Ouvrir le menu principal

FRANÇOISE[1]



On ne peut se rappeler sans émotion et sans regret le nom de cette femme de lettres si tôt enlevée à notre estime et à notre admiration. Elle était si populaire et si aimée. À Québec, à Montréal et à Ottawa, elle était la favorite de la société, et sa popularité s’étendait même dans toute la province. Cette popularité lui était bien due. Outre ses qualités personnelles, elle avait eu le mérite d’avoir inauguré dans la presse canadienne-française la page féminine hebdomadaire, en fondant, en 1891, « Le Coin de Fanchette » dans la Patrie, où elle publia pendant dix ans ses « Chroniques du Lundi ». Elle avait pris aussi l’initiative de renouveler la tentative de son amie Mme Dandurand, en fondant, en 1901, une nouvelle revue féminine du nom de Journal de Françoise qui vécut jusqu’à sa mort en janvier 1910, et dans laquelle elle continua ses chroniques de la semaine. Elle avait aussi publié un bon nombre d’articles dans la Presse, dans l’Album universel et dans la Feuille d’Érable. Et toujours elle s’y était distinguée par la grâce, la vivacité de son style, et par la noblesse et la droiture de ses sentiments. Invitée aussi comme conférencière à toutes les réunions féminines de son temps, elle avait contribué à leur succès par le charme de sa parole facile et de ses idées progressives. Ses conférences les plus importantes furent celle faite au Congrès de la Fédération St-Jean-Baptiste, le 20 mai en 1907, sur « Le Rôle de la Page féminine » ; celle faite à l’École Ménagère provinciale, le 26 février 1908, sur “ L’Âme féminine ” ; celle prononcée le 24 juin 1909, devant la section féminine de la Société St-Jean-Baptiste, sur « L’Influence du Journalisme ».

Tous les intérêts féminins et toutes les bonnes causes féminines, elle les avait servis avec un dévouement inlassable, et non seulement elle avait appuyé les initiatives de Mme Dandurand, mais elle s’était fait admirer par ses idées de progrès et d’avancement en réclamant, entre autres, pour les jeunes filles, l’instruction commerciale qu’elles reçoivent maintenant autant que faire se peut depuis la fondation de la Fédération Nationale et qu’elle désirait faire donner dans un lycée commercial institué spécialement pour les jeunes filles.

Pendant vingt ans, elle avait entretenu ses lectrices de choses intéressantes et instructives. Elle leur avait fait connaître des femmes de grande distinction, et les avait eues comme collaboratrices dans son Journal de Françoise, entre autres : Sa Majesté la Reine de Roumanie, connue sous le nom de Carmen Sylva, Mme Juliette Adam, Mme Duclos de Méru, Mlle de Siarit, Mlle Thérèse Vianzone, Mlle Hélène Vacaresco, la baronne Grellet de la Deyte, la petite nièce de Montcalm, la vicomtesse d’Aubervilliers ; elle les avait intéressé de ses notes de voyage dans les provinces maritimes et dans les provinces de l’Ouest, ainsi qu’en France et en Italie, de ses articles bibliographiques sur des ouvrages français et canadiens, de ses écrits sur des questions de politique française et canadienne, et elle avait avivé en maintes circonstances leurs sentiments patriotiques.

Françoise était donc à bon droit considérée comme l’une de celles qui dans les lettres honoraient le plus la canadienne-française. Aussi sa perte fut-elle douloureuse pour toute la population française du Canada et en particulier pour l’élite intellectuelle. Elle fut aussi regrettée à Paris où elle comptait des admirateurs, comme nous le dit M. Léon de Tinseau, le romancier bien connu au Canada, dans l’éloge qu’il en fit à sa mort dans l’Écho de Paris.

Françoise a été, au cours de sa carrière littéraire, l’objet de faveurs signalées. Elle fut, avec Mme Dandurand, déléguée par le gouvernement de Sir Wilfrid Laurier à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, et prit une part active au Congrès International des Femmes qui eut lieu à cette occasion. Sa distinction et son affabilité lui valurent alors de précieuses amitiés parmi les dames de la haute société française présentes à ce Congrès. Elle fut invitée et reçue aux réunions du dimanche de Mme la baronne Grellet de la Deyte, dont les salons étaient, fréquentés par les personnages les plus célèbres dans les lettres parisiennes, et on lui fit l’honneur de l’admettre au nombre des membres du Club Lycéum, le club féminin le plus distingué de Paris.

Françoise a eu aussi la satisfaction de voir son talent reconnu en France. En 1898, le ministre de l’Instruction publique, en considération des services qu’elle avait rendus à la culture française, lui accorda les honneurs académiques en la nommant Officier d’Académie, et en 1905, la Revue d’Europe consacrait à son œuvre un bel article et lui en rendait hommage.

Par une bonne fortune, Françoise avait fait publier en 1900 une bonne partie des chroniques qu’elle avait écrites de 1891 à 1896. En 1895, elle avait aussi fait paraître un intéressant recueil de contes du terroir, que M. Léon Ledieu accueillait ainsi dans le Monde Illustré, en date du 25 mai 1895 :

« Françoise m’a envoyé Fleurs champêtres. Le titre est bien choisi, car il se dégage de ce petit livre un parfum de la terre canadienne qui monte à la tête comme ces légers vins de France dont le goût de terroir rappelle le pays natal et fait souvenir des jours ensoleillés de la jeunesse, si lointaine qu’elle soit. »

Fadette en a aussi fait l’éloge en ces termes, dans son travail lu au Congrès de la Langue française à Québec, en 1912 :

« Ce fut un événement dans notre monde littéraire : les petits tableaux rustiques, ces campagnards si finement observés, ce langage typique canadien, si drôlement saisi, la poésie agreste, naïve et charmante qui se dégageait de ces contes, charmèrent le public. C’était bien l’âme du pays que l’on retrouvait là, c’était notre campagne, nos habitants, leur foi un peu superstitieuse mais si sincère ; c’était le Canada aux mœurs simples et douces, aimé par Françoise, et rendu vivant sous sa plume d’artiste. »

Puis, en 1905, elle publiait une jolie saynète intitulée : Méprise, qui fit salle comble lorsqu’elle fut jouée, en novembre 1905, à la salle Karn, à Montréal.

Autant que ses écrits, il y a une précieuse relique qui rappellera sa mémoire et la rendra chère à tous, c’est la vieille cloche de l’ancienne église de Louisbourg, au Cap Breton, détruite par les Anglais au siège de cette ville en 1758. Si elle est aujourd’hui conservée au Château de Ramsay, à Montréal, c’est au patriotisme de Françoise que nous le devons. Ayant appris dans un voyage qu’elle fit à Halifax, en septembre 1895, que cette cloche devait être vendue aux enchères, Françoise se mit aussitôt à l’œuvre dès son retour à Montréal, et fit si bien par ses articles de journaux qu’elle s’assura par souscription publique le montant requis pour la soustraire aux descendants des vainqueurs de Louisbourg. Ce fut un des beaux gestes de sa vie.




  1. Née Albertine Barry, à Trois-Pistoles, dans le comté de Témiscouata, sœur de M. David Barry, avocat à Bryson, et de M. John Barry, employé civique à Montréal.