Bonheur manqué/XXX

Paul Ollendorff (p. 53-54).
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XXX


Avril ;
dans une partition.


Moins seul en cette vie où tes yeux me soutiennent,
Je veux faire deux parts des jours qui t’appartiennent,
Et donner sagement, puisqu’il faut tout prévoir,
La seconde au bonheur, la première au devoir.
C’est décidé ; te voir sera ma récompense.
Tes yeux, dont je te parle encore tant j’y pense,
Je vais leur préférer ma tâche désormais,
Afin que tu sois fière un jour si tu m’aimais.

Ma vieillesse prochaine a besoin de ma gloire.
Je veux mettre des vers sacrés dans ta mémoire.
De ton enthousiasme hier j’étais jaloux ;
Tu savais de Ronsard les sonnets les plus doux.
Quand leur œuvre survit, les morts ont des amantes.
Ils disent mieux que nous les paroles aimantes ;
Et vos aveux tardifs, à l’ombre des cyprès,
Les consolent un peu de leurs anciens regrets…
J’aurai pour t’obtenir, maîtresse des maîtresses,
La lente ambition des âmes sans tendresses.
Ma renommée aura raison de ta vertu ;
Et lorsque tu viendras, car tu viendras, vois-tu,
Clémente au lendemain des pièces applaudies,
Tu me demanderas des lèvres plus hardies.