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Hetzel et Cie (p. 296-309).

VI

hivernage.


Telle était la situation de M. Serge et de ses compagnons de voyage à la date du 1er janvier 1868. Déjà très alarmante par cela qu’ils étaient prisonniers des néo-Sibériens de l’archipel Liakhoff, elle se compliquait encore de la présence d’Ortik et de Kirschef. Qui sait si ces deux scélérats ne chercheraient pas à tirer profit de cette rencontre si inattendue ? Heureusement, ils ignoraient que le voyageur, attaqué par eux sur la frontière alaskienne, fût le comte Narkine, un condamné politique évadé de la forteresse d’Iakoutsk, que M. Serge fût ce fugitif, qui cherchait à rentrer en Russie en se mêlant au personnel d’une troupe foraine. S’ils l’avaient su, ils n’auraient certainement pas hésité à se servir de ce secret, à faire du chantage vis-à-vis du comte Narkine, à le livrer même aux autorités moscovites, en échange d’une grâce ou d’une prime consentie en leur faveur. Mais ne pouvait-on craindre que le hasard révélât un secret dont les époux Cascabel avaient seuls connaissance ?

Du reste, Olrik et Kirschef continuaient à vivre isolément, bien qu’ils fussent très décidés, le cas échéant, à joindre leurs efforts à ceux de M. Serge pour recouvrer leur liberté.

Ce qui n’était que trop évident, c’est qu’il n’y avait rien à tenter pendant cette période hivernale de l’année polaire. Le froid était devenu excessif, au point que l’air humide, rejeté par la respiration, se transformait en neige. Le thermomètre descendait parfois à quarante degrés au-dessous du zéro centigrade. Même avec des temps calmes, il aurait été impossible de supporter une telle température. Cornélia et Napoléone n’osaient plus sortir de la Belle-Roulotte et, d’ailleurs, on les en eût empêchés. Aussi, combien ces journées sans soleil, ou plutôt ces nuits de près de vingt-quatre heures, leur paraissaient interminables !

Kayette, il est vrai, habituée aux hivers du Nord-Amérique, ne craignait pas de braver le froid du dehors. C’est également ce que faisaient les femmes indigènes. Elles vaquaient à leurs travaux habituels, vêtues d’une double robe de peau de renne, enveloppées du palsk de fourrure, chaussées de bas en pelleterie et de mocassins en cuir de phoque, coiffées d’un bonnet garni de peau de chien. On ne leur voyait même pas le bout du nez — ce qui n’était pas à regretter, semblait-il.

M. Serge, M. Cascabel, ses deux fils et Clou-de-Girofle, étroitement serrés dans leurs fourrures, faisaient quotidiennement la visite obligatoire à Tchou-Tchouk, ainsi que les deux matelots russes, auxquels on avait procuré de chaudes couvertures.

En somme, les habitants de la Nouvelle-Sibérie n’hésitent point à sortir, quelque temps qu’il fasse. Ils chassent à la surface des longues plaines, durcie par le froid, se désaltérant de neige, se nourrissant de la chair des animaux qu’ils tuent en route. Leurs traîneaux, très légers, fabriqués avec les maxillaires, les côtes et les fanons de baleine, sont montés sur des patins ou raquettes qu’ils garnissent d’une couche de glace en les arrosant au moment du départ. Ils ont pour attelage des équipages de rennes, qui leur rendent d’excellents services. Quant à leurs chiens, de race samoyède, ils ressemblent à des loups, dont ils ont d’ailleurs la férocité ; ils sont hauts sur pattes, et doublés d’une épaisse fourrure noire et blanche ou jaune et brune.

Lorsque les néo-Sibériens voyagent à pied, ils chaussent la longue raquette, le « ski », autrement dit le patin à neige, avec lequel ils franchissent rapidement de vastes espaces, sur le bord des détroits qui séparent les diverses îles de l’archipel, en suivant les « tundras », bandes de terre le plus ordinairement formées sur la lisière des rivages arctiques.

Sandre tirait la pépite de sa cachette. (Page 300.)
Les indigènes des Liakhoff sont très inférieurs aux Esquimaux de l’Amérique septentrionale pour la fabrication des armes. Arcs et flèches, voilà tout ce qui constitue leur arsenal offensif et défensif. Pour engins de pêche, ils possèdent des harpons, avec lesquels ils attaquent la baleine, et des filets qu’ils tendent sous les « grundis », sortes de glaces de fond, où les phoques se laissent prendre. Ils font aussi usage de lances et de couteaux dans leurs luttes contre les
Et M. Cascabel se grattait la tête à s'arracher les cheveux. (Page 305.)

morses — ce qui n’est pas sans quelque danger, car ces animaux sont des mammifères redoutables.

Mais le fauve, dont ils ont surtout à appréhender la rencontre ou l’attaque, c’est l’ours blanc, que les froids intenses de l’hiver, la nécessité de se procurer un peu de nourriture après de longs jours de jeûne, poussent quelquefois jusqu’aux villages de l’archipel. Il faut le reconnaître, là, ces indigènes font preuve de bravoure ; ils ne fuient pas devant le puissant animal dont l’abstinence accroît la férocité ; ils se jettent sur lui, résolument, le couteau à la main, et la lutte finit le plus souvent à leur avantage.

À plusieurs reprises, en effet, la famille Cascabel fut témoin d’une agression de ce genre, dans laquelle l’ours polaire, après avoir grièvement blessé plusieurs hommes, ne tarda pas à succomber sous le nombre. Toute la tribu accourut alors, et le village fut en fête. Quelle aubaine que cette chair d’ours — excellente, paraît-il, pour des estomacs sibériens ! Les meilleurs morceaux allèrent, comme de juste, figurer sur la table ou plutôt dans l’écuelle de Tchou-Tchouk. Quant à ses très humbles sujets, ils eurent chacun une petite part de ce qu’il voulut bien leur laisser. De là, une occasion de se livrer à des libations prolongées, qui amenèrent l’ivresse générale — ivresse produite par l’absorption d’une liqueur composée avec les jeunes pousses de salix et de rhodiola, les sucs de l’airelle rouge et ces baies jaunes de marais, dont on fait une abondante récolte pendant les quelques semaines de la saison chaude.

En réalité, les ours sont rares dans ces archipels, et il n’y a pas à compter sur ce gibier, dont la capture ne laisse pas d’être fort périlleuse. Aussi la viande de renne forme-t-elle le fond de l’alimentation indigène, et les femmes préparent avec le sang de l’animal une soupe qui n’excita jamais chez les Cascabel qu’un invincible répugnance.

Si l’on demande comment les rennes peuvent vivre pendant l’hiver, on répondra simplement que ces animaux ne sont point gênés de découvrir leur nourriture végétale même sous l’épaisse couche des neiges. D’ailleurs, d’énormes provisions de fourrage sont récoltées avant les premiers froids, et cela suffit à l’alimentation des milliers de ruminants que renferment les territoires de la Nouvelle-Sibérie.

« Des milliers !… Et dire qu’une vingtaine, sans plus, feraient si bien notre affaire ! » répérait M. Cascabel, en se demandant de quelle façon il parviendrait à remplacer son attelage.

Il est à propos, ici, d’insister sur ce fait, que les habitants des îles Liakhoff sont non seulement idolâtres, mais extrêmement superstitieux, qu’ils rapportent tout à leurs divinités, et obéissent en aveugles aux idoles fabriquées de leurs propres mains. Cette idolâtrie passe toute croyance, et, entre tous, le grand chef Tchou-Tchouk pratiquait sa religion avec un fanatisme que ses sujets partageaient volontiers.

Chaque jour, Tchou-Tchouk se rendait à une sorte de temple, ou plutôt de lieu sacré, nommé le Vorspük, c’est-à-dire « la grotte aux prières ». Les divinités, représentées par de simples poteaux de bois peinturluré, étaient rangées au fond d’une excavation rocheuse, dans laquelle les indigènes se prosternaient tour à tour. Ils ne poussaient point l’intolérance jusqu’à interdire aux étrangers de s’approcher du Vorspük ; au contraire, ils les invitaient à venir. Aussi M. Serge et ses compagnons purent-ils satisfaire leur curiosité en visitant les idoles néo-sibériennes.

À l’extrémité de chacun de ces poteaux grimaçaient de hideuses têtes de volatiles, yeux ronds et rouges, becs formidables largement ouverts, crêtes osseuses qui se recourbaient en cornes. Les fidèles venaient s’étendre au pied de ces poteaux, ils y collaient leurs oreilles, ils faisaient leurs prières et, bien que le dieu ne leur eût jamais répondu, ils s’en allaient avec la persuasion d’avoir entendu sa réponse — réponse généralement conforme à la secrète pensée de l’adorateur. Lorsqu’il s’agissait d’une question relative à quelque nouveau tribut que Tchou-Tchouk voulait imposer à ses sujets, ce roublard ne manquait pas d’obtenir l’approbation céleste, et pas un de ses sujets n’eût résisté à un ordre venu de si haut.

Un jour de chaque semaine, il y avait une cérémonie religieuse plus importante, en ce sens que les indigènes s’y rendaient en grande pompe. Qu’il fit un froid intense, que le chasse-neige se déchaînât avec une violence de coups de faux, lancés au ras du sol, personne n’hésitait à suivre Tchou-Tchouk au Vorspük. Et, depuis l’arrivée de la Belle-Roulotte, sait-on comment hommes et femmes s’accoutraient pour ces solennités ? Avec les oripeaux volés à la famille, qu’ils portaient par-dessus leurs vêtements, les maillots déteints de M. Cascabel, les jupes défraîchies de Cornélia, les casaques de leurs enfants, le casque à panache de Clou-de-Girofle ! Et le piston dans lequel l’un soufflait à perdre haleine, le trombone dont l’autre tirait des sons invraisemblables, et le tambour, la grosse caisse, tous ces instruments d’un orchestre forain, qui contribuaient par leur assourdissant vacarme à l’éclat de la fête !

C’est alors que M. Cascabel hurlait contre ces coquins, contre ces voleurs, qui se permettaient d’user ses costumes, qui risquaient de désarticuler son trombone, de fausser son piston, de crever sa grosse caisse !

« Canailles !… Canailles ! » répétait-il, et M. Serge lui-même ne parvenait pas à le calmer.

En se prolongeant de la sorte, la situation commençait à devenir énervante, tant s’écoulaient lentement les jours et les semaines ! Et puis, quelle serait la fin de cette aventure, si même elle en avait une ? Toutefois, le temps qui ne pouvait plus être employé aux exercices — et M. Cascabel pensait que son personnel serait singulièrement rouillé quand il arriverait à la foire de Perm, — ce temps ne s’écoulait pas sans quelque profit. Dans le but de réagir contre le découragement, M. Serge ne cessait d’intéresser ses auditeurs par ses récits et ses leçons.

En revanche, M. Cascabel avait voulu lui apprendre plusieurs tours de passe-passe, et d’escamotage — pour son plaisir, disait-il. Mais, en réalité, cela pourrait servir à M. Serge, s’il devait jamais jouer au naturel le rôle de saltimbanque, afin de mieux tromper la police moscovite. Quant à Jean, il s’occupait de compléter l’instruction de la jeune Indienne. L’élève s’exerçait à lire et à écrire sous la direction de son jeune professeur. Kayette avait une si vive intelligence, et Jean montrait tant de zèle pour la développer ! Était-il donc dit que ce brave garçon, si passionné pour l’étude, si heureusement doué, ne serait jamais qu’un pauvre forain, qu’il ne parviendrait pas à s’élever dans l’ordre social ? Mais, cela, c’était le secret de l’avenir, et quel avenir était réservé à cette famille, au pouvoir d’une tribu sauvage, sur les dernières limites du monde connu ?

En effet, les exigences de Tchou-Tchouk ne paraissaient pas devoir se modifier. Ses prisonniers, il ne les relâcherait point sans rançon, et il ne semblait guère qu’un secours pût leur venir du dehors. Quant à l’argent réclamé par ce rapace souverain des Liakhoff, comment arriverait-on à se le procurer ?

Il est vrai, les Cascabel possédaient un trésor — sans le savoir. C’était la pépite, la fameuse pépite du jeune Sandre — du moins le gamin n’avait aucun doute au sujet de sa valeur. Lorsque personne ne le voyait, il la tirait de sa cachette, il la contemplait, il la frottait, il la polissait. Certes, il n’eût point hésité à la sacrifier pour désintéresser Tchou-Tchouk et racheter sa famille. Mais un morceau d’or, sous cette forme et cette apparence de caillou, jamais le « Chou-Chou » de son père n’eût voulu l’accepter pour de l’argent comptant. Aussi, Sandre s’en tenait-il à son idée d’attendre le retour en Europe, et là, il saurait bien changer sa pépite contre du bon or monnayé, qui remplacerait avantageusement les dollars volés en Amérique !

Rien de mieux, en somme, si ce retour en Europe pouvait jamais être effectué. Or, il n’y avait pas apparence qu’il fût proche ! Et c’est bien ce dont se préoccupaient les deux malfaiteurs, que la mauvaise fortune avait jetés sur le chemin de la famille Cascabel.

Un jour — 23 janvier —, Ortik se présenta à la Belle-Roulotte, afin de s’entretenir avec M. Serge, Jean et son père, à propos de leur rapatriement. En réalité, son but était de savoir ce que les prisonniers comptaient faire pour le cas où Tchou-Tchouk leur permettrait de quitter l’île Kotelnyï.

Et tout d’abord :

« Monsieur Serge, demanda-t-il, lorsque vous êtes parti de Port-Clarence, votre intention était-elle d’hiverner en Sibérie ?

— Oui, répondit M. Serge, il était convenu que nous chercherions à atteindre quelque bourgade, où nous séjournerions jusqu’à la belle saison. Pourquoi me demandez-vous cela, Ortik ?

— Parce que je désirerais savoir si vous songez à reprendre votre premier itinéraire, en admettant que ces maudit indigènes vous rendent la liberté…

— Non point, répliqua M. Serge, car ce serait allonger inutilement une route déjà longue. Il serait préférable, suivant moi, de prendre direction sur la frontière russe, afin de gagner l’une des passes de l’Oural…

— Dans le nord de la chaîne, alors ?…

— Sans doute, puisque ce serait le chemin le plus court que nous suivrions à travers la steppe.

— Et votre voiture, monsieur Serge ? reprit Ortik. Est-ce que vous la laisseriez ici ?… »

M. Cascabel avait évidemment compris la question, car il se hâta de répondre :

« Laisser la Belle-Roulotte ! … Non, certes, si je puis me procurer un attelage, et avant peu… j’espère bien…

— Avez-vous une idée ?… demanda M. Serge.

— Pas l’ombre ; mais Cornélia ne cesse de me répéter qu’il m’en viendra une, et Cornélia ne s’est jamais trompée ! Voilà une femme supérieure, et qui me connaît bien, monsieur Serge ! »

Toujours le même, cet étonnant César Cascabel, toujours confiant dans son étoile, et ne pouvant s’imaginer que quatre Français et trois Russes ne viendraient pas à bout d’un Tchou-Tchouk !

M. Serge avait fait connaître à Ortik l’opinion de M. Cascabel sur la question de la Belle-Roulotte.

« Cependant, pour emmener votre voiture, reprit le matelot russe, qui tenait, paraît-il, à insister sur ce point, il vous faudra un attelage de rennes…

— Comme vous dites.

— Et vous pensez que Tchou-Tchouk vous le fournira ?…

— Je pense que M. Cascabel trouvera le moyen de l’y obliger.

— Et alors vous essayerez de rejoindre la côte sibérienne en traversant l’icefield ?…

— Parfaitement !

— En ce cas, monsieur Serge, il serait nécessaire de partir avant la débâcle des glaces, c’est-à-dire avant trois mois…

— Évidemment.

— Et comment ?…

— Peut-être les indigènes consentiront-ils à nous laisser partir ?…

— Je ne le crois pas, puisqu’il est impossible de leur payer rançon. »

M. Cascabel, à qui la réponse d’Ortik venait d’être rapportée, répondit aussitôt :

« À moins que ces imbéciles n’y soient forcés !

— Forcés… Par qui ? demanda Jean.

— Par les circonstances !

— Les circonstances, père ?

— Oui ! Tout est là… Les circonstances, mon fils, les circonstances ! »

Et il se grattait la tête à s’arracher les cheveux, sans parvenir à en extraire une idée.

« Voyons, mes amis, dit M. Serge, l’essentiel est de prévoir le cas où les indigènes refuseraient de nous rendre la liberté. Est-ce que nous n’essayerons pas de nous passer de leur consentement ?

— Nous essayerons, monsieur Serge, répondit Jean. Mais nous serons contraints d’abandonner notre Belle-Roulotte !

— Ne parle pas ainsi, Jean !… s’écria M. Cascabel. Ne parle pas ainsi, tu me brises le cœur !…

— Réfléchis, père !

— Non !… La Belle-Roulotte, c’est notre maison qui marche !… C’est le toit sous lequel tu aurais pu naître, mon fils !… L’abandonner à la merci de ces amphibies, de ces… !

— Mon cher Cascabel, reprit M. Serge, nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour décider les indigènes à nous rendre la liberté. Mais, comme toutes les probabilités sont pour qu’ils s’y refusent, une évasion sera notre seule ressource. Eh bien, si nous
C’étaient des paquets de fourrure qui marchaient. (Page 310.)

parvenons à tromper la surveillance de Tchou-Tchouk, nous ne pourrons le faire qu’en abandonnant…

— La maison des Cascabel ! s’écria le chef de la famille, qui semblait faire rouler les r, bien qu’il n’y en eût pas un seul dans ces quatre mots.

— Père, reprit Jean, il y aurait peut-être un autre moyen de salut, qui arrangerait les choses…

Les sujets de Tchou-Tchouk reprenaient leurs occupations. (Page 317.)

— Et lequel ?

— Pourquoi l’un de nous ne tenterait-il pas de s’enfuir, afin de gagner le continent et de prévenir les autorités russes ?… Monsieur Serge, je m’offre volontiers…

— Cela… jamais ! dit vivement M. Cascabel.

— Non… ne le faites pas ! » répondit non moins vivement Ortik, lorsque M. Serge lui eut fait connaître la proposition de Jean.

M. Cascabel et le matelot s’étaient trouvés d’accord à ce sujet ; mais, si l’un ne songeait qu’au danger que courrait le comte Narkine, en ayant affaire à l’administration moscovite, l’autre ne se souciait aucunement de se trouver en présence de ses agents.

Du reste, M. Serge répondit en envisageant la proposition de Jean à un autre point de vue :

« Je te reconnais bien là, mon brave garçon, dit-il, et je te remercie de l’offre que tu fais de te dévouer pour nous ! Mais ton dévouement ne pourrait aboutir. Vouloir, en plein hiver arctique, s’aventurer à travers l’ice-field, franchir les cent lieues qui séparent l’île Kotelnyï du continent, ce serait folie ! Tu périrais en route, mon pauvre garçon ! Non ! mes amis, ne nous séparons pas, et, si nous parvenons d’une façon ou d’une autre à quitter l’archipel des Liakhoff, nous le quitterons tous ensemble !

— Voilà qui est bien dit, ajouta M. Cascabel, et je veux que Jean me promette de ne rien entreprendre sans ma permission…

— Et quand je dis que nous partirons tous ensemble, reprit M. Serge, en s’adressant à Ortik, j’entends par là que Kirschef et vous, vous nous suivrez tous deux… Nous ne vous laisserons pas entre les mains des indigènes.

— Je vous remercie, monsieur Serge, répondit Ortik, et Kirschef et moi, nous saurons être utiles pendant ce voyage à travers la Sibérie. En ce moment, il n’y a rien à tenter. Mais il importe que nous soyons prêts à fuir avant la débâcle, dès que les grands froids auront cessé. »

Et cela dit, Ortik se retira.

« Oui, reprit alors M. Serge, il faudra être prêts…

— Nous le serons ! affirma M. Cascabel. Que ferons-nous pour cela ?… Je veux bien que le loup me croque, si je m’en doute ! »

En effet, de quelle façon pourrait-on prendre congé de Tchou-Tchouk avec ou sans son assentiment, c’était la préoccupation, ou, pour mieux dire, la question à l’ordre du jour. Tromper la vigilance des indigènes, cela était au moins très difficile ! Amener Tchou-Tchouk à meilleure composition, il n’y fallait guère compter ! Il n’y avait donc qu’un moyen : c’était de « le mettre dedans » ainsi que le répétait vingt fois par jour M. Cascabel.

Oui ! c’est bien à cela à quoi il s’appliquait ! Mais il eut beau « se décarcasser la caboche », selon une de ses expressions favorites, le mois de janvier s’acheva, sans qu’il eût encore rien trouvé au fond de son sac !