe de leur mère ; l’une, encore vivante, lève des bras inutiles vers les meurtriers célestes. Elle, froide et raidie, se redresse sans espérance et, élevée un instant au-dessus des sentiments humains, elle aperçoit avec admiration et avec horreur le nimbe éblouissant et funéraire, les bras tendus, les flèches inévitables, l’implacable sérénité des dieux.

  1. Voyez Voyage en Italie, t. II, p. 80.