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Hetzel et Cie (p. 278-295).

V

les îles liakhoff.


Il y a dans les parages de la mer Arctique trois archipels, désignés sous le nom général de la Nouvelle-Sibérie, qui comprennent les îles de Long, les îles d’Anjou, les îles Liakhoff. Ce dernier, le plus rapproché du continent asiatique, est formé par un groupe d’îles situé entre les 73° et 75° de latitude nord,et les 135° et 140° de longitude est, sur une étendue de quarante-neuf mille kilomètres carrés. Parmi les principales, on peut citer les îles Kotelnyï, Blinyï, Malyï et Belkoff.

Territoires arides, pas d’arbres, pas de productions du sol, à peine une végétation rudimentaire pendant les quelques semaines d’été, rien que des os de cétacés et de mammouths, agglomérés depuis la période de formation géologique, du bois fossile, en très grande quantité — tels sont ces archipels de la Nouvelle-Sibérie.

Les îles Liakhoff ont été découvertes dans les premières années du xviiie siècle.

C’était sur Kotelnyï, la plus importante et la plus méridionale du groupe, à quatre cents kilomètres environ du continent, que le personnel de la Belle-Roulotte était venu prendre pied, après une dérive de quarante jours, après un parcours de six à sept cents lieues. Au sud-ouest, sur le littoral sibérien, s’ouvrait la vaste baie de la Léna, large échancrure par laquelle les eaux de ce fleuve, l’un des plus considérables d’Asie septentrionale, se précipitent dans la mer Arctique.

On le voit, cet archipel des Liakhoff, c’est l’ultima Thule des régions polaires à cette longitude. Au-delà, jusqu’à l’infranchissable limite de la banquise, les navigateurs n’ont reconnu aucune terre. Quinze degrés plus haut, c’est le pôle nord.

Les naufragés avaient donc été jetés sur les confins du monde, bien que ce fut à une latitude moins élevée que celles du Spitzberg et des territoires septentrionaux de l’Amérique.

En somme, si la famille Cascabel avait fait route plus au nord que le comportait son premier itinéraire, elle s’était constamment rapprochée de la Russie d’Europe. Ces centaines de lieues, franchies depuis Port-Clarence, lui avaient occasionné moins de fatigues que de dangers. Une dérive, faite dans ces conditions, c’était autant de chemin d’épargné à travers des régions presque impraticables pendant l’hiver. Et peut-être n’y aurait-il pas eu lieu de se plaindre, si, par une dernière malchance, M. Serge et ses compagnons ne fussent tombés entre les mains de ces indigènes des Liakhoff. Obtiendraient-ils leur liberté ou pourraient-ils la recouvrer par la fuite ? c’était douteux. En tout cas, ils ne tarderaient pas à le savoir, et, lorsqu’ils seraient fixés à cet égard, il serait temps de prendre un parti suivant les circonstances.

L’île Kotelnyï est habitée par une tribu d’origine finnoise, comptant deux cent cinquante à trois cents âmes, hommes, femmes et enfants. Ces indigènes, d’aspect répugnant, sont des moins civilisés entre ces peuplades du littoral, Tchouktchis, Ioukaghirs et Samoyèdes. Leur idolâtrie passe toute croyance, en dépit du dévouement des frères Moraves, qui n’ont jamais pu triompher des superstitions de ces néo-Sibériens, ni de leurs instincts de pillards et de voleurs.

La principale industrie de l’archipel des Liakhoff, c’est la pêche des cétacés, qui fréquentent en grand nombre ces parages de la mer Arctique, et la chasse aux phoques, presque aussi abondants qu’à l’île de Behring pendant la saison chaude.

L’hiver est très dur sous cette latitude de la Nouvelle-Sibérie. Les indigènes habitent ou plutôt se terrent au fond de trous obscurs, creusés sous l’amas des neiges. Ces trous sont quelquefois divisés en chambres, où il n’est pas difficile de maintenir une assez haute température. Ce qu’on brûle, c’est ce bois fossile, qui peut être comparé à la houille, et dont ces îles possèdent des gisements considérables, sans compter les ossements de cétacés, employés également comme combustible. Une ouverture, percée dans le toit de ces troglodytes, sert d’issue à la fumée de leurs foyers très primitifs. Aussi, à première vue, le sol semble-t-il émettre des vapeurs comme il s’en échappe des solfatares.

Quant à la nourriture des indigènes, c’est principalement la chair de renne qui en forme la base. Ces ruminants sont parqués sur les îlots et les îles de l’archipel en troupes considérables. En outre, les élans entrent pour une part dans l’alimentation, de même que le poisson séché, dont on fait de grandes provisions avant l’hiver. Il résulte de là que les néo-Sibériens n’ont point à craindre d’être éprouvés par la famine.

Un chef régnait alors sur le groupe des Liakhoff. Il se nommait Tchou-Tchouk, et jouissait d’un pouvoir incontesté sur ses sujets. Soumis au régime de la monarchie absolue, ces indigènes diffèrent essentiellement des Esquimaux de l’Amérique russe, qui vivent dans une sorte d’égalité républicaine. Et ils s’en éloignent au point de vue du bien-être, avec leurs mœurs sauvages, leurs coutumes inhospitalières, dont les baleiniers ont souvent à se plaindre. Oui ! on ne les regretterait que trop, les braves gens de Port-Clarence !

Il est certain que la famille Cascabel n’aurait pu tomber plus mal. Après la catastrophe du détroit de Behring, aller précisément atterrir sur l’archipel des Liakhoff et s’y trouver en contact avec des tribus si peu sociables, c’était vraiment dépasser les bornes de la mauvaise chance.

Aussi M. Cascabel ne cachait-il point son désappointement, en se voyant entouré d’une centaine de naturels, hurlant, gesticulant, menaçant même les naufragés, que les hasards de ce voyage avaient mis en leur pouvoir.
on les amena devant le chef. (Page 286.)

« Eh ! à qui en veulent-ils, ces singes ? s’écria-t-il, après avoir repoussé ceux qui le serraient de trop près.

À nous, père ! répondit Jean.

— Drôle de façon d’accueillir les visiteurs !… Est-ce qu’ils auraient envie de nous manger ?…

— Non, mais très probablement ils ont l’intention de nous retenir prisonniers dans leur île !

— Prisonniers ?…

— Oui, comme ils ont déjà fait de deux matelots, qui sont arrivés avant nous !… »

Jean n’eut pas le loisir de donner des explications plus complètes. Une douzaine d’indigènes venaient de saisir M. Serge et ses compagnons. Il fallut, bon gré mal gré, les suivre vers le village de Tourkef, autrement dit la capitale de l’archipel.

Pendant ce temps, une vingtaine d’autres se dirigeaient du côté de la Belle-Roulotte, d’où s’échappait une petite fumée qu’un reste de jour permettait d’apercevoir dans l’est.

Un quart d’heure après, les prisonniers avaient atteint Tourkef, et ils étaient introduits à l’intérieur d’une vaste excavation creusée sous la neige.

« La prison de l’endroit, sans doute ! » fit observer M. Cascabel, dès qu’on les eut laissés seuls autour d’un foyer allumé au centre de ce réduit.

Et d’abord, il fallut que Jean et Kayette fissent le récit de leurs aventures. Le morceau de glace qui les portait avait suivi la direction de l’ouest, après avoir disparu derrière les blocs en dérive… Jean tenait la jeune Indienne dans ses bras, craignant qu’elle ne fût renversée par les chocs… Ils n’avaient pas de vivres, ils allaient être sans abri pendant de longues heures, mais du moins ils étaient ensemble… Blottis l’un contre l’autre, peut-être ne sentiraient-ils ni le froid ni la faim… La nuit vint… S’ils ne pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre… Les heures s’écoulèrent dans des transes continuelles, avec la peur d’être engloutis… Puis les pâles rayons du jour reparurent, au moment où ils venaient de se heurter contre l’icefield… Jean et Kayette s’aventurèrent à travers l’immense champ de glace, ils marchèrent longtemps et, arrivés à l’île Kotelnyï, ils tombèrent entre les mains des indigènes.

« Et tu dis, Jean, demanda M. Serge, qu’il y a d’autres naufragés qui sont leurs prisonniers…

— Oui, monsieur Serge, répondit Jean.

— Vous les avez vus ?…

— Non, monsieur Serge, dit Kayette, mais j’ai pu comprendre ces indigènes, car ils parlent le russe, et ils ont fait allusion à deux matelots, qui sont retenus dans leur village. »

En effet, le langage des tribus septentrionales de la Sibérie est celui de la Russie, et M. Serge pourrait s’expliquer avec les habitants des Liakhoff. Mais qu’espérer de ces pillards, qui, repoussés des provinces assez peuplées à l’embouchure des fleuves, se sont réfugiés au fond de ces archipels de la Nouvelle-Sibérie, où ils n’ont rien à craindre de l’administration moscovite.

Cependant M. Cascabel ne décolérait pas depuis qu’il n’avait plus la liberté d’aller et venir. Il se disait, non sans raison, que la Belle-Roulotte serait découverte, pillée par ces coquins, détruite peut-être. En vérité, ce n’était pas la peine d’avoir échappé à la débâcle du détroit de Behring pour venir s’échouer entre les mains de cette « vermine polaire ! ».

« Voyons, César, lui dit Cornélia, calme-toi !… Cela ne sert à rien de s’emporter !… En somme, il pouvait nous arriver de pires malheurs !

— Pires… Cornélia ?

— Sans doute, César ! Que dirais-tu si nous n’avions pas retrouvé Jean et Kayette ? Eh bien ! ils sont là tous les deux, et nous sommes vivants, tous vivants !… Songe aux dangers que nous avons courus, et auxquels nous avons échappé… que c’est un miracle !… Je pense donc qu’au lieu de se mettre en colère, il faut remercier la Providence…

— Et je la remercie, Cornélia, je la remercie du fond du cœur ! Il m’est pourtant bien permis de maudire le diable, qui nous a jetés entre les griffes de ces gueux-là !… Ils ressemblent plutôt à des bêtes qu’à des créatures humaines ! »

Et il avait raison, M. Cascabel, mais Cornélia n’avait pas tort. Pas un des hôtes de la Belle-Roulotte ne manquait à l’appel. Tels ils avaient quitté Port-Clarence, tels ils se retrouvaient dans ce village de Tourkef.

« Oui… au fond d’un trou de putois ou de taupes ! murmura M. Cascabel. Une fosse, dont des ours un peu bien léchés ne voudraient pas pour leur tanière !

— Tiens… et Clou ? » s’écria Sandre.

Au fait, qu’était-il devenu, ce brave garçon ? On l’avait laissé à la garde de la Belle-Roulotte. Avait-il, au risque de sa vie, essayé de défendre le bien de son maître ?… Était-il maintenant au pouvoir de ces sauvages ?

Et, après que Sandre eut rappelé Clou-de-Girofle au souvenir de la famille :

« Et Jako !… dit Cornélia.

— Et John Bull !… dit Napoléone.

— Et nos chiens ?… » ajouta Jean.

Il va de soi que les inquiétudes se portaient principalement sur Clou-de-Girofle. Le singe, le perroquet, Wagram et Marengo ne venaient qu’en seconde ligne.

En ce moment, un tumulte se fit entendre au-dehors. C’était un mélange d’objurgations, auxquelles se joignaient les aboiements des deux chiens. Presque aussitôt, l’orifice qui donnait accès dans l’excavation s’ouvrit brusquement. Wagram et Marengo firent irruption, et, après eux, parut Clou-de-Girofle.

« Me voici, monsieur patron, s’écria le pauvre diable, à moins que ce ne soit pas moi… car je ne sais plus où j’en suis !

— Tu es précisément où nous en sommes ! répliqua M. Cascabel, en lui tendant la main.

— Et la Belle-Roulotte ?… demanda vivement Cornélia.

— La Belle-Roulotte ?… répondit Clou. Eh bien, ces gentlemen l’ont découverte sous la neige, ils s’y sont attelés comme des bêtes, et ils l’ont conduite à leur village.

— Et Jako ?… dit Cornélia.

— Jako aussi.

— Et John Bull ?… ajouta Napoléone.

— John Bull, tout de même ! »

En somme, puisque la famille Cascabel était retenue à Tourkef, mieux valait que la maison roulante y fût aussi, bien qu’elle fût menacée de pillage.

Cependant la faim commençait à se faire sentir, et il ne semblait pas que les indigènes eussent le souci de nourrir leurs prisonniers. Fort heureusement, le prévoyant Clou avait eu la précaution de garnir ses poches. Il en tira quelques boîtes de conserve, qui devaient suffire aux premiers repas. Puis, roulé dans sa fourrure, chacun dormit tant bien que mal au milieu d’une atmosphère que la fumée du foyer rendait presque irrespirable.

Le lendemain — 6 décembre — M. Serge et ses compagnons furent extraits de leur réduit, et c’est avec un inexprimable soulagement qu’ils se refirent à l’air du dehors, bien que le froid fût extrêmement vif.

On les amena devant le chef.

Ce personnage, de physionomie rusée, de mine peu engageante, occupait une sorte d’habitation souterraine, plus vaste et plus confortable que les taudis de ses sujets. Cette cabane était creusée au pied d’un gros morne rocheux, encapuchonné de neige, dont le sommet représentait assez exactement une tête d’ours.

Tchou-Tchouk pouvait être âgé d’une cinquantaine d’années. Sa face glabre, allumée de petits yeux vifs comme des braises, était pour ainsi dire animalisée, si l’on peut se servir de cette expression, par les crocs aigus qui soulevaient ses lèvres. Assis sur un tas de fourrures, vêtu de peaux de rennes, chaussé de bottes en cuir de phoque, coiffé d’un capuchon de pelleterie, il dodelinait lentement de la tête.

« A-t-il assez l’air d’un vieux roublard ! » murmura M. Cascabel.

À ses côtés se tenaient deux ou trois notables de la tribu. Au-dehors attendaient une cinquantaine d’indigènes, à peu près vêtus de la même façon que leur chef, et dont on ne pouvait reconnaître le sexe sous ces vêtements identiques que portent les hommes et les femmes de la Nouvelle-Sibérie.

Et, tout d’abord, Tchou-Tchouk, s’adressant à M. Serge, dont il avait, sans doute, deviné la nationalité, lui dit en un langage russe très compréhensible :

« Qui êtes vous ?…

— Un sujet du Czar ! répondit M. Serge, pensant que ce titre impérial imposerait peut-être à ce souverain d’archipel.

— Et ceux là ?… reprit Tchou-Tchouk, qui désignait les membres de la famille Cascabel.

— Des Français ! répondit M. Serge.

— Des Français ?… » répéta le chef.

Et il semblait qu’il n’avait jamais entendu parler d’un peuple ou d’une peuplade de ce nom.

« Eh bien, oui !… des Français… des Français… de France, canaille ! » s’écria M. Cascabel.

Mais il dit cela dans sa propre langue, et avec la liberté de parole d’un homme qui est sûr de ne point être compris.

« Et celle-là ?… demanda Tchou-Tchouk, en montrant Kayette, car il ne lui avait point échappé que la jeune fille devait être de race étrangère.

— Une Indienne ! » répondit M. Serge.

Et alors une conversation assez animée s’engagea entre Tchou-Tchouk et lui — conversation dont M. Serge traduisait les principaux passages à la famille Cascabel.

En définitive, le résultat de cet entretien fut que les naufragés devaient se considérer prisonniers et qu’ils resteraient sur l’île Kotelnyï, tant qu’ils n’auraient pas payé en bon argent russe une rançon de trois mille roubles.

« Et où veut-il que nous les prenions, ce fils de la Grande Ourse ! s’écria M. Cascabel. Les gueux ont dû voler tout ce qui restait de votre argent, monsieur Serge !… »

Tchou-Tchouk fit un signe, et les prisonniers furent reconduits au-dehors. Ils étaient autorisés à se promener dans le village, à la condition de ne point s’éloigner, et, dès le premier jour, ils purent reconnaître qu’on les surveillait de très près. À cette époque, d’ailleurs, en plein hiver, il leur eût été impossible de s’enfuir pour gagner le continent.

M. Serge et ses compagnons s’étaient aussitôt rendus à la Belle-Roulotte. Là, se pressaient un grand nombre d’indigènes, en extase devant John Bull, qui les gratifiait de ses meilleures grimaces. N’ayant jamais vu de singes, ils se figuraient, sans doute, que ce quadrumane à poil roux faisait partie de la race humaine.

« Ils en sont bien, eux ! fit observer Cornélia.

— Oui… mais ils la déshonorent ! » répondit M. Cascabel.

Puis, réfléchissant :

« J’ai même eu tort, ajouta-t-il, de dire que ces sauvages étaient des singes ! Ils leur sont inférieurs à tous égards, et je t’en demande pardon, mon petit John Bull ! »

Et John Bull de répondre en faisant la culbute. Mais, lorsqu’un des indigènes voulut lui prendre la main, il le mordit jusqu’au sang.

« Bravo, John Bull !… Mords-les !… Mords-les et ferme ! » s’écria Sandre.

Toutefois, cela eût peut-être mal fini pour le singe, et il aurait pu payer cher son coup de dent, si l’attention des naturels n’eut été attirée par l’apparition de Jako, dont la cage avait été ouverte, et qui se promenait en se balançant sur ses pattes.

Pas plus que les singes, les perroquets n’étaient connus dans ces archipels de la Nouvelle-Sibérie. Jamais personne n’y avait vu un volatile de cette espèce, avec les vives couleurs de son plumage, ses yeux ronds en forme de bésicles, et son bec recourbé comme un croc.

Et puis, quel effet Jako produisit, lorsque quelques mots, nettement articulés, sortirent de son bec ! Tout le répertoire du loquace animal y passa — à l’extrême stupéfaction des indigènes. Un oiseau qui parlait !… Et, superstitieux comme ils l’étaient, les voilà qui se jettent à terre, aussi épouvantés que si des paroles se fussent échappées de la bouche de leurs divinités. Et M. Cascabel, qui s’amusait à exciter son perroquet :

« Va, Jako ! s’écriait-il, en lui faisant des agaceries. Ne te gêne pas, Jako, et dis-leur flûte à ces imbéciles ! »

Et Jako disait flûte — un de ses mots favoris. Et il le disait avec un tel éclat de fanfare, que les indigènes finirent par décamper, en donnant des marques de la plus vive terreur. En dépit de ses inquiétudes, « ce qu’elle riait, la famille ! » ainsi qu’eût dit son illustre chef.

« Allons !… allons ! reprit-il, en retrouvant un peu de sa bonne humeur, ce sera bien le diable, si nous n’arrivons pas à ficher dedans ce troupeau de brutes ! »

Les prisonniers étaient restés seuls, et puisqu’il semblait que Tchou-Tchouk laissait la Belle-Roulotte à leur disposition, ils n’avaient rien de mieux à faire qu’à réintégrer leur demeure habituelle. Sans doute, ces néo-Sibériens la trouvaient très inférieure à leurs trous creusés sous la neige.

À vrai dire, le véhicule n’avait été dépouillé que de certains objets sans importance, mais aussi de ce qui restait d’argent à M. Serge, — argent que César Cascabel se promettait bien de ne pas abandonner même sous forme de rançon. En attendant, c’était une heureuse chance que de retrouver le salon, la salle à manger, les chambres de la Belle-Roulotte, au lieu d’habiter les infectes tanières de Tourkef. Rien n’y manquait. La literie, les ustensiles, les provisions de conserves, paraît-il, n’avaient point eu l’heur de plaire à messieurs et mesdames les indigènes. S’il fallait hiverner, en guettant l’occasion de s’échapper de l’île Kotelnyï, eh bien ! c’est là que se passerait l’hivernage.

Entre-temps, puisqu’on leur laissait entière liberté d’aller et de venir, M. Serge et ses compagnons résolurent de se mettre en rapport avec les deux matelots qu’un naufrage avait dû jeter sur l’archipel des Liakhof. Peut-être pourraient-ils se concerter avec eux pour tromper la vigilance de Tchou-Tchouk et s’enfuir, lorsque les circonstances seraient favorables.

Le reste de la journée fut employé à remettre tout en ordre à l’intérieur de la Belle-Roulotte. Grosse besogne, et ce que Cornélia se fit de mauvais sang, elle, la minutieuse ménagère ! Il y eut là de quoi occuper Kayette, Napoléone et Clou-de-Girofle pendant le reste de la journée.

Il est à noter en passant, que, depuis qu’il était résolu à jouer un bon tour à Sa Majesté Tchou-Tchouk, M. Cascabel avait recouvré toute sa bonne humeur d’autrefois, si compromise par les derniers coups du sort.

Le lendemain, M. Serge et lui allèrent à la recherche des deux matelots ; Ceux-ci, très probablement, jouissaient de la même liberté qu’on leur laissait à eux-mêmes. En effet, ils n’étaient point emprisonnés, et ce fut à la porte du réduit qu’ils occupaient à l’extrémité du village, que la rencontre se fit, sans provoquer aucune opposition de la part des indigènes.

Ces matelots, âgés l’un de trente-cinq ans, l’autre de quarante, étaient d’origine moscovite. Les traits tirés, la figure famélique, leurs vêtements de marins enveloppés de pelleteries en lambeaux, éprouvés par la faim non moins que par le froid, la figure à peine reconnaissable, sous une épaisse chevelure et une barbe en désordre, ils avaient l’air fort misérables. C’étaient cependant des hommes solides, vigoureusement constitués, et qui, à l’occasion, pourraient donner un bon coup de main. Toutefois, il ne parut pas qu’ils fussent très désireux de se lier avec ces étrangers dont ils avaient appris l’arrivée sur l’île Kotelnyï. Et, pourtant, l’identité de situation, un désir commun d’en sortir en s’aidant les uns les autres, auraient dû les rapprocher de la famille Cascabel.

M. Serge interrogea ces deux hommes en russe. Le plus âgé
Ces indigènes font preuve de bravoure. (Page 305.)

déclara s’appeler Ortik et le plus jeune Kirschef. Après une certaine hésitation, ils se décidèrent à raconter leur histoire.

« Nous sommes des matelots du port de Riga, dit Ortik. Il y a un an, nous avons embarqué à bord du baleinier Vremia, pour une campagne de pêche dans la mer Arctique. Par malheur, à la fin de la saison, notre navire n’a pu regagner à temps le détroit de Behring, et il a été pris par les glaces, qui l’ont écrasé dans le nord des Liakhoff. Tout l’équipage a péri, à l’exception de Kirschef et de moi. Après nous êtes jetés dans une embarcation, la tempête nous a chassés sur les îles de la Nouvelle-Sibérie, où nous sommes tombés au pouvoir des indigènes.

À quelle époque ? demanda M. Serge.

— Il y a deux mois !

— Et quel accueil vous a-t-on fait ?…

— Le même qu’à vous, sans doute, répondit Ortik. Nous sommes prisonniers de Tchou-Tchouk, et il ne nous relâchera que contre rançon…

— Et où la prendre ? » reprit Kirschef.

Puis, d’un ton assez brusque, Ortik ajouta :

« À moins que vous n’ayez de l’argent… pour vous et pour nous… car nous sommes compatriotes, je pense ?…

— En effet, répondit M. Serge, mais l’argent que nous possédions a été volé par les indigènes, et nous sommes aussi dénués de ressources que vous pouvez l’être !

— Tant pis ! » répliqua Ortik.

Tous deux donnèrent alors quelques détails sur leur manière de vivre. C’était cette cavité, étroite et obscure, qui leur servait de demeure, et on leur laissait une certaine liberté tout en les surveillant. Leurs vêtements étaient en lambeaux, ils n’avaient d’autre nourriture que la nourriture habituelle des indigènes, et c’est à peine si cela leur suffisait. Ils pensaient, du reste, que la surveillance deviendrait beaucoup plus sévère au retour de la belle saison, lorsqu’une évasion serait possible.

« Comme il suffira de s’emparer d’un canot de pêche pour passer sur le continent, il est certain que les indigènes se défieront davantage, et peut-être nous enfermeront-ils ?…

— Mais la belle saison, répondit M. Serge, elle ne viendra pas avant quatre ou cinq mois, et rester prisonnier jusque-là…

— Avez-vous donc un moyen de vous échapper ?… demanda vivement Ortik.

— Non, pour l’instant, répondit M. Serge. En attendant, il est tout naturel que nous cherchions à nous entraider. Vous paraissez avoir beaucoup souffert, mes amis, et si nous pouvons vous être utiles… »

Les deux matelots remercièrent M. Serge, sans montrer trop d’empressement. Si, de temps à autre, il voulait leur procurer une nourriture un peu meilleure, ils lui en seraient reconnaissants. Ils n’en demandaient pas davantage, à moins qu’on ne voulût leur faire don de quelques couvertures. Quant à demeurer ensemble, non ! Ils préféraient habiter leur trou, tout en promettant d’aller rendre visite à la famille.

M. Serge et M. Cascabel — qui avait saisi quelques mots de cette conversation — prirent congé des deux matelots. Bien que ces hommes eussent une physionomie peu sympathique, ce n’était pas une raison pour ne point leur venir en aide. Des naufragés se doivent entre eux secours et assistance. On les soulagerait donc dans la mesure du possible, et, s’il se présentait quelque occasion de s’enfuir, M. Serge ne les abandonnerait pas. C’étaient des compatriotes à lui… C’étaient des hommes comme lui !

Quinze jours s’écoulèrent, pendant lesquels on se fit graduellement aux exigences de cette nouvelle situation. Chaque matin, obligation de comparaître devant le souverain indigène et de subir ses instances au sujet de la rançon qu’il exigeait. Il s’emportait, faisait des menaces, attestait ses idoles… Ce n’était pas pour lui, c’était pour elles qu’il réclamait le tribut de la délivrance.

« Vieux fourbe ! » s’écriait M. Cascabel. Commence donc par rendre l’argent !… On verra après ! »

En somme, l’avenir ne laissait pas d’être inquiétant. On pouvait toujours craindre qu’il ne voulût mettre ses menaces à exécution, ce Tchou-Tchouk, ou plutôt ce « Chou-Chou », comme l’appelait M. Cascabel, bien que ce petit nom d’amitié « lui allât comme un chapeau de bergère à un English à cheveux jaunes ! »

Et toujours, il s’ingéniait pour trouver le moyen de lui jouer un tour de sa façon. Lequel ?… Il cherchait et ne trouvait pas. Aussi, se demandait-il si son sac n’était pas vide, et, par son sac, il entendait sa cervelle. En vérité, l’homme qui s’était permis d’avoir cette belle idée, aussi hardie que regrettable, de revenir d’Amérique en Europe par le chemin de l’Asie, n’avait que trop de raisons de se dire qu’il n’était plus qu’une bête !

« Mais non, César, mais non ! lui répétait Cornélia. Tu finiras par imaginer quelque bon truc !… Ça t’arrivera au moment où tu y penseras le moins !

— Tu le crois ?…

— J’en suis sûre ! »

N’était-ce pas touchant de voir l’imperturbable confiance que Mme Cascabel gardait dans le génie de son mari, en dépit de son malencontreux projet de voyage !

Du reste, M. Serge était là pour leur donner du cœur à tous. Et pourtant, les tentatives qu’il faisait dans le but d’amener Tchou-Tchouk à se relâcher de ses prétentions n’obtenaient aucun succès. Au surplus, il n’y avait pas lieu de se montrer trop impatient. Alors même que le chef indigène eût consenti à lui rendre la liberté, la famille Cascabel n’aurait pu quitter l’île Kotelnyï en plein cœur de l’hiver, par une température qui oscillait entre trente et quarante degrés au-dessous de zéro.

Le 25 décembre étant arrivé, Cornélia voulut que la Noël fût célébrée avec quelque éclat. L’éclat, ce serait tout simplement d’offrir à ses convives un dîner plus soigné, plus abondant que d’habitude, et où les conserves devaient faire tous les frais. En outre, comme elle ne manquait ni de farine, ni de riz, ni de sucre, l’excellente ménagère mit tous ses soins à confectionner un gâteau gigantesque, dont le succès était assuré d’avance.

Les deux matelots russes furent invités à ce repas, et ils se rendirent à l’invitation. C’était la première fois qu’ils pénétraient à l’intérieur de la Belle-Roulotte.

Dès que l’un d’eux eut parlé — celui qui se nommait Kirschef, — — le son de la voix de cet homme frappa Kayette. Il lui semblait que cette voix ne lui était pas inconnue. Dire où elle avait pu l’entendre, cela lui eût été impossible.

D’ailleurs, ni Cornélia, ni Napoléone, ni Clou lui-même ne se sentirent attirés par ces deux hommes, qui semblaient gênés en présence de leurs semblables.

Vers la fin du repas, sur la demande d’Ortik, M. Serge fut amené à raconter les aventures de la famille Cascabel dans la province alaskienne. Il dit comment il avait été recueilli par elle à demi-mort, après la tentative d’assassinat commise sur sa personne par des complices de la bande Karnof.

Si leur figure eût été en pleine lumière, on eût pu voir ces deux matelots échanger un singulier regard, au moment où il fut question du crime. Mais ce détail passa inaperçu, et, après avoir pris leur bonne part du gâteau, qui fut largement arrosé de vodka, Ortik et Kirschef quittèrent la Belle-Roulotte.

À peine étaient-ils au dehors que l’un disait :

« En voilà, une rencontre !… C’est le Russe que nous avons attaqué sur la frontière, et que cette damnée Indienne nous a empêchés d’achever…

— Et de voler ! répliqua l’autre.

— Oui !… ces milliers de roubles qui sont maintenant entre les mains de Tchou-Tchouk ! »

Ainsi, les deux prétendus matelots étaient des malfaiteurs qui faisaient partie de cette bande Karnof, dont les forfaits avaient jeté l’épouvante dans tout l’Ouest-Amérique. À la suite de leur coup manqué contre M. Serge, qu’ils n’avaient pu dévisager au milieu de l’obscurité, ils étaient parvenus à regagner Port-Clarence. Puis, quelques jours plus tard, au moyen d’une barque volée par eux, ils avaient essayé de traverser le détroit de Behring ; mais, entraînés par les courants, après avoir failli cent fois périr, ils étaient venus s’échouer sur la principale île de l’archipel des Liakhoff, où ils avaient été faits prisonniers par les indigènes.