Carnets de voyage, 1897/De Lyon à Besançon (1863)

Librairie Hachette et Cie (p. 133-134).
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1863


DE LYON À BESANÇON


Il a plu énormément, toutes les rivières sont débordées ou gonflées. Je retrouve la sensation ancienne, celle que j’ai eue autrefois l’hiver en revenant d’Hyères. Lyon est bien la limite du pays sec et du pays humide — les deux plus grands contrastes de la nature. — Mais aujourd’hui mon impression est autre : c’est le pays humide qui m’attriste.

Peu à peu l’habitude revient ; on recommence à comprendre ces frêles et vivantes verdures, ces délicatesses d’une teinte lointaine, pâle et noyée, l’air résigné et pensif des peupliers rangés en ligne, surtout les bois humides, épais. — La terre a bu, elle sera toujours verte ; mais cette beauté est celle d’un visage qui vient de pleurer.

Comme le Midi est sain pour l’esprit ! Quel ton persistant et fort il donne à la machine nerveuse ! Comme la simplicité de la mer et des côtes nues fortifie ! — Ici, il n’y a que de fines sensations ébauchées, incertaines ; point de grand ensemble ; on ne peut prendre qu’un coin, un bout de bois, un creux où luit un ruisseau, une baie dans le bleu au sommet d’une côte. Même l’œuvre n’est pas belle en soi, seulement elle rappelle les émotions personnelles, nuancées et passagères.

Bientôt après Dijon commencent les ondulations, puis les montagnes, c’est le Jura. — Des montagnes vertes jusqu’en haut ! cela me fait maintenant un effet étrange. Comme les nuages doivent incessamment les recouvrir ou les tremper ! Comme l’âpre et chaud soleil est loin ! Il n’y a pas un pouce d’air ou de sol qui ne soit autre — et l’homme aussi par contre-coup.

Arrivée la nuit : on démêle sous la lune et le ciel clair de grandes masses onduleuses toutes noires.