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Hetzel et Cie (p. 309-324).

VII

un bon tour de m. cascabel.


Ils furent rudes, les débuts de février — ce mois pendant lequel le froid, sous cette latitude, arrive à congeler le mercure des thermomètres ! Certes, on est encore loin des températures de l’espace interstellaire, de ces deux cent soixante-treize degrés au-dessous de zéro qui immobilisent les molécules des corps en constituant l’état solide absolu. Et pourtant, on eût pu croire que les molécules de l’air ne glissaient plus les unes sur les autres, que l’atmosphère était comme solidifiée. Cet air que l’on respirait, il brûlait comme du feu. L’abaissement de la colonne thermométrique était tel que les hôtes de la Belle-Roulotte durent se résoudre à n’en plus sortir. Le ciel se montrait d’une extrême pureté, et les constellations y brillaient avec une netteté incomparable, à laisser croire que le regard atteignait les dernières profondeurs de la voûte céleste. Quant à la clarté du jour, vers midi, ce n’était qu’un mélange blafard d’aube et de crépuscule.

Cependant les indigènes n’hésitaient point, par habitude, à braver ces conditions climatériques. Mais quelles précautions ils prenaient pour que leurs pieds, leurs mains, leurs nez, ne fussent pas frappés d’une congélation subite ! Le corps enveloppé de peaux de rennes, la tête encapuchonnée, on ne voyait plus rien de leurs personnes. C’étaient des paquets de fourrures qui marchaient. Et pourquoi s’aventuraient-ils ainsi hors de leurs demeures ? C’était par ordre de Tchou-Tchouk. Ne fallait-il pas s’assurer si les prisonniers, qui ne pouvaient plus faire leur visite quotidienne, ne lui avaient point faussé compagnie ? Précaution superflue par un temps pareil !

« Bien le bonsoir, espèces d’amphibies ! leur criait de chez lui M. Cascabel, lorsqu’il les apercevait à travers les petites fenêtres dont il avait déglacé intérieurement les vitres. Il faut que ces animaux aient du sang de phoque dans les veines !… Ils vont et viennent là ou d’honnêtes gens seraient gelés en cinq minutes ! »

En somme, dans les compartiments de la Belle-Roulotte hermétiquement clos, la température se maintenait à un degré supportable. La chaleur du fourneau de la cuisine, chauffé avec le bois fossile — ce qui permettait d’économiser la provision de pétrole — se communiquait à toutes les chambres, qu’il fallait même aérer de temps à autre. Mais alors, à peine la porte de l’avant-train était-elle ouverte, que toute matière liquide se gelait instantanément à l’intérieur. Il n’y avait pas moins de quarante degrés de différence entre le dedans et le dehors, — ce que M. Serge aurait constaté, si les thermomètres n’eussent pas été volés par les indigènes.

À la fin de la seconde semaine de février, la température indiqua une tendance à remonter quelque peu. Le vent ayant tourné au sud, les chasse-neige recommencèrent à sillonner ces parages de la Nouvelle-Sibérie avec une furie sans égale. Si la Belle-Roulotte n’eût été abritée par de hauts blocs, elle n’aurait pu résister aux rafales. Enterrée dans la neige jusqu’au dessus des roues, il n’y avait rien à craindre pour sa sécurité.

Il y eut bien encore quelques violents à-coups de froid, qui modifiaient brusquement l’état de l’atmosphère. Néanmoins, vers le milieu du mois, la moyenne thermométrique n’était plus que d’une vingtaine de degrés au-dessous de zéro.

M. Serge, M. Cascabel, Jean, Sandre et Clou-de-Girofle se hasardèrent donc à remettre le pied au-dehors, en prenant les plus minutieuses précautions pour empêcher la transition d’être trop brutale. Au point de vue de l’hygiène, c’était là le plus grand danger qu’ils pussent courir.

Les environs du campement avaient entièrement disparu sous le même tapis blanc, et il était impossible de reconnaître les dénivellations du sol. Et ce n’était pas par manque de clarté, car, pendant deux heures, l’horizon du sud fut coloré d’une lueur blafarde, un reflet de rayons sans chaleur, qui s’accentuerait avec l’approche de l’équinoxe du printemps. On put donc entreprendre quelques promenades, et, tout d’abord, sur l’injonction formelle de Tchou-Tchouk, il y eut lieu de se rendre à sa demeure.

Rien n’était changé aux dispositions de ce têtu d’indigène. Les prisonniers furent même avisés d’avoir à se procurer une rançon de trois mille roubles dans le plus bref délai, ou Tchou-Tchouk verrait ce qu’il aurait à faire.

« Abominable gueux !… lui répondit M. Cascabel, dans ce pur français que Sa Majesté ne pouvait comprendre. Oui !… Triple bête !… Quadruple brute !… Roi des idiots !… »

Il est vrai, ces qualificatifs, qui s’appliquaient si justement au chef des Liakhoff, n’avançaient guère les choses. Et, ce qui était grave, c’est que Tchou-Tchouk menaçait d’en arriver à des mesures de rigueur.

C’est alors que, sous l’empire d’une fureur concentrée, M. Cascabel eut une inspiration de génie — ce qui ne saurait surprendre de la part d’un homme si extraordinairement débrouillard.

« Nom d’un phoque ! s’écria-t-il un beau matin, si cette farce, cette bonne farce pouvait réussir !… Et pourquoi pas ?… avec de pareilles cruches ! »

Bien que cette phrase lui eût échappé, M. Cascabel crut devoir garder son secret. Il n’en voulut rien dire à personne — pas même à M. Serge, pas même à Cornélia.

Cependant, paraît-il, une des conditions indispensables à la réussite de son projet, c’était qu’il pût parler distinctement la langue russe, dont se servent toutes les peuplades de la Sibérie septentrionale. En sorte que, tandis que Kayette se perfectionnait dans l’étude du français sous la direction de son ami Jean, M. Cascabel entreprit de se perfectionner dans l’étude du russe sous la direction de son ami Serge. Et aurait-il pu trouver un professeur plus dévoué ?

Il s’ensuit que le 16 février, tandis qu’il se promenait avec M. Serge autour de la Belle-Roulotte, il lui fit part de son désir d’apprendre sa langue plus à fond.

« Voyez-vous, dit-il, puisque nous allons en Russie, il me sera fort utile de parler le russe, et je ne serai point embarrassé pendant mon séjour à Perm et à Nijni.

— D’accord, mon cher Cascabel, répondit M. Serge. Pourtant, avec ce que vous savez déjà de notre langue, vous pourriez presque vous tirer d’affaire !

— Non, monsieur Serge, non ! Si je saisis à peu près ce qu’on me dit, je ne sais pas me faire comprendre, et c’est à cela que je voudrais arriver.

— Comme il vous plaira.

— Et d’ailleurs, monsieur Serge, cela fera toujours passer le temps ! »

En somme, la proposition de M. Cascabel n’avait rien de surprenant, et personne ne s’en montra surpris.

Le voilà donc piochant son russe avec M. Serge, travaillant deux ou trois heures par jour — moins au point de vue grammatical que pour la prononciation. C’est même à cela qu’il avait l’air de tenir plus particulièrement.

Or, si les Russes parlent très aisément la langue française, et sans rien garder de leur accent d’origine, il est moins facile à des Français de parler la langue russe. Aussi se figurerait-on difficilement les soins que prit M. Cascabel, les efforts d’articulation auxquels il se livra, les éclats de voix dont il remplit la Belle-Roulotte, afin d’arriver à la perfection.

Et vraiment, avec ses dispositions naturelles pour le polyglottisme, il fit des progrès qui émerveillèrent son personnel.

Puis, sa leçon terminée, il s’en allait sur la grève, et là, certain de n’être entendu de personne, il s’exerçait à prononcer diverses phrases d’une voix retentissante, dont il variait les intonations, en faisant vibrer les r à la manière des Russes. Et Dieu sait si, dans l’exercice de sa profession de saltimbanque, il avait contracté l’habitude de ces vibrations !

Quelquefois, il rencontrait Ortik et Kirschef et, comme les deux matelots ne savaient pas un mot de français, il s’entretenait avec eux dans leur langue, s’assurant ainsi qu’il commençait à se faire très suffisamment comprendre.

Du reste, ces deux hommes venaient plus fréquemment à la Belle-Roulotte. Kayette, toujours impressionnée par la voix de Kirschef, cherchait à retrouver dans son souvenir en quelle occasion elle avait pu l’entendre…

Entre Ortik et M. Serge, la conversation, à laquelle se mêlait maintenant M. Cascabel, portait invariablement sur les moyens de quitter l’île, et on n’arrivait à rien de pratique.

« Il y a une chance de nous rapatrier, à laquelle nous n’avons point songé, et qui pourrait se présenter, dit un jour Ortik.

— Laquelle ?… demanda M. Serge.

— Lorsque la mer Polaire est redevenue libre, répondit le matelot, il n’est pas rare que les baleiniers passent en vue de l’archipel des Liakhoff. Dans ce cas, n’y aurait-il pas moyen de faire des signaux, et d’attirer quelque navire ?…

— Ce serait exposer son équipage à devenir prisonnier de Tchou-Tchouk comme nous le sommes, et sans aucun profit pour notre délivrance, répondit M. Serge. Cet équipage ne serait pas en force et tomberait entre les mains des indigènes…

— D’ailleurs, reprit M. Cascabel, la mer ne sera pas libre avant trois mois, et jamais ma patience n’ira jusque-là !… »

Il ajouta, après un instant de réflexion :

« Et puis, si nous parvenions à prendre passage sur un baleinier, même avec le consentement de ce vieux brave homme de Chou-Chou, nous serions forcés d’abandonner la Belle-Roulotte

— C’est un abandon auquel il faudra bien nous résigner, sans doute ! fit observer M. Serge.

— Nous résigner ! s’écria M. Cascabel. Allons donc !

— Est-ce que vous auriez trouvé un expédient ?…

— Eh ! Eh ! »

M. Cascabel n’en dit pas davantage. Mais quel sourire erra sur ses lèvres, quel éclair illumina son regard !

Aussi, lorsqu’elle connut cette réponse de son mari, Cornélia fut-elle amenée à dire :

« César a certainement imaginé quelque chose !… Quoi ?… je n’en sais rien ! Après tout, on doit s’y attendre avec un pareil homme !

— Père est plus fin que monsieur Tchou-Tchouk ! répondit la petite Napoléone.

— Avez-vous remarqué, fit observer Sandre, qu’il a pris l’habitude de l’appeler : vieux brave homme !… Un petit nom d’amitié !

À moins que ce soit tout le contraire !… » répliqua Clou-de-Girofle.

Pendant la seconde quinzaine de février, le relèvement de la température suivit son cours d’une façon très sensible. Grâce au vent qui soufflait du sud, quelques courants moins froids se propageaient à travers l’atmosphère.

Il n’y avait donc pas de temps à perdre. Après avoir été aux prises avec la débâcle dans le détroit de Behring, grâce à la tardiveté de l’hiver, c’eût été le comble de la malchance de se trouver exposé aux mêmes dangers, par suite de la précocité du printemps.
soudain une voix lui répond. (Page 320.)

En effet, si le projet de M. Cascabel réussissait, s’il décidait Tchou-Tchouk à le laisser partir lui, son personnel et son matériel, il fallait que ce départ s’effectuât alors que l’icefield, uniformément solidifié, s’étendrait entre l’archipel des Liakhoff et la côte sibérienne.

Un bon attelage de rennes pourrait accomplir cette partie du voyage dans des conditions relativement favorables, et sans que les voyageurs eussent rien à craindre d’une nouvelle dislocation du champ de glaces.

« Dites-moi, mon cher Cascabel, demanda un jour M. Serge, vous espérez donc que ce vieux coquin de Tchou-Tchouk vous fournira les rennes dont vous avez besoin pour traîner notre voiture jusqu’au continent ?

— Monsieur Serge, répondit gravement M. Cascabel. Chouchou n’est point un vieux coquin. C’est même un digne et excellent homme ! S’il consent à nous laisser partir, il nous permettra d’emmener la Belle-Roulotte, s’il nous le permet, il ne pourra faire moins que de nous offrir une vingtaine de rennes, une cinquantaine, une centaine, un millier — si je l’exige !

— Vous le tenez donc ?…

— Si je tiens mon Chouchou ?… C’est comme si j’avais le bout de son nez entre mes doigts, monsieur Serge !… Et quand je tiens, moi, je tiens ferme ! »

Toujours cette attitude d’un homme sûr de lui, et toujours son sourire de satisfaction ! Et même, ce jour-là, après avoir appuyé son index et son médium sur ses lèvres à demi avancées, il envoya un baiser à l’adresse de Sa Majesté indigène. Mais M. Serge, comprenant qu’il désirait garder une absolue réserve sur ses projets, n’eut pas le mauvais goût d’insister pour les connaître.

Cependant, grâce à l’adoucissement de la température, les sujets de Tchou-Tchouk commençaient à reprendre leurs occupations habituelles, chasse aux oiseaux, pêche aux phoques qui reparaissaient à la surface de l’icefield. En même temps, les cérémonies religieuses, interrompues par les grands froids, ramenaient les fidèles à la grotte des idoles.

C’était le vendredi de chaque semaine que le concours de toute la tribu leur donnait le plus d’éclat. Les vendredis, paraît-il, sont les dimanches de la Nouvelle-Sibérie. Or, le vendredi 29 — cette année 1868 était bissextile — allait provoquer une procession générale des indigènes.

La veille au soir, M. Cascabel se contenta simplement de dire, au moment de se coucher :

« Demain, tenons-nous prêts pour la cérémonie du Vorspük, en compagnie de notre ami Chouchou…

— Quoi ?… tu veux, César ?… répondit Cornélia.

— Je veux ! »

Que signifiait cette proposition si catégoriquement formulée ? Est-ce que M. Cascabel espérait amadouer le souverain des Liakhoff en prenant part à ses adorations superstitieuses ? Certainement, Tchou-Tchouk aurait vu d’un bon œil que ses prisonniers eussent rendu hommage aux divinités du pays. Mais les adorer, embrasser la religion indigène, c’était autre chose, et il était peu probable que M. Cascabel allât jusqu’à l’apostasie pour séduire Sa Majesté néo-sibérienne !… Fi donc !

Quoi qu’il en soit, le lendemain, au lever du jour, toute la tribu était en mouvement. Temps magnifique, température qui se chiffrait par une dizaine de degrés seulement au-dessous de zéro. Et puis, il y avait déjà quatre à cinq heures de clarté diurne, avec un avant-goût des rayons solaires, dont la pointe se glissait au-dessus de l’horizon.

Les habitants étaient sortis de leurs taupinières. Hommes, femmes, enfants, vieillards, adultes, avaient revêtu leur plus bel accoutrement, houppelandes de peaux de phoque, palsk de peaux de renne, toutes fourrures dehors. C’était un étalage sans pareil de pelleteries à poils blancs ou noirs, de bonnets brodés de perles fausses, de plastrons à dispositions coloriées, de lanières de cuir serrées autour du front, de pendants d’oreilles, de bracelets, de bijoux sculptés en os de morses, suspendus au cartilage du nez.

Et pourtant, cela n’avait pas semblé suffisant pour une telle solennité ; quelques-uns des notables de la tribu avaient jugé à propos de se parer avec plus de richesse encore, et c’étaient les divers objets volés à la Belle-Roulotte qui faisaient les frais de cette ornementation.

En effet, sans parler des costumes de saltimbanque à oripeaux et fanfreluches dont ils s’étaient revêtus, des chapeaux de clown et des casques à la Mangin dont ils étaient coiffés, les uns portaient en bandoulière une corde à laquelle pendaient les anneaux qui servaient aux exercices de jongleur, les autres balançaient à leur ceinture un chapelet de boules et d’haltères ; enfin le grand chef, Tchou-Tchouk, étalait pompeusement sur son torse un baromètre anéroïde, comme la décoration d’un ordre fraîchement créé par le souverain de la Nouvelle-Sibérie.

Et les instruments de l’orchestre forain qui mêlaient leurs notes dans un épouvantable concert, un vacarme charivarique, le piston rivalisant avec le trombone, le tambour donnant la réplique à la grosse caisse !

Cornélia était non moins furieuse que ses enfants d’entendre de si assourdissantes cacophonies. Tous eussent volontiers sifflé ces artistes qui jouaient « comme des phoques ! » de l’avis de Clou-de-Girofle.

Eh bien ! — c’était à ne pas le croire — M. Cascabel souriait à ces barbares exécutants ; il ne leur ménageait ni ses compliments ni ses hurrahs, il battait des mains, criant bravo !… bravo !… et répétait :

« Vraiment ces braves gens m’étonnent !… Ils sont particulièrement doués pour la musique, et, s’ils veulent s’engager dans ma troupe, je leur garantis de grands succès à la foire de Perm en attendant celle de Saint-Cloud ! »

Cependant, au milieu de cet horrible tumulte, la procession se déroulait à travers le village, en se dirigeant vers le lieu sacré, où les idoles attendaient l’hommage de leurs fidèles. Tchou-Tchouk marchait en tête. M. Serge et M. Cascabel, puis la famille et les deux matelots russes venaient immédiatement derrière lui, escortés de toute la population de Tourkef.

Le cortège s’arrêta devant l’évidement rocheux au fond duquel se dressaient les divinités indigènes, drapées de fourrures superbes et ornées de peintures qui avaient été rafraîchies pour la circonstance.

Alors Tchou-Tchouk entra dans le Vorspük, les mains levées, et, après avoir incliné trois fois la tête, il s’accroupit sur un tapis de peaux de rennes étendu sur le sol. C’était la manière de s’agenouiller dans le pays.

M. Serge et ses compagnons s’empressèrent d’imiter le souverain, et l’assistance se prosterna derrière eux.

Après que le silence se fut religieusement établi, Tchou-Tchouk, d’un ton de prédicateur anglican, adressa quelques paroles moitié chantées, moitié murmurées, aux trois idoles, superbes dans leur magnificence hiératique…

Soudain, une voix lui répond, — une voix puissante, bien timbrée, qui se fait entendre jusqu’au coin le plus reculé de la grotte.

Ô prodige ! Cette voix sort du bec de l’une des divinités, celle de droite, et voici ce qu’elle dit en langue russe :


« Ani sviati, éti innostrantzi, katori ote zapada prichli ! Zatchéme ti ikhe podirjaïche ? »


Ce qui signifie :


« Ces étrangers, qui sont venus de l’Occident, sont sacrés ! Pourquoi les retiens-tu ? »


Après ces mots, que tous les fidèles entendirent distinctement, il se produisit une stupéfaction générale.

C’était la première fois que les dieux de la Nouvelle-Sibérie daignaient converser avec leurs adorateurs.

Et alors une seconde voix, plus accentuée — une voix de commandement —, s’échappe du bec de l’idole plantée à gauche, et dit en vibrant :


« Ya tibié prikajou étote arrestantof otpoustite. Tvoïe narode doljne dlia ikhe same balchoïé vajestvo imiéte i nime addate vcié vieschtchi katori ou ikhe bouili vziati. Ja tébié prikajou ou siberskoïe beregou ikhe lioksché vosvraticia. »


Trois phrases qui peuvent se traduire ainsi, et dont les injonctions s’adressent bien à Tchou-Tchouk :


« Ordre à toi de mettre ces prisonniers en liberté ! Ordre à ton peuple d’avoir pour eux les plus grands égards, de leur rendre tous les objets dont ils ont été dépouillés ! Ordre de leur faciliter le retour à la côte sibérienne ! »


Ce ne fut plus de la stupéfaction, cette fois, ce fut de l’épouvante. Tchou-Tchouk s’était redressé sur ses genoux tremblants, l’œil hagard, la bouche béante, les doigts écartés, dans le paroxysme de l’hébétement. Les indigènes s’étaient à demi relevés, ils ne savaient s’ils devaient se prosterner ou prendre la fuite !

Enfin la troisième divinité, celle du milieu, prend la parole à son tour. Mais que sa voix est terrible, pleine de colère, grosse de menaces ! Et avec quelle vigueur tragique elle articule les syllabes, et les fait gronder comme les roulements de la foudre !

Or, voici les paroles qu’elle prononça, en visant directement Sa Majesté néo-sibérienne :


« Jesle ti take nié sdiélèle élote tojet same diène, kakda èti sviati tchéloviéki boudoute jélaïte, tchorte s’tvoïé oblacte ! »

C’est-à-dire :


« Si ce n’est pas fait le jour où ces hommes sacrés le voudront, que ta tribu soit vouée à la colère céleste ! »


À ce moment, roi et sujets râlaient de terreur, immobiles sur le sol comme autant de cadavres, tandis que M. Cascabel, élevant ses deux bras vers les idoles dans un acte de reconnaissance, les remerciait de leur divine intervention.

Et, pendant ce temps, ses compagnons de se tenir les côtes pour ne pas éclater de rire.

Une simple scène de ventriloquie, voilà ce que cet homme prodigieux, cet artiste incomparable, avait imaginé pour forcer la main à son « brave homme de Chouchou ! »

Et, en vérité, il n’en fallait pas davantage pour se jouer de ces superstitieux indigènes ! « Les hommes venus de l’Occident — quelle admirable qualification trouvée par M. Cascabel ! —, les hommes venus de l’Occident sont sacrés !… Pourquoi Tchou-Tchouk les retient-il ? »

Eh bien, non ! Tchou-Tchouk ne les retiendrait pas ! Il les laisserait partir dès qu’ils en manifesteraient l’intention, et les indigènes auraient pour eux les égards dus à des voyageurs si visiblement protégés du ciel !

Et, tandis qu’Ortik et Kirschef, qui ne savaient rien des talents de M. Cascabel en ventriloquie, ne cachaient point leur profonde stupéfaction, Clou répétait enthousiasmé :

« Quel génie que monsieur mon patron !… Quel cerveau !… Quel homme !… à moins que… 

À moins que ce ne soit un dieu ! » répliqua Cornélia en s’inclinant devant son mari.

Le tour était joué. Il avait réussi, grâce à l’extraordinaire crédulité de ces tribus de la Nouvelle-Sibérie, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. C’est ce qu’avait judicieusement observé M. Cascabel, c’est ce que lui avait donné cette idée d’exercer ses talents de ventriloque au profit du salut commun.

Il va sans dire que ses compagnons et lui furent reconduits au campement avec tous les honneurs acquis à leur qualité d’hommes sacrés. Tchou-Tchouk se confondait en salutations et compliments, dans lesquels entrait une forte dose de crainte et de respect. Il n’était pas éloigné de confondre dans la même adoration la famille Cascabel et les idoles de Kotelnyï. Et, en somme, comment cette population de Tourkef, si ignorante, aurait-elle pu supposer qu’elle avait été le jouet d’un mystificateur ? Pas de doute, c’étaient bien les divinités du Vorspük qui avaient fait entendre leurs voix redoutables ! C’était bien de leur bec, muet jusqu’alors, qu’étaient sortis ces ordres proférés en bon langage russe ! Et, d’ailleurs, n’y avait-il pas un précédent ? Est-ce que le perroquet Jako ne parlait pas, lui aussi ? Est-ce que les indigènes ne s’étaient pas émerveillés des mots qui s’échappaient de ce bec ? Eh bien, ce qu’un oiseau faisait, pourquoi des dieux à tête de volatiles n’auraient-ils pas été capables de le faire ?

À dater de ce jour, M. Serge, César Cascabel et sa famille, ainsi que les deux marins qui furent réclamés par leur compatriote, purent se considérer comme libres. La saison d’hiver était déjà avancée, et la température tendait à devenir supportable. Aussi les naufragés résolurent-ils de ne point tarder davantage à quitter l’archipel des Liakhoff. Non pas qu’un revirement dans les dispositions des indigènes fût à craindre ! Ils étaient bien trop « emballés » pour cela ! Maintenant, M. Cascabel était au mieux avec son ami Chouchou, lequel lui eût ciré ses bottes, s’il l’avait voulu ! Il va de soi que ce brave homme s’était empressé de faire restituer tous les objets volés à la Belle-Roulotte. Lui-même, après s’être agenouillé, avait remis à César Cascabel le baromètre qu’il portait en sautoir, et César Cascabel avait daigné lui tendre une main que Tchou-Tchouk avait religieusement baisée, — cette main qu’il croyait capable de lancer la foudre et de déchaîner les tempêtes !

Bref, à la date du 8 mars, les préparatifs de départ étaient achevés. M. Cascabel ayant demandé vingt rennes pour traîner sa voiture, Tchou-Tchouk s’était empressé de lui en offrir une centaine — ce dont son nouvel ami le remercia en se tenant au chiffre susdit. Il n’exigea en plus que la quantité de fourrage nécessaire à nourrir son attelage pendant la traversée de l’icefield.

Ce jour-là, dans la matinée, M. Serge, la famille Cascabel et les deux marins russes prirent congé des indigènes de Tourkef. Toute la tribu s’était réunie pour assister au départ de ses hôtes, et leur présenter ses souhaits de bon voyage.

Le « cher Chouchou » était là, au premier rang, confit dans un attendrissement très sincère. M. Cascabel alla vers lui et, après lui avoir tapoté le ventre, il se contenta de prononcer ces simples mots en français :

« Adieu, vieille bête ! »

Mais cette tape familière allait grandir encore Sa Majesté dans l’esprit de ses sujets.

Dix jours plus tard, le 18 mars, ayant traversé sans danger ni fatigues l’ice-field qui réunissait l’archipel des Liakhoff à la côte sibérienne, la Belle-Roulotte arriva sur le littoral, à l’embouchure de la Léna.

Après tant d’incidents et d’accidents, de dangers et d’aventures depuis leur départ de Port-Clarence, M. Serge et ses compagnons avaient enfin mis le pied sur le continent asiatique.