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César Cascabel/Deuxième partie/Chapitre XIII

Hetzel et Cie (p. 400-413).

XIII

une longue journée.


Le gouvernement de Perm est achevalé sur l’échine de l’Oural, un pied en Asie, un pied en Europe. Il est délimité comme suit : le gouvernement de Vologda au nord-ouest, celui de Tobolsk à l’est, celui de Viatka à l’ouest, celui d’Orenbourg au sud. Aussi, grâce à cette disposition, sa population est-elle curieusement mélangée de types asiatiques et européens.

Perm, la capitale, est une ville de six mille habitants, située sur la Kama, et qui fait un important commerce de métaux. Ce n’était qu’un simple bourg, avant le xviiie siècle. Mais, après avoir été enrichi par la découverte d’une mine de cuivre en 1723, le bourg fut déclaré ville en 1781.

Justifie-t-elle au moins cette dernière qualification ? À peine, en vérité ! Point de monuments, des rues étroites et sales pour la plupart, des maisons peu confortables, des hôtels, dont il ne paraît pas que les voyageurs aient jamais imaginé de faire l’éloge.

En somme, la question d’édilité importait peu à la famille Cascabel. Est-ce que sa maison roulante ne lui paraissait pas préférable à toute autre ? Elle ne l’eût changée ni pour l’hôtel Saint-Nicolas de New York, ni pour le Grand-Hôtel de Paris.

« Pensez donc ! répétait-il. La Belle-Roulotte est venue de Sacramento à Perm’ !… Rien que cela, s’il vous plaît !… Montrez-moi donc un de vos hôtels de Paris, de Londres, de Vienne ou de New York, qui en ait jamais fait autant ! »

Que voulez-vous répondre à des arguments de ce genre ?

Donc, ce jour-là, Perm s’était accrue d’une maison, au beau milieu de sa grande place, avec l’autorisation du gouverneur civil — personnage dont les fonctions équivalent à celles de préfet d’un département de la France. Ce personnage n’avait rien trouvé de suspect dans les papiers concernant la troupe Cascabel.

Dès l’arrivée de la Belle-Roulotte, la curiosité s’en était mêlée. Des saltimbanques français, qui venaient du fond de l’Amérique, avec une voiture traînée par un attelage de rennes !… Aussi l’habile directeur comptait-il tirer grand profit de l’empressement du public.

Précisément la foire de Perm battait son plein et devait durer quelques jours encore. Il y avait donc là quelques fructueuses recettes assurées. Mais il ne fallait pas perdre de temps, puisqu’il s’agissait de gagner — à Perm d’abord, à Nijni ensuite —, l’argent nécessaire au retour en France. Plus tard, on verrait. À la grâce de Dieu, qui, d’ailleurs, s’était toujours montré extrêmement gracieux pour la famille Cascabel.

Il s’ensuit donc que tout le monde fut sur pied de grand matin. Jean, Sandre, Clou et les deux matelots russes rivalisèrent de bonne volonté en s’occupant des préparatifs de la représentation. Quant à M. Serge, il n’était pas revenu comme il l’avait promis — ce qui contrariait vivement Ortik et ne laissait pas d’inquiéter M. Cascabel.

Dès la première heure, cette représentation avait été annoncée par l’affiche que voici — affiche écrite en russe et en gros caractères sous la dictée de M. Serge.

FAMILLE CASCABEL

TROUPE FRANÇAISE, RETOUR D’AMÉRIQUE.
GYMNASTIQUE, JONGLERIES, ÉQUILIBRISME, EXERCICES DE FORCE
ET D’ADRESSE, DANSES, GRÂCES ET SÉDUCTIONS
M. Cascabel, premier hercule en tous genres.
Mme Cascabel, première lutteuse en tout genre, grand prix au Concours international de Chicago.
M. Jean, équilibriste en tous genres.
M. Sandre, clown en tous genres.
Mlle Napoléone, danseuse en tous genres.
M. Clou-de-Girofle, paillasse en tous genres.
Jako, perroquet en tous genres.
John Bull, singe en tous genres.
Wagram et Marengo, chiens en tous genres.

GRANDE ATTRACTION

LES BRIGANDS DE LA FORÊT NOIRE

pantomime avec fiançailles, mariage, surprises et dénouement.
Immense succès consacré par trois mille cent soixante-dix-sept représentations
en France et à l’Étranger.

Nota : Il va sans dire que le langage parlé étant proscrit de cette pantomime et remplacé par des gestes en tout genre, ce chef-d’œuvre de l’art dramatique peut être compris même des personnes atteintes d’une regrettable surdité.

Pour les facilités du public, on pourra entrer gratuitement. Les places ne seront perçues que lorsqu’elles auront été occupées.

Prix : 40 kopeks sans distinction.


Habituellement, M. Cascabel donnait ses représentations en plein air, après avoir tendu une toile circulaire en avant de la Belle-Roulotte. Mais, il se trouvait que la grande Place de Perm’ possédait un cirque en planches, qui servait aux exercices des troupes équestres. Bien que cette bâtisse fût assez délabrée, laissant passer le vent et la pluie, elle était solide encore, et pouvait contenir deux cents à deux cent cinquante spectateurs.

En somme, tel qu’il était, ce cirque convenait mieux que la toile de M. Cascabel. Celui-ci demanda au maire l’autorisation de l’utiliser pendant son séjour dans la ville, et cette autorisation lui fut gracieusement accordée.

Décidément, c’étaient de braves gens, ces Russes — bien qu’il y eût parmi eux des Ortiks et autres bandits de cette espèce ! Et en quel pays ne s’en trouve-t-il pas ! Quant au cirque de Perm, il ne serait point déshonoré par les représentations qu’allait y donner la troupe Cascabel. Son directeur ne regrettait qu’une chose : c’était que Sa Majesté le czar Alexandre II ne fût pas de passage en cette cité. Mais, comme il était à Saint-Pétersbourg, il eût été difficile qu’il assistât à cette soirée d’inauguration.

Toutefois, une préoccupation de César Cascabel, c’était que son personnel ne fût quelque peu rouillé en matière de culbutes, danses, tours de force et autres jeux. Les exercices, suspendus depuis l’entrée de la Belle-Roulotte dans le défilé de l’Oural, n’avaient pas été repris pendant le reste du voyage. Bah ! de vrais artistes ne doivent-ils pas être toujours prêts à briller dans leur art ?

Quant à leur pièce, il était inutile de la répéter. On l’avait jouée si souvent — et sans souffleur — que cela n’était pas pour préoccuper les chefs d’emploi.

Cependant Ortik avait quelque peine à ne point laisser voir l’inquiétude que lui causait l’absence prolongée de M. Serge. L’entrevue de la veille n’ayant pas eu lieu, il avait dû prévenir ses complices que l’affaire était remise de vingt-quatre heures. Aussi se demandait-il pourquoi M. Serge n’avait point reparu à Perm, bien que M. Cascabel eût annoncé son retour dans la soirée ?… Était-ce parce qu’il avait dû rester au château de Walska ? C’était probable, car il n’y avait pas de doute qu’il y fut allé. Ortik aurait donc dû montrer moins d’impatience. Mais il n’était pas maître de lui, et il ne put se retenir de demander à M. Cascabel s’il avait des nouvelles de M. Serge.

« Aucune, répondit M. Cascabel.

— Je croyais, reprit Ortik, que vous attendiez M. Serge hier soir ?…

— En effet, répondit M. Cascabel, et il faut qu’il ait eu quelque empêchement !… Ce serait bien fâcheux, s’il ne pouvait assister à notre représentation !… Ce sera tout simplement merveilleux !… Vous verrez, Ortik !… »

Si M. Cascabel parlait comme un homme qui n’éprouve aucune inquiétude, au fond, il était inquiet et très sérieusement.

La veille, après lui avoir promis d’être de retour avant le jour, M. Serge était parti pour le château de Walska. Six verstes pour aller, six verstes pour revenir, ce n’était rien ! Or, puisqu’il n’était pas revenu, trois hypothèses se présentaient : ou M. Serge avait été arrêté avant d’arriver à Walska, ou il y était arrivé, mais l’état du prince Narkine l’avait retenu au château, ou, après être reparti dans la nuit, il avait été arrêté en route. Quant à supposer que les complices d’Ortik fussent parvenus à l’attirer dans quelque piège, ce n’était pas admissible, et, à cette observation qui lui fut faite par Kayette, M. Cascabel répondit :

« Non ! ce coquin d’Ortik ne serait pas tourmenté comme il semble l’être !… Il ne m’aurait pas demandé des nouvelles de M. Serge, si ses compagnons l’avaient tenu entre leurs mains !… Ah ! le gueux !… Tant que je ne l’aurai pas vu grimacer au bout d’une potence avec son ami Kirschef, il manquera quelque chose à mon bonheur en ce monde ! »

M. Cascabel dissimulait donc assez mal ses anxiétés. Aussi, Cornélia, bien qu’elle fût non moins alarmée que son mari, lui disait-elle :

« Voyons, César, un peu de calme !… Tu t’agites trop !… Il faut te faire une raison !

— On ne se fait pas une raison, Cornélia, on se sert de celle qu’on possède, et on raisonne comme on peut ! Il est certain que M. Serge devrait être revenu à l’heure qu’il est, et que nous en sommes encore à l’attendre !…

— Soit, César, mais personne ne peut soupçonner qu’il est le comte Narkine.

— Non… personne, en vérité, personne… à moins que…

— Qu’est-ce que cela signifie ?… À moins que ?… Voilà maintenant que tu te mets à parler comme Clou-de-Girofle !… Qu’entends-tu par là ?… Il n’y a que toi et moi à savoir le secret de M. Serge… Crois-tu donc que j’aie pu le trahir ?…

— Toi, Cornélia, jamais !… Ni moi !…

— Eh bien, alors…

— Eh bien, il y a à Perm des gens qui ont été autrefois en rapport avec le comte Narkine et ils ont pu le reconnaître !… Cela doit paraître singulier qu’il y ait un Russe dans notre troupe !… Enfin, Cornélia, il est possible que j’exagère, mais l’affection que j’ai pour M. Serge ne me permet pas de rester tranquille !… Il faut que j’aille, que je vienne…

— César, prend garde, à ton tour, d’exciter les soupçons ! fit très judicieusement observer Cornélia. Et, surtout, ne va pas te compromettre en interrogeant mal à propos les gens et faire des demandes indiscrètes ! Je trouve comme toi que ce retard est fâcheux, et j’aimerais mieux que M. Serge fût ici ! Pourtant, je ne mets pas les choses au pis, et je pense qu’il aura été tout bonnement retenu au château de Walska, près du prince Narkine. À présent qu’il fait plein jour, il n’ose pas repartir, je le comprends, mais il reviendra dans la nuit prochaine. Ainsi, César, pas de bêtises ! Du sang-froid, et songe que tu vas jouer ce rôle de Fracassar, qui est l’un des plus grands succès de ta carrière ! »

On ne pouvait mieux raisonner que cette femme de tant de bon sens, et on ne s’explique guère pourquoi son mari se refusait à lui faire connaître la vérité. Après tout, peut-être n’avait-il pas tort. Qui sait si l’impétueuse Cornélia eût pu se contenir en présence d’Ortik et de Kirschef, lorsqu’elle aurait su ce qu’ils étaient et ce qu’ils méditaient de faire !

M. Cascabel se tut donc, et quitta la Belle-Roulotte, afin de surveiller les détails de son installation au cirque. De son côté, Cornélia, aidée de Kayette et de Napoléone, avait à passer en revue les costumes, les perruques, les accessoires, qui devaient servir à la représentation.

Pendant ce temps, les deux Russes s’occupaient, à les en croire, de régulariser leur situation comme matelots rapatriés — ce qui nécessitait nombre de courses, pas et démarches.

Tandis que M. Cascabel travaillait avec Clou, nettoyant les banquettes poussiéreuses du cirque, balayant la piste qui devait servir de théâtre, Jean et Sandre transportaient les divers objets et ustensiles indispensables pour les exercices de force et d’adresse. Puis, cela fait, ils auraient à s’occuper de ce que l’imprésario appelait « ses décors entièrement neufs » et dans lesquels « ses artistes incomparables jouaient ce beau drame pantomimique des Brigands de la Forêt Noire ».

Jean était plus triste que jamais. Il ignorait que M. Serge fût le comte Narkine, un condamné politique, qui ne pouvait rester dans son pays. Pour lui, M. Serge était un riche propriétaire foncier, rentré dans ses domaines, et qui revenait s’y fixer avec sa fille adoptive. Combien sa douleur eût été adoucie, s’il avait su que le séjour de l’empire russe était interdit à M. Serge et qu’il repartirait après avoir revu le prince Narkine, son père ; s’il avait pu espérer que M. Serge chercherait refuge en France, et que Kayette y viendrait avec lui ! Dans ce cas, la séparation eût été reculée de quelques semaines, et c’étaient quelques semaines à vivre encore l’un près de l’autre !

« Oui ! se répétait Jean, M. Serge va rester à Perm… et Kayette y restera avec lui !… Dans quelques jours, nous serons repartis… et je ne la reverrai plus !… Chère petite Kayette, tu seras heureuse dans la maison de M. Serge… et pourtant !… »
cette représentation avait été annoncée. (Page 402.)

Le cœur du pauvre garçon se brisait en songeant à toutes ces choses !

Cependant, vers neuf heures, M. Serge n’avait pas encore reparu à la Belle-Roulotte. Il est vrai, ainsi que l’avait fait observer Cornélia, il ne fallait plus l’attendre que dans la nuit, ou tout au moins à une heure assez avancée pour qu’il ne risquât pas d’être reconnu sur la route.

« Alors, se disait M. Cascabel, il ne pourra même pas assister à notre représentation !… Eh bien, tant mieux !… Je ne le regretterai point !… Elle sera jolie, cette représentation… pour les débuts de la famille Cascabel sur le théâtre de Perm !… Avec tous ces tracas, je perdrai mes moyens !… Je serai détestable dans ce rôle de Fracassar, moi qui emplissais si bien la peau du bonhomme !… Et Cornélia, qui, quoi qu’elle en dise, sera dans ses petits souliers !… Et Jean, qui ne pense qu’à sa petite Kayette !… Et Sandre et Napoléone, qui ont le cœur gros, en songeant qu’ils vont se séparer d’elle !… Ah ! mes enfants, quelle veste nous allons endosser ce soir !… Je ne peux guère compter que sur Clou pour soutenir l’honneur de la troupe ! »

Et, comme M. Cascabel ne pouvait rester en place, il eut l’idée d’aller aux nouvelles. Dans une ville telle que Perm, on sait rapidement tout ce qui se passe. Les Narkine étaient très connus dans le pays, très aimés aussi… Dans le cas où M. Serge serait tombé entre les mains de la police, le bruit de son arrestation se serait immédiatement répandu… Cette affaire ferait le sujet de tous les entretiens… Et même, le prisonnier serait déjà enfermé à la citadelle de Perm pour y être jugé !

C’est pourquoi M. Cascabel laissa Clou-de-Girofle s’occuper de mettre le cirque en état. Puis il s’en alla errer à travers la ville, le long de la Kama, où les bateliers vaquaient à leurs travaux habituels, dans le haut et le bas quartier, où la population ne paraissait point distraite de ses labeurs quotidiens. Il se mêla aux conversations… il écouta sans en avoir l’air… Rien !… Rien qui eût rapport au comte Narkine !

Cela ne suffisait point à le rassurer, il revint vers la route qui conduit de Perm au village de Walska, par laquelle la police aurait ramené M. Serge si elle se fût emparée de sa personne. Et, toutes les fois qu’il apercevait au loin quelque groupe de passants, il se figurait que c’était le prisonnier, escorté d’un peloton de Cosaques !

Dans le désarroi de ses idées, M. Cascabel ne songeait même plus à sa femme, à ses enfants, à lui-même, si compromis pour le cas où le comte Narkine aurait été arrêté ! En effet, il ne serait que trop facile aux autorités d’apprendre dans quelles conditions M. Serge avait pu rentrer sur les territoires russes, et quels étaient les braves gens qui avaient favorisé son retour. Et cela pourrait coûter chez à la famille Cascabel !

Bref, de ces diverses allées et venues de M. Cascabel, de ses stations prolongées sur la route de Walska, il résultat qu’il ne se trouvait point au cirque lorsqu’un homme vint demander à le voir, vers dix heures du matin.

Clou-de-Girofle était seul à ce moment, se démenant au milieu d’un nuage de poussière, qui flottait au-dessus de la piste. Il en sortit en apercevant cet homme qui était tout simplement un moujik. Clou ne connaissant pas plus la langue dudit moujik que ledit moujik ne connaissait la langue de Clou, il leur fut impossible de s’entendre. Aussi Clou ne comprit-il pas un traître mot, lorsque son interlocuteur lui dit qu’il désirait parler à son maître, et qu’il était venu le trouver au cirque avant d’aller à la Belle-Roulotte. Et alors le moujik fit ce qu’il aurait dû faire tout d’abord : il tendit une lettre à l’adresse de M. Cascabel.

Clou comprit, cette fois. Une lettre portant le nom fameux des Cascabel ne pouvait être destinée qu’au chef de la famille… à moins que ce ne fût à Mme Cornélia, ou à M. Jean, ou à M. Sandre, ou à Mlle Napoléone.

Aussi Clou prit-il la lettre, en faisant comprendre par un geste qu’il se chargeait de la remettre à son patron. Puis, il congédia le moujik avec nombre de salutations, mais sans avoir pu savoir d’où il venait et qui l’avait envoyé.

Un quart d’heure après, au moment où Clou se disposait à retourner à la Belle-Roulotte, M. Cascabel parut à l’entrée de la piste, plus énervé, plus anxieux que jamais.

« Monsieur patron ? dit Clou.

— Eh bien ?…

— J’ai reçu une lettre.

— Une lettre ?…

— Oui, une lettre qui vient d’être apportée…

— Pour moi ?

— Pour vous.

— Par qui ?…

— Par un moujik.

— Un moujik ?…

À moins que ce ne soit pas un moujik ! »

M. Cascabel saisit la lettre que lui tendait Clou, et, après avoir reconnu l’écriture de M. Serge sur l’adresse, il devint si pâle que son fidèle serviteur s’écria :

« Monsieur patron, qu’avez-vous ?…

— Rien ! »

Que disait M. Serge dans cette lettre ?… Pourquoi écrivait-il à M. Cascabel ?… Évidemment, pour l’informer des motifs qui l’avaient empêché de revenir à Perm pendant la nuit !… Était-il donc en état d’arrestation ?…

M. Cascabel ouvrit la lettre, se frotta l’œil droit, puis l’œil gauche, et la lut d’un trait.

Quel cri lui échappa alors — un de ces cris qui sortent des larynx à demi-étranglés ! La figure convulsée, les yeux blancs, la face paralysée par une contraction nerveuse, il essayait de parler et ne pouvait articuler un son !…

Clou dut croire que son patron allait périr par suffocation, et il commençait à lui défaire sa cravate…

M. Cascabel se releva d’un bond, et sa chaise, repoussée d’un pied vigoureux, alla retomber sur les dernières banquettes du cirque. Il tournait et retournait, il se démenait, et prestement il envoya le coup de pied traditionnel à Clou-de-Girofle, qui, n’étant pas à la réplique cette fois, le reçut en plein à la place non moins traditionnelle… Son maître était-il donc devenu fou ?…

« Eh ! monsieur patron, s’écria Clou, nous ne sommes pas à la parade !

— Si… nous y sommes, à la parade ! s’écria M. Cascabel. Jamais nous n’y avons tant été, à la parade, et à la grrrande parade des grrrands drrrimanches ! »

Clou n’avait qu’à s’incliner devant cette réponse — ce qu’il fit en se frottant les reins, car le coup de pied avait véritablement été un coup de pied des grrrands jours !

Mais alors M. Cascabel, ayant repris son sang-froid, vint à lui et d’un ton mystérieux :

« Clou, tu es un garçon discret ?… dit-il.

— Certes, monsieur patron !… Je n’ai jamais rien dit des secrets qui m’étaient confiés… à moins que…

— Chut !… Assez !… Tu vois cette lettre ?

— La lettre du moujik ?…

— Elle-même !… S’il arrive de dire à qui que ce soit que je l’ai reçue…

— Bon !

À Jean, à Sandre ou à Napoléone…

— Bien !

— Et surtout à Cornélia, mon épouse, je te jure que je te ferai empailler…

— Vivant ?…

— Vivant… pour que tu le sentes, imbécile ! »

Et, devant cette menace, voilà que Clou se met à trembler de tous ses membres.

Puis, M. Cascabel, le prenant par l’épaule, lui murmura à l’oreille d’un ton de fatuité superbe et transcendante :

« C’est qu’elle est jalouse, Cornélia !… Et vois-tu, Clou, on est bel homme ou on ne l’est pas ! Une femme charmante… une princesse russe !… Tu comprends !… Elle m’écrit !… Un rendez-vous !… Voilà qui ne t’arrivera jamais… avec un nez comme le tien !

— Jamais, répondit Clou, à moins que… ».

Mais, ce que cette restriction pouvait signifier dans la pensée de Clou, on n’a jamais pu le savoir !