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Carnets de voyage, 1897/Besançon (1863)

Librairie Hachette et Cie (p. 135-144).


BESANÇON


Promenade à la chapelle du Buis, à une lieue de la ville. — Vendanges partout ; c’est un ciel clément ; mais dans la plaine étroite le Doubs débordé noie les îles et les rives. — De cette chapelle, on voit tout à la ronde la moitié du Jura. Deux ou trois étages de montagnes ; le dernier ferme l’horizon. Mais rien de crénelé, de cassé, d’âprement net, de durement rocheux, comme les Alpes ou les Pyrénées. Cela ondule comme une chaîne de collines ; en effet ce sont de très hautes collines vertes jusqu’en haut, plusieurs boisées. Ces grands versants verts s’étalent avec une ampleur énorme, bosselés, rayés çà et là d’arbres par les ruisseaux qui se font leurs routes.

Nous marchons une demi-heure sur une crête, foulant un fin gazon parmi des thyms, des genévriers, le long d’un bois rabougri, sous un soleil tiède et un ciel qui se voile de vapeurs moites. En face sont deux montagnes charmantes, boisées jusqu’au sommet, deux beaux cônes d’un vert sombre qui montent entre les grosses lourdes montagnes à pâturages et détachent leur noirceur sur la verdure pâle. Le ciel luit doucement au-dessus, avec ce sourire incertain et tendre des cieux d’automne.

Il n’y a que les dieux pour exprimer les choses ; chaque paysage en produit un ; je remonte toujours à mes anciens, pour y trouver l’expression achevée, vraie, des sensations sourdes qui bourdonnent alors dans mon âme. Il me faudrait ici quelqu’un de ces poètes primitifs pour évoquer la déesse de ces montagnes, de ce vert si doux, de cette fraîcheur intarissable. Impossible d’exprimer la grâce, la jeunesse éternelle de ces pyramides verdoyantes et vierges, où seules les forêts habitent, où rien n’a vécu, sauf les forêts, depuis le premier jour.

Le type des femmes est transformé comme le paysage. Des joues roses rougissantes, des yeux grisâtres, presque bleus, à reflets changeants comme l’eau de ces rivières, et cette pousse juvénile, cette grâce un peu timide inconnue aux pays du Sud. — Pourtant ce n’est pas encore l’Allemagne. Il y a ici une sorte de vivacité et moins de candeur.

Le collège est charmant, avec ses grandes cours plantées de vieux arbres ; du perron, on voit une large montagne boisée, unique, qui s’élève dans la lumière. — C’est une ancienne propriété des Jésuites ; elle leur venait de M. d’Ancier, et ils l’ont eue par le procédé du légataire[1].

« Besançon, dit le proviseur, est une capucinière. Le cardinal-archevêque y est plus puissant que l’Empereur. Pas une nomination qui ne passe par ses mains. Aux élections, il a renvoyé, quelques jours auparavant, dans leurs familles tous les élèves du grand séminaire, avec ordre de retirer des mains des paysans les mauvais bulletins et d’en mettre de bons à la place. La veille ils sont rentrés rapportant des corbeilles de ces mauvais billets. Le préfet était hors de lui. — Pas un conseiller à la Cour qui ne consulte l’archevêque sur la carrière de son fils. Le collège, qui a deux cents pensionnaires, se recrute parmi les commerçants, les propriétaires de la campagne ; à côté de lui, deux grosses maisons ecclésiastiques lui font concurrence et ont tous les jeunes gens de la ville. — Noblesse fermée, d’un orgueil énorme, encore plus qu’à Dijon, et faisant corps avec le clergé. »

Plus j’y regarde, plus je me convaincs qu’il n’y a que deux partis en France : cléricaux et libéraux. — Cela n’est pas visible à Paris à cause du tumulte et de la variété des opinions ; mais il est clair que tout ce qui est arriéré, provincial, inerte, adonné aux intérêts, a le clergé pour gouvernement.

Un frère de la doctrine chrétienne doit envoyer par an deux cents francs à la caisse de l’ordre ; ils vivent à trois, avec six cents francs chacun, dans une école de village ; ils ont de plus les cadeaux, le logement, le mobilier, etc… L’un d’eux est frère servant. Pas de dépenses, pas de plaisirs ; et le point d’honneur c’est d’envoyer le plus d’argent possible à la caisse. M. Rouland déclarait que telle année les frères avaient fait 800 000 francs d’économies, et qu’il avait été obligé de leur permettre d’acheter des biens-fonds. — Le frère Philippe, à Toulouse, est une sorte de roi.

Pas une pension de jeunes filles ici, rien que des couvents ou des maisons religieuses d’éducation. Par la femme, le clergé tient la moitié de l’homme. De plus, quand une jeune fille est riche, on tâche de se l’attirer, de lui faire prendre le voile. Et un esprit est si flexible, une tête si chaude, à dix-huit ans ! Ces captations d’héritières me reviennent de vingt endroits.

Considérez que le goût que nous avons pour les idées, notre zèle spéculatif, nos curiosités parisiennes, notre philosophie et notre libéralisme, tout cela est une occupation de quelques têtes et de quelques années. Cela intéresse de dix-neuf à vingt-cinq ans. Quelques gens bizarres sont pris jusqu’au bout de leur vie ; mais les autres, la masse énorme, tombe à l’instant dans la vie positive. — Mon intérêt, ma grande affaire, à moi notaire, paysan, marchand, etc., c’est de vivre, de gagner de l’argent, d’en mettre de côté, de pousser mon fils, de donner des robes à ma femme, d’acheter ce morceau de terre, etc… Donc, je dois aimer les gendarmes et les prêtres, qui protègent tous ces intérêts contre les gens dangereux et les doctrines dangereuses. Ne nous faisons pas d’affaires et grossissons notre pelote. — La seule résistance que provoque le clergé est celle que peint Rouge et Noir. — S’il gêne ma vente, s’il me prend trop d’argent pour ses quêtes, s’il s’introduit trop avant dans mon intérieur, si ses alliés les nobles m’insultent trop, si les bonnes places sont toutes pour leurs fils, alors je ferai la Révolution de 1830.




Beaucoup de choses infiniment gracieuses et d’une saveur franche. Le ciel est d’une pureté parfaite et l’air est froid. La plus belle et la plus saine clarté s’abat le matin sur les toits de vieilles tuiles plates ; ces hauts toits font une saillie vive dans l’azur immaculé. On ferait vingt tableaux dans les rues. — À la Faculté, par exemple, je sortais souvent de l’examen pour aller voir le toit, d’un si beau brun dans le jeune azur. Les vignes, les volubilis encadrent le portail et pendent en chevelures le long des solides pierres rougeâtres. Au bout de la rue, dans une brume lumineuse nage la montagne, et le ciel pose sur elle par une frange blanche.

Besançon est une vieille ville, pleine de débris espagnols du XVIe et du XVIIe siècle. Presque tous les bâtiments y sont en grosses pierres et quartiers de roches, assis fortement les uns sur les autres. Cette solidité et cette durée, à côté de nos improvisations parisiennes, au sortir des manufactures lyonnaises, fait le plus vif plaisir.

Palais du cardinal Granvelle : c’est une maison à deux étages, assez basse, avec une large cour intérieure et une galerie qui règne en carré dans cette cour. Des arcades à cintres très bas, très obtus, la soutiennent. On retrouve en beaucoup d’endroits ces voûtes surbaissées, oblongues : l’effet est original. Ce qu’il y a de mieux dans le palais, ce sont les fenêtres ; une croix de pierre sculptée les divise ; une corniche les surmonte. Rien de plus joli et de plus gai ; cela date de la Renaissance. Beaucoup de maisons dans la ville en ont de pareilles. Souvent on rencontre une tourelle bien conservée, une porte en ogive ; une de ces maisons, près de la sortie, est intacte. On est là au beau milieu de la Renaissance. — La maison n’est pas grande, mais d’un goût excellent, avec de jolies proportions et une sorte de lanterne ; tout cela fait un ensemble. Parfois les montants sont en pierres cannelées, superposées par faces inverses, comme au Luxembourg. Partout, grilles de fenêtres à ventres bombés, et souvent grillages en long et en travers, comme dans un couvent d’Espagne.

Les églises sont laides, du XVIIe siècle dans le goût jésuite, avec des façades en consoles, de gros saints-sacrements dorés, des colonnes emphatiques à l’intérieur.

Curieux hôtel de ville, étroit, écrasé, à galeries basses, un reste de la tristesse étriquée du Moyen âge. — Deux bons tableaux, un Saint Sébastien de Fra Bartolomeo, un autre de Sébastien del Piombo, dans la cathédrale. — Ce qu’il y avait de curieux, c’était l’archevêque à sa stalle, officiant dans sa grande robe rouge de cardinal ; il est ici roi, presque Dieu, tout ce qu’il vous plaira.

Un peintre pourrait passer deux mois dans cette ville, tant il y a d’étranges rues étroites, sans fenêtres, aveugles et noires le soir comme de vraies rues espagnoles, tant les hauts toits pointus, noircis, peuplés de cheminées, ont un air énergique, tant le pêle-mêle des bâtisses et des balcons, dans les vieux taudis qui peuplent la rivière, est original et fauve, tant le XVIe et le XVIIe siècle ont laissé de traces ici. Par suite et en revanche, les esprits aussi semblent du XVIe et du XVIIe siècle.

Dîné avec le lieutenant-colonel C… et un autre officier ; le colonel a soixante-cinq ans, il a l’air d’en avoir quarante-cinq. Il vit dans la montagne avec sa femme, surveille les écoles par plaisir, fait tous les huit jours passer des examens, donne des prix. Brave homme, sain d’esprit et de corps, et que la campagne, le bon air, la vie simple, ont conservé. — Voilà des gens comme il nous en faudrait en France et comme il y en a beaucoup en Angleterre.

  1. Voyez dans Zur Ehre Gottes, par Meissner, l’histoire du meunier Everard.