Bleak-House/26

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 341-353).



CHAPITRE XXVI.

Aigrefins.

On est en hiver, et le matin, regardant avec ses yeux ternes et sa face pâle les environs de Leicester-square, trouve les habitants de cette région peu disposés à se lever ; car pour la plupart ce sont des oiseaux de nuit qui dorment pendant que le soleil brille, et qui s’éveillent pour guetter leur proie dans l’ombre au moment où les étoiles paraissent. Là, au dernier étage, ou dans les greniers, derrière de vieux volets et des rideaux crasseux, cachés plus ou moins sous de faux noms, de faux titres, de faux cheveux, de faux bijoux, de fausses histoires, repose une colonie de brigands, plongés dans leur premier sommeil. Gentlemen du tapis vert, pouvant, d’après leur propre expérience, parler des bagnes étrangers et des cachots nationaux ; espions politiques que la peur fait trembler ; misérables traîtres et lâches de toute espèce : joueurs, bretteurs, escrocs, faux témoins et chevaliers d’industrie, renfermant en eux plus de cruautés que Néron, plus de crimes que Newgate ; car si mauvais que le diable puisse se montrer en blouse et en veste de futaine, il est encore plus infernal et plus noir quand il porte un brillant à sa chemise ; quand il s’appelle gentleman, tient une carte, joue au billard, se connaît en lettres de change et en billets à ordre ; et c’est précisément sous cette forme que M. Bucket est toujours sûr de le rencontrer lorsqu’il juge à propos de parcourir les affluents de Leicester-square.

Mais ce jour d’hiver, en paraissant, réveille M. George et son fidèle serviteur ; ils se lèvent tous les deux, et chacun roule son matelas qu’il remet à sa place. M. George, après avoir fait sa barbe devant un miroir d’une extrême petitesse, va dans la cour, la tête découverte, la poitrine nue, s’approche de la pompe, et revient ensuite la peau luisante à force de s’être savonné, frictionné, surtout arrosé d’une énorme quantité d’eau froide ; il prend une serviette de grosse toile, et tandis qu’il s’en frotte vigoureusement la tête, le cou et les bras en soufflant comme un plongeon qui sort de la mer, que ses cheveux frisent d’autant plus qu’il les a mouillés davantage, Phil, agenouillé devant le feu qu’il allume, regarde tout ce lavage comme s’il lui suffisait d’en avoir la vue pour être nettoyé personnellement, et de recueillir, pour ranimer ses forces, le superflu de santé dont le maître d’armes se dépouille.

Quand M. Georges est séché, qu’il a fini de se peigner, de se brosser, et que la partie ornementale de sa toilette, promptement expédiée, a complété ses opérations du matin, il bourre sa pipe, l’allume et parcourt la galerie de long en large, en fumant, suivant son habitude, pendant que Phil prépare le déjeuner. Il fume d’un air grave et marche avec lenteur ; peut-être cette première pipe est-elle consacrée à la mémoire de Gridley.

«  Ainsi donc, Phil, dit M. Georges, après avoir fait plusieurs fois en silence le tour de la galerie, tu as rêvé cette nuit de la campagne ?

— Oui, gouverneur !

— À quoi ça ressemblait-il ?

— J’sais pas, gouverneur, dit le petit homme, après avoir réfléchi.

— Comment as-tu reconnu que c’était la campagne, alors ?

— J’pense que c’est à cause de l’herbe, et pis des cygnes qui étaient dessus, répond Phil après une nouvelle réflexion.

— Des cygnes ! Et que faisaient-ils sur l’herbe ?

— Ils en mangeaient, gouverneur. »

M. Georges reprend sa promenade et Phil ses occupations culinaires ; la préparation du déjeuner, composé simplement d’une tranche de jambon grillé et d’une tasse de café, n’exigerait pas beaucoup de temps ; mais, comme le serviteur du maître d’armes a l’habitude de faire le tour de la salle pour aller chercher tous les objets qui lui sont nécessaires, et qu’il n’apporte jamais deux choses à la fois, cette opération est encore assez longue. À la fin, le petit homme annonce que le déjeuner est prêt ; M. Georges frappe sa pipe contre l’intérieur du foyer, pour en faire tomber les cendres, la pose sur le coin de la cheminée et s’assied pour manger. Une fois qu’il est servi, Phil prend sa part, se place tout au bout de la petite table et met son assiette sur ses genoux, soit par humilité, soit pour cacher ses mains noires, ou tout simplement par habitude.

«  La campagne ! dit M. Georges en se servant activement de son couteau et de sa fourchette ; mais tu ne l’as jamais vue, Phil ?

— J’ai vu aut’fois les marais, commandant, répond celui-ci la bouche pleine.

— Quels marais ?

— Les marais, gouverneur.

— Dans quel endroit ?

— J’sais pas l’endroit où c’qui sont ; mais j’les ai vus, commandant, ils étaient plats et puis humides. »

Gouverneur et commandant sont les titres que, dans son respect, Phil donne alternativement à M. Georges, le seul qui, d’après lui, soit digne de les porter.

«  Je suis né à la campagne, Phil.

— Pour de vrai, commandant ?

— Oui ; j’y ai même été élevé. »

Phil regarde respectueusement son maître pour lui exprimer tout l’intérêt qu’il prend à la chose, et avale une partie de son café sans quitter M. Georges des yeux.

«  Il n’y a pas en Angleterre un chant d’oiseau que je ne connaisse, Phil, continue le maître d’armes ; pas une feuille ou une baie que je ne puisse te nommer ; pas d’arbre auquel je ne puisse encore grimper, si je me trouvais à même de le faire ; j’étais un franc campagnard dans ma jeunesse ; ma bonne mère habitait la campagne, Phil !

— Ça devait être une belle vieille dame, governeur, dit le petit homme.

— Il y a trente-cinq ans, elle n’était pas vieille ; mais, en eût-elle quatre-vingt-dix, je parie qu’elle serait encore aussi droite et presque aussi large des épaules que je le suis aujourd’hui.

— Elle est morte à quatre-vingt-dix ans, governeur ?

— Non !… chut !… laissons ma mère en paix et que Dieu la bénisse ! Pourquoi diable vais-je penser à tout cela, aux champs, aux petits vagabonds qui se sauvent du toit paternel ? il faut que ce soit ton rêve qui m’y ait entraîné… ainsi donc, tu n’as jamais vu la campagne, si ce n’est en songe ? »

Le petit homme fait signe que non.

« As-tu envie de la voir ?

— N… non, j’sais pas positivement.

— La ville te suffit, hein ?

— Voyez-vous, commandant, j’connais pas autre chose, et j’suis peut-être trop âgé pour aimer les nouveautés.

— Quel âge as-tu ? demande l’ancien militaire en portant à ses lèvres sa soucoupe fumante.

— J’ai un âge qu’y a un huit dedans ; c’est pas quatre-vingt-huit, ni dix-huit ; c’est entre les deux. »

M. Georges remet sa soucoupe sur la table sans y avoir goûté. « Que diable ! » dit-il en riant.

Mais il s’arrête pour ne pas troubler Phil, qui est en train de compter sur ses doigts.

«  Suivant le calcul de la paroisse, dit celui-ci, j’avais juste huit ans quand j’ai parti avec le chaudronnier. On m’avait envoyé en commission et je le vois qu’était assis sous un vieux bâtiment, auprès d’un bon feu, et qui me dit : « Ça te plairait-y d’t’en venir avec moi ? j’ai besoin d’un garçon. » Je dis oui que j’réponds ; et nous v’là partis ensemble pour chez lui à Clerkenwell ; c’était le premier avril ; je savais compter jusqu’à dix ; alors quand c’est que le premier avril a été de retour, j’me dis comme ça : « Mon camarade, t’as huit ans et pis un autre avec ; » le premier avril d’après, j’me dis encore : « T’as huit ans et pis deux avec ; » enfin, j’ai arrivé par la suite à en avoir dix en plus que huit ; et pis huit avec deux fois dix ; mais arrivé là, c’était trop haut pour moi, je n’ai pu compter ; seulement j’suis sûr qu’il y a un huit dedans.

— Et qu’est devenu le chaudronnier ? dit M. Georges en reprenant son café.

— La boisson l’a mis à l’hôpital, governeur, et l’hôpital… l’a fourré dans un grand étui à lorgnette ; j’l’ai entendu dire, ajoute Phil mystérieusement.

— Et tu as monté en grade, tu as pris la suite de ses affaires ?

— Oui, commandant, j’ai pris la suite de ses affaires ; la tournée n’était pas forte, Saffron-hill, Hatton-garden, Clerkenwell, Smithffield ; un pauvre voisinage où c’qui zusent tant leu chaudrons qui n’sont pus raccommodables. Avec ça, les chaudronniers ambulants qui venaient loger cheu nous du temps d’mon maître (c’était le pus clair de son gain) n’vinrent pas loger cheu moi ; c’était pas la même chose. I’ savait de bonnes chansons et moi j’en savais pas. I’ leu jouait des petits airs sur n’importe quel pot soit en fer ou en étain ; et j’n’ai jamais pu rin faire d’une marmite que d’la raccommoder ou ben d’la faire bouillir, mais pas une note de musique ; et pis j’étais trop laid, et j’déplaisais à leu femmes.

— Qu’est-ce que ça leur faisait ? tu n’es pas plus mal qu’un autre.

— Oh ! si, gouv’neur, au contraire, reprend Phil en secouant la tête ; j’étais passable quand j’ai parti avec le chaudronnier, et pourtant y avait pas d’quoi se vanter ; mais à force de souffler le feu avec ma bouche, et d’me gâter la piau, et d’me griller les cheveux, et d’avaler d’la fumée ; et pis d’être malheureux naturellement, et de m’attraper à tout ; contre l’fer rouge, l’étain bouillant, n’importe quoi, et d’en garder les marques ; et d’tomber avec le chaudronnier quand il avait trop bu et que je l’ramenais d’loin, c’qui arrivait tous les jours, c’était déjà dans ce temps-là une drôle de beauté qu’la mienne ; et depuis, que j’suis resté douze ans dans une forge où c’que les ouvriers aimaient à rire, et que j’ai été brûlé dans un accident où c’que j’travaillais au gaz ; et, qu’après ça, en faisant des cartouches pour des artificiers, la poudre m’a fait sauter par la fenêtre, j’suis devenu assez laid pour qu’on me montre comme une curiosité. »

Parfaitement résigné à sa laideur, qui ne paraît pas lui déplaire, Phil demande une seconde tasse de café, et la boit en disant :

«  C’est après c’t accident-là que vous m’avez rencontré ; vous en souvenez-vous, governeur ?

— Oui, Phil, tu te promenais au soleil.

— Dites donc que j’rampais contr’un mur.

— C’est vrai, Phil, tu te frottais à la muraille.

— En bonnet de nuit ! s’écrie le petit homme avec animation.

— En bonnet de nuit.

— Et clopinant sur une paire de béquilles, continue Phil de plus en plus animé.

— Sur une paire de béquilles.

— Et qu’vous vous arrêtez pour me dire… vous savez ben, s’écrie le petit homme en posant sur la table sa soucoupe et sa tasse et en ôtant l’assiette qui est restée sur ses genoux : « Camarade, que vous m’dites, tu as donc fait la guerre ? » Je n’réponds pas grand’chose, la surprise m’étouffait ; un homme comme vous, si fort et si fièrement bâti, s’arrêter pour parler à une mauvaise carcasse boiteuse, car j’n’étais vraiment qu’ça. Mais v’là q’vous m’dites, et d’si bon cœur, qu’c’était comme un verre de queuqu’chose de chaud sur l’estomac : « Qu’est-ce qui t’est donc arrivé, mon camarade ? tu es gravement blessé ; voyons, qu’as-tu ? Du courage et conte-moi ça ! » Du courage ! governeur, ah ! j’en avais ben r’trouvé, à preuve qu’j’vous dis c’qui en est, et qu’vous m’dites queuqu’autr’chose, et que j’vous réponds, et pis qu’vous me répondez, et qu’en fin de compte me v’là ici, governeur, ici, governeur ! »

Phil se lève et commence à faire le tour de la salle en se frottant contre le mur.

« Et si un jour, s’écrie-t-il, y avait une cib’ qui manque, ou ben si les affaires pouvaient s’en embonnir, laissez-les tirer sur moi ; i’ n’ gâteront pas ma figure, commandant ! Si la pratique voulait boxer queuques-uns, laissez-la faire, cogner dru sur ma tête, j’y ferai pas attention. S’ils ont besoin d’un boulon pour s’exercer à le lancer, Cornwall, Devonshire ou Lancashire, laissez-les me prendre et me jeter où ils voudront, j’y suis ben habitué, j’ l’ai été dans ma vie et d’toutes les sortes de manières. »

Tout en prononçant avec énergie cette improvisation, qu’il accompagne des gestes particuliers aux différents exercices dont il parle, Phil Squod fait trois fois le tour de la galerie en se frottant contre la muraille, et, virant de bord tout à coup, se précipite vers le gouverneur, lui donne un coup de tête destiné à lui exprimer tout le dévouement qu’il a pour lui, et commence à desservir la table.

M. Georges rit de bon cœur, frappe sur l’épaule du petit homme et l’aide à mettre tout en ordre et à tout disposer dans la salle pour le travail du jour. Il s’exerce avec les haltères, se pèse l’instant d’après, trouve qu’il devient « trop corpulent, » prend un sabre et fait des armes tout seul avec beaucoup de gravité ; pendant ce temps-là, Phil s’est mis à son établi, et, tout entier à sa besogne, visse et dévisse, lime et fourbit, souffle dans le canon des armes, dans leurs moindres petits trous, se noircit de plus en plus et fait et défait tout ce qui peut se faire et défaire quand il s’agit de nettoyer des carabines et des pistolets.

Au bout de quelque temps, le maître et le serviteur sont troublés dans leurs occupations par un bruit singulier qui se fait entendre dans le couloir et qui annonce une visite non moins étrange. Les pas approchent, la porte s’ouvre et donne accès à un groupe tellement bizarre que, de prime abord, on croirait voir la mascarade du cinq novembre[1]. Il est composé d’un affreux personnage porté sur une chaise par deux hommes, et suivi d’une femme étique au visage pincé, qu’on s’attendrait à voir réciter la complainte commémorative de l’heureux temps où l’on espéra faire sauter l’Angleterre avec quelques barils de poudre, si ses lèvres ne restaient serrées avec défiance pendant que les porteurs déposent leur fardeau sur le plancher.

«  Seigneur, mon Dieu ! s’écrie l’affreux personnage d’une voix entrecoupée ; je n’en puis plus ; m’ont-ils secoué ! Comment vous portez-vous, mon cher ami ? »

M. Georges reconnaît alors le vénérable M. Smallweed, sorti pour prendre l’air, accompagné de sa petite fille Judy, qui est son garde du corps.

«  Monsieur Georges, mon bon ami, comment vous portez-vous ? dit le vieillard en lâchant ses porteurs qu’il tenait par le cou ; vous êtes surpris de me voir, cher monsieur ?

— Presque autant que si je voyais votre ami de la Cité, répond l’ancien soldat.

— Je sors bien rarement ; ça m’est très-difficile, et puis c’est dispendieux. Mais j’avais tant le désir de vous voir, cher monsieur Georges ; comment vous portez-vous ?

— Assez bien, je vous remercie ; et vous, monsieur Smallweed ?

— Vous ne vous porterez jamais trop bien, mon cher monsieur (l’avare lui prend les mains). J’ai amené ma petite fille ; je ne peux guère me passer d’elle, et puis elle désirait tant vous voir !

— Hum ! elle a pourtant l’air assez calme, dit M. Georges entre ses dents.

— Alors nous avons pris un cab et mis une chaise dans la voiture ; arrivés au coin de la rue, ils m’ont sorti du cab, m’ont placé sur la chaise et m’ont porté ici pour que je puisse voir ce cher ami et son établissement. Voici le cocher du cab, poursuit M. Smallweed en montrant l’un de ses porteurs qu’il a failli étrangler en le tenant par la gorge, et qui s’en va en faisant un effort pour se remettre le gosier ; je ne lui donne rien pour m’avoir apporté, c’est compris dans la course ; mais quant à l’autre, c’est différent ; nous l’avons loué au coin de la rue pour une chopine de bière, c’est-à-dire pour deux pence. Compte-lui deux pence, Judy. Je ne savais pas que vous aviez un ouvrier, monsieur Georges, ce qui m’aurait épargné la dépense d’un second porteur. »

Le grand-père Smallweed jette un regard du côté de Phil, et s’écrie avec effroi : « Miséricorde ! Seigneur, mon Dieu ! » terreur justifiée par les apparences, car le petit homme, qui n’a jamais vu l’affreux avare, stupéfié par cette apparition, s’arrête tout à coup au milieu de son travail, une carabine à la main, et semble vouloir tirer sur le grand-père Smallweed comme sur un oiseau de proie.

«  Judy, ma fille, reprend le vieux ladre, donne à cet homme les deux pence que je lui ai promis ; c’est beaucoup pour le peu qu’il a fait. »

Cet homme, l’un des spécimens les plus extraordinaires de ces fongus humains qui croissent spontanément dans les rues occidentales de Londres, porte une vieille jaquette rouge ; il a pour mission de tenir les chevaux et d’appeler les voitures ; il reçoit les deux pence de Judy avec assez de froideur, jette la pièce en l’air, la rattrape sur le dos de sa main et sort de la galerie.

«  Mon cher monsieur Georges, dit le grand-père Smallweed, seriez-vous assez bon pour m’approcher de la cheminée ; je me fais vieux et j’ai froid lorsque je suis loin du feu. Miséricorde ! bonté divine ! »

Cette exclamation est arrachée au vieillard par la brusquerie avec laquelle Phil Squod le saisit, lui et sa chaise, et le dépose à côté du foyer.

«  Seigneur, mon Dieu ! s’écrie l’avare tout palpitant ; bonté du ciel ! Mon cher ami, comme il est fort, votre ouvrier ! comme il est vif ! Seigneur, mon Dieu ! Judy, recule-moi un peu, j’ai les jambes toutes brûlées ; » le nez des assistants ne peut s’y méprendre, à l’odeur qui s’exhale de ses bas de laine.

« Mon cher ami, dit-il à M. Georges en lui tendant les mains, que je suis heureux de vous rencontrer ! C’est votre établissement ? un délicieux endroit ! un tableau enchanteur. Il n’arrive jamais que par hasard… une de ces armes… parte toute seule ? n’est-ce pas, cher ami, ajoute M. Smallweed qui est fort mal à son aise.

— Non, non ; n’ayez pas peur.

— Et votre ouvrier, miséricorde ! il ne laisse rien partir sans le vouloir ?

— Il n’a jamais blessé personne que lui, répond M. George en souriant.

— Mais ça pourrait lui arriver, répond M. Smallweed ; il paraît s’être blessé fréquemment, et rien n’empêche qu’il n’en puisse blesser d’autre, avec ou sans mauvaise intention ; mon cher ami, voudriez-vous lui dire de ne pas toucher à ces armes infernales et… de s’éloigner. »

Phil obéit à un signe de M. Georges et se retire, les mains vides, à l’autre bout de la salle ; M. Smallweed se rassure et se frotte les jambes.

«  Et comment vont les affaires ? dit-il au maître d’armes qui, debout carrément en face de lui, tient son sabre à la main. Grâce à Dieu vous prospérez. »

M. Georges répond froidement d’un signe de tête et ajoute : « Continuez, monsieur Smallweed, ce n’est pas pour me dire ça que vous êtes venu.

— Toujours gai, toujours plaisant, répond l’avare ; quelle aimable société que la vôtre ?

— Allez, allez, monsieur Smallweed.

— Cher monsieur Georges ! mais vous avez là un sabre qui est terriblement tranchant et qui brille d’une façon… ne pourrait-il pas blesser quelqu’un, par hasard ? je tremble rien que de le voir, monsieur Georges. Maudit soldat ! ajoute l’excellent homme en s’adressant tout bas à sa petite-fille, pendant que le maître d’armes s’éloigne pour déposer son sabre. Il me doit de l’argent et pourrait bien songer à s’acquitter de sa dette en se débarrassant de moi par quelque mauvais coup. Encore si votre furie de grand’mère était ici ! il pourrait au moins lui trancher la tête, Judy. »

M. Georges revient auprès de la cheminée, croise les bras et, du haut de sa grande taille, regarde M. Smallweed qui s’affaisse peu à peu sur lui-même.

«  À présent, venons au fait, lui dit-il.

— Oui, oui ! s’écrie M. Smallweed en riant avec malice. Oui, au fait ; mais à quel fait, mon cher monsieur ?

— À celui qui vous amène, » répond l’ancien soldat qui s’assied, prend sa pipe sur le coin de la cheminée, la bourre, l’allume et se met tranquillement à fumer.

Déconcerté par tant de calme et trouvant fort difficile d’aborder le sujet dont il voudrait parler, M. Smallweed finit par tellement s’exaspérer, que, dans sa rage impuissante, il fend l’air de ses griffes sous l’impression du violent désir qu’il éprouve de déchirer le visage de M. Georges ; et comme ce vénérable vieillard a les ongles longs et plombés, les mains décharnées, les yeux gris et vitreux, et qu’il glisse de plus en plus sur sa chaise, il présente un spectacle si affreux, même aux regards de sa petite-fille habituée à son visage, que cette jeune vierge fond sur lui avec plus d’emportement que de tendresse et le tapote, le secoue, le pétrit dans toutes les parties du corps, principalement à la gorge, au point que le vieux ladre en bondit comme la demoiselle d’un paveur en retombant sur la pierre.

Quand, à l’aide de ces différents moyens, Judy est parvenue à l’établir sur sa chaise le vieil avare, qui a le nez glacé, la figure livide, mais qui continue toujours à déployer ses griffes, elle étend son doigt ridé, et frappe M. Georges entre les deux épaules ; tandis que le maître d’armes lève la tête, elle donne un coup pareil à son estimable grand-père, et, les ayant ainsi rapprochés et remis face à face, elle redevient immobile et tourne vers le feu son regard dur et sévère.

«  Aye, aye ! oh ! oh ! oh ! euh ! euh ! s’écrie M. Smallweed en étouffant sa rage, mon cher ami !

— Je vous répète, dit M. Georges, que, si vous voulez causer avec moi, il faut dire franc et net ce que vous avez à dire ; je n’entends rien à toutes vos finasseries, je ne suis pas assez habile, et ça ne me convient pas ; quand vous êtes là, m’entortillant de vos phrases qui ne veulent jamais sortir, dit l’ancien militaire en reprenant sa pipe, l’air me manque, il me semble que je suffoque. »

M.. Georges gonfle sa poitrine et respire largement, comme pour s’assurer qu’il n’est pas encore étouffé.

«  Si vous êtes venu d’amitié, pour me faire une visite, je vous en remercie et je vous salue ; si vous avez voulu voir ce qu’il y avait dans mon établissement, regardez autour de vous ; si c’est avec l’intention d’emporter quelque chose, prenez-le et partez. »

La charmante Judy, toujours les yeux fixés dans la cheminée, donne à son grand-père un coup de poing, sans détourner la tête.

« Vous le voyez, c’est aussi l’opinion de mademoiselle ; mais pourquoi diable ne s’est-elle pas assise ? dit M. Georges.

— Elle reste à côté de moi pour me servir, mon cher monsieur, répond le grand-père Smallweed. Je suis un vieillard et j’ai besoin de quelques petites attentions ; je porte bien les années, je ne suis pas comme cette vieille tête de perroquet fêlée, ajoute-t-il en cherchant instinctivement son coussin par souvenir de sa femme, mais il faut qu’on me soigne de temps en temps.

— Très-bien, dit le maître d’armes en tournant sa chaise pour être en face de l’avare ; et maintenant ?

— Mon ami de la Cité a fait une petite affaire avec un de vos élèves, monsieur Georges.

— Ah ! j’en suis fâché pour mon élève.

— Oui, dit le vieillard en se frottant les jambes. Oui, monsieur, un beau jeune homme, à présent officier, un appelé M. Carstone ; des amis sont venus, qui ont tout payé fort honorablement.

— Pensez-vous, dit M. Georges, que votre ami veuille écouter un bon conseil ?

— Mais je le suppose, si c’est vous qui le donnez.

— En bien ! qu’il me croie et ne fasse plus d’affaires de ce côté-là ; il y perdrait. Le jeune homme est au bout, halte forcée ; la chose est sûre.

— Non, non, mon cher ami ; non, monsieur Georges ; non, non, monsieur ! dit le grand-père Smallweed, en continuant de se frotter les jambes d’un air rusé. Il ne s’arrêtera pas et l’on n’y perdra rien ; il a de bons amis, il est bon par lui-même, par sa paye, par le prix de son brevet qu’on peut faire vendre, par les chances qu’il a dans un procès, par la dot de la femme qu’il aura… et puis… vous savez, monsieur George, mon ami de la Cité considère que ce jeune homme est bon encore par quelque chose de plus…, dit le grand-père Smallweed en mettant son bonnet noir de travers, et en se grattant l’oreille comme un singe. »

M. Georges, visiblement contrarié des paroles qu’il vient d’entendre, a posé sa pipe sur la cheminée ; l’un de ses bras est appuyé sur le dos de sa chaise, et, du pied droit, il bat la retraite sur le plancher.

«  Mais pour passer d’un sujet à un autre, poursuit M. Smallweed, et pour avancer la conversation, comme dirait un plaisant, passons de l’enseigne au capitaine.

— De qui parlez-vous ? demande M. Georges en fronçant les sourcils et en frappant vivement l’ombre de sa moustache.

— De notre capitaine, monsieur Georges ; de celui que vous savez, du capitaine Hawdon.

— Ah ! vous y voilà, dit le maître d’armes qui siffle tout bas en voyant le grand-père et la petite-fille le regarder fixement. Ah ! c’est de lui qu’il s’agissait ; très-bien, parlez ; je ne veux pas suffoquer plus longtemps ; parlez, monsieur, parlez.

— Mon cher ami, reprend le vieillard, on m’a donné hier… Judy, relève-moi un peu… quelques nouveaux renseignements, relatifs au capitaine ; et je suis plus que jamais persuadé qu’il n’est pas mort.

— Ouais !

— Que dites-vous ? cher monsieur Georges, demande M. Smallweed, en mettant sa main derrière l’oreille.

— Ouais !

— Monsieur Georges, vous pouvez juger par vous-même si mon opinion est fondée ; en vous disant les questions qui m’ont été posées et les motifs que l’on avait pour me les faire, vous verrez que j’ai raison ; savez-vous ce que désire l’avoué qui m’a fait ces questions ?

— De gros honoraires, monsieur Smallweed.

— Pas le moins du monde.

— Alors, ce n’est pas un avoué, dit M. Georges en croisant ses bras d’un air profondément convaincu.

— Pardonnez-moi, cher ami ; c’est un procureur et un fameux. Il voudrait avoir quelques lignes de l’écriture du capitaine Hawdon. Il ne demande pas à les garder, mais seulement à les voir afin de les confronter avec des papiers qu’il possède.

— Après ?

— Se rappelant alors l’avertissement qui avait paru dans les journaux relativement au capitaine et aux informations qu’on pourrait donner sur son compte, il est venu me trouver, précisément comme vous êtes venu vous-même, très-cher ami ; une poignée de main en souvenir de ce beau jour ! Qu’il est heureux que vous soyez venu ! Quelle amitié j’aurais perdue sans cela !

— Après, monsieur Smallweed ?

— Je n’ai que sa signature ; pas une ligne de sa main ; que la peste et la famine, la guerre et le meurtre soient avec lui, dit le vieillard en écrasant son bonnet noir entre ses mains furieuses ; j’ai un demi-million de ses signatures ! mais vous, cher ami, dit-il en reprenant tout à coup sa parole doucereuse, pendant que Judy replace le bonnet noir sur son vénérable chef, pareil à une tête de quille ; mais vous, cher monsieur Georges, vous avez bien quelque lettre, quelque papier du capitaine ; un rien nous suffirait.

— Quelques lignes de sa main ? dit l’ancien soldat d’un air pensif. Il est possible que j’aie cela.

— Mon ami ! le plus cher de mes amis !

— Il est possible que non !

— Oh !

— Mais, en aurais-je des monceaux, que je n’en montrerais pas de quoi couvrir une cartouche avant de savoir quel usage on veut en faire.

— Je vous l’ai dit, cher monsieur Georges.

— Ce n’est pas assez comme ça, dit l’ancien militaire en secouant la tête. Je veux en savoir davantage et voir si cela me convient.

— Venez alors chez le procureur, mon cher ami ; venez voir ce gentleman, répond l’avare en tirant de ses mains de squelette une vieille montre d’argent ; il est dix heures et demie ; je lui ai dit que probablement je passerais chez lui entre dix et onze, voulez-vous venir avec moi, monsieur Georges ? vous verrez ce gentleman.

— Hum ! ça ne me va qu’à moitié, dit gravement celui-ci ; vous prenez à cela un intérêt qui ne me paraît pas clair.

— Tout ce qui peut jeter sur lui quelque lumière m’intéresse naturellement ; ne nous doit-il pas des sommes considérables ? Si cela m’intéresse ? Mais qui donc plus que moi s’intéressera aux moindres choses qui concernent cet homme ? Non pas, mon cher ami, ajoute le vieillard en baissant la voix, que je veuille vous faire faire quelque trahison, bien loin de là. Venez-vous, cher monsieur Georges ?

— Oui, dans un instant ; mais je ne promets rien ; vous le savez.

— Je le sais, cher ami, je le sais.

— Et vous allez me conduire chez cet avoué, n’importe où il demeure, sans me faire payer la course ? » demande M. George en prenant son chapeau et ses gants.

Cette plaisanterie amuse tellement l’avare, qu’il rit tout bas en regardant d’un œil avide le maître d’armes ouvrir la porte d’un buffet grossier à l’autre bout de la salle, fouiller, çà et là, sur les planches supérieures, et finalement y prendre un papier qu’il met dans sa poitrine après l’avoir plié. Ce que voyant, Judy et son grand-père se donnent réciproquement une bourrade significative.

«  Je suis prêt, dit M. Georges en se rapprochant de la cheminée. Phil, vous allez porter ce gentleman dans sa voiture, et vous ne lui prendrez rien.

— Seigneur, mon Dieu ! un moment ! s’écrie M. Smallweed ; il est si vif ! Mon brave homme, êtes-vous bien sûr de pouvoir me porter sans me faire mal ? »

Pour toute réponse, Phil saisit la chaise et l’avare qu’il emporte, étroitement embrassé par M. Smallweed, devenu silencieux ; et se précipite dans le passage, comme s’il avait reçu l’ordre d’aller jeter au galop le vieux grigou dans le plus prochain volcan ; toutefois sa mission se terminant au cab, il y dépose M. Smallweed ; la belle Judy se place à côté de son grand-père, la chaise orne le dessus de la voiture, et M. Georges monte à côté du cocher.



  1. Anniversaire de la conspiration des poudres, (Note du traducteur.)