Cahiers du Cercle Proudhon/3-4/Hommage à Georges Sorel/Sorel et l’architecture sociale

Cahiers du Cercle Proudhoncahiers 3 & 4 (p. 111-116).


SOREL ET L’ARCHITECTURE SOCIALE


DISCOURS DE GEORGES VALOIS


Messieurs,

Nous avons eu l’honneur de vous dire, il y a quelques mois, les raisons qui nous ont amenés à fonder notre Cercle et à le placer sous le patronage de Pierre-Joseph Proudhon. Henri Lagrange vous les rappellera tout à l’heure, en y ajoutant les idées et les sentiments que nous avons incorporés à notre entreprise au cours d’une année de travail. Je ne vous en indiquerai ici que le sens général, qui est une pensée d’organisation, mise au service d’une volonté irréductible de servir, en même temps que nos foyers, la patrie française. Et la direction de cette pensée, c’est très exactement : Détruire les principes qui ont fondé l’économie moderne, qui ont imposé aux nations le régime capitaliste et ont subordonné toutes les valeurs humaines à la valeur de l’or ; fonder une économie nouvelle qui sera une économie nationale et qui jugera de toutes les institutions qui s’élèvent dans l’économie selon les garanties qu’elles assurent au sang français.

Je ne vous dirai rien de plus de nos travaux ; ma tâche d’aujourd’hui, qui m’a été fixée par mes amis, est de vous prier d’accomplir avec nous un acte de justice élémentaire, en reconnaissant et en saluant ceux dont l’œuvre a rendu possible la nôtre, ceux dont la pensée a présidé à la formation de la nôtre et a préparé la rencontre des deux traditions françaises qui se sont opposées au cours du xixe siècle et qui se trouvent représentées, unies, aujourd’hui, parmi nous. En commençant nos travaux, nous avons salué la mémoire du grand Proudhon. Aujourd’hui, nous vous invitons à rendre hommage au maître dont le nom est si souvent prononcé parmi nous : vous entendez tous que je nomme le grand philosophe Georges Sorel.

Messieurs, Sorel s’est défendu de faire des disciples. Il se peut qu’il ait raison. Il n’a pas construit un système de l’univers ; il n’a même pas construit de système social ; on ne pourrait même point dire qu’il impose à ceux qui le suivent des méthodes ni des doctrines. Ses admirateurs sont dispersés. Les uns sont catholiques ; les autres sont hors de l’Église ; d’autres, ils sont nombreux, ont rejoint Maurras et l’Action Française. Mais son influence, pour n’être pas dogmatique, n’en est pas moins extrêmement profonde et très étendue. Et s’il ne se trouve pas de disciples, ceux qui lui sont attachés le regardent comme un véritable maître. Ce grand maître sans disciples est écouté passionnément par une foule nombreuse et ardente. Cela s’explique par ce fait que, s’il n’a pas donné à cette foule de directions précises, il lui est apparu comme un prodigieux excitateur intellectuel, qui révèle à chaque esprit qui l’entend ses propres directions. Je crois que c’est là un des principaux secrets de la grande influence, de la maîtrise de Sorel : il a éveillé notre pensée, il l’a surexcitée, il lui a donné, je ne dirai pas des directions, mais des moyens nouveaux de comprendre le monde, de pénétrer dans ses parties les plus obscures, de relier les phénomènes qui paraissaient séparés, de s’enrichir enfin, et de se dépasser à chaque découverte. Ceux qui ont suivi Sorel ont connu de fortes émotions : c’étaient celles qui naissent dans le cortège de l’explorateur heureux. J’en appelle au témoignage des hommes de ma génération qui, ayant passé par le froid désert de la rue Saint-Guillaume ou par les marécages de la rue de Tournon, au temps où la juive Dyck May y fondait le Collège libre des Sciences sociales, ont eu le bonheur de rencontrer le Maître de Boulogne et se sont attachés à son œuvre. À chaque pas, avec lui, ils ont fait de nouvelles découvertes. Quelles lueurs projetait l’œuvre de Sorel sur ce « monde obscur de l’économie » où d’absurdes calculateurs, dressés par M. Anatole Leroy-Beaulieu à connaître la prospérité des nations selon les règles de l’arithmétique, n’ont jamais pu nous montrer que de sombres tableaux chiffrés. Et quelle vie Sorel y fit apparaître ! Quels paysages ! Quels spectacles puissants ordonnés par les plus fortes passions ! C’est dans ce monde, où les économistes ne voient guère que de froides mécaniques sans relations avec l’âme religieuse ou politique des cités, que Sorel nous invitait à découvrir le plan des grands événements historiques, l’explication de certains conflits religieux, le champ de bataille des guerres dont vit la démocratie, le lieu où se joue le sort des civilisations. Ainsi conçue, l’étude de l’économie devient aussi animée, aussi passionnante que les études historiques et politiques, c’est-à-dire que l’étude des faits sociaux où interviennent les passions humaines. L’histoire économique, au lieu d’être dominée par les inventions, apparaît soumise aux mêmes lois qui dominent la vie politique et où palpite le cœur de l’homme, — nous disons au Cercle, non sans nous souvenir des premiers enseignements reçus chez Sorel, soumise aux lois du sang. D’un mot, elle rentre dans la vie, d’où les économistes l’avaient exclue.

Ceci suffirait pour vous expliquer l’extraordinaire influence de Sorel, la séduction que son œuvre exerce sur tant d’intelligences. C’est une réussite admirable que d’avoir rendu la vie à une science qui l’avait perdue. Mais l’œuvre de Sorel contient cent fois plus de richesses que je ne vous en rappelle, et qui devaient lui assurer le prestige qu’elle a acquis.

René de Marans vous en dira plusieurs, qui sont capitales. Je veux terminer en vous rappelant un des aspects de l’œuvre sorélienne auquel nous attachons le plus grand prix, parce qu’il détermine une de nos attitudes, parce qu’il nous sert à établir une de nos positions les plus importantes. Je crois qu’une des grandes pensées de Sorel, en matière d’organisation sociale, est que les constructions sociales doivent naître et croître d’elles-mêmes et que rien n’est plus dangereux et plus fou que d’en déterminer la structure à l’avance, ou que de les faire naître artificiellement, selon les fantaisies de l’esprit. Rien n’est plus traditionnel que cette pensée ; rien ne s’accorde mieux avec la constitution de l’ancienne France. Et c’est ainsi que ceux d’entre nous qui appartiennent à l’Action française conçoivent l’organisation française sous la monarchie. Rappelez-vous là-dessus un des principes qu’énonçait Maurras : « Les libertés ne s’octroient pas ; elles se prennent. » Un même principe m’a guidé lorsque j’ai fait mon enquête sur la monarchie et la classe ouvrière. Sorel a donné une vertu extraordinaire à ce principe et, par la critique qu’il a faite des utopistes, des constructeurs imaginaires, il a vraiment démoli tous ces architectes sociaux, à quelque groupe qu’ils appartinssent, qui nous ont, depuis cinquante ans et plus, préparé tant de plans de reconstruction sociale cependant que l’on ruinait les fondations de l’antique, de la belle et solide maison où la faveur divine leur ménageait encore un pensoir. Nous sommes allés à l’enterrement de tout ce monde-là, à la suite de Sorel. Et c’était gai, car ce n’était pas seulement les architectes sociaux que nous conduisions au silence, c’était aussi leurs complices, les philanthropes et les hommes du Devoir, je veux parler de ces solennels farceurs qui ont entrepris d’opposer aux volontés ouvrières leurs bons sentiments, qui veulent moraliser les classes bourgeoises et les classes ouvrières, en prêchant à celles-ci la douceur et la patience, à celles-là la bonté et la générosité ; qui répondent aux demandes d’augmentation de salaires par de scandaleuses interprétations de paroles bibliques, et qui font des conférences, des discours, des ligues dont quelques aigrefins emportent régulièrement la caisse. — C’était enfin les réformateurs de cabinet et de salon qui ont fait de l’action sociale un moyen de parvenir soit à une chaire, soit au mariage riche, et dont toute l’action s’est exprimée dans une littérature de prix académiques et dans des réunions de « l’élite ouvrière », entendez de sages ouvriers, de bons petits employés, doux et courtois envers les personnes des classes supérieurs, et qui étaient pris le plus souvent parmi ce bas monde de pieds-plats qui veulent sortir de l’atelier ou du bureau par la bassesse, l’hypocrisie, ou le mouchardage. Rêveurs sociaux, Utopistes, Intellectuels de la Sociale, Amis du peuple, Organisateurs de mécaniques sociales, Hiérarques de la Sorbonne, exploiteurs des poussées de sang et des rêves humains, voilà les monstres que Sorel a détruits. C’est une œuvre puissante. Songez que tout ce peuple de larves encombrait les avenues de nos cités. Songez que la nation française accordait à ces débris de l’humanité, il n’y a pas vingt ans, un prestige considérable. Aujourd’hui, c’est fini. Tout le papier imprimé où ont été fixées les divagations des architectes sociaux est abandonné aux archivistes. Cela ne servira plus qu’à faire des thèses. Cela ne donnera plus de titres à la direction des affaires humaines.

Avec Sorel, les intellectuels eux-mêmes se démettent des prétentions de leurs aînés. Ils ne conçoivent pas de plus belle tâche que de ruiner définitivement le prestige que leurs prédécesseurs avaient indûment acquis auprès des hommes de métier. Entre ce mouvement loyal de l’intelligence qu’a déterminé Sorel et le mouvement du sang qui inspire le syndicalisme, le parti intellectuel agonise. La vie publique possède les principes de son assainissement. Les groupes de la cité peuvent s’organiser selon leurs lois intérieures. Messieurs, remercions Sorel de la part éminente qu’il a prise dans cette œuvre où le salut national est si profondément servi. Rendons hommage à Georges Sorel, père spirituel des républiques françaises.