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Hetzel et Cie (p. 413-430).

XIV

dénouement très applaudi des spectateurs.


La pièce qui portait ce titre aussi neuf qu’alléchant : Les Brigands de la Forêt Noire, était une œuvre remarquable. Faite selon les anciens préceptes de l’art dramatique, elle reposait sur l’unité de temps, d’action et de lieu. Son introduction posait nettement les personnages, son nœud nouait vigoureusement l’action, son dénouement la dénouait avec habileté, et, quoique prévu, ce dénouement n’en produisait pas moins un effet très considérable. Il n’y manquait même pas la « scène à faire » réclamée par le plus tenace des critiques modernes, et elle était bien faite.

D’ailleurs, il n’aurait pas fallu demander à César Cascabel une de ces pièces au goût du jour, où tous les détails de la vie privée sont transportés sur le théâtre — une de ces pièces dans lesquelles, si le crime ne triomphe pas, du moins la vertu n’est pas suffisamment récompensée. Non ! à la dernière scène des Brigands de la Forêt Noire, l’innocence était reconnue selon la formule, et la méchanceté était punie sous la forme la plus convenable. Les gendarmes apparaissaient au moment où tout semblait perdu, et lorsqu’ils mettaient la main au collet du traître, la salle croulait sous les applaudissements.

À n’en pas douter, cette pièce eût été écrite d’un style simple, ferme, personnel, respectueux de la grammaire, dégagé de ces néologismes prétentieux, de ces expressions documentaires, de ces mots réalistes de la nouvelle école — si elle eût été écrite. Mais elle ne l’était pas. Aussi cette pantomime pouvait-elle se jouer sur tous les théâtres comme sur tous les tréteaux des deux mondes. Immense avantage de ces pièces simplement mimées, sans parler des fautes grammaticales et autres, qui sont facilement évitées dans ce genre de littérature.

On a dit plus haut : Il n’aurait pas fallu demander à César Cascabel, etc. C’est que César Cascabel, en effet, était l’auteur de ce chef-d’œuvre forain. Chef-d’œuvre est le mot, puisque, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Continent, il en était à sa trois mille cent soixante-dix-septième représentation. On ne connaît que l’Ours et la Sentinelle du cirque Franconi — le plus grand succès connu dans les annales dramatiques, — qui ait dépassé ce chiffre. Mais, très certainement, la valeur littéraire de cette œuvre olympique est inférieure à celle des Brigands de la Forêt Noire.

D’ailleurs, cette pièce avait été faite pour mettre en relief les talents spéciaux de la troupe Cascabel, talents si réels, si variés, que jamais un tel ensemble d’artistes n’avait été présenté au public par un directeur de troupe sédentaire ou ambulante.

Les maîtres du drame contemporain ont très justement formulé ce principe : « Au théâtre, il faut toujours faire rire ou pleurer, ou l’on bâille. » Eh bien ! si tout l’art du dramaturge est là, les Brigands de la Forêt Noire méritent cent fois cette qualification de chef-d’œuvre. On y rit aux larmes, et on y pleure — aux larmes aussi. Il n’y a pas une scène, ni une partie de scène, où le spectateur le plus indifférent éprouve le besoin d’ouvrir la bouche pour bâiller. Et même, dans le cas où il serais pris d’un bâillement, provenant de quelque digestion pénible, son bâillement se terminerait par un éclat de sanglots ou de rire.

Comme toute pièce bien charpentée, celle-ci était claire, rapide, simplement conçue, simplement conduite. Les faits s’y succédaient logiquement. C’est au point qu’on pouvait se demander « si ce n’était pas arrivé ! »

Qu’on en juge par ce compte-rendu, que la plupart des critiques pourraient prendre pour modèle.

C’était l’histoire très dramatisée de deux amoureux qui s’adoraient. Pour la commodité du récit, sachez que Napoléone jouait la jeune fille et que Sandre jouait le jeune homme. Malheureusement, Sandre est pauvre, et la mère de Napoléone, la hautaine Cornélia, ne veut pas entendre parler de ce mariage.

Ce qu’il y a de tout à fait neuf, c’est que ces amours sont contrariées par la présence d’un grand dadais, Clou-de-Girofle, aussi riche d’argent que pauvre d’esprit, lequel est amoureux de Napoléone et veut l’épouser. Et — là peut-être éclate le génie inventif de l’auteur — la mère, qui tient aux écus, ne demande pas mieux que de lui donner sa fille.

Il serait vraiment difficile d’engager plus adroitement une action et de la rendre plus intéressante. Il va de soi que cet imbécile de Clou ne peut pas ouvrir la bouche sans dire une sottise. Il est ridicule de sa personne, mal dégauchi, avec un nez long de cela, qu’il a l’habitude de fourrer partout. Et, lorsqu’il arrive avec ses cadeaux de noces, le singe John Bull, grimaçant à plein museau, et Jako, le perroquet — le seul de tous les artistes qui parle dans la pièce —, c’est vraiment à se tordre.

Cependant ces rires se taisent bientôt devant la profonde douleur des deux jeunes gens, qui ne peuvent se voir qu’en secret, ce qu’on appelle « à la dérobée ».

Et précisément, on est arrivé au jour de ce mariage que Cornélia a imposé à sa fille. Napoléone a revêtu ses plus beaux atours, mais toute pleurante, toute désespérée ! Et c’est vraiment odieux, de
Le moujik tendit une lettre. (Page 410.)

voir que cette jolie poulette est promise à cet affreux coq de village !

Tout cela se joue sur la place de l’église. La cloche sonne, les portes sont ouvertes, il n’y a qu’à entrer. Sandre est agenouillé sur les marches du portique !… Il faudra qu’on lui passe sur le corps !… Rien n’est plus poignant.

Soudain — et dans tout le répertoire dramatique de la Comédie-Française ou de l’Ambigu, peut-être n’y a-t-il jamais eu pareil coup
« Voilà ce qui ne t'arrivera jamais… avec un nez comme le tien ! » 'Page 413.)

de théâtre — soudain un jeune militaire apparaît en faisant trembler la toile de fond. C’est Jean, le propre frère de la malheureuse fiancée. Il revient de la guerre, où il a vaincu les ennemis — ennemis qui peuvent varier suivant les pays où l’on joue la pièce, des Anglais en Amérique, des Français en Allemagne, des Russes en Turquie, etc.

Le brave et sympathique Jean est arrivé à propos. Il saura faire prévaloir sa volonté. Il a appris que Sandre aime Napoléone et que Napoléone aime Sandre. Aussi, après avoir repoussé Clou d’un bras vigoureux, il le provoque, et ce niais est pris d’une si belle peur qu’il s’empresse de renoncer au mariage.

On voit combien ce drame est corsé, et comment les situations s’y enchaînent !… Et ce n’est pas fini.

En effet, tandis que l’on cherche Cornélia, à qui Clou veut rendre sa parole, un incident se produit… Cornélia a disparu !… On va, on vient !… Plus personne !

Tout à coup, des cris se font entendre dans les profondeurs de la forêt voisine. Sandre reconnait la voix de Mme Cascabel, et, quoiqu’il s’agisse de sa future belle-mère, il n’hésite pas… il vole à son secours… Évidemment, cette impérieuse dame a été enlevée par la bande de Fracassar, peut-être par Fracassar lui-même, le fameux chef des brigands de la Forêt Noire.

Effectivement, c’est ce qui est arrivé, et, tandis que Jean se tient près de sa sœur pour la protéger au besoin, Clou sonne la cloche et appelle au secours. Un coup de feu retentit… Le public est haletant, et il serait difficile d’imaginer que l’émotion puisse être jamais poussée plus loin au théâtre.

C’est alors que M. Cascabel, sous le costume calabrais du terrible Fracassar, paraît en scène, accompagné de ses complices, qui entraînent Cornélia, malgré sa résistance… Mais l’héroïque jeune premier revient à la tête d’une brigade de gendarmes, bottés jusqu’à la ceinture… Sa belle-mère est délivrée, les brigands sont saisis, et l’amoureux Sandre épouse sa fiancée Napoléone.

Il convient d’ajouter que, vu l’insuffisance du personnel, les bandits d’une part, les gendarmes de l’autre, ne paraissent jamais sur la scène. C’est Clou qui est chargé d’imiter leurs différents cris dans la coulisse, il s’en acquitte à faire illusion. Quant à M. Cascabel, il est réduit à se mettre lui-même les menottes. Mais, on ne saurait trop le répéter, l’effet de ce dénouement, grâce à une figuration si clairement indiquée, est extraordinaire.

Telle est cette pièce, sortie du puissant cerveau de César Cascabel, qui allait être représentée au cirque de Perm. Et, on ne peut en douter, elle y retrouverait son succès habituel, si les interprètes étaient à la hauteur de l’œuvre.

Ils l’étaient ordinairement, M. Cascabel très farouche, Cornélia très entichée de sa naissance et de sa fortune, Jean très chevaleresque, Sandre très sympathique, Napoléone très touchante. Les rôles, comme on dit, portaient les artistes. Mais, il faut le reconnaître, la famille n’était pas précisément à la gaieté ce jour-là. Elle était fort triste et, certainement, une fois en scène, elle manquerait de verve. Les jeux de physionomie seraient incertains, les répliques de gestes n’arriveraient pas avec la précision voulue… Peut-être les effets de larmes seraient-ils plus vrais, puisque chacun avait envie de pleurer, tandis que, pour les effets de rire, ce ne serait plus cela du tout !

Et lorsque l’on se mit à table au déjeuner de midi, en voyant inoccupée la place de M. Serge — ce qui était comme un avant-goût de la prochaine séparation — la tristesse s’accrut encore… Personne n’avait faim, personne n’avait soif… C’était navrant !

Eh bien ! il ne l’entendait pas ainsi, le directeur de la troupe. Lui avait mangé comme quatre. Et, le repas achevé, il ne se gêna pas pour exprimer son mécontentement.

« Ah çà ! s’écria-t-il, est-ce que cela ne va pas finir ?… Je ne vois que des figures longues d’une aune !… À commencer par toi, Cornélia, et à finir par toi, Napoléone !… Il n’y a vraiment que Clou qui soit à peu près présentable !… Ventre du diable ! ça ne me convient pas, enfants, mais pas du tout !… J’entends que l’on soit gai, et que l’on joue gaiement, et qu’on y mette du sien, et que ça passe la rampe, ou je me fichtrefâche ! »

Et, lorsque M. Cascabel avait employé cette expression, qui lui appartenait en propre, personne n’osait encourir les suites de sa colère. Il n’y avait qu’à obéir… on obéissait.

D’ailleurs, cet homme d’un esprit si inventif avait eu une idée excellente, comme il lui en venait toujours dans des circonstances graves.

Il avait résolu de compléter sa pièce, ou, plutôt, de renforcer sa mise en scène — on va voir de quelle façon.

Il a été dit que jusqu’alors, par défaut de comparses, jamais les brigands ni les gendarmes ne s’étaient montrés au public. Bien qu’il représentât le brigandage à lui tout seul, M. Cascabel pensait, très justement, que la pièce ferait un plus grand effet, si la figuration était complète au dénouement.

Aussi l’idée lui était-elle venue d’engager quelques comparses pour cette représentation. Et, au fait, n’avait-il pas sous la main Ortik et Kirschef ? Pourquoi ces deux braves marins refuseraient-ils de remplir le rôle de brigands ?

Donc, au moment de quitter la table, M. Cascabel, s’adressant à Ortik, lui expliqua-t-il la situation, et finit par dire :

« Vous conviendrait-il de prendre tous deux part à la représentation, comme figurants ?… Ça me rendrait un véritable service, mes amis !

— Très volontiers, répondit Ortik. Kirschef et moi, nous ne demandons pas mieux ! »

Comme ils avaient intérêt à rester dans les meilleurs termes avec la famille Cascabel, on comprend qu’ils se fussent empressés d’agréer cette proposition.

« Parfait, mes amis, parfait ! répondit M. Cascabel. Vous n’aurez, d’ailleurs, qu’à paraître avec moi, au moment où j’entre en scène, c’est-à-dire au dénouement !… Vous ferez comme je ferai, les mêmes roulements d’yeux, les mêmes gestes, les mêmes rugissements de rage !… Vous verrez, cela ira tout seul, et je vous garantis un succès prodigieux ! »

Puis, après avoir réfléchi :

« Mais j’y pense, ajouta-t-il, à vous deux, vous ne ferez encore que deux brigands !… Ce n’est pas assez !… Non !… C’est toute une bande que Fracassar a sous ses ordres, et si je pouvais vous adjoindre cinq ou six autres bonshommes, l’effet serait plus grand !… Est-ce que vous ne pourriez pas me racoler par la ville quelques gentilshommes sans ouvrage, à qui une bonne bouteille de vodka et un demi-rouble ne feraient pas peur ? »

Après avoir jeté un coup d’œil à Kirschef, Ortik répondit :

« Cela se peut, monsieur Cascabel. Hier, au cabaret, nous avons précisément fait connaissance avec une demi-douzaine de braves gens…

— Amenez-les, Ortik, amenez-les ce soir, et je réponds de mon dénouement !

— C’est convenu, monsieur Cascabel.

— Parfait, mes amis !… Quelle représentation !… Quelle attraction pour le public ! »

Et, lorsque les deux marins furent partis, M. Cascabel fut pris d’une telle convulsion de rire que sa ceinture en cassa sur son ventre. Cornélia crut qu’il allait passer dans une syncope.

« César, il n’est pas prudent de rire comme cela, après déjeuner ! lui dit-elle.

— Moi ?… rire, ma bonne ?… Mais je n’en ai point envie !… Si je ris, c’est sans m’en apercevoir !… Au fond, je suis très triste !… Songe donc, il est une heure, et cet excellent M. Serge qui n’est pas encore de retour !… Et il ne sera pas là pour débuter comme escamoteur dans la troupe !… Quelle guigne ! »

Puis, tandis que Cornélia retournait à ses costumes, il sortit, afin de faire quelques courses qui lui paraissaient indispensables, se contenta-t-il de dire.

La représentation devait commencer à quatre heures — ce qui permettait d’économiser l’éclairage, lequel laissait à désirer au cirque de Perm. La jeune Napoléone n’était-elle pas assez fraîche, d’ailleurs, et sa mère elle-même, assez bien « conservée », pour affronter le grand jour ?

On se figurerait difficilement l’effet que l’affiche de César Cascabel avait produit dans la ville, sans parler du tambour de Clou-de-Girofle, qui, une heure durant, alla battre à travers les rues ses ras et ses flas les plus extraordinaires. Il y avait de quoi réveiller toutes les Russies à la fois !

Il s’ensuivit qu’à l’heure dite, il y eut aux abords du cirque grande affluence de spectateurs : le gouverneur de Perm et sa famille, un certain nombre de fonctionnaires, des officiers de la citadelle, quelques gros négociants de l’endroit, et aussi nombre de ces petits trafiquants, qui étaient venus à la foire, enfin un énorme concours de populaire.

À la porte se démenaient les instrumentistes de la troupe, Sandre, Napoléone, Clou, avec piston, trombone, tambour, et aussi Cornélia, en maillot couleur chair et en jupe rose, qui faisait tonner sa grosse caisse. De là, un vacarme prodigieux, bien fait pour charmer des oreilles de moujiks.

Puis, ces cris de César Cascabel, proférés en bon et intelligible russe :

« Entrez !… Entrez, mesdames et messieurs !… C’est quarante kopeks la place… sans distinction !… Entrez ! »

Et, dès que messieurs et mesdames eurent pris place sur les banquettes du cirque, l’orchestre s’éclipsa, afin de reprendre son rôle dans le programme de la représentation.

La première partie marcha parfaitement. La petite Napoléone sur la corde raide, le jeune Sandre dans ses dislocations de clown contorsionniste, les chiens savants, le singe John Bull et le perroquet Jako dans leurs réjouissantes scènes, M. et Mme Cascabel dans leurs exercices de force et d’adresse, obtinrent un véritable succès. De ces vifs applaudissements, si légitimement dus à des artistes de premier ordre, Jean eut aussi sa part. Peut-être, ayant l’esprit ailleurs, sa main hésita-t-elle, peut-être ses talents d’équilibriste furent-ils un moment obscurcis ?… Mais cela ne fut perceptible que pour l’œil du maître, et le public ne s’aperçut pas que le pauvre garçon n’était pas tout à son affaire !

Quant à la pyramide humaine, qui précéda l’entracte, elle fut unanimement bissée.

Au surplus, M. Cascabel avait été étourdissant de verve et de bonne humeur, en présentant ses artistes, en demandant pour eux des hurrahs bien mérités. Jamais cet homme supérieur n’avait montré plus hautement tout ce qu’une nature énergique peut prendre d’empire sur elle-même. L’honneur de la famille Cascabel était sauf. C’est un nom que les descendants des Moscovites prononceraient toujours avec admiration et respect.

Mais, si le public avait suivi avec intérêt cette partie du programme, avec quelle impatience il attendait la seconde ! Pendant l’entracte, on ne parlait que de cela dans les couloirs.

Après une suspension de dix minutes, qui avait permis aux spectateurs d’aller prendre l’air, la foule rentra, et pas une place ne resta inoccupée.

Depuis une heure déjà, Ortik et Kirschef étaient revenus de leur tournée, ramenant une demi-douzaine de comparses. Comme on le devine, c’étaient précisément ceux de leurs anciens compagnons qu’ils avaient rencontrés dans le défilé de l’Oural.

M. Cascabel examina attentivement sa nouvelle figuration.

« Bonnes têtes ! s’écria-t-il. Bonnes faces !… Beaux torses !… L’air un peu trop honnête peut-être pour remplir des rôles de brigands !… Enfin, avec des perruques hérissées et des barbes terribles, j’en ferai quelque chose ! »

Et, comme M. Cascabel ne paraissait qu’à la fin de la pièce, il eut le temps nécessaire pour préparer ses recrues, les habiller, les coiffer, en un mot, pour en faire des bandits présentables.

Puis, Clou-de-Girofle frappa les trois coups.

À ce moment, dans un théâtre bien machiné, le rideau se fût levé sur les derniers accords de l’orchestre. S’il ne se leva pas, cette fois, c’est qu’il n’y a point de rideaux aux pistes de cirque, même quand elles servent de scène.

Mais que l’on ne s’imagine pas qu’il n’y eût pas de décor, ou, du moins quelque apparence de décor. À gauche, une armoire, avec une croix peinte, figurait l’église, ou plutôt la chapelle, dont le clocher devait être dans la coulisse ; au centre, se développait la place publique du village, naturellement représentée par la piste ; à
Soudain un peloton de Cosaques fait irruption… (Page 427.)

droite, quelques arbustes en caisse, habilement disposés, donnaient une très suffisante idée de la Forêt Noire.

La pièce commença au milieu d’un profond silence. Que Napoléone était donc gentille avec sa petite jupe à raies, légèrement défraîchie, son joli bonnet posé comme une fleur sur sa chevelure blonde, et surtout son air si ingénu et si tendre ! Le premier amoureux Sandre, en justaucorps orange, déteint aux entournures, lui faisait la cour avec
« Le voilà ! » dit Ortik. (Page 428.)

des gestes si passionnés, qu’un dialogue n’eût pas rendu ses répliques plus compréhensibles ! Et l’entrée de Clou-de-Girofle, coiffé de sa perruque niaise, d’un jaune ardent, monté sur de longues jambes qu’il jetait de-ci de-là, son air bête et prétentieux, son nez à besicles, et le singe qui lui faisait des grimaces, et le perroquet dont les jacasseries étaient si spirituelles ! Impossible d’être plus réussi que ce laruette de foire !

Survient Cornélia, une femme qui sera terrible lorsqu’elle sera belle-mère. Elle refuse à Sandre la main de Napoléone, et, pourtant, on sent qu’un cœur bat sous ses oripeaux de grande dame du moyen âge.

Grand succès à l’entrée de Jean, en carabinier italien. Il est bien triste, bien défait, le pauvre garçon ! Il a l’air de penser à toute autre chose qu’à son rôle ! Il aimerait mieux jouer celui de Sandre, et que Kayette fût sa fiancée, et qu’il n’y eût plus qu’à la conduire à l’église ! Et que d’heures perdues, lorsqu’il leur en restait si peu à passer ensemble !

Cependant la situation dramatique était tellement forte qu’elle emporta l’acteur. Il eût été impossible de ne pas déployer un énorme talent dans un tel rôle. Songez donc ! Un frère qui revient de la guerre, vêtu en carabinier, et qui prend la défense de sa sœur contre les injonctions hautaines d’une mère et les ridicules prétentions d’un sot !

Superbe, la scène de provocation entre Jean et Clou-de-Girofle ! Cet imbécile tremble de peur, au point que sa mâchoire grelotte, que son regard se trouble, et que son nez s’allonge démesurément. On dirait la pointe d’une épée qui, après lui avoir traversé la tête, sortirait par le milieu de sa face.

Alors éclatent dans la coulisse des cris, bien nourris cette fois. Le jeune Sandre, emporté par son courage, et peut-être avec l’idée de se faire tuer, car la vie lui est à charge, s’élance dans les profondeurs de la forêt d’arbres en caisse. On entend une lutte très violente à la cantonnade, et un coup de feu…

Un instant après, voilà Fracassar, le chef des brigands, qui entre en scène. Il est effrayant avec son maillot rose presque blanc et sa barbe noire presque rousse. Toute la bande scélérate l’accompagne en gesticulant. Au milieu des brigands, figurent Ortik et Kirschef, méconnaissables sous leur perruque et leur défroque. Cornélia, menacée dans son honneur, est saisie par le terrible chef. Sandre se précipite pour la défendre, et il semble bien que le dénouement ordinaire de la pièce va être compromis, ce jour-là, car la situation n’est plus la même.

En effet, lorsque M. Cascabel était seul à représenter toute la bande des brigands de la Forêt Noire, Jean, Sandre, leur mère, leur sœur, et aussi Clou-de-Girofle, avaient la partie belle pour le tenir en respect, en attendant l’arrivée des gendarmes, qui étaient signalés au lointain dans la coulisse. Mais, cette fois, le chef Fracassar est à la tête de huit malfaiteurs en chair et en os, visibles, palpables, et dont il sera bien difficile d’avoir raison… Il y avait donc lieu de se demander comment cela finirait, pour que la vraisemblance ne fût pas trop choquée…

Soudain, un peloton de Cosaques fait irruption sur la piste. Voilà une entrée des plus inattendues…

En vérité, M. Cascabel n’a rien négligé pour donner à cette représentation un éclat extraordinaire, et sa figuration est au complet. Gendarmes ou Cosaques, c’est tout un ! En un instant, Ortik, Kirschef, leurs six compagnons, sont terrassés, garrottés, et d’autant plus facilement que leur rôle les oblige à se laisser faire…

Mais, tout à coup, voilà que des cris se font entendre :

« Ah ! pas moi, s’il vous plaît, braves Cosaques !… Ceux-ci tant que vous voudrez !… Moi… je n’en suis que pour rire ! »

Et qui parle ainsi ?… C’est Fracassar ou plutôt M. Cascabel, qui s’est relevé, les mains libres, tandis que les figurants, dûment enchaînés, sont entre les mains de la police.

Voilà quelle avait été la grande idée de César Cascabel ! Après avoir prié Ortik et ses complices de jouer le rôle des brigands, il s’était mis en rapport avec les autorités de Perm, en les prévenant qu’il y aurait « un fameux coup à faire ! ». Cela explique comment un peloton de Cosaques était arrivé juste au dénouement de la pièce.

Ah ! il était réussi et bien réussi, ce fameux coup ! Ortik et les autres étaient bel et bien pincés par les agents de l’autorité.

Mais Ortik s’est redressé, et, désignant M. Cascabel au chef des Cosaques :

Cet homme, dit-il, je vous le dénonce !… C’est lui qui a fait rentrer en Russie un condamné politique !… Ah ! tu m’as livré, maudit saltimbanque, je te livre à mon tour !

— Livre, mon ami, répondit tranquillement M. Cascabel, en clignant de l’œil.

— Et le condamné, l’évadé de la forteresse d’Iakoust, qu’il a ramené, c’est le comte Narkine !

— Parfaitement, Ortik ! »

Cornélia, ses enfants, et Kayette, qui venait d’accourir, étaient atterrés !…

En ce moment, un des spectateurs se lève… C’est le comte Narkine !…

« Le voilà ! dit Ortik.

— Oui ! le comte Narkine ! répond M. Serge.

— Mais le comte Narkine amnistié ! » s’écrie M. Cascabel, en partant d’un superbe éclat de rire.

Quel effet sur le public ! Toute cette réalité, mêlée aux fictions de la pièce, cela était de nature à troubler les plus fermes esprits ! Il n’est même pas bien sûr qu’une partie des spectateurs n’ait pas cru que les Brigands de la Forêt Noire n’avaient jamais eu d’autre dénouement !

Une courte explication suffira.

Depuis que le comte Narkine avait été recueilli par la famille Cascabel sur la frontière de l’Alaska, treize mois s’étaient écoulés, pendant lesquels il n’avait reçu aucune nouvelle de Russie. Ce n’était ni chez les Indiens du Youkon, ni chez les indigènes des îles Liakhoff qu’elles auraient pu lui arriver. Il ignorait donc que, depuis six mois, un ukase, rendu par le czar Alexandre II, amnistiait ceux des condamnés politiques qui étaient dans la situation du comte Narkine. Le prince, son père, lui avait écrit en Amérique qu’il pouvait rentrer en Russie, où il l’attendait impatiemment. Mais, déjà parti, le comte n’avait pas eu connaissance de cette lettre, et elle avait été retournée au château de Walska, faute de destinataire. On conçoit quelles furent les inquiétudes du prince Narkine, lorsqu’il ne reçut plus aucune nouvelle de son fils. Il le crut perdu… mort dans son exil. Sa santé s’altéra, et elle était bien compromise quand M. Serge arriva au château. Quelle joie ce fut pour le prince Narkine qui désespérait de jamais le revoir !… Le comte Narkine était libre !… Il n’avait plus rien à craindre de la police moscovite !… Et alors, ne voulant pas laisser son père dans l’état où il était, ne voulant pas le quitter quelques heures après l’avoir revu, il avait envoyé à M. Cascabel cette lettre qui lui disait tout. Elle le prévenait en outre qu’il viendrait le retrouver au cirque de Perm, à la fin de la représentation.

C’est alors que M. Cascabel avait eu la triomphante idée que l’on sait, et qu’il avait pris cette mesure pour livrer la bande d’Ortik au dénouement de la pièce.

Lorsque le public eut été mis au courant, ce fut un délire. Les hurrahs éclatèrent de toute parts, au moment où les Cosaques emmenaient Ortik et ses complices, lesquels, après avoir si longtemps joué le rôle de brigands au naturel, allaient enfin expier leurs crimes — au naturel également.

M. Serge fut aussitôt instruit de tout ce qui s’était passé, comment Kayette avait découvert cette machination tramée contre lui et contre la famille Cascabel, comment la jeune Indienne avait risqué sa vie en se glissant à la suite des deux matelots russes pendant la nuit du 6 juillet, comment elle avait tout raconté à M. Cascabel, comment enfin celui-ci n’avait rien voulu dire ni au comte Narkine, ni à sa femme…

« Un secret pour moi, César, un secret ! dit Mme Cascabel d’un ton de reproche.

— Le premier et le dernier, ma femme ! »

Cornélia avait déjà pardonné à son mari, et, n’y tenant plus, elle s’écria :

« Ah ! monsieur Serge, il faut que je vous embrasse ! »

Puis, toute confuse :

« Excusez, monsieur le comte… dit-elle.

— Non… monsieur Serge pour vous, mes amis… toujours monsieur Serge !… Et pour toi aussi, ma fille ! » ajouta-t-il en ouvrant ses bras à Kayette.