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MADAME DANDURAND[1]



À cette femme distinguée appartient l’honneur d’avoir été la première dans la région de Montréal à entrer dans la carrière littéraire, et de lui avoir donné le meilleur de son cœur et de son intelligence.

Jeune encore elle débuta, vers 1885, l’année même de sa fondation, dans le Franco-Canadien, journal fondé à St-Jean d’Iberville par son père.

Contemporaine de Laure Conan, elle en devint l’émule et conquit bientôt l’admiration et l’estime du public, tout en suivant une direction différente. Le roman ne fut pas sa voie, elle préféra la chronique, le conte, la comédie ; ces genres s’adaptaient mieux à son tempérament littéraire et à son but. Ses débuts furent remarquables. Tout indiquait qu’elle avait hérité du talent littéraire de son père, l’honorable Gabriel Marchand, le fin lettré, auteur de si spirituelles comédies. Ses premières chroniques eurent un si beau succès que plusieurs revues et journaux sollicitèrent sa collaboration et l’obtinrent. Pendant plusieurs années elle écrivit de jolis articles dans l’Opinion Publique, le Journal du Dimanche, le Canada Artistique, l’Électeur et la Patrie.

Bellerive - Brèves apologies de nos auteurs féminins, 1920 (page 25 crop).jpg

En 1893 elle fonda la première revue féminine de langue française au Canada : le Coin du Feu. D’une belle tenue littéraire, cette revue fit les délices de ses lecteurs. Par mauvaise fortune, elle ne dura que quatre ans, Mme Dandurand ne pouvant suffire seule à la tâche que requérait sa publication, par suite de toutes les œuvres auxquelles elle donnait son temps. Mme Dandurand fut la première à inaugurer dans sa revue le plébiscite littéraire. Cette innovation obtint alors le concours de personnages tels que Paul Bourget, Jules Simon, en France, sir Wilfrid Laurier, sir Adolphe Chapleau, et sir A.-B. Routhier.

Dans ses chroniques Mme Dandurand a abordé les sujets les plus variés : études artistiques, critique littéraire, peintures de mœurs, bibliographie, et les a traités avec grâce et distinction. Elle s’est surtout appliqué à donner le goût des belles manières, des choses élevées, et à faire aimer ainsi ce qu’elle a toujours elle-même aimé et appris à aimer au foyer familial.

Celles qu’elle a publiées dans le Coin du Feu sont signées « Météor ».

En 1901, elle a eu la bonne inspiration d’en publier un certain nombre en un volume intitulé : Nos travers, qui a eu beaucoup de vogue. Nos petits défauts y sont dénoncés avec un art spirituel et mordant, et il y a vraiment plaisir à lire ces bonnes leçons de dignité, de bon goût et de bonne éducation, faites à quelques-uns de nos jeunes gens et de nos gens mariés.

En 1889, Mme Dandurand a publié ses Contes de Noël[2]. Rien de plus gracieux, de plus tendre et de plus émouvant. M. Louis Fréchette, dans la préface qu’il en a fait, en a apprécié toute la beauté et nous en donne un avant-goût.

« En lisant ces bluettes, nous dit-il, on s’arrête malgré soi devant tel détail saisi sur le vif, telle nuance finement observée, telle vague ébauche dont les contours perdus laissent deviner quelque délicieux profil ; et l’on s’avoue in petto qu’un doigt de femme pouvait seul crayonner avec cette souplesse, qu’on dirait inconsciente. En effet, ce qui caractérise peut-être plus que toute autre chose le style de ces Contes, c’est une absence de toute recherche, une facilité naturelle, une allure indépendante et primesautière qui donnent l’impression de quelqu’un laissant courir sa plume sur le papier sans le moindre effort, sans aucunement s’inquiéter de bien dire, et, sans s’en douter le moins du monde, racontant merveilleusement des choses charmantes.

« Car ils sont pleins de choses charmantes, ces petits Contes de Noël qui respirent tant de suavité naïve, et qui évoquent autour de nous tout un essaim de souvenirs ailés papillonnant à votre oreille avec les échos des vieux chants d’église et des joyeux carillons d’autrefois. Ils vous bercent, ils vous rajeunissent. Ils ressuscitent sous vos yeux mille figures lointaines, mille horizons oubliés. Ils vous chuchotent je ne sais quelles ressouvenances qu’on écoute le cœur attendri, et quelquefois avec une larme tremblante au bout des cils. »

Mme Dandurand a eu aussi comme son père le goût de la comédie, et en ce genre elle a aussi obtenu de beaux succès. Elle a composé quatre jolies saynètes, intitulées : Rancune, La Carte postale, Ce que pensent les Fleurs et Victimes de l’idéal.

La première fut applaudie, à Québec, le 22 février 1888 ; les deux suivantes ont aussi reçu des ovations à Québec, à St-Hyacinthe, à St-Jean et à la Kermesse de Montréal, en 1895, puis la dernière, mais non la moindre — étant écrite en vers — a été jouée dans les salons du Sénat le 6 avril 1907. Dans cette dernière pièce, Mme Dandurand déplore la tendance à oublier les belles manières d’autrefois.

En faisant disparaître le Coin du Feu, Mme Dandurand n’éteignit pas la flamme qui en faisait le charme. Elle ne fit que la transporter à d’autres foyers d’action féminine et sociale, entre autres à la section féminine de l’Association nationale St-Jean-Baptiste de Montréal, dont elle fut l’une des fondatrices, vers 1902, et à la Fédération nationale St-Jean-Baptiste, dont elle fut aussi l’une des fondatrices, en 1905, et aussi au Journal de Françoise. C’est dans ces foyers de bienfaisance sociale qu’elle continua à réchauffer l’âme de ses concitoyennes par sa parole convaincante et par ses articles de journaux.

On la vit faire de multiples conférences au milieu de ces associations et ailleurs ; entre autres, celles intitulées : « La culture féminine », en 1900 ; « La femme et le Lien public », « La nécessité d’une section féminine dans la Société St-Jean-Baptiste », en 1902 ; « La Sociabilité » et « Vers la simplicité », en 1903. Déjà Mme Dandurand avait fait des conférences importantes devant le Conseil National des Femmes du Canada, dont elle était directrice ; une à Montréal, en 1893, sur le perfectionnement à donner au langage français dans nos maisons d’éducation ; une autre à Ottawa, en 1894, sur l’union des deux races au Canada ; une troisième, à Toronto, en 1895, sur la nécessité d’encourager et de développer notre littérature nationale. Mentionnons aussi celle qu’elle prononça au Congrès de la langue française à Québec, en 1912, sur « Le Rôle de la femme dans la conservation de la Langue française au Canada ».

Elle se fit aussi dans la presse l’avocate de toute les bonnes causes. Elle inaugura la campagne en faveur de l’œuvre des livres gratuits, et contribua ainsi à la diffusion de la bonne littérature française et à la création de petites bibliothèques dans les centres éloignés. Elle fut la plus ardente à favoriser la cause des institutrices et à réclamer pour elles une rémunération plus équitable. Ses articles à ce sujet eurent de l’écho jusque dans la législature de Québec, et on se servit de ses arguments pour plaider en leur faveur. Elle se fit l’âme du mouvement destiné à propager l’enseignement ménager et à établir l’enseignement post-scolaire ou universitaire pour les jeunes filles, et l’on vit dans la suite surgir à Montréal l’Ecole Ménagère provinciale et l’Ecole d’Enseignement supérieur[3].

Une carrière aussi féconde en œuvres de toutes sortes ne pouvait manquer d’être appréciée. Aussi Mme Dandurand a-t-elle été honorée en plusieurs circonstances. En 1900, elle fut déléguée par le gouvernement Laurier au Congrès International des Femmes, tenu à Paris, pendant l’Exposition Universelle.

À ce congrès, elle eut l’honneur d’être choisie pour présider à plusieurs séances, et pendant son séjour à Paris, elle fut nommée Officier d’Académie par le Ministre de l’Instrulion Publique en France, et membre du Club Lyceum de Paris, le club féminin le plus aristocratique.




  1. Épouse de l’honorable Raoul Dandurand, sénateur et président du Sénat avant 1911.
  2. Sous le pseudonyme de Josette.
  3. Plusieurs de ses articles et de ses conférences ont été publiés dans le Journal de Françoise.