Bleak-House/52

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 229-238).



CHAPITRE XXII.

Obstination.

Le surlendemain, comme nous étions à déjeuner, M. Woodcourt arriva en toute hâte pour nous apprendre la terrible nouvelle du meurtre de M. Tulkinghorn, et que M. Georges était accusé de l’avoir commis ; il ajouta que sir Leicester avait promis une forte récompense à qui découvrirait le meurtrier ; je ne compris pas d’abord dans quel intérêt, mais je sus bientôt que la victime était l’avoué du baronnet, et je fus incapable, pendant quelques instants, de penser à autre chose qu’à la frayeur que cet homme inspirait à ma mère. Quelle horrible situation pour elle que d’apprendre une pareille mort et de ne pouvoir en ressentir de pitié ! Peut-être même, dans son effroi, avait-elle souhaité que ce vieillard vînt à mourir, et cette pensée devenait effrayante en face de l’événement imprévu qui avait précipité le procureur dans la tombe.

Quand j’eus recouvré assez d’empire sur moi-même pour écouter la conversation, M. Jarndyce et M. Woodcourt s’entretenaient de l’accusé avec chaleur ; et l’intérêt que m’avait toujours inspiré M. Georges éveillant toutes mes craintes à son égard, je ne pus m’empêcher de m’écrier : « N’est-ce pas, tuteur, que vous ne croyez pas qu’il soit coupable !

— Assurément non, chère Esther, répondit-il ; un homme que j’ai toujours vu si franc et si bon ; qui joint à une force athlétique la douceur d’un enfant ; un homme à la fois courageux et sensible, capable d’un tel crime ! Non, non, je ne pourrai jamais le croire.

— Ni moi non plus, ajouta M. Woodcourt ; et cependant, quelle que soit la certitude que nous ayons de son innocence, on ne peut pas se dissimuler qu’il s’élève contre lui des charges d’une extrême gravité. Il ne cachait pas l’irritation que lui inspirait la victime, et s’exprimait à son égard avec une violence dont j’ai moi-même eu la preuve ; il avoue qu’il était seul sur le théâtre de l’assassinat quelques minutes avant l’événement ; je le crois sincèrement innocent, mais l’on ne doit pas s’étonner que le soupçon ait pu l’atteindre.

— Ce serait même lui rendre un fort mauvais service, me dit mon tuteur, que de fermer les yeux sur l’importance de pareils témoignages.

— Mais ce n’est pas un motif pour l’abandonner quand il est dans l’affliction.

— Dieu m’en garde ! répondit M. Jarndyce ; nous ferons pour lui ce qu’il a fait pour les pauvres créatures qu’il a si noblement recueillies. »

M. Woodcourt nous dit alors que l’ouvrier du maître d’armes était venu le trouver au point du jour, après avoir parcouru la ville comme un fou, pour lui dire que l’une des plus vives inquiétudes de M. Georges était que nous pussions le croire coupable ; qu’il l’avait chargé de nous affirmer son innocence de la manière la plus solennelle. M. Woodcourt n’était parvenu à calmer ce pauvre homme qu’en lui donnant l’assurance qu’il s’acquitterait de sa commission, dès qu’il lui serait possible de se présenter chez nous. Il ajouta qu’il nous quittait pour aller voir le prisonnier ; mon tuteur répondit qu’il irait avec lui ; et n’ayant pas même essayé de me contredire lorsque je demandai à les accompagner, nous partîmes tous les trois pour la maison d’arrêt.

C’était une grande prison avec maintes et maintes cours, de nombreux corridors, comme tous les édifices du même genre, et des pavés et des murailles tellement uniformes, qu’il me fut aisé de comprendre la passion qu’inspira parfois un brin d’herbe à de pauvres prisonniers enfermés dans de pareils murs. Le maître d’armes occupait une cellule particulière et s’était levé quand il avait entendu le bruit des clefs et des verrous ; il fit quelques pas vers la porte en nous voyant entrer, et nous salua froidement ; je lui tendis la main, il comprit notre pensée, respira largement, et nous faisant cette fois un salut cordial : « Vous m’ôtez de l’esprit un grand poids, nous dit-il ; et maintenant je me soucie peu de savoir comment cela finira. C’est un endroit moins convenable encore pour recevoir une dame, que ma galerie de tir ; mais je connais miss Summerson, et je sais qu’elle n’y fera pas attention. »

Il m’offrit la main pour me conduire près du banc de bois qui était au fond de la cellule, et parut très-satisfait lorsque j’y fus assise. « Merci ! dit-il, mademoiselle. »

« Georges, lui dit mon tuteur, de même que nous n’avons pas besoin que vous nous affirmiez votre innocence, j’espère qu’il est inutile de vous assurer de la foi pleine et entière que nous y ajoutons.

— Certainement, monsieur Jarndyce, et je vous remercie de tout mon cœur ; si j’étais coupable, il me serait impossible de vous regarder sans vous avouer mon crime après la démarche que vous voulez bien faire et dont je suis profondément touché ; profondément, je vous assure ; je ne sais pas m’exprimer comme je le voudrais ; mais je suis on ne peut plus sensible à votre visite, ajouta-t-il en posant la main sur sa poitrine avec un geste rempli d’éloquence.

— Voyons d’abord, reprit mon tuteur, si nous pouvons rendre votre position plus confortable.

— Je ne vous comprends pas, monsieur !

— Je vous demande si vous avez besoin de quelque chose qui puisse adoucir pour vous les rigueurs de la prison.

— Bien obligé, monsieur ; mais le tabac n’étant pas admis par la consigne, je ne vois pas qu’est-ce qui pourrait me manquer.

— Pensez-y, Georges ; et si vous désirez quoi que ce soit, veuillez me le faire connaître.

— Merci, monsieur, répondit-il en souriant ; mais un homme qui a couru le monde comme je l’ai fait, s’accommode de tout ce qu’il trouve, même dans un endroit comme celui-ci.

— Et à propos de ce meurtre dont vous êtes accusé, où en êtes-vous ? lui demanda mon tuteur.

— L’interrogatoire va toujours. Bucket m’a fait entendre qu’il reviendrait me questionner de temps en temps jusqu’à ce que l’affaire soit complétement instruite. Je ne vois pas ce qu’ils ont encore à me demander ; mais je suppose que Bucket sait comment cela se conduit.

— Dieu me pardonne ! s’écria mon tuteur, on dirait que cela ne vous regarde même pas.

— Excusez-moi, monsieur ; je suis très-sensible à vos bontés, seulement je ne comprends pas comment un honnête homme pourrait prendre la chose différemment sans se briser à l’instant la tête contre les murs.

— Je ne dis pas non ; mais il ne suffit pas d’être innocent, il faut encore le prouver et se défendre.

— C’est ce que j’ai fait, monsieur. J’ai dit aux magistrats : « Gentlemen, tous les faits qu’on m’oppose sont vrais ; mais je n’en suis pas moins innocent du crime dont on m’accuse ; je n’en sais pas davantage. » Je le répéterai s’ils me le demandent. Que faire de plus, puisque j’ai dit la vérité ?

— Mais la vérité ne suffit pas, répliqua mon tuteur.

— Vraiment, monsieur ? C’est une triste perspective que vous me présentez là, répondit-il avec gaieté.

— Il vous faut un avocat, reprit M. Jarndyce.

— Pardon, monsieur, dit le maître d’armes en reculant de quelques pas, je vous suis très-reconnaissant ; mais je suis bien résolu à ne plus avoir affaire avec tous ces gens-là.

— Vous ne voulez pas de défenseur ?

— Non, monsieur. Merci mille fois ; mais je ne veux pas d’avocat.

— Et pourquoi ?

— C’est une engeance que je n’aime pas. Gridley était comme moi ; et mille pardons, monsieur, mais j’étais persuadé que vous ne les aimiez pas plus que nous. »

Ce fut en vain que nous essayâmes de le faire changer d’avis. Il écouta nos paroles avec cette douceur qui allait si bien à sa figure martiale, mais ne parut pas ébranlé le moins du monde par tous nos raisonnements.

« Monsieur Georges, lui dis-je, ne désirez-vous pas sortir de la position où vous vous trouvez aujourd’hui ?

— Assurément. Tenez, miss Summerson, je voudrais être jugé dès à présent par un conseil de guerre. La chose est impossible, je le sais ; mais veuillez être assez bonne pour m’accorder quelques minutes d’attention : J’ai été pris ; on m’a mis les menottes et conduit en prison ; je suis maintenant un homme déshonoré. La police est chez moi ; elle fouille de fond en comble tout ce qui m’appartenait ; c’est bien, je ne m’en plains pas. Certes, je n’ai pas commis la faute qui m’a fait assigner cette prison pour quartier ; mais cela ne me serait pas arrivé si je n’avais pas fait les cent coups dans ma jeunesse, et couru autrefois la prétentaine ; à présent il s’agit de faire face à ça. »

Il passa la main sur son front et s’arrêta quelques secondes.

« Je suis si peu au fait de la parole, dit-il, que j’ai besoin de réfléchir pour exprimer ma pensée. M. Tulkinghorn était lui-même un homme de loi. Je ne voudrais pas l’insulter à présent qu’il n’est plus ; s’il vivait encore, je n’hésiterais pas à dire qu’il me menait diablement dur, ce qui ne m’en a pas fait aimer davantage les gens de sa profession. Si je m’étais tenu loin d’eux, je ne serais pas aujourd’hui en prison ; mais ce n’est pas là que je veux en venir. Supposez que je l’aie assassiné ; que j’aie déchargé dans son vieux corps l’un de ces pistolets récemment tirés que Bucket a ramassés chez moi et qu’il aurait pu y trouver tous les jours s’il avait voulu s’en donner la peine ; qu’aurais-je fait dans ce cas-là, en supposant que je me fusse laissé prendre ? j’aurais demandé un avocat, lequel se serait présenté devant la Cour, et, comme je l’ai vu maintes fois dans les journaux, aurait dit à mes juges : « Mon client dédaigne de répondre ; mon client réserve sa défense ; mon client par-ci, mon client par-là. » Fort bien ; il n’est pas dans l’acabit de l’espèce de marcher droit et de parler avec franchise. Dire que je suis innocent et prendre un avocat, c’est donc faire la même chose que si j’étais coupable. Il agira tout comme et n’en dira pas plus ; me fermera la bouche pour ne pas me compromettre ; taira ceci, éludera cela ; me tirera peut-être d’affaire ; mais je vous le demande, miss Summerson, est-ce de cette façon-là que je dois sortir d’ici ? J’aime mieux être pendu et agir à ma guise ! Excusez-moi de parler devant vous d’une chose aussi peu agréable pour une lady. »

Il s’était échauffé en parlant, et n’avait plus besoin de réfléchir.

« Quand je dis cela, il ne faut pas croire que j’aimerais plus qu’un autre à être pendu, poursuivit-il ; je veux seulement exprimer que je dois sortir d’ici blanc comme neige ou pas du tout. Si donc ils élèvent contre moi quelque chose qui est vrai, je les confirme dans leur opinion ; et quand ils me disent : « Prenez garde, il sera fait usage de tout ce que vous direz, » je leur réponds : « C’est pour cela que je vous le dis. » S’ils ne découvrent pas mon innocence au fond de la vérité, comment la trouveront-ils ailleurs ? et y parviendraient-ils, que je n’y attacherais aucun prix. »

Il fit quelques pas dans la cellule, et se rapprochant de la table vers laquelle nous étions :

« Merci mille fois de votre attention, mademoiselle, et vous aussi, messieurs ; merci mille fois plus encore de l’intérêt que vous me portez. C’est là qu’en sont les choses ; du moins pour un ancien sergent dont l’esprit n’a pas plus de fil que le tranchant d’un vieux sabre. Je n’ai jamais rien fait de bon dans ma vie, excepté mon devoir comme soldat ; et si la potence est au bout, je récolterai ce que j’ai semé. Dès que j’ai eu surmonté le premier éblouissement qui m’a pris en me voyant arrêté comme assassin, et pour un homme qui a roulé comme moi et qui en a vu de toutes les couleurs, ça n’a pas été long, j’ai envisagé l’affaire et j’en suis arrivé au point où vous me voyez, et j’y reste. Personne ne sera déshonoré par ma condamnation ; personne n’en souffrira ; c’est là tout ce que j’avais à dire. »

La porte s’était ouverte au moment où le maître d’armes avait pris la parole, et un homme droit et sec, un ancien militaire probablement, était entré dans la cellule en même temps qu’une femme, qui, son panier au bras, les yeux vifs et brillants, la peau brunie par le vent et le soleil, avait écouté M. Georges avec une extrême attention. Le maître d’armes s’était contenté de les saluer d’un regard affectueux, et avait continué son discours ; mais dès qu’il eut terminé tout ce qu’il avait à dire, il échangea une poignée de main cordiale avec les nouveaux venus, et nous les présenta en nous disant que l’un était Matthieu Bagnet, son plus ancien camarade, l’autre sa femme, mistress Bagnet.

« De bons, de véritables amis, ajouta-t-il ; c’est chez eux que l’on m’a pris.

— Avec un violoncelle d’occasion, dit M. Bagnet en hochant la tête avec colère, d’une bonne qualité de son… pour un ami… sans regarder à l’argent.

— Mat, reprit M. Georges, tu as entendu ce que je disais tout à l’heure, et je crois savoir que tu m’approuves ? »

M. Bagnet, après avoir réfléchi un moment, se retourna vers sa femme.

« La vieille, dit-il, réponds à Georges, et donne-lui mon avis.

— Eh bien, non ! il ne vous approuve pas, s’écria mistress Bagnet qui avait tiré de son panier un morceau de petit salé, du thé, du sucre et du pain. Si vous croyez que vous sortirez d’affaire avec ces raisons-là… C’est à en devenir fou rien que de vous écouter ! Qu’est-ce que ça signifie, toutes ces délicatesses qui n’ont pas le sens commun ? Ce n’est rien que de la sottise.

— Ne me traitez pas trop durement ; pensez à mes malheurs, dit M. Georges d’un ton enjoué.

— Au diable vos malheurs, s’ils vous font déraisonner ! Je n’ai jamais de ma vie été aussi honteuse de ce qu’un homme a pu dire qu’en entendant les folies que vous venez de débiter. Des avocats ! et qui pourrait vous empêcher d’en prendre une douzaine, si le gentleman que voilà trouve que c’est nécessaire ?

— Vous parlez d’or, madame, dit mon tuteur, et vous le persuaderez, j’en suis sûr.

— Lui ? Ah ! monsieur, vous ne le connaissez pas. Tel qu’il est, poursuivit mistress Bagnet en levant son panier pour désigner M. Georges, c’est bien l’entêté le plus fini qui ait jamais vécu sous la calotte des cieux. Vous pourriez plutôt enlever sur votre épaule une pièce de quarante-huit que de lui ôter de la tête ce qu’il y a mis une bonne fois. Je le connais bien, allez. Oui, je vous connais, vieux Georges, depuis le temps que je vous vois ; il y a assez d’années, j’espère. »

Mistress Bagnet s’était tournée plusieurs fois de mon côté en disant ces paroles, et je comprenais, au jeu de ses paupières, qu’elle aurait désiré me voir faire quelque chose, sans que je pusse deviner ce qu’elle voulait.

« Mais il y a longtemps, continua-t-elle, que je ne vous dis plus rien, et quand les autres vous connaîtront comme moi, ils en feront tout autant et ne se mêleront plus de vos affaires… Êtes-vous aussi trop entêté pour manger un morceau ? reprit l’excellente femme en soufflant sur le petit salé pour en ôter un grain de poussière.

— J’accepte volontiers, et je vous remercie mille fois, répondit M. Georges.

— C’est bien heureux, dit mistress Bagnet d’un air de bonne humeur, et j’en suis toute surprise. Ça m’étonne que vous n’ayez pas dans l’idée de mourir de faim pour agir à votre façon, comme vous voulez vous défendre ; mais peut-être que ça viendra. »

Elle me regarda encore, et je finis par comprendre qu’elle me disait de partir avec ces deux messieurs et de l’attendre à la porte. Faisant donc le même signe à mon tuteur et à M. Woodcourt, je me levai en disant à M. Georges que nous reviendrions le voir, et que j’espérais le trouver plus raisonnable.

« Dans tous les cas, répondit-il, jamais plus reconnaissant.

— Mais plus facile à convaincre, repris-je en m’arrêtant auprès de la porte ; et laissez-moi vous dire que la découverte de ce mystère et du véritable assassin est de la dernière importance, même pour d’autres que pour vous. »

Il m’écouta respectueusement, et m’ayant regardée avec une attention particulière :

« C’est étrange, dit-il, et pourtant c’est une idée qui m’est venue tout de suite. »

Mon tuteur lui demanda ce qu’il voulait dire.

« Quand ma mauvaise étoile me conduisit chez la victime, précisément à l’heure du meurtre, répondit le maître d’armes, j’ai rencontré sur l’escalier une dame enveloppée d’un manteau noir avec une longue frange, et qui ressemblait tellement à miss Summerson, que je fus sur le point de lui parler. »

Un horrible frisson parcourut tous mes membres, et je ne saurais définir ce que j’éprouvai en entendant ces paroles. Toutefois l’obligation que je m’étais imposée, en venant voir M. Georges, de garder mon sang-froid, et la certitude que j’avais de n’avoir aucun motif de crainte me rendirent à moi-même. Nous sortîmes de la prison, et nous nous dirigeâmes vers un endroit retiré que nous aperçûmes à peu de distance : c’est là que mistress Bagnet et son mari ne tardèrent pas à nous rejoindre.

L’excellente femme avait les yeux humides et le visage bouleversé.

« Je ne le lui ai pas dit, s’écria-t-elle en arrivant ; mais il est dans une bien mauvaise passe, notre bon vieux camarade.

— Avec de la prudence et un peu d’aide il en sortira, dit mon tuteur.

— Un gentleman comme vous en sait plus long qu’une pauvre femme comme moi, reprit-elle en s’essuyant les yeux avec le bord de son manteau ; mais je suis bien tourmentée ; il est si peu raisonnable et dit tant de choses qu’il ne pense pas. Les gentlemen du jury ne le connaissent pas comme nous ; et les apparences qui l’accusent, et tous ces gens qui parleront contre lui ; ce Bucket est si habile !

— Avec son violoncelle d’occasion, et son histoire de jouer du fifre quand il était enfant, ajouta M. Bagnet d’un air grave.

— Et je vous le répète, mademoiselle ; quand je dis mademoiselle, je parle en même temps aux gentlemen, poursuivit mistress Bagnet en nous entraînant dans un coin et en dénouant son chapeau pour respirer plus à l’aise. Vous feriez valser la citadelle de Douvres avant de faire démarrer Georges de ce qu’il a résolu, à moins d’avoir plus de puissance que nous n’en avons tous ; mais heureusement que j’ai trouvé ce qu’il nous faut.

— Vous êtes un vrai trésor, dit mon tuteur.

— Voyez-vous, mademoiselle, quand il dit que sa condamnation ne déshonorerait personne, voulant nous faire croire par là qu’il n’a pas un seul parent, c’est de la blague. Sa famille ne le connaît plus, c’est vrai ; mais c’est pas une raison. Il m’en a dit plus long qu’aux autres, et ce n’était pas pour rien qu’il a parle un de ces soirs à mon Woolwich des rides et des cheveux blancs d’une mère ; je parierais cinquante livres que ce jour-là il avait vu la sienne. Elle vit donc, et il faut l’amener tout de suite. »

L’excellente femme mit immédiatement quelques épingles dans sa bouche et releva sa robe, qu’elle attacha tout autour au niveau de son manteau gris avec une rapidité surprenante.

« Lignum, dit-elle ensuite, tu prendras soin des enfants. Donne-moi le parapluie, mon vieux ; je pars pour le comté de Lincoln, et je ramènerai la mère de Georges.

— Dieu la bénisse ! s’écria mon tuteur en mettant la main à sa poche. A-t-elle seulement de l’argent ? »

Mistress Bagnet tira de son jupon un petit sac de cuir, d’où elle sortit quelques schellings qu’elle compta précipitamment et qu’elle remit dans sa bourse de l’air le plus satisfait du monde.

« Ne vous inquiétez pas de moi, dit-elle, je suis la femme d’un vieux soldat ; les voyages, ça me connaît. Lignum, mon vieux, trois pour les enfants, et un pour toi, ajouta-t-elle en embrassant le vieux soldat ; je pars, et je ne serai pas longtemps. »

Elle nous fit une révérence, s’éloigna d’un pas rapide, tourna le coin et disparut.

« Vous la laissez partir ainsi ? dit mon tuteur à M. Bagnet.

— On ne pourrait pas l’en empêcher, répondit celui-ci. Elle est revenue comme ça au pays, de l’autre bout du monde, avec le même manteau, le même parapluie. Quand la vieille a dit : « Je ferai ça, » soyez-sûr qu’elle le fait.

— Elle est en ce cas aussi franche et aussi honnête qu’elle en a l’air, répliqua mon tuteur, et il est impossible de rien dire qui soit plus à sa louange.

— C’est le porte-drapeau du bataillon sans pareil, dit le vieux soldat en s’éloignant ; on ne trouverait pas son égale ; mais je ne l’avoue pas devant elle ; faut maintenir la discipline. »