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Hetzel et Cie (p. 183-198).

Inutile d’ajouter que la voiture n’aurait pu le franchir à bord de ces embarcations qui font le service de Port-Clarence, lesquelles ne sont que des canots de pêche d’un très faible tonnage. Il fallait s’en tenir au projet de gagner la côte asiatique lorsque la mer serait changée en un immense ice-field.

Cette longue halte n’était pas à regretter au moment d’entreprendre la seconde partie de ce voyage, où commenceraient véritablement les difficultés physiques, la lutte contre le froid, contre les tempêtes de neige — du moins tant que la Belle-Roulotte n’aurait pas atteint ces territoires plus abordables de la Sibérie méridionale. Jusque-là, il y aurait quelques semaines, peut-être quelques mois, très rudes à passer, et on ne pouvait que se féliciter d’avoir le temps de compléter les préparatifs en vue d’un si pénible cheminement. En effet, si certains objets avaient pu être achetés chez les Indiens du fort Noulato, d’autres manquaient encore, dont M. Cascabel comptait faire acquisition soit chez les négociants, soit chez les indigènes de Port-Clarence.

Il résulte de là que son personnel éprouva une réelle satisfaction, lorsqu’il prononça sa phrase bien connue :

« En place !… Repos ! »

Et ce commandement, toujours favorablement accueilli pendant les marches ou les manœuvres militaires, fut aussitôt suivi de cet autre, jeté à pleine voix par le jeune Sandre :

« Rompez les rangs ! »

Et si les rangs furent rompus, on peut le croire !

Ainsi qu’on l’imagine, l’arrivée de la Belle-Roulotte à Port-Clarence ne devait point passer inaperçue. Jamais pareille machine ambulante ne s’était aventurée si loin, puisqu’elle avait atteint les confins même de l’Amérique septentrionale. Pour la première fois, des saltimbanques français apparaissaient aux regards émerveillés des indigènes.

Il y avait alors à Port-Clarence, en dehors de sa population habituelle, d’Esquimaux et de négociants, un certain nombre de fonctionnaires russes. C’étaient ceux, qui, depuis l’annexion de l’Alaska aux États-Unis, avaient reçu ordre de repasser le détroit pour regagner soit la presqu’île des Tchouktches sur la côte asiatique, soit Petropavlovsk, la capitale du Kamtchatka. Ces agents se joignirent à toute la population pour faire bon accueil à la famille Cascabel, et il faut constater que la réception des Esquimaux fut particulièrement très cordiale.

C’étaient ces mêmes Esquimaux que, douze ans plus tard, le célèbre navigateur Nordenskjöld devait rencontrer en ces parages, lors de cette audacieuse campagne dans laquelle il découvrit le passage du nord-est. À cette époque, quelques-uns de ces indigènes étaient armés de revolvers et de fusils à tir rapide, premiers dons de la civilisation américaine.

Comme la saison d’été était à peine terminée, les naturels de Port-Clarence n’avaient pas encore réintégré leurs habitations d’hiver. Ils s’étaient établis sous de petites tentes, élégamment dressées, faites d’épaisses toiles de coton à vifs bariolages, et consolidées par des tresses d’herbe. A l’intérieur se trouvaient nombre d’ustensiles fabriqués avec des noix de coco.

Et Clou-de-Girofle, lorsqu’il vit pour la première fois ces ustensiles, de s’écrier :

« Ah ça ! mais il pousse donc des cocotiers dans les forêts de l’Esquimaudie…

À moins… lui répondit M. Serge, que ces noix aient été apportées des îles du Pacifique et échangées par les baleiniers qui font relâche à Port-Clarence ! »

Et M. Serge avait raison. Du reste, les rapports des Américains et des indigènes étaient déjà très suivis à cette époque. Il s’opérait entre eux une fusion tout à l’avantage du développement de la race esquimaude.

À ce propos, il faut faire observer, ainsi qu’on le verra plus tard, qu’il n’existe aucune conformité de type ni de mœurs entre les Esquimaux d’origine américaine et les indigènes de la Sibérie asiatique. Ces tribus alaskiennes ne comprennent même pas la langue qui se parle à l’ouest du détroit de Behring. Mais, leur idiome étant très mélangé de mots anglais et russes, il n’était pas trop difficile de converser avec eux.

Il s’ensuit que, dès les premiers jours de son installation, la famille Cascabel voulut se mettre en rapport avec les indigènes disséminés autour de Port-Clarence. Ayant été hospitalièrement reçue dans les tentes de ces braves gens, elle n’hésita point à leur ouvrir les portes de la Belle-Roulotte — ce dont personne n’eut à se repentir.

Ces Esquimaux sont, d’ailleurs, beaucoup plus civilisés que le public ne le croit généralement. On se les figure comme des sortes de phoques de l’espèce parlante, des amphibies à face humaine, à en juger par les vêtements qu’ils ont l’habitude de porter, surtout pendant la saison d’hiver. Il n’en est rien et, à Port-Clarence, les représentants de la race esquimaude ne sont ni répugnants à voir ni désagréables à fréquenter. Quelques-uns poussent même le respect de la mode jusqu’à s’habiller presque à l’européenne. La plupart obéissent à une certaine coquetterie, qui admet l’ajustement en peau de renne ou de phoque, le « pask » en fourrure de marmotte, le tatouage de la figure, c’est-à-dire quelques légères traces de dessins appliquées sur le menton. Les hommes ont la barbe courte et rare ; au coin des lèvres, trois trous, percés avec art, leur permettent d’y suspendre de petits anneaux en os sculpté, et le cartilage de leur nez reçoit aussi quelques ornements de ce genre.

En somme, les Esquimaux qui vinrent rendre leurs devoirs à la famille Cascabel n’avaient point un fâcheux aspect, — cet aspect que présentent trop souvent les Samoyèdes ou autres indigènes du littoral asiatique. Les jeunes filles portaient à leurs oreilles des rubans de perles, à leurs bras des bracelets de fer ou de cuivre assez finement travaillés.

Il faut également noter que c’étaient d’honnêtes gens, pleins de
La famille Cascabel voulut se mettre en rapport avec les indigènes (Page 185.)

bonne foi dans les transactions, bien que marchandant et quémandant à l’excès. En résumé, reprocher ce défaut aux naturels des régions arctiques, ce serait se montrer sévère.

La plus parfaite égalité règne parmi eux. Ils n’ont pas même de chefs de clan. Quant à leur religion, c’est le paganisme. Ils adorent, en fait de divinités, des poteaux à figures sculptées et peintes en rouge, qui représentent diverses sortes d’oiseaux dont les ailes se
Deux hommes causaient à l’extrémité du port. (Page 193.)

déploient largement en éventails. Ils ont des mœurs pures, un sentiment très développé de la famille, le respect des pères et mères, l’amour des enfants, la vénération des morts, dont les cadavres, exposés en plein air, sont habillés de vêtements de fête, ayant près d’eux armes et kayak.

Les Cascabel se plaisaient beaucoup à ces promenades quotidiennes qu’ils faisaient aux environs de Port-Clarence. Souvent aussi, ils allaient visiter une ancienne huilerie, de fondation américaine, qui fonctionnait encore à cette époque.

Le pays n’est pas dépourvu d’arbres, ni le sol de végétation, aspect très différent de celui que présente la presqu’île des Tchouktches, de l’autre côté du détroit. Cela tient à ce que, le long de la côte du Nouveau-Continent, monte un courant chaud, venu des brûlants parages du Pacifique, tandis que, le long du littoral sibérien, descend un courant froid, puisé au bassin des mers boréales.

Il va sans dire que M. Cascabel n’avait point l’intention de donner des représentations aux indigènes de Port-Clarence. Il se défiait et pour cause ! Jugez donc, s’il s’était trouvé parmi eux des acrobates, des jongleurs, des clowns, aussi remarquables que chez les Indiens du fort Youkon !

Mieux valait ne pas risquer de compromettre une seconde fois la réputation de la famille.

En attendant, les jours s’écoulaient et, en réalité, c’était plus qu’il n’était nécessaire pour le repos de la petite troupe. Certainement, après une semaine de halte à Port-Clarence, tous auraient été en état d’affronter les fatigues d’un voyage en terre sibérienne.

Mais le détroit était toujours interdit à la Belle-Roulotte. À la fin de septembre, et sous cette latitude, si la température était déjà au-dessous du zéro centigrade en moyenne, le bras de mer qui sépare l’Asie de l’Amérique n’était pas encore pris. Il passait de nombreux glaçons, formés au large sur les limites du bassin de Behring, et qui remontaient vers le nord, en prolongeant la côte alaskienne sous l’action de ce courant venu du Pacifique. Mais il fallait attendre que ces glaçons se fussent solidifiés, puis agglomérés, de manière à ne plus offrir qu’un immense ice-field, immobile et « carrossable » entre les deux continents.

Il était évident que, sur cette couche glacée devenue assez résistante pour qu’il y pût passer un convoi d’artillerie, la Belle-Roulotte et son personnel ne courraient aucun risque. Ce n’était d’ailleurs qu’un trajet d’une vingtaine de lieues dans la partie la plus resserrée du détroit, comprise entre le cap du Prince-de-Galles, un peu au-dessus de Port-Clarence et le petit port de Numana, situé sur la côte sibérienne.

« Diable ! dit un jour M. Cascabel, il est vraiment fâcheux que les Américains n’aient pas construit un pont…

— Un pont de vingt lieues ! s’écria Sandre.

— Et pourquoi pas ? fit observer Jean. Il pourrait s’appuyer au milieu du détroit sur l’îlot Diomède…

— Ce ne serait pas impossible, répondit M. Serge, et il est permis de croire que cela se fera un jour, comme tout ce que peut faire l’intelligence de l’homme.

— On se propose bien de jeter un pont au-dessus du Pas-de-Calais, dit Jean.

— Tu as raison, mon ami, répondit Serge. Pourtant, convenons-en, le pont du détroit de Behring serait moins utile que le pont de Calais à Douvres. Positivement, il ne ferait pas ses frais !

— S’il était peu utile pour les voyageurs en général, reprit Cornélia, il le serait pour nous, du moins…

— Eh ! j’y pense ! répliqua M. Cascabel. Mais, pendant les deux tiers de l’année il existe, notre pont, un pont de glace, aussi solide que n’importe quel pont de pierre ou de fer ! C’est dame Nature qui le reconstruit tous les ans, après la débâcle, et elle ne demande pas de péage !

Il disait vrai, M. Cascabel, avec son habitude de prendre les choses par leur bon côté. Pourquoi un pont qui coûterait des millions, quand il suffisait d’attendre le moment favorable pour que le passage fût assuré aux piétons comme aux voitures ?

En effet, cela ne pouvait plus tarder. Il ne fallait qu’un peu de patience.

Vers le 7 octobre, il fut constant que la période d’hivernage était définitivement établie sous cette haute latitude. Il neigeait fréquemment. Toute trace de végétation avait disparu. Les rares arbres du littoral, dépouillés de leurs dernières feuilles, étaient chargés de givre. On ne voyait plus rien de ces maigres plantes des contrées boréales, dont les espèces sont si voisines de celles de la Scandinavie, et aucune de ces linaires, qui composent en grande partie l’herbier de la flore arctique.

Toutefois, si les glaçons dérivaient toujours à travers le détroit, tant le courant est rapide, ils s’accroissaient en largeur et en épaisseur. De même qu’il suffit d’un grand coup de feu pour opérer la soudure des métaux, il suffirait ici d’un grand coup de froid pour souder les morceaux de l’ice-field. On pouvait l’attendre d’un jour à l’autre.

Et pourtant, si la famille Cascabel avait hâte que le détroit fût praticable et lui permît de quitter Port-Clarence, si ce devait être une joie de mettre enfin le pied sur l’Ancien Continent, cette joie ne laissait pas d’être mêlée d’amertume. Ce serait l’heure de la séparation. On abandonnerait l’Alaska, sans doute, mais M. Serge resterait dans ce pays, puisqu’il n’était pas question qu’il allât plus loin vers l’ouest. Et, après l’hiver, il reprendrait ses excursions à travers cette partie de l’Amérique dont il voulait achever l’exploration, en visitant ces territoires situés au nord du Youkon et au-delà des montagnes.

Séparation cruelle pour les uns comme pour les autres, car tous étaient liés, non seulement par la sympathie, mais aussi par une amitié très étroite !

Le plus attristé, on le devine, c’était Jean. Pouvait-il oublier que M. Serge emmènerait Kayette avec lui ? Et n’était-ce pas l’intérêt de la jeune Indienne, que son avenir fût remis entre les mains de son nouveau père ? À qui pouvait-elle être mieux confiée qu’à M. Serge ? Il en avait fait sa fille adoptive, il la conduirait en Europe, il la ferait instruire, il lui assurerait une situation qu’elle ne trouverait jamais dans une famille de pauvres saltimbanques. En présence de tels avantages, eût-il été permis d’hésiter ? Non, certes ! et Jean était le premier à le reconnaître. Malgré cela, il n’en éprouvait pas moins une peine que trahissait sa tristesse croissante. Comment aurait-il eu la force de se maîtriser ? Se séparer de Kayette, ne plus la voir, ne plus la revoir même, lorsqu’elle serait si loin de lui matériellement et moralement, quand elle aurait pris sa place dans la propre famille de M. Serge, perdre cette douce habitude qu’ils avaient tous les deux de causer ensemble, de travailler ensemble, d’être toujours l’un près de l’autre, c’était désespérant.

D’autre part, si Jean était très malheureux, son père, sa mère, son frère et sa sœur, profondément attachés à Kayette, ne pouvaient se faire à l’idée de s’éloigner d’elle, non plus que de M. Serge. Ils auraient donné « gros », comme disait M. Cascabel, pour que M. Serge consentît à les accompagner jusqu’au terme de leur voyage. Ce seraient encore quelques mois à passer près de lui, puis… ensuite… on verrait…

Il a été dit que les habitants de Port-Clarence avaient pris cette famille en grande affection. Ils ne voyaient pas sans appréhension s’approcher le moment où elle se hasarderait à travers les steppes, exposée à de très réels dangers. Mais s’ils montraient de la sympathie à ces Français, venus de si loin et qui s’en allaient si loin, quelques-uns des Russes, récemment arrivés au détroit, étaient portés à observer le personnel de la troupe et, plus particulièrement, M. Serge dans un intérêt tout différent.

On ne l’a point oublié, il se trouvait alors à Port-Clarence un certain nombre de ces fonctionnaires que l’annexion de l’Alaska obligeait à réintégrer les territoires sibériens.

Parmi ces agents, il y en avait deux qui avaient été chargés d’une mission toute spéciale sur les territoires américains soumis à l’administration moscovite. Elle consistait à veiller sur les réfugiés politiques, auxquels la Nouvelle-Bretagne donnait asile, et qui pouvaient être tentés de franchir la frontière alaskienne. Or, ce Russe, devenu le compagnon et l’hôte d’une famille de saltimbanques, ce M. Serge qui s’arrêtait précisément aux limites de l’Empire du Czar, leur avait paru quelque peu suspect. Aussi ne le perdaient-ils pas de vue, toutefois avec assez de prudence pour n’en rien laisser paraître.

M. Serge ne se doutait point, par conséquent, qu’il fût l’objet de certains soupçons. Lui, également, n’appréhendait que la séparation prochaine. Était-il combattu entre l’idée de reprendre son excursion à travers l’Ouest-Amérique, ou songeait-il à y renoncer pour suivre ses nouveaux amis jusqu’en Europe ? Il eût été difficile de le dire. Cependant, le voyant assez préoccupé, M. Cascabel résolut de provoquer une explication à ce sujet.

Un soir, le 11 octobre, après souper, s’adressant à M. Serge, M. Cascabel dit, comme si c’était chose nouvelle :

« À propos, M. Serge, vous savez que nous allons bientôt partir pour votre pays ?

— Sans doute, mes amis… Cela est convenu…

— Oui !… Nous allons en Russie… et, justement, nous passerons par Perm… où demeure votre père, si je ne me trompe…

— Et ce n’est pas sans regret et sans envie que je vous vois partir !

— Monsieur Serge, dit Cornélia, est-ce que vous comptez rester longtemps encore en Amérique ?

— Longtemps ?… Je ne sais trop…

— Et, lorsque vous reviendrez en Europe, quel chemin prendrez-vous ?…

— Le chemin du Far West… Mon exploration me ramènera infailliblement vers New York, et c’est là que je m’embarquerai… avec Kayette…

— Avec Kayette ! » murmura Jean, en regardant la jeune Indienne qui baissait la tête.

Il y eut quelques instants de silence. Puis, M. Cascabel reprit d’une voix hésitante :

« Voyons, monsieur Serge… je vais me permettre de vous faire une proposition… Oh ! je sais bien que ce sera très pénible de traverser cette grande diablesse de Sibérie !… Mais enfin, avec du courage et de la volonté…

— Mon ami, répondit M. Serge, croyez bien que ni les dangers ni les fatigues ne m’effrayent, et je les partagerais volontiers avec vous, si…

— Pourquoi n’achèverions-nous pas le voyage ensemble ? demanda Cornélia.

— Que ce serait gentil ! ajouta Sandre.

— Et je vous embrasserais bien, si vous disiez oui !… » s’écria Napoléone.

Jean et Kayette n’avaient pas prononcé un seul mot, et leur cœur battait violemment.

« Mon cher Cascabel, dit alors M. Serge, après avoir réfléchi pendant quelques instants, je désirerais avoir un entretien avec votre femme et vous.

À vos ordres… et tout de suite…

— Non… demain », répondit M. Serge.

Là dessus, chacun regagna sa couchette, très inquiet et très intrigué à la fois.

À quel propos M. Serge demandait-il cet entretien ? Se décidait-il à changer ses projets, ou voulait-il seulement mettre la famille en mesure de faire son voyage dans de meilleures conditions, en lui faisant accepter quelque argent ?…

En tout cas, ni Jean ni Kayette ne purent trouver une heure de sommeil.

Ce fut le lendemain, dans la matinée, que l’entretien eut lieu. Non par méfiance des enfants, mais par crainte d’être entendu des indigènes ou autres, qui allaient et venaient, M. Serge avait prié M. et Mme Cascabel de l’accompagner à quelque distance du campement. Sans doute, ce qu’il avait à dire était important, et il convenait que cela fût tenu secret.

Tous trois remontèrent la grève, en se dirigeant vers la fabrique d’huile, et voici comment s’engagea cet entretien :

« Mes amis, dit M. Serge, écoutez-moi, et réfléchissez bien avant de répondre à la proposition que je vais vous faire. Je ne doute pas de votre bon cœur, et vous m’avez prouvé jusqu’où peut aller votre dévouement. Mais, au moment de prendre une dernière détermination, il faut que vous sachiez qui je suis…

— Qui vous êtes ?… Vous êtes un brave homme, parbleu ! s’écria M. Cascabel.

— Soit… un brave homme, répondit M. Serge, mais un brave homme, qui ne veut pas ajouter par sa présence aux dangers de votre voyage en Sibérie.

— Votre présence… un danger… monsieur Serge ? répondit Cornélia.

— Oui, car je m’appelle le comte Serge Narkine… Je suis un proscrit politique ! »

Et M. Serge raconta succinctement son histoire.

Le comte Serge Narkine appartenait à une riche famille du gouvernement de Perm. Comme il l’avait dit, passionné pour les sciences et les découvertes géographiques, ce fut à des voyages en toutes les parties du monde qu’il employa les années de sa jeunesse.

Malheureusement, il ne s’en tint pas à ces hardies campagnes, qui auraient pu lui donner une véritable célébrité. La politique se mêla à sa vie et, en 1857, il fut compromis dans une société secrète, où ses relations l’avaient fait entrer. Bref, les membres de cette société furent arrêtés, poursuivis avec toute l’énergie particulière à l’administration moscovite, et la plupart furent condamnés à une déportation perpétuelle en Sibérie.

Parmi eux se trouvait le comte Serge Narkine. Il dut partir pour Iakousk, lieu de détention qui lui était assigné, abandonnant le seul parent qui lui restait de toute sa famille, son père, le prince Wassili Narkine, maintenant octogénaire, qui habitait son domaine de Walska, près de Perm.

Après être resté cinq ans à Iakoutsk, le prisonnier parvint à s’échapper et à gagner Orkhotsk, sur le littoral de la mer de ce nom. Là, il put trouver passage à bord d’un navire en partance et atteindre un des ports de la Californie. C’est ainsi que, depuis sept années, le comte Serge Narkine avait vécu, soit aux États-Unis, soit dans la
je suis un proscrit politique. (Page 191.)
Nouvelle-Angleterre, cherchant toujours à se rapprocher de l’Alaska, où il comptait rentrer dès qu’elle serait devenue américaine. Oui ! son secret espoir, c’était de revenir en Europe par la Sibérie, — précisément ce qu’avait projeté de faire et ce que faisait M. Cascabel. Que l’on juge ce qu’il éprouva, quand il apprit que cette famille, à laquelle il devait son salut, se disposait à gagner le détroit de Behring pour passer en Asie.

On comprend que son plus vif désir eût été de l’accompagner. Mais pouvait-il l’exposer aux représailles du gouvernement russe ? Si l’on découvrait qu’elle avait favorisé la rentrée d’un condamné politique dans l’empire moscovite, qu’arriverait-il ? Et, pourtant, son père était fort âgé, il voulait le revoir…

« Venez, monsieur Serge, venez donc avec nous ! s’écria Cornélia.

— Il y va de votre liberté, mes amis, de votre vie peut-être, si l’on apprend…

— Et qu’importe, monsieur Serge ! s’écria M. Cascabel. Chacun de nous a un compte ouvert là-haut, n’est-ce pas ? Eh bien, tâchons d’y apporter le plus possible de bonnes actions !… Ça balancera les mauvaises !

— Mon cher Cascabel, songez bien…

— Et d’ailleurs, on ne vous reconnaîtra pas, monsieur Serge ! Nous sommes des malins, nous autres, et que le loup me croque, si nous n’en remontrons pas à tous les policiers de la police russe !

— Cependant… répondit M. Serge.

— Et tenez… s’il le faut… vous prendrez l’habit de saltimbanque… à moins que vous n’ayez honte…

— Oh !… mon ami !…

— Et qui s’avisera jamais de soupçonner que le comte Narkine figure dans le personnel de la famille Cascabel !

— Soit, j’accepte, mes amis !… Oui !… j’accepte !… Et je vous remercie…

— Bon ! bon ! fit M. Cascabel. Des remerciements !… Croyez-vous par hasard que nous n’en ayons pas autant à votre service !… Ainsi, monsieur le comte Narkine…

— Ne m’appelez pas le comte Narkine !… Je ne dois être que M. Serge pour tout le monde !… même pour vos enfants…

— Vous avez raison… Il est inutile qu’ils sachent !… C’est entendu, nous vous emmenons, monsieur Serge !… Et moi, César Cascabel, je me fais fort de vous conduire à Perm’, ou j’y perdrai mon nom — ce qui serait, vous en conviendrez, une perte irréparable pour les arts ! »

Quant à l’accueil que reçut M. Serge à son retour à la Belle-Roulotte, lorsque Jean, Kayette, Sandre, Napoléone et Clou apprirent qu’il les accompagnerait jusqu’en Europe, on le devine sans qu’il soit nécessaire d’y insister.