Cahiers du Cercle Proudhon/3-4/Hommage à Georges Sorel/Grandes rectifications soréliennes

Cahiers du Cercle Proudhoncahiers 3 & 4 (p. 117-124).


GRANDES RECTIFICATIONS SORÉLIENNES


LETTRE DE RENÉ DE MARANS


Fleurines, le 25 mai 1912.
Mon cher ami,

Je ne puis, vous le savez, me rendre à Paris pour assister à la réunion d’après-demain. Vous voudrez bien m’excuser auprès de nos amis et exprimer particulièrement à M. Vincent mon vif regret, de ne point entendre sa conférence et de ne pouvoir faire sa connaissance. J’espère vivement qu’une autre occasion se présentera.

Je m’en voudrais cependant de ne point être présent au milieu de vous, au moins par l’esprit et le cœur, pour m’associer a l’hommage que le « Cercle Proudhon » va rendre à notre maître Georges Sorel.

Vous verrez, me disait, en 1903. un éminent démocrate-chrétien chez lequel je fréquentais alors, après avoir lu l’article d’un des principaux collaborateurs du Mouvement Socialiste. vous verrez que ces gens-là finiront par rejoindre l’Action Française. Rejoindre n’était pas le terme propre, mais la haine est perspicace et ce que mon interlocuteur redoutait, en le désignant d’un terme incorrect, est maintenant un fait.

Cet hommage rendu à Georges Sorel au Café de Flore où est née l’Action Française, par un groupe qui s’appelle « Cercle Proudhon » et qui comprend à la fois des membres de l’Action Française et d’anciens collaborateurs du Mouvement Socialiste, et non des moindres, est bien un grand événement et qui intéresse, au premier titre, l’histoire de la pensée contemporaine.

Je dois, pour ma part, m’en réjouir infiniment puisque, après Jacques Bainville qui, dès juillet 1902, signait les « antidémocrates d’extrême-gauche », je suis le premier à m’être intéressé à ce qu’on appelait alors la « nouvelle école », et le premier de tous, de notre côté, à m’être occupé publiquement de Georges Sorel et à avoir essayé, dans la faible mesure de mes forces, de le faire lire.

Connaître Sorel était alors une originalité. On se reconnaissait à cela et c’était presque un mot de passe. Je ne sais, mon cher ami, si je vous ai déjà dit que lorsque j’ouvris pour la première fois l’Homme qui vient, je tombai sur ce passage de votre préface où vous indiquez en note ce que vous deviez à Sorel, et je me dis immédiatement que ce livre ne devait pas être quelconque. Une fois de plus, notre maître commun ne m’avait pas induit en erreur.

Je voudrais pouvoir dire, pour m’associer à cet hommage, ce que je dois personnellement à Georges Sorel, mais il faudra m’excuser, car ce sera un peu long et je crains aussi, après plusieurs années, d’éprouver de la difficulté à l’exprimer de façon précise.

Les idées auxquelles j’étais attaché lorsque je connus l’œuvre de Sorel, je les devais en majeure partie à la petite école que l’on désignait alors simplement, du nom de la vieille revue autour de laquelle elle s’était groupée, l’école de l’Association Catholique. Cette vénérable et chère revue achevait de mourir, ce qui était juste puisqu’elle avait fait son temps, après avoir dispersé en avancement d’hoirie et pas toujours à bon escient une partie de son héritage et avoir laissé le reste dans l’obscurité. Il y a encore beaucoup à y recueillir. On s’y était inspiré surtout de la tradition française et on y avait apporté aussi l’écho des travaux entrepris et des expériences tentées en Autriche, par des hommes attachés comme leurs amis de France aux communes traditions de l’Occident.

Pour définir ce qui y avait été soutenu d’essentiel dans l’ordre temporel, ou, du moins, ce que, pour ma part, j’y avais perçu d’essentiel, je ne saurais mieux faire, puisque nous sommes en un jour où il s’agit de célébrer des accords, que de me reporter aux belles pages d’Édouard Berth dans un récent article de l’Indépendance sur la théorie des antagonismes dans Proudhon. Il y pose le dualisme de la société et de l’État et indique l’utilité d’une limitation de l’État par une forte organisation de la société grâce au développement du syndicalisme par exemple ». Je cite de mémoire.

Nous avions donc cette préoccupation de distinguer la société de l’État, de limiter celui-ci par celle-là et il n’était pas possible de voir d’autre moyen, pour y parvenir, qu’une nouvelle efflorescence de ces corps et communautés qui avaient fait de la société de l’ancienne France quelque chose de si riche et de si divers. Nous sentions aussi plus ou moins nettement que le mouvement syndical était ce qu’il y avait de plus vivant dans la société contemporaine, et que c’était de lui surtout qu’il fallait attendre cette renaissance des corps. Nous établissions ainsi des rapports et nous situions l’un en face de l’autre l’État et le mouvement syndical, mais avions-nous une connaissance intime de ces choses sur lesquelles nous mettions des étiquettes et auxquelles nous assignions des places ? Nous rendions-nous bien compte, par conséquent, de leurs conditions de vie, cela est une tout autre question.

En ce qui concerne l’État, Maurras a montré sa nature intime et fait comprendre que le problème politique gouverne et commande tout les autres.

Pour quelqu’un vivement préoccupé par les questions que je viens de dire, la découverte de l’œuvre de Sorel devait avoir, en ce qui concerne la compréhension du mouvement ouvrier et du syndicalisme, et l’attitude à garder vis-à-vis d’eux, une importance de premier ordre.

Sorel faisait de l’exégèse marxiste, et sans pitié pour l’idéologie des innombrables professeurs et glossateurs qui avaient trouvé dans l’étude du marxisme une carrière, sans pitié pour l’idéologie de Marx lui-même, Il s’attachait dans le marxisme à ce que celui-ci avait d’abord prétendu être, la simple interprétation du mouvement prolétarien. Et lui, ce grand intellectuel, ce bourgeois, cet ingénieur des Ponts et Chaussées, il savait se tenir à cette simple interprétation, il savait ne point donner des enseignements, mais au contraire en prendre, regarder, noter et conclure. Séparant peu à peu l’étude du mouvement ouvrier de toute préoccupation qui lui était étrangère, il nous montrait les conditions de vie et de développement de ce mouvement il fallait qu’il fût libéré des influences politiciennes et des idéologies bourgeoises. Comment faire comprendre maintenant l’importance de ce petit chef-d’œuvre qu’est l’Avenir socialiste des Syndicats ? « Tout l’avenir du socialisme, disait Sorel, réside dans le développement autonome des syndicats ouvriers », et il nous montrait les syndicats « vidant » peu à peu l’État. Mais cet avenir du socialisme ramené au développement des syndicats ouvriers, ce n’était plus le socialisme, parce que toute l’idéologie avait disparu, c’était déjà autre chose, c’était le syndicalisme. Et quant à vider complètement l’État, nous savions bien que cela ne se pouvait, mais après avoir lu l’Avenir socialiste des Syndicats, on était sûr que le syndicalisme limiterait l’État, et avant on pouvait le désirer, mais on n’en était rien moins que certain. Pour que le syndicalisme pût répondre aux espérances que l’on avait mises en lui, il était à la fois suffisant et nécessaire qu’il fût autonome, c’est-à-dire qu’on fit en sorte qu’on le laissât tranquille et que soi-même on commençât par donner l’exemple à cet égard.

Il y a plus encore. Par cela même que Sorel abordait l’étude du mouvement ouvrier avec des préoccupations purement scientifiques, et qu’il la menait non en sociologue, mais en moraliste, il substituait à cette vue du dehors que nous pouvions avoir une vue intérieure et intime, et derrière les mots, les cadres et les formules, il nous montrait les hommes en chair et on os avec leurs sentiments et leurs passions.

Dire que les institutions font les hommes, cela était bien, mais il fallait ne pas oublier non plus que, d’abord, ce sont des hommes qui font les institutions, qu’ils ont besoin pour cela de passions violentes et que cela entraine bien des conséquences.

Désirer une renaissance des corps, cela était bien, et reconnaître, comme on le faisait, que ces corps, pour être vivants, devaient être spontanés, cela était mieux encore ; mais il fallait aussi se rendre compte de tout ce que cela comportait. Des corps sont une organisation des différences, et ces différences, il faut d’abord qu’elles soient marquées et senties. Comment cela peut-il se faire sans luttes et aussi sans violences ? Les paroles de Jehovah à la femme au début de la Genèse : Tu enfanteras dans la douleur, sont vraies pour toutes choses. Rien ne naît sans douleur et aussi rien ne vit sans douleur. C’est parce qu’il est un grand moraliste que Sorel a tant compris et qu’il a pu tant nous apprendre.

Quant à le suivre, lorsqu’on n’y est pas préparé, dans cette connaissance intime du mouvement ouvrier, je ne sais si cela est possible, mais cela n’est pas absolument nécessaire, il suffit de savoir comment le problème se pose et les fautes que l’on doit éviter.

Voilà ce que je dois essentiellement à Sorel ; mais ce n’est certes pas tout, et je tiens à faire remarquer les bienfaisants effets pour l’esprit que produisent même même de la pensée sorélienne, et ses contradictions qui parfois ne sont qu’apparentes. Ainsi le même homme qui a été si dur pour le réformisme, est peut-être celui qui a le plus contribué à faire comprendre l’œuvre de Bernstein ; le même homme qui a porté sur le modernisme des jugements plus sévères qu’aucun théologien orthodoxe est, en même temps, celui qui a porté sur la philosophie de l’assentiment de Newman les jugements les plus sympathiques et qui s’est rattaché expressément à la philosophie bergsonienne, que du dehors l’on liait étroitement au modernisme. Cet imprévu constant, dont je ne donne ici que des exemples assez grossiers, habitue l’esprit à ne point se contenter de vues extérieures et globales, aide à faire des distinctions nécessaires et produit à certaine égards les mêmes effets que produit l’usage d’une philosophie analytique.

Enfin je dois dire tout ce que la lecture de Sorel m’a donné de lumières sur certains aspects de la science juridique — il y aurait toute une étude à faire sur la philosophie du droit dans Sorel — sur les rapports de l’administration et de l’économie, sur la nature de la circulation et de la production. L’Introduction à l’Économie moderne est à cet égard d’une richesse inépuisable.

Il est un autre point de vue encore que je veux signaler quoiqu’il ne rentre pas dans l’objet des études du Cercle Proudhon et qu’il ne me concerne que fort peu personnellement, n’ayant jamais eu grand besoin que l’on me rendît service à cet égard.

Si, malgré les scories dont son œuvre est pleine, si malgré l’exaspération légitime qu’il suscita à la fin de sa vie par certaines de ses thèses, le nom de Brunetière doit rester, malgré tout, un grand nom et un nom respecté, c’est parce qu’il a contribué à rendre l’assurance à la partie de la nation qui, par position, est la plus riche en réserves morales, parce qu’il l’a encouragée à avoir confiance dans ces réserves et à en faire usage. Or, je dis que certaines parties de l’œuvre de Sorel peuvent rendre les mêmes services et sans les mêmes inconvénients, parce que, lui, il ne pose pas au Père de l’Église et conserve une simple attitude critique.

J’ai sous les yeux ici un de ses plus anciens ouvrages que je connais depuis quelques jours à peine ; c’est l’Introduction à l’étude profane de la Bible. Il date de 1889. Je lis au début cette simple phrase : « Je crois avoir démontré que l’Évangile de Saint-Jean est le document le plus authentique que nous ayons sur Jésus-Christ. » C’est exactement le contre-pied de l’exégèse moderniste, puisque tous les efforts destructifs de celle-ci ont porté sur le quatrième Évangile.

Mais ce qui est beaucoup plus important encore, c’est l’attitude prise par Sorel dans sa petite brochure, la Crise de la pensée catholique. Il examine en spectateur les attaques dirigées contre l’Église et il constate que les coups n’ont point porté. Que peut-il être fait de mieux comme apologétique ? Il faut saluer en Sorel un grand apologiste du dehors.

Voilà une bien longue lettre, mon cher ami, et pourtant ce n’est qu’une partie de ce que j’avais à dire. L’œuvre de notre maître Sorel est immense et je souhaite de tout cœur que cette belle création du Cercle Proudhon que l’on vous doit à vous et à nos communs amis Jean Darville et Henri Lagrange, continue à nous faire profiter de toutes les richesses qu’elle contient.

Je songe en terminant à l’endroit d’où je vous écris. Si chaque parcelle de la terre française est sainte, cette terre du Valois est sacrée entre toutes puisqu’elle est le berceau de la monarchie capétienne. Je suis ici à deux petites lieues de Senlis où les comtes et les évêques proclamèrent Hugues Capet et fondèrent la plus grande dynastie qui fut jamais, au pied du prieuré de Saint-Christophe, fondé par la reine Anne de Russie qui apporta en France le nom de Philippe. J’ai envie de boire de loin avec vous à la santé de Sorel qui, en déblayant l’intelligence française, aura contribué indirectement à ce que nous ayons encore des rois qui portent le nom de Philippe.

À vous bien cordialement,

René de Marans.

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