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Laure Conan



La publication d’un livre par un auteur féminin, à une époque où la littérature féminine était à peu près inconnue, n’était pas un événement ordinaire. Aussi lorsque Laure Conan[1] publia, en 1879, Un amour vrai, le premier roman écrit au pays par une main féminine, causa-t-elle une surprise. Quel était, se demandait-on à Québec, cet écrivain qui faisait ainsi une intrusion aussi osée dans le domaine des lettres, jusque là réservé aux annalistes de nos communautés religieuses et aux hommes cultivés ? On apprit bientôt que c’était une jeune fille modeste et pieuse, vivant au village de La Malbaie, et l’on s’aperçut qu’elle était douée d’un beau talent et était destinée à se créer une réputation enviable dans le monde des lettres. On commença à l’admirer, à la louanger, et à l’excuser de s’adonner à l’art littéraire. L’histoire qu’elle nous raconte dans Un amour vrai est des plus captivantes ; c’est l’histoire d’un jeune protestant qui se convertit à la mort de celle qui avait en vain aspiré à sa conversion pour l’épouser, et qui dans la suite se consacre même à la vie monastique.

« Dans ce roman, nous dit Mademoiselle Marie-Claire Daveluy[2], Laure Conan touche d’une main délicate et apitoyée à ces conflits du cœur, si fréquents au Canada, entre jeunes catholiques et jeunes protestants. L’intuitive romancière avait deviné tout ce que cache d’intérêt passionnant et de douloureuse beauté, l’analyse de ces duels d’âmes religieuses. Elle avait tenté depuis longtemps ce que l’abbé Groulx, dans un article de l’Action française, 1917, conseille à nos romanciers futurs : “Qui nous peindra, dit-il, avec ces incidents dramatiques, le dualisme religieux et presque toujours national, introduit dans nos foyers par le mariage mixte ? ” »

Ce roman a été réédité, en 1897, par la maison Leprohon, sous le titre : Larmes d’amour.

En 1884, Laure Conan publiait son deuxième roman : Angéline de Montbrun. Ce roman, de genre épistolaire, le plus difficile selon Balzac, eut un des plus beaux succès, à tel point que sa cinquième édition vient de paraître. En voici l’analyse, telle que faite par M. Charles Ab-der-Halden, auteur parisien, dans ses Nouvelles Études de littérature canadienne-française :

« Cent dix-sept pages de lettres, cinq de narration, cent cinquante-trois de journal intime. Tel est l’aspect extérieur du roman. Quatre personnages principaux, mais surtout une âme : Angélique.

« Charles de Montbrun, jeune encore et veuf, s’est consacré à l’éducation de sa fille. Il veut la rendre digne de sa race et digne de son pays. Il l’élève en chrétien et en homme de cœur, il en fait une jeune fille fière et tendre, qui sait aimer et qui saura sacrifier son amour même à des considérations plus nobles.

« Mlle de Montbrun a pour amie une jeune fille gaie et mondaine, Mina Darville, dont le frère, Maurice, vient passer quelques jours à Valbriant, la propriété des Montbrun, vers le bas du fleuve. Maurice aime Angéline, Angéline aime Maurice. M. de Montbrun les fiance et Mina éprouve pour le père de son amie, une admiration absolue. Angéline n’a rien à désirer : jeunesse, fortune, amour, beauté, tous les dons les plus rares sont réunis en elle. Mais une catastrophe imprévue fond sur les héros. Charles de Montbrun meurt d’un accident de chasse. Mina entre aux Ursulines. Angéline, dont la douleur est immense, retarde son mariage, dépérit, s’affaiblit. Un jour elle fait une chute et se défigure à jamais. Elle devine alors que l’amour de Maurice ne survivra point à son malheur, que Maurice, tout épris qu’il est, ne saura consentir au mariage sans un sacrifice, et ne voulant rien devoir à la pitié, elle rend à son fiancé sa parole et sa bague. Elle se retire à Valbriant pour y pleurer.

« Vous croyez le roman fini : du tout il commence. Angéline est donc retirée du monde. Tout lui rappelle, dans sa solitude, les heures trop vite enfuies, et le bonheur écoulé sans retour. Tout lui parle du père qu’elle chérissait et de l’ami qu’elle écarta. Elle souffre, et se complaît dans sa souffrance. Après trois ans de lutte contre elle-même, Angéline finit par trouver sa véritable voie. Ce cœur que Maurice n’a pas su garder, ni peut-être gagner vraiment, elle le donne à Dieu. »

Le but de l’auteur d’Angéline, nous dit l’abbé Groulx, est des plus élevés ; il exalte la beauté des renoncements les plus difficiles et la grandeur d’une vie vouée au sacrifice et réconfortée par l’amour de Dieu.

On a pensé que Laure Conan avait exprimé dans ce roman des sentiments éprouvés. « On dirait qu’il y a dans la deuxième partie comme un grain d’autobiographie, » remarquait M. Louis Fréchette, dans une étude de ce roman publié le 7 avril 1906 dans le Journal de Françoise.

M. Chs Ab-der-Halden ne partage pas cette opinion :

« Angéline de Montbrun, écrit-il, n’est sans doute pas un pseudonyme choisi pour nous faire des confidences, mais nous serions bien surpris si Angéline ne ressemblait point à l’auteur par la manière de sentir et de penser, si elle n’en était la fille d’élection et de prédilection. C’est ce qui donne à cet ouvrage son véritable prix. Elle nous a donné ainsi le livre que tout écrivain ne peut faire qu’une fois, car elle y a mis son âme, et tout entière. Et c’est pourquoi Angéline nous apporte

Cette voix du coeur qui seule au cœur arrive.»

L’analogie qu’il y a entre les pages de Laure Conan dans Angéline de Montbrun et celles du Journal et des Lettres d’Eugénie de Guérin a permis à l’abbé Casgrain de dire : « Laure Conan, c’est l’ Eugénie de Guérin du Canada. » M Chs Ab-der-Halden est venu confirmer cette flatteuse appréciation de l’auteur d’Angéline. « Rarement deux femmes de lettres, dit-il, ont eu des dispositions plus identiques. »

Après Angéline de Montbrun, Laure Conan publiait, en 1880 : Si les Canadiennes le voulaient, brochure de soixante pages, où, sous la forme de dialogue, elle sollicite l’action féminine pour faire revivre comme autrefois le pur patriotisme et le noble dévouement dans la vie publique. C’est l’œuvre d’une femme qui aime ardemment sa race.

En 1891, elle nous donnait, une nouvelle œuvre ayant pour titre : À l’œuvre et à l’épreuve. C’est la vie du Père Garnier, le Jésuite missionnaire et martyr, le compagnon au Canada de l’héroïque Père de Brébeuf. À son propos, Mlle Daveluy a écrit ceci :

« Laure Conan venait-elle de lire les Relations des Pères Jésuites ? On le dirait. L’inspiration aurait jailli à la suite de la lecture attentive, intelligente, pénétrante de ce monument de notre vieille histoire.

« Il se dégage de cette œuvre une impression tragique et sévère. Au deuxième chapitre de ce volume, l’auteur nous fait pénétrer entre les murailles sombres et glaciales de l’abbaye de Port-Royal des Champs, cette abbaye, située elle-même, disait au XVIIe siècle Madame de Sévigné, dans un vallon affreux. Un peu tremblants, nous sommes mis en présence de la célèbre janséniste, la Mère Angélique Arnaud. N’a-t-on pas dit d’elle, comme de quelques-unes de ses moniales ; “ Savantes comme des théologiennes, pures comme des anges, mais… (hélas !) orgueilleuses comme des démons ”.

« Quelques pages claires, pleines de vie et d’entrain, traversent cependant le roman. Celles, par exemple, où apparaît Samuel de Champlain, accompagné de sa jeune femme, Hélène Boulé.

« À l’œuvre et à l’épreuve, c’est le pieux hommage de Laure Conan aux missionnaires du Canada, à ces héros plus grands que nature. L’abnégation humaine, qui prend sa source dans un profond amour de Dieu et du prochain, ne peut guère aller au delà des actes de ces hommes. »

Cette œuvre a obtenu aussi un beau succès. En 1914 paraissait sa troisième édition.

En 1900, Laure Conan nous présentait la plus belle de ses œuvres : L’Oublié, œuvre faite en pleine maturité de son talent et où elle affirme le mieux son tempérament littéraire et sa philosophie de la vie, nous dit l’abbé Groulx.

L’Oublié, c’est le major Lambert Closse, le bras droit de Maisonneuve dans la fondation de Ville-Marie, celui dont les actions d’éclat ont été trop oubliées par les historiens des premiers temps de la colonie, tels que M. Dollier de Casson dans son Histoire de Montréal, et M. Faillon, dans son Histoire de la Colonie française en Canada.

Ce roman a valu à son auteur un grand bonheur. En 1902, il était couronné par l’Académie française. Jamais lauriers aussi glorieux n’avaient été accordés à une femme de lettres canadienne-française, et Laure Conan avait ainsi l’insigne honneur d’être la première à les cueillir.

De forts beaux commentaires en ont aussi été faits par des littérateurs de marque.

« Ce délicat et pur roman, qui n’est peut-être pas, à vrai dire, absolument un roman, nous dit M. l’abbé Bourassa, à la fin de la préface qu’il en a fait, emprunte aux souvenirs héroïques et pieux qu’il évoque un parfum de poésie chevaleresque et mystique qui a fait dire à l’historien Parkman, en racontant la naissance de Montréal :

« Est-ce de l’histoire vraie, ou n’est-ce pas un roman de chevalerie chrétienne ? C’est l’un et l’autre. »

Voici d’autre part ce que M. Chs Ab-der-Halden nous en dit :

« L’Oublié. Une histoire de sauvages. Une histoire de héros. Si le beau livre de M. Salone sur la Colonisation française au Canada est le roman de l’énergie nationale, l’histoire que nous raconte Laure Conan semble un épisode détaché des chansons de gestes. Les personnages ont quelque chose de la simplicité hiératique que l’on retrouve dans nos vieilles légendes. Maisonneuve ne serait pas indigne de converser avec Roland. L’Oublié, c’est l’épopée de Montréal naissant. Et quelle épopée de sang, de larmes, de douleurs noblement supportées, d’espoirs tenaces et de sacrifices joyeux !

« Pendant vingt-six ans, sous les ordres de Maisonneuve, qui fut un saint et un héros, les Montréalistes luttèrent, au plus fort de la guerre sauvage, la terrible guerre contre les Iroquois. Autour de Maisonneuve se groupaient le brave Lambert Closse, le major de la garnison, et Brigeac, qui mourut tragiquement, et Mlle Mance, l’héroïque infirmière de ces soldats laboureurs, et la Mère Marguerite Bourgeoys, et la poignée de braves qui défendaient, sur ce glacis, la France et le Christianisme.

« Songez maintenant aux atrocités inexpiables de cette guerre, aux dangers de chaque heure, de chaque minute, pensez à l’idéal qui les anime et les rend dignes des temps anciens de la foi. Vous goûterez alors, dans toute sa saveur, le récit de Laure Conan. Vous prendrez un singulier intérêt à voir comment la petite Mlle Moyen, dont les parents avaient été massacrés par les sauvages, fut échangée contre un chef iroquois nommé La Plume, et sauvée ainsi d’une horrible destinée. Vous n’apprendrez pas sans intérêt que le major Lambert Closse inspira dans le cœur de cette jeune fille un amour fait d’admiration pour sa bravoure, sa force et sa bonté. Vous serez heureux de savoir que le major Closse épousa Elizabeth Moyen, après qu’elle lui eut sauvé la vie. Et vous ne pourrez pas vous défendre d’une certaine émotion en apprenant la mort du brave soldat qui avait un jour quitté sa jeune femme pour reprendre le mousquet contre les Iroquois.

« Ce qui vaut surtout dans L’Oublié, nous dit à son tour M. l’abbé Camille Roy, dans l’étude qu’il en a fait dans son livre : Essais sur la littérature canadienne, c’est, outre la finesse de certains détails, l’ingéniosité de beaucoup d’analyses, la beauté d’un très grand nombre de récits, c’est la noblesse et comme la dignité de l’inspiration. Un même souffle anime toutes ces pages, et ce souffle est franchement patriotique et chrétien. »

Depuis L’Oublié, Laure Conan n’a plus écrit de roman ; cependant elle n’est pas restée inactive. De romancière, elle est devenue historienne. Elle nous a donné, en 1913, une monographie d’Élisabeth Seton, la fondatrice de l’Ordre des Sœurs de la Charité, aux États-Unis, une protestante convertie au catholicisme et que les évêques des États-Unis désirent canoniser, et Silhouettes canadiennes, en 1917.

Dans ce dernier ouvrage, Laure Conan a voulu nous faire admirer les personnages les plus humbles parmi ceux qui ont édifié la Nouvelle-France : Louis Hébert, Jeanne Mance, la Vénérable Marguerite Bourgeoys, Pierre Boucher, Jeanne Leber, Philippe Gauthier de Comporté, l’abbé de Calonne, la Mère Catherine-Aurélie du Précieux Sang.

« En dessinant ces figures de notre histoire, nous dit l’abbé Groulx[3], Laure Conan n’a pas voulu multiplier les traits réalistes, elle n’a copié que les traits saillants, ceux qui révèlent le grand air de la race. Elle s’arrête aux paroles de choix qui rendent le son de toute l’âme, aux attitudes qui caractérisent une existence. Et cependant quelle impression de vie nous renvoie la succession des Silhouettes canadiennes ! Cette impression serait-elle augmentée par l’art de la romancière, ici peut-être trop peu séparée de l’historien ?

« Le livre s’ouvre, continue l’abbé Groulx, par un chapitre qu’il faudrait peut-être intituler : La tentation de Champlain, composition quelque peu fantaisiste où vient s’exprimer le doute du fondateur en l’utilité de son sacrifice, en la durée de son œuvre. Mais tout de suite Laure Conan fait défiler la série de ses chapitres où l’on apprend par quels petits ouvriers, lentement, jour par jour, s’est édifiée la Nouvelle-France. Cette disposition du volume, n’en doutons pas, répond à un dessein. L’auteur a voulu nous dire la toute puissance des petits dévouements qui s’additionnent et se multiplient, surtout si, à leur effort, s’ajoute la collaboration divine. »

« Rien de plus curieux à lire, nous dit Mlle Daveluy, que certaines de ces courtes biographies. Par exemple, quelle existence mouvementée que celle de l’abbé Calonne, ce prêtre grand seigneur, jeté en Amérique par la Révolution française. Le portrait de Pierre Boucher ne lui cède guère en intérêt. Lisez, s’il vous plaît, le testament de ce premier Seigneur de Boucherville. C’est une pièce rare. Vous n’en trouverez pas de semblables dans nos études modernes. »

Laure Conan s’est faite aussi apôtre. Elle a profité de la campagne antialcoolique pour écrire, en 1913, ce vibrant appel Aux Canadiennes et L’Obscure souffrance, en 1919. Ce sont deux ouvrages d’un grand intérêt social. Dans l’un elle engage les canadiennes à combattre le mal alcoolique, et dans l’autre, elle donne à celles qui souffrent de ce mal à leur foyer une leçon d’énergie chrétienne, en leur mettant sous les yeux l’exemple d’une orpheline, dont le père est alcoolique, et qui reste fidèle à la promesse faite à sa mère avant de mourir de ne jamais l’abandonner quelle que soit sa conduite.

Par les hautes exhortations morales dont les pages de ses livres sont remplies, Laure Conan s’est vu décerner un jour le beau titre de professeur d’énergie. C’est l’éloge le plus juste et le plus mérité qui pouvait lui être fait, et celui qu’une femme modeste comme elle peut le plus apprécier.

Laure Conan a aussi écrit dans plusieurs revues. Au nombre de ses articles les plus remarquables, on peut citer un article bibliographique dans les Nouvelles Soirées canadiennes, en 1883, sur l’histoire de Mlle Legras, la fondatrice de l’Institut des Sœurs de la Charité en France, qui a été béatifiée le 9 mai 1920, — une étude, dans le Journal, de Montréal, le 14 août 1901, sur la vie et l’œuvre de Mme Marie Julie Lavergne, et des monographies de Ste-Anne de Beaupré et du Cap de la Madeleine, dans le Journal de Françoise, en 1902-3.

Laure Conan est ainsi la canadienne-française qui a donné le plus d’œuvres à notre littérature nationale, et parmi elles, il y en a qui passeront à la postérité et qui illustreront désormais la femme au Canada français. Aussi l’hommage que le gouvernement français a rendu à son talent et à son oeuvre en lui accordant, en 1898, les palmes académiques, et celui que l’Académie française lui a rendu en couronnant L’Oublié, ont-ils été accueillis avec la plus grande joie par ses compatriotes, dont le respect et l’admiration pour elle se sont sans cesse accrus et se sont élevés à la hauteur de ses brillants succès.

Terminons par cette belle pensée d’Henri d’Arles (l’abbé Beaudé) dans son étude « Une romancière canadienne », publiée dans la Pensée de France, juillet 1914 : « Laure Conan est notre première femme écrivain, la première en date et la première par la supériorité du talent. »




  1. Sœur de M. Charles Angers, ancien député de Charlevoix aux Communes du Canada, et avocat à La Malbaie.
  2. Voir l’Action française, mars 1918.
  3. Voir l’Action française, août 1917.